UN TROISIÈME
Moi, le roi Emmanuel.
LÉONARD
Allez sans crainte et tuez sans remords, — car vous êtes les élus des élus, les saints entre les i>lus saints, — car vous êtes les martyrs et les héros de la liberté.
CHŒOa DES ASSASSINS.
Nous irons dans la nuit noire, le poignard au poing, nous irons ! nous irons !
LÉONARD
0 ma belle, réveille-loi !
(On entend le tonnerre.)
LA COMKDIE INFERNALE
Répondez donc au Dieu vivant, entonnez vos chanl.s, suivez-moi tous; — tous, une fois encore, parcourons et foulons aux pieds le sanctuaire du Dieu mort.
Et toi, relève la tète, relève-toi et viens!
LA JEDNlî FILLE.
Pour toi et pour ton Dieu, je brCde d'amour, — au monde entier je donnerai mon amour. Je brûle, je brûle d'amour !
LK COMTE
Quelqu'un lui barre le chemin, se jette à ses pieds^ gesticule, et balbutie quelques mots en gémissant.
LE JUIF
Je le vois, oui, c'est le fds du célèbre philosophe.
LÉONARD
Que me veux-tu, Herman ?
HF.RMAN.
Pontife suprême, donne-moi le sacre de l'assassinat.
LÉONARD (aux prùtres).
Présentez-moi l'huile, le poignard et le poison. — (A Herman.) Avcc l'huilc qui servait à l'onction des rois, je te sacre pour leur perte; le fer des anciens chevaliers et des seigneurs, je le place entre tes mains pour leur destruction, et ce flacon plein de poison, je le suspends à ta poitrine, afin qu'il ronge et brûle les entrailles des tyrans, que ton fer n'atteindrait pas. Va maintenant, et par tout le globe, frappe et détruis les anciennes races.
LE COMTE
Il s'est remis en marche, à la tète de son cortège; il monte la colline.
LE JUIF
Otons-îious de son rhouiin.
LE COMTE
Non, je veux voir la fin de ce rêve.
LE JUIF (à part).
Par trois fois je crache sur toi !
(Au comte.)
Léonard pourrait me reconnaître, monsieur le comte . Regardez l'horrible couteau pendu à sa poitrine !
LE COMTE
Cache-toi sous mon manteau . — Quelles sont ces femmes qui le précèdent en dansant ?
LE JUIF
Des princesses et des comtesses, qui, en abandonnant leurs maris, ont embrassé notre foi.
LE COMTE
Mes anges d'autrefois! Mais la foule le presse, l'entoure, le dérobe à mes yeux. — Au bruit de la musique, je reconnais qu'il s'éloigne. — Suis-moi, suis-moi, — nous verrons mieux de là.
(11 monte sur un débris de murailles.) LE JUIF;
Aïe, aie I chacun peut nous voir.
LE COMTE
Je l'aperçois de nouveau, — d'autres femmes se pressent autour de lui, pâles, égarées, convulsives, — le fils du philosophe écume et brandit son poignard, — ils approchent maintenant des ruines de la tour du Nord, —'ils s'arrêlenf, — ils dansent sur les décombres, — ils arrachent les arceaux encore debout, ils répandent des étincelles embrasées sur les autels et les croix renversés, — la flamme s'élève, des colonnes de fumée tourbillonnent, malheur à vousJ malheur !
Malheur à ceux qui se prosternent encore devant le Dieu mort !
LE COMTE
Les vafgues noires de la foule se retournent et se précipitent vers nous.
LE JUIF
0 Abraham !
LE COMTE
0 mon aigle ! n'est-ce pas que mon heure n'est pas encore venue ?
LE JUIF
C'est fait de nous, — nous sommes perdus !
LÉONARD (en passant s'arrête).
Qui es-tu, frère, avec un visage si hautain ? pourquoi n'eslu pas avec nous ?
LE COMTE
J'accours de loin à la nouvelle de votre soulèvement. Je suis r assassin du club espagnol, et j'arrive aujourd'hui même.
LÉONARD
Et cet autre, pourquoi se cache-t-il dans les plis de ton tnanteau ?
LE COMTE
C'est mon jeune frère, — il a juré de ne montrer son visage que lorsqu'il aura tué au moins un baron.
Et toi-même, de quelle mort peux-tu te glorifier ?
LE COMTE
Mes frères m'ont sacre deux jours seulement avant mon départ.
LÉONARD
Et alors, qui as-lu en vue ?
LE COMTE
Toi le premier, si tu nous trahis !
LÉONARD
Frère, à cette fin, prends mon stylet.
LE COMTE (tirant son poignard).
Frère, le mien suffira.