‹ Œuvres complètes du comte Xavier de MaistreChapitre 111 sur 114 · Terme russe pour relais · texte numérisé non relu

Terme russe pour relais

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faveur. Celle triste réflexion dissipa bientôt l'impression de plaisir que lui avait fait éprouver la condescendance du gouverneur. Lopouloff s'empara du passe-port, et déclara, dans le premier moment d'humeur, qu'il n'avait consenti à le demander que dans la certitude qu'on le lui refuserait, et pour se délivrer des persécutions de sa fille.

Prascovie suivit ses parents à la maison sans rien demander, mais remplie d'espoir et remerciant Dieu le long du chemin d'avoir exaucé l'un de ses \œux. Son père serra le passe-port parmi seshardes, après l'avoir enveloppé soigneusement dans un morceau de linge. Prascovie remarqua cette précaution, qui lui parut de bon augure, car il aurait pu le déchirer ; elle n'attribua le refus de son père qu'à un dessein particulier de la Providence, qui n'avait pas encore marqué l'heure de son départ. Bientôt après, elle se rendit au bois, où elle passa deux heures à prier, se livrant à toute la joie que son ardente imagination lui inspirait, et n'ayant plus aucun doute sur le succès de son entreprise.

Ces détails pourront paraître à quelques personnes puérils et minutieux ; mais lorsqu'on verra les projets de cette jeune fille réussir au delà de ses espérances et de toute probabilité, malgré les obstacles sans nombre qu'elle avait à surmonter, on se convaincra qu'aucun motif humain n'aurait suffi pour la conduire au but qu'elle se proposait, et qu'il fallait

pour une telle œuvre cette foi qui transporte les mon-

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iagncs. Dans tout ce qui lui arrivait, Prascovie voyait toujours le doigt de Dieu. Aussi disait-elle ; « J'ai été H quelquefois éprouvée, mais jamais trompée dans « ma confiance en lui. » Un incident qui eut lieu peu de jours après vint encore ranimer son courage, 2t contribua peut-être à déterminer ses parents. Sa mère, sans être absolument superstitieuse, s'amusait parfois à chercher des pronostics de l'avenir dans les plus petits événements de la vie. Sans croire ''•ux jours malheureux, elle évitait cependant d'entreprendre quelque chose le lundi*, et n'aimait point à voir renverser la salière. Quelquefois elle prenait la Bible, et, l'ouvrant au hasard, elle cherchait dans la première phrase qui lui tombait sous les yeux quelque chose d'analogue à sa situation et dont elle pût tirer un bon augure. Cette manière de consulter le sort est très-usitée en Russie : lorsque la phrase est insignifiante, on recommence, et en tiraillant un peu le sens on finit par lui donner la tournure qu'on désire. Les malheureux s'attachent à tout, et, sans ajouter beaucoup de loi à ses prédictions, ils éprouvent un certain plaisir lorsqu'elles s'accordent avec leurs espérances.

Lopouloff était dans l'usage de lire le soir un chapitre de la Bible à sa famille : il expliquait aux fem-

1. En Russie, le hindi passe pour un jour malheureux parmi le peuple et les personnes superstitieuses. La répugnance pour entreprendre quelque chose, mais surtout un voyage le lundi, est si universelle, que le très-petit nombre de personnes qui ne la partagent pas s'y soumettent par égard pour l'opimoQ générale et presque religieuse des Russes.

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mes les mots slavons qu'elles ne comprenaient pas, et cette occupation plaisait infiniment à sa fille. A la fin d'une triste soirée, ces trois solitaires étaient auprès d'une table sur laquelle était le livre saint; la lecture était achevée, et le plus morne silence régnait entre eux, lorsque Prascovie s'adressant à sa mère, sans autre but que celui de renouer la conversation : a Ouvrez, je vous prie, la Bible, lui dit-elle, « et cherchez dans la page à droite, la onzième « ligne. » Sa mère prit le livre avec empressement et l'ouvrit avec une épingle; ensuite, comptant les lignes jusqu'à la onzième à droite, elle lut à haute voix les paroles suivantes :

« Or un ange de Dieu appela Agar du ciel et lui « dit : Que faites-vous là? ne craignez point. »

L'application de ce passage de l'Écriture sainte était trop facile à faire pour que l'analogie frappante qu'il présentait avec le voyage projeté pût échapper à personne. Prascovie, transportée de joie, prit la Bible et en baisa les pages à plusieurs reprises. « C'est vraiment singulier, » disait la mère en regardant son mari. Mais celui-ci, ne voulant pas favoriser leur idée à ce sujet, s'éleva fortement contre ces ridicules divinations. « Croyez-vous, disait-il aux « deux femmes, que l'on puisse ainsi interroger Dieu (( en ouvrant un livre avec une épingle, et qu'il dai- « gne répondre à toutes vos folles pensées? Sans « doute, ajouta-t-il, en s'adressant à sa fille, un ange « ne manquera pas de vous accompagner dans votre

<; extravagant voyage, et d i vous donner à boire <( quand vous aurez soif! Ne sentez-vous pas quelle <( est la folie de s'abandonn( r à de semblables espé- « rances? »

Prascovie lui répondit qu'elle était bien loin d'espérer qu'un ange lui apparût pour Taider dans son entreprise. « Mais cependant, disait-elle, j'espère et « crois fermement que mun ange gardien ne m'a- « bandonnera pas, et que mon voyage aura lieu, « quand je m'y opposerais moi-même. » Lopoulofif était ébranlé par cette persévérance inconcevable; cependant un mois s'écoula sans qu'il fût question du départ. Prascovie devenait silencieuse et préoccupée : toujours seule dans les bois ou dans son réduit, elle ne donnait plus aucune marque de tendresse à ses parents. Gomme elle avait souvent menacé de partir sans passe-port, ils commencèrent à craindre sérieusement qu'elle n'accomplît son projet, et ils prenaient de l'inquiétude lorsqu'elle s'absentait de la maison plus longtemps qu'à l'ordinaire. Il arriva même un jour qu'ils la crurent décidément partie : Prascovie, en revenant de l'église, où elle était allée seule, avait accompagné de jeunes paysannes dans une chaumière voisine et s'y étail arrêtée quelques heures. Lorsqu'elle revint à la maison, sa mère l'embrassa toute en larmes. « Tu as « bien tardé, lui dit-elle. Nous avons cru que tu nous « avais quittés pour toujours! — Vous aurez bientôt « ce chagrin, lui répondit sa fille, puisque vous ne

« voulez pas me livrer le passe-port : vous regretterez « alors de m'avoir privée de cette ressource et de votre (( bénédiction. » Elle prononça ces paroles sans répondre aux caresses de sa mère et d'un ton de voix si triste, si altéré, que la bonne mère en fut vivement affectée. Elle lui promit, pour la tranquilliser, de ne plus mettre d'opposition à son départ, qui dépendrait uniquement de la permission de son père. Prascovie ne la demandait plus ; mais sa profonde tristesse la sollicitait plus éloquemment que n'aurait pu le faire les supplications les plus vives : Lopouloff lui-même ne savait à quoi se résoudre.

Sa femme le priait un matin d'aller prendre quelques pommes de terre dans un petit jardin qu'il cultivait près de la maison. Immobile et plein de ces tristes idées, il paraissait ne faire aucune attention à cette demande; enfin, revenant tout à coup à lui : « Allons, dit-il comme pour s'encourager, aide-toi, «je t'aiderai! » En achevant ces mots, il prit une bêche et se rendit au jardin. Prascovie le suivit. « Sans doute, mon père, il faut s'aider dans le mal« «heur, et j'espère aussi que Dieu m'aidera dans « la prière que je viens vous faire, et qu'il touchera « votre cœur. Rendez-moi le passe-port, cher et mal- « heureux père ! Croyez que c'est la volonté de Dieu. « Voulez -vous forcer votre fille à l'horrible mal- « heur de vous désobéir?» Enparlantainsi, Prascovie embrassait ses genoux et tâchait de lui inspirer la même confiance qui l'animait. La mère survint. Sa

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fille la conjura de l'aider à fléchir son père; la bonne femme ne put s'y résoudre. Elle avait eu la force de consentir au départ; mais elle n'avait point le courage de le demander. Cependant Lopouloff ne put résister plus longtemps à de si touchantes sollicitations : il savait d'ailleurs sa fille si décidée, qu'il craignait de la voir partir sans passo-port. « Que faire « avec cette enfant? s'écria-t-il. 11 faudra bien la «laisser partir! n Prascovie, transportée de joie, s'élança au cou de son père. « Soyez sûr, lui disait- « elle en l'accablant des plus tendres caresses, que « vous ne vous repentirez point de m'avoir écoutée: « j'irai, mon père, oui, j'irai à Saint-Pétersbourg; je « me jetterai aux pieds de l'empereur, et cette « même Providence qui m'en inspira la pensée et (( qui a touché votre cœur voudra bien aussi dispo- « ser celui de notre grand monarque en notre faveur.

(( — Hélas! lui répondit son père en versant des «larmes, crois-tu, pauvre enfant, que l'on puisse « parler à l'empereur comme tu parles à ton père en « Sibérie? Des sentinelles gardent de toutes parts « les avenues de son palais, et tu ne pourras jamais «en passer le seuil. Pauvre et mendiante, sans ha- « bits, sans recommandations, comment oseras- tu 0 paraître, et qui daignera te présenter? »

Prascovie sentait la force de ces observations sans en être découragée : un pressentiment secret l'emportait sur tous les raisonnements. « Je conçois les « craintes que vous inspire votre tendresse pour

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« moi, répondit-elle; mais que de motifs n'ai-je pas « d'espérer! Réfléchissez, de grâce! Voyez de com- « bien de faveurs inespérées Dieu m'a déjà comblée, (( parce que j'avais mis toute ma confiance en lui ! « Je ne savais comment avoir un passe-port, il a « forcé la bouche de l'incrédule à m'indlquer les « moyens de l'obtenir; c'est lui qui a fléchi l'inexo- « rable gouverneur de Tobolsk. Enfin, malgré votre « invincible répugnance, ne vous a-t-il pas forcé « vous-même à m'accorder la permission de partir? « Soyez donc certain, ajouta-t-elle, que cette Provi- « dence qui m'a fait surmonter tant d'obstacles, et (( qui m'a si visiblement protégée jusqu'ici, saura « me conduire aux pieds de notre empereur. Elle « mettra dans ma bouche les paroles qui doivent le « persuader, et votre liberté sera la récompense du « consentement que vous m'accordez. »

Dès cet instant le départ de la jeune fille fut dé- ^idé, mais on n'en détermina point encore l'époque précise. Lopouloff espérait tirer quelques secours de ses amis : plusieurs prisonniers avaient des moyens; quelques-uns mêmes lui avaient fait, en d'autres occasions, des ofl*res que sa discrétion ne lui avait pas permis d'accepter; mais en cette occasion il se proposait d'en profiter. Il désirait aussi trouver quelque voyageur qui pût accompagner sa fille pendant les premières marches. Il fut trompé dans cette double attente. Cependant Prascovie pressait son départ. Toute la fortune de la famille consistait dans un

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rouble en argent *. Après avoir vainement tenté d'augmenter cette modique somme, on fixa le jour de la cruelle séparation, d'après le désir de la voyageuse, au 8 septembre, jour d'une fête de la Vierge. Aussitôt que la nouvelle s'en répandit dans le village, toutes leurs connaissances vinrent la voir, poussées par la curiosité plutôt que par un véritable intérêt. Au lieu de l'aider ou de l'encourager dans son entreprise, on désapprouva généralement son père do lui avoir accordé la permission de partir. Ceux qui auraient pu lui donner quelques secours parlèrent dei circonstances malheureuses qui empêchent souvent les meilleurs amis de se rendre service au besoin; et au lieu de l'assistance et des consolations que la famille en attendait, ils ne lui laissèrent en la quittant que de sinistres présages. Cependant deux des plus pauvres et des plus obscurs prisonniers prirent la défense de Prascovie, et l'encouragèrent par leurs conseils. « On a vu, disaient-ils, des choses « plus difficiles réussir contre toute espérance. Sans a parvenir elle-même jusqu'au souverain, elle trou- K vera des protecteurs qui parleront pour elle, lorsa qu'on la connaîtra et qu'on l'aimera comme nous. » Le 8 septembre, à l'aube du jour, ces deux hommes revinrent pour prendre congé d'elle et pour assister à son départ. Ils la trouvèrent déjà toute disposée pour le grand voyage, et chargée d'un sac qu'elle

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