XL VII
Pendant que le connétable de Brienne et les maréchaux de Clermont et d'Audeneham rangeaient, au hasard, les troupes sur trois lignes, avant même d'avoir reconnu la position de l'ennemi, Jean parut, à cheval, sur le front de bataille, encourageant à haute voix hommes d'armes et coiw»uniers, et louant Dieu de les voir en aussi grand nombre disposés à bien faire.
« Entre vous, dit-il, quand vous êtes à Paris, à Chartres, à Rouen, ou à » Orléans, vous menacez les Anglois, et vous souhaitez le bassinet en la tète » devant eulx. Or, y estes-vous , je les vous montre; si leur veuilliez contre » venger les ennuis qu'ils vous ont faits. Car sans faute nous les combattrons. »
Il leur parlait encore, lorsque appercevant Eustache de Ribeaumont et trois autres chevaliers , qui s'étaient avancés jusqu'à portée d'arc du camp anglais :
« Seigneurs, leur dit-il, quelles nouvelles? »
« Sire , si aurez, s'il plaît à Dieu, une bonne journée sur vos ennemis. <>
et Telle l'espérons-nons avoir, par la grâce de Dieu, respondit le roy. Or, nous » dites la manière de leur convenant (disposition ) , et comment nous les pourrons » combattre. »
« Sire, nous avons vu et considéré les Anglois, dit, au nom de tous, messire » Eustache, si peuvent être par estimation deux mille hommes d'armes, quatre » mille archers, et quinze cents hommes de pied. Mais trop bellement et sage- » ment ont ordonné leur bataille , le long d'un chemin fortifié malement de » haies et de buissons, et ont vêtu cette haie de leurs archers, tellement qu'on ne » peult entrer, ne chevaucher en leur chemin, fors que parmi eulx, au coron » (coin) d'icelle haie, entre vignes et espinettes, sont leurs gens d'armes, tous à ;> pied , et leurs archers devant , en manière de herse. »
« Le roy dit : messire Eustache , comment y conseillez-vous à aller ? »
« Sire, tout à pied, excepté trois cents armures de fer des vostres, tous des plus » apperts et hardis , durs , forts et entreprenants de vostre ost, et bien montés » sur la fleur des coursiers, pour rompre et ouvrir ces archers, qui ne seront mie » légers à desconfire. Et puis vos batailles et gens d'armes vitement suivre à pied, » et eulx combattre les Anglois de grand'volonté. »
Ce conseil plut au roi, dont le chevaleresque honneur ne savait comprendre que
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les attaques de front, en plein jour, à la longueur de son épée. Il ordonna , sur-lechamp, à ses gens d'armes de mettre pied à terre, d'ôter leurs éperons et de tailler, à cinq pieds, le bois de leurs lances. Les maréchaux de Clermont et d'Audeneham choisirent les trois cents braves; et Jean, armé de toutes pièces, monta à cheval, pour les soutenir. Il était suivi d'un corps de volontaires allemands et de vingt chevaliers, recouverts d'armures semblables à la sienne. Cet ordre de bataille, qui parut à tous bel et bon , rappelait celui de Crécy , et rendait inutiles le nombre et la vaillance.
Les Français, aussi courageux que leurs ennemis, étaient six fois plus nombreux. Ils pouvaient tourner leur position, les envelopper dans leur camp, où la famine se faisait déjà sentir, et les forcer à descendre dans la plaine. A ce facile triomphe, sans péril et sans gloire, nos pères préférèrent la chance des batailles.
Les bons chevaliers, tous à leur rang, attendaient, sous leurs bannières, le signal de la charge, lorsque l'arrivée des cardinaux d'Urgel et de Périgord, légats d'Innocent YI vint suspendre le combat. Ils étaient partis de Poitiers de grand matin, avant d'entendre la messe, et accouraient , au nom du père commun des fidèles , arrêter cette effusion de sang humain. Cette admirable sollicitude des papes se retrouve à toutes les pages de l'histoire du moyen âge. Chefs de l'Europe chrétienne, par le consentement des peuples et des souverains, ils ne voyaient, dans tant d'états divers, qu'un seul et vaste empire, où devaient régner la loi et la paix du Christ.
« Très cher sire, avait dit le cardinal de Périgord , en s'inclinant profondément » devant le roi, vous avez cy toute la fleur de France assemblée contre une poignée » de gens. Si vous les pouvez avoir à vostre mercy sans bataille, il vous seroit plus » honorable que d'adventurer si noble chevalerie. Ils ne vous peuvent fuir. Si » vous prie que huv tant seulement et demain , jusques à soleil levant, vous leur » accordiez répit et souffrance (trêve), .et que je puisse chevaucher vers le prince , » et luy montrer en quel danger vous le tenez. »
« Sire, il nous plaît bien , respondit le roy, mais retournez tantôt. »
Ce jour, qui était un dimanche , s'écoula en négociations stériles. Le prince de Galles offrait de rendre au roi ses prisonniers et ses conquêtes , de payer les frais de la guerre, et de s'engager par sa foi de ne pas guerroyer de sept années contre la France. Jean exigeait en outre qu'il se rendit prisonnier de guerre, avec cent de ses chevaliers.
Tandis que le cardinal passait d'un camp à l'autre, les jeunes chevaliers, pro-
fitant de la trêve, parcouraient joyeusement le front des deux armées. Or, il advint que le maréchal de Clermont, dont Pécharpe brodée représentait une dame bleue sur un fond d'or, aperçut messire Jean Chandos, paré du même emblème.
« Chandos , luy cria-t-il en courroux , depuis quand avez-vous empris à porter » ma devise ? »
«' Et vous, la mienne, respondit le capitaine englois? Car bientôt me trouverez » tout appareillé de prouver par fait d'armes que aussi bien est-elle mienne comme » vostre. »
Les deux chevaliers, fidèles à leur rendez-vous, se rencontraient, le lendemain, dans la mêlée , et Clermont tombait sous la lance de Chandos.
Les paroles de paix du cardinal de Périgord n'avaient pas eu le pouvoir de prolonger la trêve. Il fit ses adieux au Prince-Noir dont il était vassal :
« Beau fils, lui dit-il en partant, faites ce que vous pourrez; il vous faut coin- » battre. Ni je ne puis trouver nulle grâce d'accord, ni de paix devers le roy de » France. »
Le fils d'Edouard , dans ce péril, ne désespéra point de sa fortune. Montrant la prudence consommée d'un vieux capitaine, il avait couvert, la veille, le front de ses archers, par un profond fossé; entouré, d'une double ligne de chariots, les parties les plus faibles de son camp, et occupé, pendant la nuit, une colline, qui dominait l'armée royale. Le combat souriait à son courage; les vivres lui manquaient, la retraite était impossible, et il n'avait d'autre alternative que de vaincre ou de mourir. Monté sur son cheval d'ébène, et revêtu d'une noire armure, qui lui valut un surnom célèbre, il encourageait ses compagnons, et faisait passer son intrépidité dans leurs âmes.
« Beaux seigneurs, leur disait-il, si nous sommes ung petit nombre contre la
;> puissance de nos ennemis, ne nous ébahissons mie pour ce; car la vertu et la
» victoire gît, où Dieu la veult envoyer. Se il advient que la journée soit pour
» nous, nous serons les plus honorés du monde; si nous sommes morts, j'ai en-
» core monseigneur mon père et deux beaux frères; et aussi vous avez de bons
» amis, qui nous contrevcngeront. Si vous prie que vous veuillez huy entendre à
» bien combattre; car s'il plaît à Dieu et à saint George, vous me verrez bon
» chevalier. »