‹ Œuvres complètes du roi René (volume 2)Chapitre 2 sur 151 · RENÉ D'ANJOU · texte numérisé non relu

RENÉ D'ANJOU

L'épée de Philippe-Auguste avait enlevé l'Anjou à l'indigne frère de Richard Cœur-de-Lion. Depuis le meurtre du jeune Arthur de Bretagne, cette helle province, berceau des Plantagenèts , et illustrée par les merveilleux exploits du héros d'Ascalon , des Foulques , des Geoffroy, de Robert-le-Fort et de Roland , ne devait plus appartenir à l'Angleterre. Saint Louis en avait donné l'investiture à un prince delà maison de France (îaZjô) ; et sous le belliqueux Charles Ier , le nom et la vaillance des chevaliers angevins étaient devenus célèbres des rivages de Sicile et d'Afrique aux rochers du Bosphore.

Charles le Boiteux, aussi brave et plus généreux, succéda à son père. Il avait épousé Marie de Hongrie, qui lui donna quinze enfants. Dix-sept couronnes tombèrent en moins d'un siècle sur ce noble rameau de la maison de France, qui voyait fleurir tour à tour des héros et des saints. L'aîné de tous, Charles Martel , remplissait la Hongrie de sa gloire, lorsque son jeune frère faisait revivre les vertus et le nom de saint Louis *.

' Saint Louis, religieux eonlclier cl archevêque de Toulouse , (ils puîné de Charles le Boiteux.

Douze béatifications, « rayons de la gloire éternelle , » dit Bollandus, jettent leur céleste éclat sur celle glande maison de France, qui compte cent quatorze rois, sept empereurs, deux cent quatre-vingt-neuf princes souverains , soixante-douze chevaliers morts sur le champ de bataille, et peut seule, parmi toutes les familles royales de l'Europe, faire remonter son origine au-delà des épaisses ténèbres du 9<> siècle.

Le mariage du premier Valois et de Marguerite , fille de Charles , réunit une seconde fois l'Anjou à la France. Leur petit-fils Jean le Bon l'en sépara de nouveau, et l'érigea en duché en faveur d'un de ses fils (i36g). Louis avait paru, hien jeune encore , à cette grande bataille de Poitiers « où le roi Jehan feist merveilles d'armes l. » Entraîné loin de la mêlée, avec le dauphin et le duc de Berry, il avait laissé à Philippe de Bourgogne, à peine sorti de l'enfance, l'honneur de défendre les jours de son père.

Tant que Charles V vécut, Louis d'Anjou mérita l'amour et la reconnaissance de la France. « Il s'employa vertueusement, avec le bon connétable et Olivier de Clisson, à bouter les Anglois hors du royaume des lys, et le sage monarque, qui se fioit du tout à luy à cause de sa prud'hommie 2 » lui recommanda au lit de mort le trône chancelant de son fils (i38o).

Louis , devenu régent, oublia bientôt cette prière. Il avait été adopté par Jeanne d'Anjou , reine de Naples, et son ambition sans bornes lui faisait prodiguer le sang et les trésors de la France dans des expéditions lointaines. Le succès ne couronna pas ces entreprises hasardeuses. A l'abondance qui régnait dans son camp succédèrent bientôt la faim, les maladies et la misère; et le prince, qui avait traversé la Lombardie en conquérant, précédé de chariots chargés d'or, fut réduit, comme un chef d'aventuriers, à faire vivre son armée d'exactions et de pillage, et à vendre ses équipages , sa vaisselle, ses vêtements et sa couronne. Il n'avait conservé que ses armes et une cotte en toile peinte , semée de fleurs de lys , lorsque la mort le surprit à Biseglia , petite ville de la Pouille , le 22 septembre i38/j. Louis II, âgé de sept ans , était l'aîné de ses fils.

Le pape Clément VII voulut lui-même sacrer à Avignon l'enfant royal. " Il en fustsi joyeulx, dit Bourdigné, que plus ne povoit » , et lui donna sa bénédiction avec de grandes marques de tendresse. Louis fit peu de temps après son entrée à Paris, « aorné d'enseignes et de vestements royaulx , dont la bonne royne Marie de Blois, sa mère , de joye et de pitié les larmes aux yeulx, remercyoit Dieu. Puis voulut Lo\s festoyer les Parisiens , et leur fist dresser un g banquet à son logis ; et oultre ce, leur donna plusieurs beaulx dons et présens, en si bonne façon et bénignité, qu'il gaigna tellement les cueurs, qu'ilz se fussent tous engaigez pour luy 3. »

1 Froissanl.

2 Chroniques d'Anjou de Jehan de Bourdigue. '■'■ Bourdigue.

Il avait alors douze ans, et ce fut à cette époque que Charles VI l'arma chevalier dans l'église de Saint-Denis , avec son frère le comte du Maine. Étrangers aux factions, qui ensanglantaient le royaume, pleins de franchise et de loyauté , ces deux jeunes princes vouèrent une inviolable fidélité à l'infortuné monarque, et jamais l'épée , qu'ils avaient reçue de ses mains , ne fut tirée contre la France.

La guerre civile et l'anarchie désolaient toujours le beau royaume de Naples. Le duc d'Anjou eût peut-être mis fin à ses troubles en épousant Jeanne de Duras, sœur et héritière de Ladislas , le rival de son père. Mais la fière fille de Jeanne de Penthièvre rejeta cette alliance, et demanda la main d'Yolande, fdle unique de don Juan , roi d'Aragon « laquelle on disoit bien estre la plus vertueuse , sage et belle princesse, qui feust en la chrestienté *. »

La fidèle Provence , que Louis venait de délivrer de l'invasion de bandits, commandés par Raymond de Beaufort, vicomte de ïurenne, fit éclater des transports de joie à la nouvelle de ce mariage. Il fut célébré à Arles en grande pompe par le cardinal de Brancas (i4oo). Les villes principales votèrent de magnifiques présents , et les Etats du comté accordèrent cent mille florins aux jeunes époux.

Les partisans de la maison d'Anjou rappelèrent Louis en Italie. Nommé par le pape Alexandre V, gonfalonier de l'Église, il chassa de Rome Ladislas , et lui fit éprouver une sanglante défaite près de Rocca-Secca. « Les François, dit le moine de Saint-Denys , v menèrent leurs ennemis de telle roideur, qu'on eût dit qu'ils avoient à dos le feu et les foudres du ciel. »

Louis, qui savait vaincre, ne sut pas fixer la fortune. Il perdit un temps précieux, et son rival , renfermé dans Naples , put réparer ses pertes. Les maladies et les trahisons décimèrent l'armée victorieuse. Elle se borna à maintenir dans l'obéissance les villes conquises , et Louis revint en France faire un nouvel appel au dévouement des Provençaux et des Angevins.

Les revers se mêlèrent aux succès dans les campagnes qui suivirent. Un instant maître de Naples, le duc d'Anjou y fit une entrée triomphale, et put se croire véritablement roi. Mais l'inconstance naturelle des Napolitains ranima les espérances de Ladislas. De nouvelles armées se formèrent à sa voix. Elles forcèrent les Français d'abandonner leurs conquêtes.

' Bourdigné.

Depuis le jour où le jeune Conradin , debout sur l'échafaud dressé par l'implacable Charles , avait fait héritier de tous ses droits Pierre d'Aragon , et jeté , devant la foule consternée, son gant en signe d'investiture , la terre d'Italie n'avait cessé d'être arrosée de sang français. Les têtes de rois ne tombent point impunément sous la hache du bourreau , soit qu'il obéisse aux vengeances d'un prince, ou d'un peuple en délire. Des siècles suffisent à peine à l'expiation du crime; et à travers tout le bruit qu'ils amènent, le tintement de la cloche des Vêpres siciliennes prolonge longtemps son lugubre écho.

Tandis cpie Louis d'Anjou défendait vaillamment ses droits au trône de Naples, la mort de don Martin d'Aragon, oncle d'Yolande, laissait à cette princesse l'espérance de mettre une seconde couronne sur la tète de son fils , le duc de Calabre. Le vieux roi, resté seul au milieu des débris de sa famille éteinte, était descendu inopinément dans la tombe, en exprimant le vœu que le droit, et non les armes , désignât son successeur (i4io). Pour obéir à cette voix mourante, le Justice Majeur1, don Ximenès de la Cerda, avait convoqué les Etats d'Aragon , de Catalogne et de Valence. Ils s'étaient assemblés à Alcaniz pour y recevoir les ambassadeurs des princes qui prétendaient à la couronne. Louis de Bourbon , comte de Vendôme , y avait soutenu la cause d'Yolande ; et au sein même des États, l'évêque de Saint- Flour avait prononcé un discours sur ces paroles du prophète Zachaiïe : Portez au dedans de vos portes un jugement de vérité et de paix.

Plus de deux années s'écoulèrent dans l'attente de cette décision solennelle. Enfin après avoir rétabli l'ordre dans les trois royaumes, le parlement délégua à neuf députés, d'une sainteté et d'une science reconnues, la mission de proclamer un roi 2. Ils se réunirent à Caspe pour entendre de nouveau les avocats des princes;

1 Les jurisconsultes Aragonais font remonter au berceau même de la monarchie l'origine de cette magistrature , annulée par Philippe II et supprimée sous Philippe V avec les privilèges de ce royaume. Quoiqu'il en soit de celle asserlion, il est certain qu'aux Xlllle et XVe siècles le Justice Majeur était l'arbitre souverain du peuple et de la royauté et le gardien tidèle des franchises d'Aragon. Un usage immémorial , des chartes solennelles, l'appel des peuples et de nombreux jugements confirmés par l'autorité royale a voient donné une consécration séculaire à cette magistrature suprême.

1 Les temps modernes n'offrent rien de comparable aux règlements promulgués par les Étals d'Aragon , et jamais délibération populaire n'eut un caractère plus auguste de prudence, de justice et de grandeur. Nous transcrivons, d'après Mariana et le père d'Orléans , cette admirable page de l'histoire du moyen âge.

Le parlement arrête :

1° Qu'il serait choisi neuf juges , trois de chaque royaume , pour examiner mûrement le droit des parties et en décider sans appel.

2" Que l'élection des juges se ferait dans l'espace tle vingt jours.

les voix partagées d'abord entre le comte d'Urgel , Ferdinand de Castille et le duc de Calabre l penchèrent un instant en faveur de ce dernier, et prolongèrent de pacifiques débats.

Mais la crainte d'une régence, succédant à un interrègne, fit exclure ce jeune prince; et après trois mois de graves délibérations , l'illustre saint Vincent Ferrier, au nom des électeurs , annonça que l'infant Ferdinand avait obtenu la majorité des suffrages (i/Jia).

Ce prince qui, à la mort de Henri III, s'était écrié avec indignation en refusant

3° Que les neuf électeurs auraient quatre mois au plus pour lire les différentes pièces , écouter les avocats des prétendants , établir leur conviction et formuler leur arrêt.

i° Qu'avant d'ouvrir leurs séances ils se confesseraient dévotement, recevraient en toute révérence 1»; sacré corps de Notre Seigneur, et feraient publiquement après la messe le serment qui suit :

« Nousjurons à Dieu notre créateur, et nous promettons à notre patrie de n'écouter que la voix de Dieu , de l'équité et de la justice. Nous prenons Notre Seigneur J. C. à témoin que nous n'avons ni haine, ni inclination particulière ; nousjurons en outre de ne révéler à personne le secret de nos délibérations. •>

5° Aucun des princes prétendants ne pourra être proclamé roi , s'il ne réunit six suffrages , et une voix au moins de chaque royaume.

6° Les électeurs remplaceront celui d'entre eux qui viendrait à défaillir par mort ou maladie.

7° Ils donneront audience aux envoyés des princes, garderont tel ordre qu'il leur plaira, sans être assujétis ù aucun cérémonial.

8° Les princes ne feront valoir leurs droits que par procuration, lis ne pourront approcher en personne , de plus de quatre lieues de la ville où le tribunal tiendra ses séances, et leur suite n'excédera pas vingt hommes armés.

9° Leurs représentants ne pourront se faire accompagner de plus de cinquante hommes de pied et de soixante cavaliers. Les uns et les autres seront sans armes.

10° Les juges électeurs se rendront au jour marqué dans une forteresse désignée par les États , et n'en sortiront qu'après avoir proclamé un roi.

11° Enfin cette ville restera sous leur autorité pendant tout le temps de leur réunion. Une garnison nombreuse y maintiendra la sécurité et l'ordre, et trois commandants, originaires des trois royaumes, leur prêteront serment de fidélité, n'obéiront qu'à eux seuls.

J Caspe , ville forte sur les bords de l'Ebre , entre Alcaniz et Tortose , fut choisi pour le lieu de réunion des électeurs. Le parlement d'Aragon fit connaître cette décision par lettres closes à tous les princes qui élevaient des prétentions à la couronne. Elles furent adressées :

Au ûls aîné de l'illustrissime Louis d'Anjou , roi de Naples ; aux illustres Ferdinand, Infant de Castille, et Alphonse de la Gaudie; aux excellents Jacques comte d'Urgel et Frédéric comte de Luna ; a la comtesse d'Urgel et à la reine Yolande.

Chaque prétendant était prévenu que le 29e de mars 1412, les délégués du parlement s'assembleraient à Caspe pour reconnaître parmi tant de nobles princes lequel devait être reconnu vrai roi et légitime seigneur d'Aragon , selon Dieu, la justice et la conscience.

La cause du jeune comte de Luna , bâtard du roi de Sicile , paraissant la plus abandonnée , les juges par pitié pour son enfance , autant que par un respectueux souvenir de son père et de son aïeul , ordonnèrent que les parlements des trois royaumes se chargeraient de sa défense.

la couronne de Castille : « à qui rloit-elle appartenir, si ce n'est au fils du roi mon frère ! » était alors le héros de l'Espagne. Régent pendant une longue minorité, il s'était illustré par sa loyale fidélité autant que par sa vaillance, et sa modération, sa sagesse et ses victoires sur les Maures faisaient présager un règne glorieux.

Louis d'Anjou n'appela point à son épée de cette décision solennelle. Respectant les vertus et les titres de son heureux rival, il sembla renoncer aux conquêtes lointaines, et ne régna plus que pour se faire bénir, et défendre ses états héréditaires des calamités qui s'étendaient sur les provinces voisines.

L'heureuse fécondité de la reine Yolande avait remplacé par de douces joies l'agitation des camps. Déjà deux enfants resserraient les liens de cette union, lorsque le dix janvier 1^08, elle donna au roi de Sicile un nouveau gage de son amour 1.

Né pendant une absence de son père, à l'ombre des tours du château d'Angers, le jeune enfant fut appelé René, suivant un pieux désir de sa mère. Ce nom , peu connu jusqu'alors, avait été celui d'un des célestes protecteurs de la vieille cité. On lit dans les légendes que le fils de la dame de la Possonnière, mort au berceau , et ressuscité au bout de sept ans par saint Maurille , en reçut le nom de René ( deux fois né). Il succéda depuis à l'apôtre des Andes et du pays des Manges, et mérita comme lui la couronne des saints.

Tandis cpie les fidèles Angevins partageaient la joie de leur reine, et que des cris d'amour retentissaient autour d'un berceau, un exécrable forfait couvrait la France de deuil. Le 23 novembre précédent, le frère unique du roi, le beau et chevaleresque Louis d'Orléans, avait été traîtreusement assassiné. Le meurtrier, d'abord inconnu, n'avait point tardé à confesser son crime. On disait qu'à son approche, le jour des funérailles, de larges gouttes de sang étaient tombées du cercueil, et dans un de ces moments de remords, où apparaît la justice divine, Jean Sans-Peur avait fait au roi de Sicile d'horribles aveux. A cette révélation inattendue Louis II ne put contenir son indignation et son horreur. Rompant sans retour avec un prince qu'il aimait depuis l'eufance, il refusa la main de Catherine de Bourgogne pour son fils aîné, et renvoya la jeune fiancée, que son père avait remise aux mains d'Yolande. Jean, furieux de cet outrage, embrassa la maison d'Anjou dans son implacable haine; elle se légua d'une génération à l'autre avec le souvenir de l'of-

' Le 10 janvier 1408 nnsquit monseigneur René, deuxième filz du roy Loys II , depuis roy de Secile. Calendrier des heures manuscrites de René. Bibliothèque royale.

feiise et les prophétiques ballades que l'histoire n'a point dédaigné de conserver *■.

De nombreux désastres signalèrent l'année de la naissance de René. L'hiver long et rigoureux se prolongea de la Saint-Michel à la Chandeleur ; de grands fleuves débordèrent; la famine exerça ses ravages: tristes indices des calamités de la France, et d'une vie semée d'épreuves, de périls et de douleurs.

Les chroniques nous donnent peu de détails sur l'enfance du jeune prince, qui reçut au berceau le titre de comte de Piémont. Confié avec sa sœur Marie au tendre dévouement de Thiephaine la Magine, il se plut à perpétuer sa reconnaissance par un monument élevé dans l'église de Nantilly de Saumur. La bonne nourrice y était représentée couchée sur sa tombe, tenant dans ses bras le frère et la sœur.

La révolution , qui n'épargnait aucune mémoire royale, a brisé de sa main de fer ce touchant souvenir. Mais l'inscription gravée sur une table de pierre est échappée au marteau des Vandales. Elle est restée tout à la fois comme un gage

1 Réveille-toy, reveillf-toy René Qui en Sicille as par longlemps régné.

Entendz icy l'effect de la fortune.

Du premier filz dont Dieu t'a estrené , Duquel voulut Nieolas eslre né , Ne te donne mélancolie aucune; Car en tes jours plains de grief infortune, Décéderont de ce siècle tous deux , Dont tu feras les plaincles et les deulx (deuils).

De ta fille, femme du roy Henry,

Te certifBe , et en pleure , ou en ry ,

Qu'elle sera durement fortunée,

Premier verra occire son mary ,

Dont elle aura le cueur triste et marry,

Plus qu'oncques n'eut puis l'heure que lut aie .

Et pour doubler sa dure destinée ,

Après la perte et d'avoir et d'amys

Sera son filz à cruelle mort mis.

Mais aujourd'huy les dieux qui ont préveu

Ta patience et ton cas de près veu,

Ont tins conseil pour te faire allégeance.

Si te diray le secret qu'ilz ont sceu,

D'ung filz René , de ta fille conceu ,

Dont doibs avoir de tous tes maulx vengeance.

Cestuy aura des Lorains la régence,

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