SECONDE PARTIE
Gemisch von Koth und Feuep.
Mélange de boue et de feu.
{Fmist, Gœthe.)
Enfant! pourquoi no pas t'élancor sur ton cheval de bois? pourquoi négliger tes jouets, et ne jamais poursuivre les papillons et les mouches? — pourquoi ne pas te rouler sur les gazons, ni dérober une friandise, ni arroser de tes larmes toutes les lettres de l'alphabet ? Roi des libellules et des papillons, confident de Polichinelle, petit lutin, pourquoi tant ressembler à un ange? Que veulent dire tes yeux d'azur baissés vers la terre, et pourtant si vifs, si pleins de souvenirs, quoique tu n'aies vu encore que les fleurs de quelques printem[is. — D'oii vient que tu penches ton front et que tu l'appuies sur tes petites mains blanches? — Connue une fleur est chargée de rosée, ainsi ta tête semble chargée de pensées.
Si le sang monte à tes joues, tu rougis comme une rose vermeille, et rejetant en arrière ta blonde chevelure, ton regard cherche le ciel; — dis-moi alors ce que tu vois, ce que tu entends, avec qui tu parles? — car sur ton front apparaissent des plis légers, semblables à des fils de soie échappés à un fuseau invisible ; car dans tes yeux brille une flamme inconnue que nul ne comprend ; — et ta nourrice pleure et croit que tu ne l'aimes pas; — el les parents et les
amis t'appellent et pensent que tu ne veux point les reconnaître. — Ton père seul se tait et t'observe, silencieux et sombre, jusqu'à ce qu'une larme roule sous sa paupière pour disparaître aussitôt.
Le médecin a pris ton pouls, en a compté les battements et a déclaré que tu étais nerveux; — ton parrain t'a apporté des friandises, et, te frappant sur l'épaule, a prédit que tu serais citoyen d'une grande nation. — Un professeur s'est avancé et, après avoir palpé ta petite tête, a décidé que tu étais doué pour les sciences exactes. — Un mendiant auquel tu as donné un sou en passant, t'a promis pour récompense une belle épouse sur la terre et une couronne au ciel. — Un vieux soldat, en t' enlevant dans ses bras, s'est écrié : « Tu seras général ! » — Une bohémienne a longtemps tenu ta main, cherchant à y lire en vain ta destinée ; elle s'en est allée, en soupirant, et sans vouloir prendre la pièce d'or qu'on lui offrait. — ^ Un magnétiseur a longtemps agité ses doigts devant tes yeux et promené ses mains auprès de ton visage et s'est arrêté, effrayé, car il se sentait lui-même pris de sommeil.
Le prêtre qui te préparait à la confession, a voulu s'agenouiller devant toi comme devant une sainte image. — Un peintre t'a surpris dans un moment de colère, oii tu frappais du pied; il a vu en toi un petit démon et t'a placé dans un tableau du Jugement dernier parmi les maudits.
Cependant, tu grandis et tu embellis; — tu n'as pas la fraîcheur enfantine, cet éclat de lait et de fraises. Ta beauté est celle des pensées mystérieuses, étranges, qui semblent te venir d'un monde invisible, et quoiqu'il t'arrive souvent d'avoir le regard éteint, les joues pâles et la, poitrine affaissée, cependant tous ceux qui te rencontrent s'arrêtent en disant : « Quel charmant enfant ! »
Si une fleur qui commence déjà à se faner avait une âme étincelante et un souffle du ciel, et si elle portait sur cha-
cune de ses feuilles, penchées vers la terre, au lieu d'une goutte de rosée une pensée céleste. — une telle fleur te ressemblerait, ô mon enfant!... Telles étaient peut-être les fleurs avant la chute d'Adam.
(Un cimetière. — Le comte et son fils auprès d'un tombeau gothique.)
LE PÈRE
Ote ton chapeau, mon enfant, et 'prie pour le repos de l'âme de ta mère.
l'enfan^t.
Je te salue, Marie, pleine de grâce, reine du printemps et des fleurs...
LE PÈRE
As-tu oublié ta prière que tu en changes les mots?.... Prie pour la mère qui mourait, il y a dix ans, à cette même heure.
l'enfant.
Salut, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi, tu es bénie entre les anges, et, lorsque tu traverses les cieux, chaque ange arrache de ses ailes des plumes étincelantes et les jette sur ton passage... et tu marches dessus comme sur les flots de la mer...
LE PÈRE
Georges ! que dis-tu ?