LUI
balète, et de nombreux combats se livraient dans l'étroit espace qui séparait les deux camps. Ce fut pour un brave chevalier napolitain, nommé Perluigi Auriglla, l'occasion de faire merveille (Farines. Chaque jour il rompait des lances, pénétrait dans le camp ennemi , et après y avoir jeté le trouble , en sortait à toute bride , sans qu'on pût l'arrêter, « tellement, dit Jean d'Àucy, qu'Alphonse esmerveillé fist » crier à son de trompe, que personne ne fust si hardy, sous peine d'avoir les deux » poings coupez, de tirer contre Perluigi coups d'arquebuze, d'arbaleste ou d'arc, » mais seulement de lance ou d'espée, ne voulant pas qu'un couart ostat la vie à si » vaillant chevalier, le plus gentil compaignon du monde. »
Tous les sentiments élevés et généreux reposaient dans le cœur du roi d'Aragon, et reparaissaient avec éclat, toutes les fois qu'une politique prudente n'avait point intérêt à les comprimer. C'est à la même époque qu 'Alphonse rejeta avec indignation la demande d'obscurs sicaires, qui lui offraient de le délivrer de son ennemi par le poison ou le poignard. Il fit prévenir René de se tenir sur ses gardes , et lui donna le signalement des assassins.
La retraite des Aragonais et la levée du siège de Naples donnèrent au roi de Sicile tout l'honneur de cette campagne. Mais une perte plus grande que celle d'une bataille, la mort du fidèle Jacques Caldora, remplit son armée de deuil. René versa des larmes sur ce vaillant capitaine, enlevé inopinément au milieu de sa gloire. Il remit à son fils Antoine l'épée de connétable, croyant sans doute retrouver le même dévouement et les mêmes vertus.
Cependant ces expéditions successives, cet égal mélange de succès et de revers ne décidaient point la querelle des deux princes. Tour à tour vainqueurs ou vaincus, et presque égaux en forces, ils ne faisaient que ravager le royaume sans obtenir d'avantages décisifs. Les fertiles plaines de la Campanie , couvertes de gens de guerre , étaient incultes et désolées, et à peine comptait-on trois ou quatre villes importantes qui n'eussent pas retenti du bruit des armes.
Le cœur de René souffrait de tous les malheurs de son peuple; il voyait avec douleur s'éterniser la guerre; l'argent lui manquait pour payer ses alliés et ses propres soldats. « Quand on vit, dit Muratori, que ce prince étoit pauvre, et que » sa bourse ne distilloit pas cette rosée d'or à laquelle on s'attendoit, et qu'il n'ap- » portoit que son courage et ses talents militaires, le zèle des Napolitains com- » mença à foiblir. »
René n'ignorait pas que l'or et les promesses d'Alphonse avaient ébranlé le dévouement d'un grand nombre de seigneurs. Antoine Caldora lui-même avait lié
avec le roi d'Aragon de secrètes intelligences. Répudiant l'exemple paternel, il trahit son bienfaiteur, dès qu'il douta de sa fortune, ou que comblé de faveurs, il n'eut plus rien à lui demander.
L'hiver avait suspendu les hostilités. Il s'annonçait plus froid et plus rigoureux que d'ordinaire ( 1 44°) • Retirés clans leurs châteaux, les principaux chefs étaient abandonnés aux intrigues d'Alphonse. Ses émissaires parcouraient l'intérieur du royaume ; ils ranimaient le zèle de ses partisans , et donnaient comme certain son prochain triomphe. La présence de René pouvait seule déjouer ces projets de trahison et de révolte. Il résolut de parcourir les provinces qui lui étaient encore soumises, et de s'assurer de leur fidélité.
Mais avant de s'éloigne)- de Naples, et de confier à ses habitants la garde de ses enfants et de la reine Isabelle, il convoqua le peuple sur la grande place du marché, près de l'église Saint-Sauveur.
Une foule immense y accourut de tous les quartiers de la ville. René entouré de sa femme et de ses enfants réclama le silence. Puis élevant la voix au-dessus de cette multitude attentive, il rappela en peu de mots l'adoption et le testament de la reine Jeanne, l'attachement héréditaire des Napolitains à la maison d'Anjou et ses droits à la couronne. Il était prisonnier du duc de Bourgogne, enfermé dans un obscur donjon, lorsque leurs députés vinrent le reconnaître pour leur roi. Ne pouvant immédiatement se rendre, parmi eux, il leur avait envoyé ses enfants et son épouse bien-aimée. Aucun péril n'avait effrayé leur courageuse reine. Isabelle avait traversé les mers et combattu à leur tète. Elle les avait gouvernés avec amour; et dernièrement encore elle avait partagé avec eux l'honneur et les dangers d'un glorieux siège.
Quant à lui , depuis deux années qu'il défendait son droit les armes à la main, il avait cherché à se montrer digne de leur choix et de leur confiance. Mais la fortune avait trahi leurs espérances et les siennes. Une guerre, dont il était impossible de prévoir le terme , détruisait les dernières ressources de son royaume. Il ne pouvait sacrifier tout un peuple à sa cause, ni prodiguer la vie de tant de fidèles serviteurs. Leur héroïque dévouement exigeait de lui un égal sacrifice.
Alors montrant de la main ses vaisseaux, dont les pavillons flottaient sur la rade, il ajouta qu'il était prêt par amour pour son peuple à délier ses sujets de leur serment de fidélité, et à faire voile vers la France, puisqu'il ne lui était pas donné de conclure la paix, ni de les rendre heureux.
Cent mille voix interrompirent à cet instant le généreux monarque. Des cris de vivent René et Isabelle! nous et nos enfants nous mourrons tous pour eux , périsse V Aragonaisl montèrent jusques au ciel. Ces longues acclamations ébranlèrent dans ses fondements la vieille Parthénope. La foule porta René en triomphe à son palais, et il fallut que le bon roi, ému de tant d'amour, renouvelât le serment de ne jamais se séparer de son peuple l.
René dès le soir même réunit son conseil. Il lui fit part de sa résolution de quitter Naples dans la nuit et de visiter pendant l'hiver les provinces fidèles, poulies maintenir dans le devoir. Un petit nombre d'intrépides chevaliers , sous les ordres de Raymond de Bartelle , accompagnèrent le monarque (décembre i4^9J-
Il se dirigea vers l'Abruzze Ultérieure, où l'attendaient de nombreux dangers. Avant de franchir les Apennins et leurs sommets glacés, il lui fallait traverser un pays occupé par les troupes d'Alphonse, tromper un ennemi vigilant et lui dérober sa marche. Plusieurs villes fortifiées se trouvaient sur sa route ; leurs garnisons étaient nombreuses et aguerries , et le sort de René était à la merci d'un combat malheureux. Aucun obstacle n'arrêta le vaillant prince. Revêtu d'une simple armure, sans rien qui le distinguât de ses chevaliers, il se fit ouvrir les portes de Nola et de Bayanne aux cris de guerre Ursins , Ursins , puissante famille , qui suivait le parti aragonais. Une indiscrétion de ses soldats l'ayant fait reconnaître, il évita Monteforte, et pénétra dans la montagne. La neige recouvrait tous les sentiers, et une pluie glaciale tombait par torrents. Guidé par un pauvre moine, nommé Antonello, René passa ainsi deux nuits dans les Apennins, ranimant le courage de ses soldats par sa gaîté et son exemple. Il rallia sa petite armée à l'entrée de la plaine, et après des fatigues inouïes, supportées sans se plaindre, il trouva enfin un sur asile à Saint-Angelo di Scala , baronie d'Othon Carraccioli.
L'historien de René nous le peint assis au foyer du châtelain, réchauffant ses membres glacés, sans linge , sans vêtements et sans bagages. Il fait lui-même cuire les œufs pour le souper commun , devise en riant avec ses compagnons , partage leur frugal repas, refuse le seul verre qu'ils aient pu se procurer, et boit comme eux dans une tasse de hêtre.
Après quelques heures de repos il se remet en route. Un attroupement de montagnards attaque son escorte dans un lieu désert et sauvage , près de Pietra Stortina. Un chevalier français, nommé Guy, resté à l'arrière-garde , met en fuite ces
1 Degly; Papon ; Ferreras. Histoire de René , par le vicomte de Villeneuve Bargemont.
misérables; il en fait plusieurs prisonniers et les conduit au roi, qui, loin de les punir, leur distribue tout l'argent de sa bourse, et les renvoie à leurs travaux. Les habitants de Hauteville, témoins de sa bonté, lui ouvrent leurs portes, et se dévouent à sa cause. Le lendemain il entrait à Bénévent,où il séjourna plusieurs jours.
Le frère Antonello, ce fidèle guide du voyage, était né dans cette dernière ville. Il y possédait un modeste logis , que le roi voulut visiter. René s'y rendit accompagné de ses pins illustres chevaliers, et fit largement honneur au dîner du bon religieux, « qui cuyda bien en mourir, tant sa joye fust grande. » Ces traits, dignes d'Henri IV, se renouvellent sans cesse dans la vie du roi de Sicile. Pauvre et brave comme le Béarnais, quand il avait ses pourpoints troués et son armure faussée, il dort sur la dure enveloppé dans son manteau, partage les fatigues et les périls de ses soldats, vide entre leurs mains son escarcelle peu garnie ; il aime au milieu de serviteurs dévoués et de simples villageois à oublier sa royauté sous un toit de chaume. Sa familiarité pleine de bonté, sa gaîté « doulce et plaisante » ne sont égalées que par sa franchise et sa chevaleresque valeur. Mais moins que le grand Henri, il sut connaître les hommes; jamais ingrat, souvent trompé, s'il ne laissa aucun service sans récompense, il pardonna trop facilement au repentir apparent, qui voilait une trahison. Ce fut à tous les âges la grande faute de sa vie.
Dans un pays désolé depuis deux siècles par des guerres de succession, où le droit souvent incertain rendait toujours la fidélité douteuse, et enlevait la honte à la défection, il crut à l'honneur et à la loyauté, qui n'étaient que dans son âme. Le persécuteur de sa vieillesse, le soupçonneux Louis XI ne s'y fût pas trompé ; il eût jugé les Napolitains sur leurs intérêts et non sur leurs vertus. Mais quel homme au cœur élevé et généreux voudrait, au prix d'une couronne, que sa mémoire traversât les siècles, à la manière de celle de Louis XI?
La présence de René sur la frontière des Abruzzes , au milieu de cette population d'intrépides montagnards, remplit le but qu'il s'était proposé. Ses courses s'étendirent dans la Capitanate, sur les côtes de l'Adriatique, et jusque dans les Calabres. Il maintint la fidélité de ces provinces, leva des subsides, et parvint à organiser une armée nouvelle, et à réunir de l'argent pour la solder, des munitions et des vivres. Son nom était devenu populaire dans les moindres hameaux. Partout les habitants des campagnes accouraient sur son passage, et lui offraient ce qu'ils avaient de plus cher, leurs troupeaux, leurs récoltes et leurs enfants. Un jour, que venus en foule entre Bénévent et Padula, ils voulaient tous marcher sous sa bannière, René, profondément ému de ces marques d'attachement, les remercia en touchantes paroles, les força de recevoir le prix des vivres qu'ils
avaient conduits au camp , refusa leurs services, et les pria seulement d'introduire quelques troupeaux de bœufs dans la capitale.
Alphonse, sorti de Gaéte, avait repris le blocus de Naples. Ses troupes, qui s'étendaient jusqu'au Vésuve, isolaient cette grande ville du reste du royaume. Chaque année, des ports de la Catalogne sortaient des flottes nombreuses, qui apportaient l'abondance au camp aragonais. Malgré la supériorité de ses forces et le courage de ses soldats, il évitait avec soin toute action générale, s'en reposait sur le temps, son or et ses intrigues, et mettait dans la poursuite de ses projets cette constance opiniâtre, propre à la nation espagnole qu'aucun obstacle ne décourage , qui lègue ses querelles d'une génération à l'autre, combat pendant huit siècles pour chasser les Maures, et ne s'inquiète jamais du dénouement.
Le roi de Sicile établit à Bénévent son quartier général. Comme position militaire, cette ville assise sur trois rivières au pied des Apennins, à distance presque égale de Naples et de Gaëte, de la Méditerrané et de l'Adriatique, avait été admirablement choisie. René pouvait de ce point, et par la ligne la plus courte, fondre sur son ennemi, couper ses communications, intercepter ses convois, et marcher au secours de Naples et des provinces fidèles. Son armée, où régnait une sévère discipline, semblait pleine d'ardeur. L'enthousiasme qu'il inspirait avait gagné ses ennemis mêmes. Un corps de cinquante lances et de trois cents fantassins venait de passer sous ses drapeaux. Leurs officiers l'avaient prié d'accepter en présent six tasses d'argent massif et deux chevaux d'une beauté rare.
Alphonse sentit bientôt qu'il ne pouvait rester oisif, en face d'un adversaire dont les forces augmentaient chaque jour. Abandonnant le blocus de Naples, il s'avança jusqu'au pont de Tufara avec son armée. René, qui revenait de Lucera dans la Capitanate, apprit aussitôt la marche de son rival. Il envoya son héraut d'armes défier de nouveau le roi d'Aragon , soit à un combat singulier, soit à une bataille rangée. Alphonse ne daigna pas répondre.
Irrité de cette insolence , le roi de Sicile résolut immédiatement d'en tirer une vengeance éclatante. Sans remarquer l'hésitation de ses capitaines, il fait sonner la charge , et se précipite sur l'ennemi, avec un pelit nombre d'intrépides chevaliers. Les Provençaux et les Angevins se jettent dans la mêlée: leur exemple entraine les Napolitains ; ils fondent sur l'avant-garde d'Alphonse ; le pont et les retranchements sont enlevés; rien ne résiste à l'impétuosité de cette subite attaque; la fuite devient générale.