‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 60 sur 105 · LA FEMME DU MÉDECIN · texte numérisé non relu

LA FEMME DU MÉDECIN

Son état ne laisse pas grand espoir ; — mon mari est absent, il vous aurait donné des renseignements plus précision l'a amenée avant-hier, elle était en proie à d'effrayantes* convulsions.

(S'essuyant la figure.)

Ah! quelle chaleur ! nous avons ici beaucoup de malades, — mais pas un n'est aussi gravement malade qu'elle. — Croiriez-vous bien, monsieur, que cet établissement nous coûte près de deux cent mille florins? — Voyez donc, quelle vue superjje l'on a sur les montagnes! Mais vous êtes impatient de voir madame. Serait-il vrai, comme on l'a dit, que les carbonari ont enlevé la nuit son nïari ?

(Une chambre. — Fenêtre grillée. — Un lit. — La femme étendue aur un canapé.)

l'Époux (entrant).

Je désire rester seul avec elle.

LA FEMME DU MÉDECIN (derrière la porte).

Mon mari se fâcherait si...

l'époux.

Je veux être seul, — laissez-moi, vous dis-je.

(Il ferme la porte et s'avance vers sa femme.)

UNE VOIX (à travers le plafond).

Vous avez enchaîné Dieu. — Un Dieu est déjà mort sur la croix, — l'autre Dieu, c'est moi, et je suis livré aux bourreaux !

une voix (à travers le plancher}.

A la lanterne ! à la guillotine, les rois et les seigneurs ! C'est par moi que commence l'ère de la liberté des peuples.

UiNE VOIX (à droite).

A genoux devant le roi, votre seigneur et maître, votre souverain légitime I

UNE voix (à gauche).

La comète apparaît déjà dans le ciel... le jour du terrible jugement approche.

l/ÉPOUX.

Me reconnais-tu, Marie?

LA FEMME

Ne t'ai-je pas juré fidélité jusqu'à la tombe?

l'époux.

Viens, donne-moi la main... sortons d'ici.

ISi LA COMÉDIE INFERNALE

LA FEMME

Je ne puis me soutenir... mon âme s'est retirée de mon corps, — elle est concentrée tout entière dans ma tête.

l/ÉPOUX.

Laisse-moi t'emporter.

LA FEMME

Encore quelques instants... et je deviendrai digne de toi.

l'époux.

Comment ?

la femme.

J'ai prié pendant trois nuits et Dieu m*a enlin exaucée

l'époux.

Je ne te comprends pas .

LA FEMME

Depuis que je t'ai perdu, un grand changement s'est opéré en moi. «Seigneur ! » me suis je écrié, et je me suis frappé la poitrine, — et j'ai posé sur mon sein un cierge béni, j'ai fait pénitence et j'ai crié : — « Mon Dieu, fais descendre sur moi la flamme de l'inspiration ! » et le troisième jour je suis devenue poëte.

l'épocx.

Marie !

LA FEMME

Henri, tu ne me dédaigneras plus, — je suis remplie d'inspiration, et le soir venu, tu ne me quitteras plus !

LÉPOUX.

Ni le jour, ni la nuit.

LA FEMME

Vois maintenant si je ne suis pas devenue ton égale en puissance ! Il m'est donné de comprendre tout, de m'inspirer, d'éclater en paroles, en chants de victoire. Je chanterai les mers et la foudre, et les jétoiles, oui, et les astres et le?

orages! Un mot inconnu m'échappe encore : le combat, — je dois voir le combat; conduis-moi au combat; — alors je regarderai, — je décrirai tout, et les cadavres, et le suaire, et la vague, et la rosée, et le cercueil...

Autour de moi se déroulera l'infini.

Et comme un oiseau planant dans l'espace, Mes ailes fendront fazur de fimmensité; Et sans cesse volant, je disparaîtrai Dans le noir néant !

l'époux.

Malédiction !...

LA FEMME (l'entourant de ses bras).

Mon Henri, que je suis heureuse !

VOIX (à travers le plancher).

J'ai tué de ma main trois rois, dix restent encore, et cent prêtres qui chantent la messe.

UNE voix (à gauche).

Le soleil va s'éteindre, — et dans leur marche les étoiles commencent à chanceler, — malheur! malheur! l'époux.

Il est venu déjà pour moi, le jour du jugement!

la femme.

Chasse le souci de ton front, car tu m'attristes, — que te manque-t-il encore?... Écoute, j'ai quelque chose à te confier. • l'époux. Parle, je ferai tout ce que tu voudras.

LA FEMME

Ton fils sera poëte.

l'époux.

Que dis-tu ?...

LA FEMME

En le baptisant, le prêtre d'abord lui a donné nom poëte,

— et puis Georges-Stanislas. — C'est mon œuvre, — je l'ai béni, — j'ai ajouté une malédiction, et il sera poëte I Ah ! que je t'aime, Henri !

UNE VOIX (sortant du plafond).

Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.

LA FEMME

Cet homme est atteint d'une étrange folie, n'est-ce pas ?

l'époux.

Bien étrange, en effet.

la FEMME.

Il ne sait ce qu'il dit, mais moi je te dirai ce qui adviendrait si Dieu devenait fou.

(Elle le prend par la main.)

Les mondes s'égarent dans l'espace, roulant sur les hauteurs, puis retombant dans l'abîme. Chaque créature, chaque vermisseau crie : « Je suis Dieu! » et ils meurent tous les uns après les autres, et les comètes et les soleils s'éteignent aussi. Le Christ ne nous sauvera plus là deux mains il a pris sa croix et l'a jetée dans l'abîme. Entends-tu cette croix, espoir (le millions de générations, rebondir en tombant d'étoile en étoile? Elle éclate, elle se brise, et de sa poussière elle obscurcit l'univers! — la très-sainte Vierge seule prie encore, et les étoiles, ses servantes, lui sont encore fidèles, mais elle ira aussi où va le monde entier.

l'époux.

Marie, veux-tu revoir ton enfant?

la FEMME.

Je lui ai attaché des ailes et je l'ai envoyé à travers l'univers s'imprégner de tout ce qui est beau, grand et terrible,

— il reviendra un jour et t'apportera le bonheur... ahî...

l'Époux.

TiiRoiifîres?

LA FEMME

Quelqu'un a suspendu une lampe dans ma lête, et cette lampe se balance d'une manière atroce.

l'époux.

Marie, ma bien-aimée, sois calme comme tu l'étais jadis!

LA FEMME

Lorsqu'on est poëte, on ne vit pas longtemps !

l'époux.

Holà! du secours! du secours!

(Plusieurs femmes entrent, suivies de la femme du médecin.) LA FEMME DU MÉDECIN.

Dessinapismes ! . .. des remèdes, — courez à la pharmacie. — C'est vous, monsieur, qui êtes la cause de cet accident... mon mari va me gronder.

LA FEMME

Adieu, Henri!

Page 1