‹ Œuvres complètes du roi René (volume 2)Chapitre 26 sur 151 · L XX XIX · texte numérisé non relu

L XX XIX

de Tanneguy Duchâtel et de Guy Bernard *, évêque deLangres, ambassadeurs de Charles VII.

Après si Icsuivoient de court, Brézé , Jacques Cueur l'argentier, Avec le sire de Gaucourt , Tenons les roues de leur quartier...

Au devant du roy sur les champs Vindrent les bourgeoys de la ville De Rouen , et les gros marchons, En corapaignie belle et gentille....

Au roy firent la révérence, Et parlèrent bien longuement En doulx langaige et altrampance, Aussi les receut doulcemcnt,

Si luy baillèrent en la place , Les cb'fz de la ville en estraine , Et les bailla de prime face, A Brézé qu'il fist cappitaine....

Le roy, du costé des Chartreux

Fist en la ville son enire'e , Où clercs, pteslres, religieux, Si vindrent en belle assemblée.

Les ungz portoient croix et bannières, En bel ordre et procession, Les autres joyaulx reliquières En signe d'exultacion.

Toutes les rues estoient parées Et tendues à ciel richement , Les maisons devant prépajées De tapicerics grandement.

Les enfants Noël si crioient Parmy les rues et carrefours ; Ménestriers, tabourins jouoyent Çs escherfaulx et sur les tours.

Les prestres chanloient en l'église De cueur te Deum laudamus , A orgues selon ce la guise , Dont les Angloys estoient bien camus.

1 Neveu de Jean Bernard, confesseur de René et archevêque de Tours. TOME I.

Bené faisait paraître en toute occasion la foi et la piété qui remplissaient son âme. Guidé par une tradition antique, il avait découvert , l'année

Quatre bourgeoys de Incité Portoient sur le roy à l'e ntrée , Ung beau ciel vermeil veloutii , Aux armes du roy et livre'e....

Es rues y avoit personuaiges Et une très belle fontaine , Jettant par les tuiaux breuvaiges D'ypocras , vin et eaue de Seine.

Ung peu plus avant sur ung coflïe , Comme les gens se retiroient , L'on veoit y là uug bel togre (tigre) , Et les petits qui se miroient.

Puis au carrefour de l'église ,

Y avoit ung beau cerf volant (cerf aile) ,

Portant en son col par devise ,

Une couronne d'or boullant (imitation d'or).

Et quant le roy illec alla

Dire ses grâces en l'église ,

Ledit cerf s'agenouilla

Par l'honneur et plaisance exquise...

Les habitans de la cité Celle nuyct si liront grant feste, Jeux , esbaz, dnnees à planté, Jusqucs au vendredi de reste.

Le lendemain de l'entrée eurent Processions fort solennelles, Où l'archevesque et autres furent , Rctidans grâces espirituelles.

La feste si dura cinq jours, Et n'eust l'en vu là que viandes , Tables es rues et carrefours , Vins, pastez et taries friandes

Vray Dieu puissant et glorieux, Ottrniez repos pardurable, A l'âme du très piteable, Le roy Charles victorieux !

précédente, les ossements des saintes- femmes 1, qui accompagnèrent, diton, de Judée en Provence, Marie Madeleine, Marthe et Lazare. Un immense concours de peuple assista à la translation de ces précieuses reliques. Le village prit le doux nom de Saintes- Maries; et pour perpétuer la mémoire de la miraculeuse navigation de ses célestes patronnes, René voulut que l'écusson de la nouvelle ville représentât un frêle esquif, sans voile ni avirons, fendant les flots d'une mer orageuse, à la seule garde de Dieu.

L'administration de la Provence nécessitait de fréquents voyages. Alors le bon roi traversait la France à cheval, avec une suite peu nombreuse. Dix jours lui suffisaient pour se rendre d'Angers à Lyon , d'où il descendait jusqu'à Arles dans les bateaux du Rhône. Quand Isabelle l'accompagnait, elle faisait le même trajet à cheval ou en litière. Mais dans les dernières années de sa vie , le douloureux état de sa santé ne lui permit plus de s'éloigner de l'Anjou.

Elle ressentait alors les premières atteintes de la maladie de langueur qui la conduisait à la tombe. Plein encore d'illusions et d'espérances, René voulait vainement multiplier autour d'elle les distractions et les plaisirs. Une fièvre continuelle consumait cette vertueuse princesse. Retirée au château d'Angers, loin des fêtes et du bruit des armes, elle ne s'occupait plus que de l'éducation de ses petits enfants et d'oeuvres de miséricorde et de piété. La mort vint l'y trouver douce, calme et résignée, ne pensant dans ses souffrances qu'à consoler son époux et sa famille (28 février \!\Si).

René était en Provence , au milieu de ses sujets décimés par une peste cruelle , lorsqu'il apprit le danger de la reine. Il accourut en toute hâte auprès de son lit de mort, pour recevoir ses derniers adieux. Nous empruntons ici au naïf chroniniqueur de l'Anjou, le touchant récit de sa douleur.

« De la perte de sa loyalle compaigne, fut le noble roy de Sicille si actaint de dueil , qu'il en cuyda bien mourir, ne jamais tant comme il fut en vie n'oublia l'amour qu'il avoit à elle. Et ung jour comme ses privez lui remonstroient, le cuydans consoler, qu'il falloit qu'il entre oubliast son dueil et prist réconfort, le bon seigneur, en plorant, les mena en son cabinet, et leur monslra une paincture que luy même avait faicte, qui estoit ung arc turquoys, duquel la corde estoit brisée, et au dessoubz d'icelluy estoit escript ce proverbe itallien : arco perlentare plaga

1 Marie Jacobé , Marie Salomé et Sara leur servante. La fête de ces saintes femmes , qui a lieu le 3 mai, attire encore chaque année un graïul nombre de pèlerins.

non sema; puis leur dist : « Mes arays, ceste paincture fait responce à tous vos » argumens. Car ainsi que pour destendre un arc , ou en briser et rompre la corde, » la playe qu'il a faicte de la sagette qu'il a tirée , n'en est de rien plus tost guarie ; » aussi pourtant si la vie de ma chère espouse est par mort brisée, plus lost n'est « pas guarie la playe de loyalle amour, dont elle vivante navra mon cueur. »

« Ainsi, respondit le débonnaire prince, et fut en cest état longtemps , qu'il ne vouloit recevoir aucune consolation. Car cependant qu'elle vivoit, il portoit des chaufferettes pleines de feu, au bas desquelles estoit escript d ardent désir, et faisoit mettre auprès un chapelet de patenostres, au millieu duquel estoit escript : dévot luy suis. Et interprétoient et vouloient dire plusieurs qu'il portoit telles devises pour quelques dames en amour; mais saulve leur révérence. Car tant que la bonne princesse son espouse fut en vie, il ne porta devises que pour l'amour d'elle, et jamais en aultre ne mist son cueur. »

Livré à une tristesse profonde , René se plut à multiplier ces emblèmes de sa douleur. On les retrouve surtout dans les gracieuses peintures des livres de prières, qui lui ont appartenu *■• Ils ornaient en Anjou tous les lieux qu'il avait le plus aimé , le manoir de Reculée, la Baumetle, la chapelle du bienheureux Bernardin , son confesseur, dans l'église des Cordeliers , les châteaux de Baugé et de Launay, et Saint-Pierre de Saumur. Après la mort prématurée de ses enfants , sur le déclin de sa vie, il y ajouta une souche d'or, d'où partait un unique rejeton, avec cette mélancolique devise : vert meurt.

Le duc de Calabre, Marguerite et Yolande avaient seuls survécu à leur noble mère, qui avait perdu successivement six de ses enfants, « moissonnés, dit l'historien de Provence, en leur blonde jeunesse 2. »

René, accablé de douleur, ne voulut point profiter des dernières dispositions d'Isabelle. Malgré le don de sa « très chière et bien aimée sœur et compagne. » Il céda, en toute souveraineté, la Lorraine à son fils, qui la gouvernait depuis plusieurs années avec une admirable sagesse. L'acte de cession en date du 2G mars i/j52 est un monument touchant de ses regrets et de sa tendresse paternelle s.

1 Notes et pièces justificatives placées à la suite Je la biographie de René.

Louis, né le 3 mars 1428, mort à Pont-à-Mousson en 1444 : ÎSicolas frère-jumeau d'Yjlande, Charles comte de Gnysc, René et Isabelle morts au berceau , Anne élevée a Gardanne, où elle mourut enfant, à la suite d'une chute.

Notes et pièces justificatives comme ci-dessus.

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