DU BERGIER ET DE LA BERGERONNE
Vers my avril, ou temps que la verdeur
Jà apparoist, commençant par doulceur Du renouveau issir la fueille et fleur En boutonnant, de laquelle l'odeur Fait devenir l'air serain trop meilleur Qu'il n'a esté par la dure froideur.
Que le soleil a si fort combatue,
Qu'en soy n'a plus la gelée vigueur De dommaiger par sa dure rigueur, Ne nuit, ne jour, les biens nostre seigneur. Qui semez sont; pourquoy tous en bonheur Les oisillons, si n'ont lors plus de peur D'encommencer leurs doulx cbanssansdeineui TOME il. 14
( 106 ) Par amourettes, qui leurs gens cuers argue ',
Faisans oyr leurs voix qu'à bouche mue 2 Avoit esté et celéement 3 tenue , Sans s'esgayer, renclose pis qu'en mue4; Mais maintenant leur dure chance mue 5, Car le doulx temps si fort les esvertue Que du-tout ont leur crainte abatue Et alegée leur très griefve douleur;
Pour ce que voyent la gente herbe menue Jà verdoyer et la branche ramue Devenir lors espessement fouillue : Aussi amours jà les occist et tue Par bien amer 6 , dont leur plaisance creue Est si très fort, qu'il n'y a plus tenue Que silz ne chantent à contre et à teneur 7 ■
Tant s'esjoyssent ainsi en leur chanter Que deux à deux vont les buissons hanter, Dedans lesquelx ung chascun lamenter On les orroit et d'amours guementer 8 , En verboyant, sans nuit ne jour ester 9, Si doulcement que c'est à escouter Plus d'autre rien ,0 certes grant mélodie.
Et d'autre part calandres " volleter
Lors conunencèrent et en l'air hault monter ;
' Argue — opprime.
2 Mue — muette.
3 Celéement; celatim — secrètement.
x Mue — cage.
5 Mue — change.
6 Amer — verbe act. amare.
7 Teneur — haute-contre, ténor.
8 Guementer — se plaindre.
9 Ester — rester.
10 Rien — chose.
11 Calandres — espèce d'alouette plus grosse ijue
l'alouette ordinaire.
Les alloetes en chantant déporter !
Par amours c'un à l'autre veult porter, Et ou blé verd puis à coup se bouter, Pour leurs gens corps en joye supporter ; Et tant de tours, comme par commédie,
Gentement faire , et d'entente si lie 2 ,
Par vraye amour qui ad3 ce leurs cuers lie,
Que plus ne peut nature , en sa baillie 4 ,
Faire faire de ce qu'en seigneurie
Soubz soy si a , n'est chose plus jolie ;
Sur quoy ne scay plus autre rien qu'en die ,
Si sollassable 5 est leur chant d'escouter
Et leur maintien, sans ce que j'en mesdie; Car c'est, ce croy, trop plus doulce armonie Que d'instrumens , desquelz le son eslie Les cuers des gens : car leur voix très série " Est plus à droit et par fine maistrie Bien reiglée que nul ton d'organie, Par musique, tel qu'on saiche noter-
Le merle, mauviz, le pinson Recordent bien lors leur leson, En faisant oyr leur doulx son, Jà de moult long , par tel façon Que leur amoureuse tenson Sent le printemps qu'est en bouton, Ou moitié fleur et reverdie.
1 Déporter — se réjouir. 4 Baillie — garde.
1 Lie — gai. 5 Sollassable — agréable.
3 Ad à. 6 Série — mélodieuse.
Les mouche ttes, le grésiUon, La §igalle et le papillon Et l'avette ' qu'a resguillon , La sincelle 2 et le moucheron, La grosse mouche et le taon, L'escharbot et autres qu'ont nom Estrange , que nommer ne scay mie ;
D'autre part, dedans le bouillon, Chante le petit grenoillon , Ou quel partout en a foisson En l'eaue coye 3 près l'oresson 4 , Qui donne une proporcion De voix doulce haussant son ton , Leut5 tout apert par envoisie6.
D'autre part aussi hault s'escrie,
En chantant son chant, hors desvie ' .
Pour l'amour de sa doulce amie,
Lequel , soy plaignant , approprie
Sa voix piteuse et très polie,
Par ce qu'amours trop le maistrie .
Le sauvaige ramier coulon 8 :
Disant qu'a amours la maistrie v De son cuer , sans ce que merie l0 Sa paine soit; car tant ravie Sa pensée est, qu'en sa baillie Si n'est plus lors , dont fest follie ;
1 Jvette — Abeille.
3 Sincelle ou sincenelle — cousin.
3 Coye — calme.
1 L'oresson — rive, bord.
;' Leul — luth.
6 Envoisie — divertissement
7 Hors desvie — s'écarte.
8 Coulon — pigeon.
9 Maistrie — seigneurie.
10 Merie — récompensée.
La raison si est qu'ennemie Est de son repox la saison.
Lors ung pasteur doulcement escouter
Va pas à pas, et les verbes noter
Des oisillons , pour au vray raporter ,
Par bien choisir et aux autres compter
Où est le ny de l'oiseau chantant cler ;
Et, pour mieulx veoir, dessus l'arbre monter
Tantost ira savoir que dedans a ;
Se oiseaux y a, il les vouldra nombrer; Et s'ilz sont telz que tost puissent voiler Et plumes ayent et soit temps d'eulx oster , Incontinent les vouldra emporter Et descendra, sans le ny point hurter ', Bien doulcement, ne sans faire branler Branche qui soit, ainsi retournera;
Puis en chantant aux autres s'escrira : Je l'ay trouvé le ny où oiseaux a Foison petiz, si viengne qui pourra; La bergière , qui mieulx courir sara 2 Et qui plustost à moy tout droit vendra Savoir lui fais certes que les ara 4 , Pour ung baiser plaisant et gracieulx.
Lors chascune de courir si fera Tous ses effors , et si retruchera 6 Son chemison ou la cote qu'ara
1 Hurler — heurter. 4 Ara — aura.
* Sara — saura. s Retruchera — retroussera.
3 Vendra — viendra.
De bureau ' gris, que plus iuaux 2 sera, Et sur sou chef jà ne demourera Coeffe ne linge; mais trestoute cherra Sur les espaules la tresse des cheveux,
Lesquelz sont beaux et blons, voire et deux Que princesse, pour vray dire sans jeux, Ne les a pas, et bouquetez par lieux, En lieu de perles ou rubiz précieux, De violetes, car faire ne peut mieulx; Et si ressemblent estre pourtraiz es cieux, Tant son propres; le voir dy de cela.
Et néantmoins que les habiz sont vieulx Que les pouvretes portent; si n'esse dieux, Soubz le bureau , qu'ilz n'aient très beaux yeux Et froys 3 visaige et plus gens corps que cieul Qu'à l'aventure ont habiz oultrageux Et atours grans, je l'ose dire et vieux, Et me pardoint celle à qui desplaira.
Ainsi doncques la cloulce bergerete Trestant courra que couleur vermeillecte Si ara lors, comme belle rosete; Et quant sera là , son giron apprête , Pour recuillir l'oisillon qui vollete Tout en chéant; car encores l'alete 5 Est si foible qu'il ne peut bien voiler.
Et quant tendra les oiseaux la fillette,
1 Bureau — étoffe de laine. 4 Que cieul.t, etc. — que ceux qui ont des habits
- Inaux ou isnaux — vif, le'ger. d'une richesse insolente.
3 Froys — frais. 5 L'alete — l'oiseau.
Doulce, plaisant, mignoune et joliete,
El baisera de sa grosse bouchete
Le pastoureau , lui faisant telle fête
Que plus ne peut, car le don plus lui bete 1
Que nul trésor; et lors en cbançonnete
Le Dalalo commencera cbanter.
Et cbascune bergère et berger
Tireront là et courront, sans tarder,
Pour veoir que s'est, et puis, pour abréger,
Prieront qu'ilz aient des oiseaux; mais danger 2
La bergeronne leur fera sans cbanger
Quelque autre chose qui soit à parager,
Et doulcement leur marche là feront.
Et puis après iront tous, sans targer % Dessoubz saulles,, en l'ombre, eulx haberger Et, comme en dance, l'un près l'autre renger Trestouz ensemble ; et puis , sans aracher , Avalleront i des branches pour branler Et par les bouz, pour le conte achever, Les lieront fort, et dessus s'asserront;
Et en chantant forment 5 s'esbranleront , Les ungs dessus , autres les tireront , Et à la longue d'aventure cherront , Dont ploureront ungs, autres en riront.
Ainsi le temps gentement passeront, Comme j'ay dit ; puis es blez s'en courront , Pour chalumeaulx de paille à leur gré faire.
' Hete — agrée, plaît. 4 Avalleront — abaisseront.
s Danger — difficilement. 5 Forment — fortement.
" Targer — tarder.
Et d'autre part es jonchières iront ,
Près des fontaines, et là ilz cuilleront
Des jongs tous vers, dont par après feront
Gentes caiges, lesquelles tresseront
Ou nausetes " , o 2 lesquelles prandront
Du ruisselet la locliete3, qu'aront
Pour leur soupper moult chière, en leur repaire.
Le renouveau de doulce prime vaire Fait à chascun si parfaictement plaire Le très doulx temps, que nul ne s'en peut taire. Monstrant soûlas *.
L'un chante hault, et l'autre chante bas; On ne pourroit aler ung tout seul pas Que l'en n'oist voirement, à grant tas, Tout alentour,
Chanter oiseaux et faire grant rimour; Et, d'autre part, les paisans au labour Si chantent hault, voire sans nul séjour. Resjoyssant
Leurs beufs, lesquelx vont tout-bel charmant La terre grasse, qui le bon froment rent: Et en ce point ilz les vont rescriant , Selon leur nom :
A l'un Fauveau et à l'autre Grison,
Brunet, Blanchet, Blondeau ou Compaignon;
Nausetcs — nasses. 3 Lochete — petit poisson.
O — avec. 4 Soûlas — plaisir.
Puis les touchent tel foiz de l'aguillon Pour avancer.
Pour voir dire : nul ne saroit penser Toutes choses, ne au vray recenser Qu'oyent ceulx là , lesquelx ont à passer Lors leur chemin.
Pour ce, en ce temps, comme bon pèlerin, Pris à aler et de cuer enterin ' , Tout à beau pie sans mulle ne roncin 2 , En ung voyage
De nostre Dame , ou quel pèlerinage Est un grant plain 3 et près d'un verd boucage Lez le chemin, dessoubz ung hault rivage, Où viz fontaine,
Dont l'eau estoit doulce , clère et seraine , Qui là couroit, sur la grève ou araine, Moult gentement ; et lors pour prendre alaine Je m'arrestay,
Et mon bourdon en terre je plantay , Dessus lequel, les braz joins, m'acoutay4, En remirant l'eaue, que regardav, Très clère et necte,
C'un pré mouilloit tout plain de violete Qui croissoit là , sur l'erbe joliete ,
1 Enterin — loyal. ! Plain — plaine.
Roncin — cheval de service , mauvais cheval. ' M'acoutay — m'accoudai.