TOME I, c
cliot obscur i. Quand la Ilire lui en ouvrit les portes , le vieux chevalier refusa de sortir. Il avait récemment donné sa foi au gouverneur anglais de ne pas rompre ses fers, secouru ou non secouru; et il fallut que ce dernier vînt en personne lui rendre sa parole. La trahison des Anglais, l'indigne et cruel traitement qu'il avait subi, les chaînes dont il portait encore les marques et la victoire de la Hire ne lui semblaient pas des motifs suffisants pour le délier de la foi jurée, et sauvegarder son honneur.
La délivrance du bon chevalier fut un grand sujet de joie dans le camp de Charles VIL Le roi , qui le vénérait comme un père, échangea son épée avec la sienne; et dans des lettres patentes, où il l'appelle le soutien de sa couronne, lui donna le droit de porter les armes pleines de France, unies à la croix d'or sur champ d'azur-. Depuis un demi-siècle Barbazan était le guide et le modèle de toute chevalerie. Les troubadours et les chroniqueurs célébraient à l'envi sa vaillance. Us aimaient à chanter ce glorieux combat des Sept 3 , près du chastel de Montendre , où l'illustre chevalier avait renouvelé les exploits de Beaumanoir, et cette héroïque défense de Melun, alors qu'assiégé par les Anglais et les Bourguignons, sans vivres, sans munitions de guerre, il faisait sonner les cloches pour remplacer ses trompettes tués par l'ennemi, donnait l'ordre de chevalerie sur la brèche, livrait
1 L;i Ilire
Si passa Seine sur le tard ,
El d'eschelles print sans mot dire
La place de Chastrau-Gaillard.
Elle est ù sept lieues de Rouen ;
Et fust là trouvé enferré
Dens une fosse Barbazan ,
Où neuf ans avoit démoulé.
De sa délivrance joyeulx
Fust le roy merveilleusement ,
Car il estoit vaillant et preulx ,
Et l'aymoit cliascun grandement.
{Sigillés de Charte* ni).
2 Par lettres patentes du 28 juillet li:îl , Charles VII transmit ce glorieux privilège à Louis de Faudoas , premier baron de Gascogne, en lui permettant d'écarteler ses armes de celles de France sans brizure. Louis avait épousé Oudine de Barbazan , lillc unique de cet illustre chevalier et de Sibiile de Montaut.
; Ce combat eut lieu en Saiutonge, le 1 mai 1 104 , à la suite d'un déli fait par les Anglais. Barbazan , chel de l'emprise, choisit pour ses compagnons les sires Tanneguy Duchastel , de Villa rs , Pierre Cliguet de Brabant, de Bataille, de Caroiiis et de Champagne, tous chevaliers éprouvés, hormis Champagne, qui faisait ses premières armes. Les chevaliers partirent de Paris en grand appareil et bien armés. Ils arrivèrent au lieu marqué ,où le sire de Harpedennc, sénéchal de Saiutonge, pour les Français, et le comte de Iîulland pour les Anglais, étaient juges du camp. Le jour du combat, les chevaliers français entendirent la messe bien dévotement le matin , et reçurent le corps de Notre Seigneur. Puis le sire de Barbazan leur lit un dis-
clans les contremines des combats souterrains, et méritait par ses vertus, autant que par ses grands coups d'épée , l'héroïque surnom de chevalier .sn/is reproche.
Bercé à ces récits de gloire, le duc de Bar ne tarda pas à témoigner au vieux guerrier une admiration et une confiance sans bornes. Il lui demanda, comme une grâce, d'unir leurs deux bannières, de partager la même tente et de courir les mêmes périls. René l'accompagna dès lors dans toutes ses entreprises. Pont-sur- Seine, Ànglure, Chantilly, Pont-Sainte-Maxence et Choisy tombèrent bientôt en leur pouvoir.
Ils rejoignirent le aj août suivant (i429) l'armée royale à Saint-Denis. Mais après l'inutile combat livré aux portes fie Paris et la retraite de Charles derrière la Loire, ils pénétrèrent en Champagne , dont Barbazan était gouverneur. Leurs premiers combats furent des victoires.
Huit mille Anglais assiégeaient Chàlons , qui n'avait pour sa défense que le courage de sa milice et la lance d'un petit nombre de braves gentilshommes. Pressés par tant d'ennemis , les habitants allaient ouvrir leurs portes, quand René et Barbazan, à la tète de quatre mille hommes, s'élancent sur les Anglais, sans souci du nombre, les taillent en pièces et délivrent la ville *.
La prise de la forteresse de Chappes suivit de près ce brillant fait d'armes. Jacques d'Aumont s'y était enfermé avec une garnison nombreuse. Il avait appelé à son aide la chevalerie du duché de Bourgogne; et le grand maréchal Antoine de Toulongeon , les sires de Chastellux, de Rochefort et de Poligny s'étaient empressés de marcher à sa voix. Lu sanglant combat, où ils perdirent leurs tentes, leurs drapeaux et leur artillerie, assura dans toute la Champagne le triomphe de la cause royale, et mit le comble à la réputation et à la gloire du jeune vainqueur.
cours pour leur rappeler la justice de leur cause ; il leur dit qu'il ne fallait pas songer seulement à sa dame et à acquérir la bonne grâce du monde , mais à combattre contre les anciens et perpétuels ennemis du roi et de la France, contre des gens qui venaient de tuer leur roi (Richard II ) et de renvoyer outrageusement madame Isabelle, leur reine. Il leur tint encore plusieurs autres sages propos, et les exhorta à bien garder leur honneur.
Quant aux Anglais, on assurait qu'ils ne s'étaient préparés au combat qu'en buvant et mangeant de leur mieux. Ils Furent complètement vaincus après un combat long et opiniâtre. Le sire de Scalcs, leur chef, lut tué sur la place d'un coup de hache.
(Le b.iron de. Barantc, Histoire des ducs de Bourgogne. Le moine de Saint-Denis.)
1 Ils ( Barbazan et René) allèrent courir sus, et tellement se portèrent, dit Belleforest, que les Anglois (eurent desconlits , et que guerés n'en échappa. D'iceulx (eurent prisonniers de cinq à six cents, et ne moururent de François que quatre-vingts.
Le roi de Sicile et le comte du Maine assistaient à cette bataille. Ils avaient rejoint leur frère depuis quelques jours, et se dirigèrent avec lui sur le Dauphiné, envahi par le duc de Savoie et Louis de Cliâlons , prince d'Orange. Le célèbre défenseur d'Orléans, Louis de Gaucourt, bailli de la province, les sires de Tournon, du Bouchage et de Bressieux , Jean de Lévis, Pierre du Terrail et une foule d'autres vaillants chevaliers étaient accourus à la défense de leur patrie.
Attaqué entre Colombiez et An thon , sur les bords du Rhône, Louis de Châlons perdit l'élite de ses hommes d'armes. Il allait lui-même tomber entre les mains de cavaliers, qui l'avaient reconnu à son écu d'argent, lorsqu'il se précipita tout armé dans le Rhône. Longtemps son cheval de bataille lutta en vain contre le courant du fleuve; mais enfin on le vit reparaître sur la rive opposée, et le prince put entendre de loin les acclamations arrachées aux vainqueurs par son audacieuse témérité.
La mort du vénérable cardinal de Bar, suivie presque immédiatement de celle du duc de Lorraine (i43o), rappela René à Nancy. Il y fit son entrée avec Isabelle, montés l'un et l'autre sur de magnifiques dextriers , au milieu des bénédictions d'un peuple immense et des vieux cris de joie, Noël! Noël! Le clergé et les hauts barons les attendaient suivant l'usage auprès d'une vieille croix de pierre, élevée à la porte Saint-Nicolas. Le duc et la duchesse mirent pied à terre avant de pénétrer dans la ville. Ils donnèrent leurs chevaux au chapitre de Saint-Georges, qui portait devant eux la croix et le cuissard du chevalier céleste. Alors les gentilshommes et le peuple entonnèrent le l'eni Creator.
Les deux époux furent ainsi processionnellement conduits jusqu'à l'église ducale. Ils s'agenouillèrent devant le grand autel , et le doyen leur présenta un missel entr'ouvert :
« Nos très redoubtés seigneurs, ajouta le vieillard, vous plaît-il de faire le ser- « ment et devoirs que vos prédécesseurs de glorieuse mémoire ont accoustumé de » prêter et faire de toute ancienneté à leur nouvelle réception en ceste duché de » Lorraine et à leur première entrée en ceste ville de Nancy. »
« Volontiers, répondirent René et Isabelle; » puis étendant la main sur le saint livre ils jurèrent « par leur part de paradis, de bonnement entretenir les droicts de Lorraine. La dame Marguerite, qui en deuil estoit, feut joyeuse de veoir sa fille ainsi honorée 1. »
1 Chronique de Lorraine.
L'histoire du moyen âge n'offre rien de plus solennel que ces actes religieux, où le peuple, le clergé et la noblesse sommaient un prince à son avènement à la couronne de maintenir leurs franchises, libertés et privilèges. Un mélange de loyauté et de rudesse, de dévouement et d'indépendance se retrouve toujours dans ces généreuses coutumes de nos pères; et si l'on pouvait juger de la dignité et du degré de liberté de deux époques par l'élévation du caractère, de la pensée et du langage , il ne nous resterait qu'à jeter un voile sur notre front.
Les premiers actes de René révèlent une maturité et une sagesse peu communes dans un prince de 22 ans. Il conclut avec la ville de Metz une paix bonne et durable, appelle à la présidence de son conseil le vertueux Henri de Ville, évèque de Toul, s'entoure des hommes les plus distingués par leur mérite et leur savoir, et renonce aux fêtes et aux plaisirs , pour consacrer tout son temps à l'administration de son duché. Une ordonnance contre les blasphémateurs1, un règlement qui accorde une indemnité aux hommes d'armes, dont les chevaux avaient été tués à son service, et plusieurs lettres patentes, où il assure diverses villes et abbayes de sa protection et confirme leurs privilèges , nous ont été conservés comme des gages de sa foi et de sa constante sollicitude.
Cette époque de la vie de René est sans aucun doute la plus heureuse de sa longue carrière. Béni de ses sujets, en paix avec ses voisins, il n'avait point encore ressenti le vent de l'adversité, et nul revers ne ternissait l'éclat de ses armes. On aimait à redire sa tendre affection pour ses peuples, sa brillante valeur, sa piété sincère. Le ciel avait récompensé les vertus d'Isabelle , et elle avait donné quatre beaux enfants à son seigneur.
Une année entière s'écoula au sein d'une paix profonde, pendant laquelle René visita successivement toutes les villes de son duché , et reçut sur son passage de touchantes preuves de vénération et d'amour. Pour la première fois laLorraine ne retentissait plus du bruit des armes, et sans l'ambition inquiète du comte de Vaudemont, rien n'eût troublé la tranquillité dont elle jouissait.
Ce prince, un des témoins du traité de Saint-Mihiel, n'avait point attendu la mort du duc Charles pour protester contre la clause , qui assurait la couronne à
1 Les maugréants, renieurs, dépiteurs et blasphémateurs seront punis, la première fois à l'arbitrage des juges , selon la puissance des coupables ; la deuxième fois la somme devra être doublée ; la troisième le coupable sera mis au pilori , le jour de la fète ou du marché ; la quatrième enfin il aura la langue percée d'un fer chaud.
René. Dés l'année i/J25, il s'était refusé à le reconnaître en qualité d'héritier présomptif du duché de Lorraine.
Le château de Vaudemont était devenu tout à coup le rendez-vous des hommes d'armes. Ses remparts se couvraient d'archers et de sentinelles, et, à l'ombre de ses liantes tours, 1« comte avait clairement annoncé ses prétentions hostiles dans un langage plein de menaces. Vainement trois ans de guerre, suivis de l'invasion de ses étais et de la prise de l'importante forteresse de Vezelise 1 l'avaient forcé d'accepter une trêve. Le moindre prétexte suffisait pour la rompre; il ne tarda pas à le faire naître.
Le 22 février 1 43 1 , René avait quitté Nancy le matin même, les portes étaient fermées, et la garnison veillait, comme d'ordinaire, à la garde de la ville, lorsque le comte Antoine se présenta au pied des murs. Il voulait, disait-il , saluer en passant la duchesse Marguerite, et lui soumettre une requête. Son escorte, composée de quelques gentilshommes bien armés, n'était pas assez nombreuse pour inspirer de la crainte. Les portes lui furent ouvertes, et il s'avança fièrement jusqu'au palais ducal , où le conseil se rassemblait.
Le comte, dont l'écharpe brodée aux armes pleines de Lorraine dévoilait les projets hautains, remit un manifeste dans lequel il sommait les communes et la noblesse de lui prêter foi et hommage. Il s'appuyait sur la loi salique, et demandait une décision dans le plus bref délai.
« Beau seigneur, lui répondit au nom de tous Jean d'Haussonville, vostre oncle des filles a laissé. Selon les droicts et les coustumes, elles sont héritières, principalement l'aînée. Elle est déjà receue en Lorraine pour duchesse. C'est son propre héritage. »
Irrité de ce refus, le comte « jura son âme » - que bientôt il serait maître du beau duché et retourna à Vaudemont pour y continuer ses préparatifs de guerre. Certain de la protection de Philippe de Bourgogne, il avait pris à sa solde un corps d'aventuriers toujours prêts à marcher sous un chef qui leur permettait le pillage.
1 Jean de Reinicourt , dit Pélegrin, sénéchal de Lorraine, commandait l'armée de siège. C'était un chevalier hardi et opiniâtre, aimant le péri! , connue un docte clerc aime les lettres. Percé d'un coup de flèche à la poitrine , lorsqu'il s'approchait des remparts, il succomba avant la prise de la ville. René, qui l'aimait chèrement , le lit enterrer à l'endroit même , où il avait été mortellement blessé , et lit élever au dessus de sa tombe une croix de pierre sculptée , ornée de l'écusson et de l'epitaphe du vaillant sénéchal.
" ChiO'iiijue de Lorraine.
Le sire de Croy, son gendre, Mathieu d'Humières et le maréchal deToulongcon y joignirent leurs bannières.
René, à cette nouvelle, ne montra pas une activité moins grande. Il était revenu eu toute hâte à Nancy, et après s'être assuré de la fidélité des bourgeois et des principaux seigneurs, il se détermina à porter subitement la guerre au cœur des états de son rival. Deux sommations étant restées sans réponse, il laissa une forte garnison à Vezelise , et forma en personne le siège de Vaudemont, où le sire de Barbazan vint le rejoindre.
« Beau-frère , avait dit Charles VII à René qui réclamait son appui , je vous » veulx ayder ; voici Barbazan, de mes cappitaines le plus asseuré, et luy commande » que à vous soit obéissant. Se avez affaire ne l'espargnez mie 1. » Le bon chevalier, malgré ses cheveux blancs, valait à lui seul une armée. La vieillesse n'avait diminué ni ses forces, ni son énergie ; elles semblaient croître avec les années. Sa présence remplit d'ardeur les troupes lorraines, et le siège fut poussé avec une nouvelle vigueur -.
Le comte de Vaudemont ravageait le Barrois, lorsqu'il apprit le danger de sa capitale. Trop faible pour songer à en faire lever le siège, il pensait que René ne verrait pas, sans s'émouvoir, cette province abandonnée au fer et à la flamme. Toute licence avait été donnée à ces redoutables bandes. Elles parcouraient les campagnes, la torche à la main, ne vivant que de pillage « gastans et destruysans le pays, et faisans maulx innumérables 3. »
Le camp du duc de Bar fut bientôt rempli de pauvres laboureurs chassés par l'incendie, qui dévorait leurs chaumières ! Ils erraient sur les chemins avec leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux, cherchant en vain un asile où reposer la tète. A la vue de cette population fugitive , René fut saisi de douleur. Il leva le jour même, malgré le conseil de Barbazan, le siège de Vaudemont, le convertit en blocus, et se dirigea sur le Barrois à la tète de quinze mille hommes.
Le siredeToulongeou commandait l'année ennemie. Prévenu par ses espions de
' Chronique de Lorraine.
2 Quant les assiégés virent les furieulx assaultz qu'on leur livroit de jour en jour, ils furent csbaliis , et mandèrent à leur seigneur qu'il leur donnât secours. (Monstrelet.)
'■'■ Cependant que l'on faisoit à Bar tel niesnage, ce vint à la notice de René , lequel incontinent monsta à cheval, et à poincte d'esperons, avecques son année en Barroys arriva. Mais le marcschaldeBourgongne, ail verty de sa venue , ne l'osa attendre. (Bourdigné.)
la prochaine arrivée de René, il se retirait en bon ordre vers les marches de Bourgogne. Les instances du comte de Vaudemont n'avaient pu changer cette détermination du grand maréchal. Il voulait éviter les hasards d'une bataille . avec une armée inférieure en nombre, qui comptait à peine dix mille Bourguignons, Anglais et Flamands.
Le conseil de guerre était assemblé lorsque les bannières de Lorraine parurent à l'horizon. La retraite plus périlleuse que l'attaque était devenue impossible, à la grande joie du comte. Il demanda l'avis des principaux capitaines sur l'ordre de bataille. Alors messire Jehan Ladan 4, gouverneur anglais de Montigny-le- Roi, opina pour combattre à pied avec les gens d'armes et les archers, l'artillerie sur les ailes, le front et les côtés couverts de palissades et d'une double ligne de charriots. Le sire de Toulongeon adopta cet avis, malgré les réclamations de la chevalerie de Bourgogne. Il lui ordonna de mettre pied à terre sous peine de mort, appuya son camp à la rivière de Vaire et au bois du grand Fay. De profonds fossés et des retranchenents élevés à la hâte complétèrent cette enceinte. Elle apparaissait comme un point obscur dans la plaine circulaire, située entre Saulxure , Sandrecourt, Beaufremont et Bulgnéville, non loin de la tour du Géant, qui domine encore toute la contrée.
A peine les deux armées étaient-elles en présence, que René, suivi de Barbazan, reconnut le camp ennemi. Il s'en approcha à un trait d'arc, et suivant l'usage de ces temps chevaleresques, envoya un de ses hérauts présenter le combat. « Je l'attends, » répondit fièrement le comte de Vaudemont.
L'immobilité des Bourguignons retranchés derrière leurs palissades, et la fier'é de ces paroles augmentèrent l'impatience du jeune prince. Vainement Barbazan lui représentait la belle ordonnance de ses ennemis et leur position inexpugnable. « Attendez quelques jours, disait le vieux chevalier, il ne fault que les vivres leur >i oster, ils n'en peuvent avoir. Premier de quatre jours, à nous serons tous, je vous » promect. Je sçay quec'est deles assaillirce n'est pas la façon. Ils ontgrants fosselz.
1 Quant le comte el Bourguignons virent Son ost, ses gens et son arroy , Derrière une eaue se encloirent De grants fosse's et de charroys.
Là tous ensemble se rangèrent Afin des attitrés recueillir.
Et si bien se fortifièrent
Qu'on ne pouvoit les assaillir. gillei de Charles 111.)
Monstrelet. Chronique de Lorraine.
» et se lancier dedans nous y demeurerons. » « Mais René, ajoute la chronique , étoit si avide de combattre qu'il luy sembloit qu'il n'y seroit jamais à temps. » Il se fiait dans le courage de ses soldats et dans la supériorité du nombre. Accoutumé à vaincre les Anglais, il lui paraissait bonteux d'attendre un triomphe, qui ne fût pas le prix des armes. Cependant toujours docile aux conseils de Barbazan , il envoya le damoisel de Commercy et le bâtard deThuillière reconnaître de nouveau la position de l'ennemi.
A leur retour au camp, René était dans sa tente , entouré de ses chevaliers. Les plus âgés partageaient l'avis de Barbazan, lorsque Robert de Saarbruch, l'imprudent damoisel, entra tout-à-coup. « Ces gens nous fault assaillir, dit-il; de la pré- » mière venue nous les emporterons. Ils ne sont mye pour nos paiges. »
Ces paroles enflammèrent les jeunes seigneurs allemands et lorrains. « Quant » on a paour des feuilles, ne fault aller au bois, « disait cette fougueuse jeunesse. » Qui a paour se retire, » ajoutait Jean d'IIaussonville.
« A Dieu ne plaise, s'écria le vieux guerrier pâle de colère, que par ma couardise » la maison de Lorraine a esté mise à déshonneur. Je veulx et entends combattre. » Et afin que ne dictes mye, cpie à moy tiegne, moy et mes gens voulons estre des » premiers à donner dedans. Sonnez trompette, au nom de Dieu, sonnez subi- » tement 1. »
L'armée entière se déploya à ce signal dans une vaste prairie, en face du camp bourguignon. L'étendard de Bar et de J^orraine flottait au-dessus des lances. Cha-
' Neantmoins le duc ordonna Que l'on yroit frapper dessus, Mais Barbazan conseil donna Qu'on ne leur devoit courir sus.
Si dist la raison et manière Du dangier qui estoit celle part :
Mais je nesçay qui par derrière Luy dict qu'il estoit trop couart.
l.ors dist que le premier iroist , Et que personne de la teste , .Son cheval bouler n'oseroit 0 ù niestroit la queue de sa beste.
(Martial d'Auvergne, Jean d'Aucy. Chionique de Lorraine. ) TOME I. d
que seigneur avait déployé sa bannière, et ils étaient en tel nombre, que ce combat fut appelé la journée des barons. Le comte de Salm et le vaillant évêque de Metz , Conrad Bayer, accompagnèrent René au centre de bataille; Barbazan commandait l'aile droite, et l'aile gauche avait à sa tête le présomptueux damoisel.
Un héraut, aux armes de Vaudemont, sortit alors du camp. Il venait, de la part du comte , demander au duc de Bar une conférence seul à seul avant la bataille.
Les deux princes, la tète nue, sans casque et sans épée, s'avancèrent aussitôt au milieu de l'espace libre , qui séparait les combattants. Tout bruit cessa dans le camp et dans l'armée lorraine. Un silence solennel avait remplacé l'agitation de la foule, et chaque vassal, les yeux fixés sur son seigneur, attendait, appuyé sur ses armes , que le vent lui apportât des paroles de paix ou de guerre.
Les chroniqueurs ne nous ont point fait connaître les propositions du comte. Jean d'Aucy nous dit seulement qu'il employa tour à tour les promesses , « les doulces paroles » et les menaces hautaines 4. René, inaccessible à la crainte, rompit le premier un inutile entretien. Malgré son légitime désir de vengeance, il eût accepté toute demande honorable pour épargner le sang de ses sujets ; mais il n'était au pouvoir de personne de lui arracher des concessions indignes d'un chevalier.
Neuf heures venaient de sonner au beffroi voisin, et la chaleur du jour était excessive (2 juillet i/|3i); le comte, de retour au camp, fit distribuer à ses soldats le vin enlevé aux celliers du Barrois. Assis tranquillement derrière leurs palissades, ils devisaient joyeusement en attendant l'heure d'en venir aux mains. C'étaient pour la plupart de pauvres compagnons, avides de butin et d'aventures, qui se vendaient au plus offrant, et que l'on voyait partir sans regret après s'en être servi, mais robustes, audacieux , endurcis à la fatigue, éprouvés à la guerre 2.
Monté sur un cheval de petite taille, le comte parcourut alors les rangs , « invitant chascun , dit Monstrelet, à faire paix et union, ceulx qui avoient hayne ensemble. Il remonstroit amyablement à tous ceulx-là estant, qu'ils combattis-
' * Antoine vouloit gagner de bonne grâce René à ses doulces paroles, ou promesses même , ou bien luy faite paour de ses menaces. On assure qu'il luy oiïrist de s'arranger avecques luy, moyennant certaines conditions; que René s'y refusant, Antoine avec haulteneté, se prinst à le menacer, luy disant qu'il deferoitson armée , le prendrait et le feroit mourir, sachant que par sa mort , il entrerait en la grâce de tous ceulx de la ligue du duc de Rourgogne. (M. de Barante.)
XXYII
sent de bon courage, que le duc de Bar le vouloit sans cause deshériter, parce que il avoit toujours tenu le party des ducs Jehan et Philippe. Il finit en jurant par la damnation de son âme que sa querelle estoit bonne et juste. »
De son côté le duc de Bar encourageait ses soldats par son exemple et ses paroles. Plusieurs braves écuyers sortirent des rangs à son appel , et furent armés chevaliers de sa main, sur le lieu même où leur sang allait couler pour sa cause. Le comte de Vaudemont suivit cet exemple. Il donna l'accolade à Gérard de Maugny et à Mathieu d'Humières. Cette insigne récompense du courage était à pareille heure un arrêt de mort, ou le gage certain du triomphe 1.
Comme les deux armées étaient en présence à portée d'arbalète, et prêtes à s'assaillir, un incident fort simple, qui survint tout à coup, parut à plusieurs un merveilleux présage. Effrayé de tout ce bruit d'armes, un cerf sortit d'un bois voisin : il s'arrêta quelque temps entre les lignes ennemies, indécis sur sa route. Puis frappant du pied la terre, il s'élança à travers les escadrons lorrains, et y jeta la confusion et le désordre.
« Or frappons sur eulx, mes amys , s'écria le valeureux comte, et suyvons nostre » fortune. Car ils sont nostres, et Dieu nous monstre signe que la fuyte tournera » aujourd'huy du costé de nos ennemys 2. »
Bené avait prévenu cet ordre de son rival. A sa voix, l'armée lorraine se précipite sur le camp. Son choc est si impétueux, qu'elle renverse sur plusieurs points les charriots et les palissades. De larges brèches donnent entrée dans les retranchements; et les plus braves chevaliers franchissent les fossés, qui les séparent encore des gens d'armes de Bourgogne.
Un combat sanglant s'engage sur toute la ligne. Protégés par leurs longs pieux, les archers picards et anglais font voler une nuée de flèches. Chevaux et cavaliers roulent dans les fossés, sous les coups de ces invisibles ennemis, au milieu des charriots brisés et des palissades arrachées. Les lances deviennent inutiles ou trop courtes , et des décharges meurtrières d'artillerie ajoutent au trouble et à l'effroi.
' Les chroniques ne précisent point l'année où René reçut l'ordre Je la chevalerie. Il en faisait partie avant même le sacre de Charles VII , car ce prince ne l'eût pas oublié dans la célèbre promotion de Rheims , lorsqu'il honora de cette dignité Charles de Bourbon, le damoisel de Commercy et quelques autres seigneurs. Il est probable que René fut armé chevalier par le vaillant duc de Lorraine, avant d'obtenir la main d'Isabelle.
k Monstrelet.
« Les flèches, dit Paradin, tombant comme pluye, les lardoyent si menu, quelles ostoient le moyen de manier les armes. Les ungs se plongèrent contre terre , et les aultres prinrent la fuite. »
Des cris de victoire s'élèvent alors du camp clés Bourguignons. Ils s'élancent sur les Lorrains et les Barrois, l'épée et la dague au poing. Le comte de Vaudemont et le maréchal de Toulongeon sont à leur tète.
Le damoisel de Commercy n'avait point attendu cette furieuse attaque. Sans souci de son honneur et de flétrir son écusson, il avait un des premiers abandonné le champ de bataille; il fuyait à pointe d'éperons, lorsqu'il rencontra Barbazan. « Tortay , répondit-il au vieux guerrier, qui lui reprochait amèrement sa honte; » ains (mais) l'avois promis à ma mie. »
<c Car devoit le damoisel aller sur la vesprée veoir certaine Agathe qu'estoit » sienne, et que avoit promesse de luy que quitteroit la meslée, et que viendroit à » tout meshuy en sa chambrette, que valoit niieulx, ce disoit-elle, que champs, où « n'estoient que picques et horions. Et de ce, n'en doubtez, ajoute le chroniqueur, » fut grande risée 1. » Dans ces siècles, où l'amour, mobile des grandes actions, était le prix des plus valeureux, on citerait difficilement un second trait de ce genre.
L'infâme abandon de Bobert de Saarbruck entraîna la fuite d'une partie de l'armée. Jean d'Haussonville, le même qui prononçait au conseil de si téméraires accusations, tourna le dos à l'ennemi. Il ne resta bientôt plus sur le champ de bataille que Barbazan et René.
Le bon chevalier, debout au premier rang, en butte à tous les traits, abattait quiconque osait l'approcher, à la longueur de sa lance. Ses forces n'avaient point trahi son courage. Il voulait mourir sans reproche , comme il avait vécu, et par cette généreuse défense donner à René le temps de s'éloigner, et sauver ainsi sa liberté et sa vie.
Mais le jeune prince ne pouvait se décider à quitter le champ de bataille 2. Blessé au bras, au nez et à la lèvre , il se défendait, en héros contre une foule d'ennemis. De temps à autre i! jetait les yeux du côté de Barbazan , et voyait toujours sa bannière s'élever au-dessus de la prairie. Tant que brillèrent les fleurs de lys et la croix
1 Manuscrit inédit de la bibliothèque de M. Mori d'Ehange,
- Ne supportant pas le déshonneur île la fuyte, ni le reproche de manquer de cueur, il se défendit en désespéré.
d'or sur l'étendard d'azur , tout espoir de vaincre n'abandonna pas son âme. Il redoublait d'efforts et de vaillance, et faisait retentir son cri de guerre, en signe de ralliement pour ses chevaliers.
Il ne restait plus autour de lui qu'un petit nombre de braves. Barbazan était tombé avec son étendard près du ruisseau encombré de cadavres 4. Couvert de poussière et de sang, René se précipite de nouveau au milieu des Bourguignons. Jean de Ville, père de l'évèque de Toul, le comte de Salm, Guyot de Gondrecourt, Odon de Germini , les sires de Beaufremont, de Sancy et de Fénestranges expirent aux pieds de leur souverain. L'évèque de Metz, Erard du Châtelet, le vicomte d'Arcy, les sires de Salbery, de Rodemack, de Latour et le brave Vitalis, ses derniers compagnons , sont faits prisonniers. Le prince resté seul, adossé à un arbre, continue de combattre , disent les chroniqueurs, « comme ung soldat, qui n'estime sa %rie ung bouton. » Enfin entouré de morts et d'ennemis, épuisé par ses blessures , accablé de fatigue, il tend son épée à un écuyer brabançon, nommé Martin Foucars, d'antres disent au maréchal de Toulongeon lui-même.
Telle fut cette « aspre, forte et douloureuse » bataille de Bulgnéville, origine des malheurs du bon duc de Bar et de sa longue captivité. Il y perdit la fleur de sa chevalerie. Plus de douze cents des siens périrent dans l'action et dans la fuite. Quelques chroniqueurs élèvent même à trois mille le nombre des morts 2. La perte des vainqueurs n'excéda pas quatre cents hommes.
' Les traditions locales d'accord avec les historiens de Lorraine ont conservé, depuis celle bataille, le surnom de porte-sang à la petite rivière de Vaire.
Ce fut aussi en souvenir de tautde vaillance qu'une des rues de Bulgnéville reçut le nom du bon chevalier. Piené, peu d'années après, fit bâtir sur une colline voisine une modeste chapelle, dont les ruines existent encore. On y priait tous les lundis pour le repos de l'âme du vieux guerrier, et la colline a conservé son nom. Le corps de Barbazan fut transporté à Saint-Denis par ordre de Charles VII , et enterré avec de grands honneurs dans le caveau de Charles V, aux pieds du connétable de Sancerre. - A ceste journée si moururent Douze cents Lorrains et Barroys, Avec plusieurs gens qui y feurent, Tant d'Allemands que de Françoys.
Le dict Barbazan noble et saige, Vaillant chevalier sans reproche De la mort duquel feust dommaige.
Et les Lorrains sur la prairie Feurent semés morts estendus.
Et René prins, sans flatterie Bons droictssout à tort suspendus.
( Martial d'Auvergne. Chronique manuscrite de Labarre. )
Le comte de Vaiulemont, lancé à la poursuite des Lorrains, rencontra René conduit par Foucars, Il ordonna, sans s'arrêter, de déposer l'illustre prisonnier au coin d'une haie voisine, puis il continua de charger les fuyards. Comme il revenait de la mêlée, il aperçut Toulongeon qui s'était emparé de René. Des paroles amères furent échangées entre le prince et le maréchal. Ce dernier s'attribuait fièrement tout l'honneur de la victoire. Il refusa de mettre le duc de Bar entre les mains du comte, et après avoir couché sur le champ de bataille , a et regracié humblement Dieu son créateur1 », il reprit la route de Bourgogne avec ses troupes chargées d'un immense butin. Vaiulemont se sépara à Châtillon de ses orgueilleux alliés. Un triomphe l'attendait dans ses états, où déjà le bruit de la victoire avait dispersé l'armée lorraine et la garnison de Vezelise.
Les deux duchesses étaient à Nancy, lorsqu'elles apprirent ces tristes nouvelles. Elles en furent grandement troublées, et assemblèrent aussitôt leur conseil. Isabelle, revêtue de longs voiles de deuil, et tenant par la main ses quatre petits enfants, entra dans la salle, en disant : « Hélas ! ne scay si mon marit est mort ou pris. »
« Madame, lui répondirent les seigneurs qui étaient présents, ne vous descon- » fortez mye. Monsieur le duc en bonne vérité les Bourguignons l'ont pris. Il sera » rachepté. N'ayez soucy ! A l'ayde de Dieu, de celle guerre en verrons la fin. Le >• conte Antoine d'avoir la duchié, il en est bien gardé. Tousjours luv ferons la » guerre ; et bien bref aurez monsieur vostre marit. »
A ces paroles la bonne duchesse fut « ung petit » consolée. Elle ordonna, d'après l'avis de son conseil , une levée générale dans la Lorraine et le Barrois. Quelques jours suffirent pour réunir une armée nombreuse, bien munie d'engins, de bombardes et de fauconneaux. De braves chevaliers la conduisirent devant Vezelise, après avoir repoussé toutes les attaques du comte de Vaiulemont. Prise d'assaut le sixième jour du siège, cette malheureuse ville fut encore une fois victime de l'ambition de son seigneur. Les Lorrains, exaspérés de la captivité de leur duc, la saccagèrent de fond en comble. La forteresse de Toullo tomba ensuite en leur pouvoir. Ils y trouvèrent la bannière aux trois aliénons , que le comte faisait porter devant lui, depuis la mort du duc Charles. Ces revers multipliés le forcèrent à accepter une trêve de cinq mois.
Pendant qu'Isabelle défendait courageusement ses droits à la succession paternelle , et préservait son duché de la guerre civile et de l'invasion étrangère, René
1 Chronique de Lorraine.
conduit successivement au château de Talent, à Salins, à Brâcon et à Rochefort près cleDôle, sentait ses chaînes s'appesantir chaque jour davantage. Une vigilance rigoureuse avait déjoué les projels d'évasion tentés par quelques sujets fidèles. Il venait d'être enfermé à Dijon , dans une tour du vieux palais *, et vainement il adressait au duc Philippe de nombreux messages. Ce prince , éloigné de sa capitale, se refusait à traiter de sa mise en liberté.
L'évèque de Metz, Erard du Châtelet, le brave Vitalis et les autres prisonniers de Bulgnéville adoucirent quelque temps par leur présence les ennuis de cette captivité sans terme. Mais les malheurs de René ne le rendaient point insensible aux infortunes de ses compagnons d'armes. Il consacra à leur rançon les premiers florins d'or envoyés par ses sujets. Bientôt il resta seul, en proie à une mélancolie profonde, et séparé de tous ceux qu'il aimait.
L'hiver commença ainsi triste et sombre pour le duc de Bar. Toutes distractions lui devinrent imporlunes.il se refusa aux délassements qui lui étaient offerts, et l'amour de l'étude et des arts eut seul le pouvoir de jeter quelques fleurs sur cette, douloureuse époque de sa vie.
Cependant Isabelle et Marguerite de Bavière ne mettaient point en oubli le pauvre prisonnier. Elles faisaient plaider sa cause au concile de Bâle, devant le souverain pontife et l'empereur Sigismond. Erard du Châtelet, à peine sorti de prison , se rendait favorable le sire de Vergy, qui possédait toute la confiance du duc de Bourgogne. Un traité conclu entre Isabelle et ce seigneur, assurait à ce dernier de grands avantages. Il était rédigé en douces et bienveillantes paroles, comme celles que le malheur inspire aux épouses et aux mères.
Les instances du favori ne purent flétrir l'opiniâtreté de Philippe. Il avait été blessé du recours d'Isabelle à l'empereur, et pensait avoir seul le droit de disposer de René. Les prières du duc de Savoie et l'intervention de Charles VU furent également rejetées; et sans l'arrivée du prince à Dijon (16 février ilfto.), les portes de la tour de Bar eussent été longtemps encore fermées sur l'illustre captif.
' Cette tour, bâtie par Philippe le Bon, fut appelée la lourde Bar, en souvenir de la captivité de René. Elle est de forme carrée, et contient trois étages. Deux tourelles contiguës d'inégale grandeur s'élèvent à l'angle sud-est et renferment chacune un escalier tournant. La salle du premier étage de 35 pieds de long sur 25 pieds de large, servait d'appartement à René. Elle est éclairée par trois larges croisées , munies de treillages de Fer. On y remarque aussi une vaste cheminée, soutenue par deux colonnes de pierre. Les gardes du prince et les seigneurs faits prisonniers à Bulgnéville occupaient les deux autres salles.
Ce n'était point dans un but généreux que Philippe se rendait dans sa capitale. Il venait y présider un chapitre de la Toison d'Or, et décorer du collier de l'ordre Vergy, Toulongeon et les principaux capitaines vainqueurs à Bulgnéville. Cependant en passant devant la tour de Bar, le soir même de son entrée, il se ressouvint qu'elle renfermait un prince de son sang, jeune , brave et malheureux. Les gardes lui en ouvrirent les portes, et le puissant souverain de tant de riches provinces, V égal des rois, le grand duc d' 'Occident , serra René dans ses bras, et prolongea avec lui un mélancolique entretien.
Les deux princes se voyaient pour la première fois dans cette obscure enceinte. Charmé de l'esprit du duc de Bar, Philippe lui prodigua des marques d'attachement , sincères en apparence. Quelques jours suffirent pour effacer des préventions passagères; et le ier mars1 René libre sur parole put enfin espérer un meilleur avenir.
Rolin de Poligny, chancelier de Bourgogne, jeta , au nom de son maître, les bases d'un traité provisoire, où tout resta vague et indécis. Des éloges de la courtoisie du duc Philippe et l'affectueuse expression de la reconnaissance de René pour Marguerite de Bavière et les princes, qui lui avaient témoigné un touchant intérêt, remplissent le préambule.
Le duc de Bar reconnaît ensuite n'être mis en liberté que pour une année ; et ce délai passé , il s'oblige sur sa foi de reprendre ses fers , à la première sommation du vainqueur.
Dans l'intérêt de la paix et par amour pour son peuple, avant même que la querelle de succession soit jugée, il s'engage : i° à fiancer sa fille Yolande à Ferry de Lorraine, fils aîné de son rival , à la confier entre les mains du comte, et à lui donner en dot dix-huit mille florins du Rhin.
2° A payer d'avance vingt mille saints d'or -a valoir sur sa rançon, dont le chiffre serait déterminé plus tard.
3° Enfin , à céder en gage de sa parole les villes et châteaux de Clermont en Argonne , de Châtillon , de Bourmont et de Charmes, à solder les troupes qui y tiendraient garnison, et à livrer en ùtage ses deux fils, Jean et Louis d'Anjou.
1 Le premier] our de mars 1432 eust son premier respit René duc de Bar.
[Heures manuscrites du roi René.)
Pleins de confiance dans la chevaleresque loyauté de leur seigneur, trente chevaliers lorrains d'antique lignage s'engagèrent par serment à garantir son retour à Dijon dans la tour de Bar, le ier mai i433; où à son défaut à se livrer prisonniers à sa place, un mois après le délai expiré l.
René était trop impatient de rompre ses fers, pour refuser de souscrire à ces conditions, et d'apposer sa signature au bas du traité. Il en ratifia tous les articles; et le Ier mai suivant, il relrouvait à Bar Isabelle et sa mère. Le comte de Vaudemont lui-même « en signe de grant amour » le rejoignit à l'abbaye de Notre- Dame de Bouxières, où René était venu, comme simple pèlerin, accomplir un vœu de sa captivité. Il l'accompagna à Nancy, et. fut témoin des transports de joie qu* éclataient sur le passage d'un prince , que l'amour de ses sujets consola tant de fois des caprices de la fortune. Eclairé par ces marques d'attachement de tout un peuple , le comte parut renoncer momentanément à la conquête de la Lorraine. Ces acclamations lui révélaient sa faiblesse , et il se contenta de soumettre ses droits à l'arbitrage du duc de Bourgogne. Mais un traité définitif n'entrait point alors dans les vues de Philippe. Il remit son jugement aune autre époque, et laissa à René la jouissance d'une liberté incertaine.
Ce prince en profita pour maintenir la paix et réprimer dans ses états les désordres nés des malheurs des temps. Il conclut divers traités d'alliance avec la ville de Metz, les comtes de Saint-Pol et de Ligny, le sire de Servoles et plusieurs autres châtelains turbulents. Robert de Saarbruck sévèrement châtié, à la suite d'actes odieux de trahison et de brigandage , obtint aux pieds de René le pardon de sa félonie. Les aventuriers cessèrent de désoler la Lorraine, et il fut fait des plus coupables prompte et bonne justice.
Le duc de Bourgogne continuait de prodiguer à son prisonnier des signes
1 Le nom de ces seigneurs et la teneur de la déclaration méritent d'être conservés.
C'étaient : Rodolphe comte de Linange, Simon comte de Salm , Aniould de Siergues, Philibert et Erard du Chatelet, Jean d'Autel sire d'Aspremont, Ferry de Chambley, Jean et Jacques d'Haussonville, Charles et Gérard de Haraucourt, Ferry de Paroye, Ferry de Ladres, Philibert de Brissey , Philippe de Conflans, Jean de Saint-Loup, Guillaume de Lignéville, Ferry de Saviguy, Jean de Poligny, Thiedric Bayer, Simon des Armoises, Arnould de Ville, d'Espinaulx, Colard de Saulin, Guillaume de Dommartin, Wari de Fléville, Philippe de Lénoncourt, Henri Haze et Robert de Harronich.
« Nous qui ne faisons aulcun doubte que nostredict seigneur ne vueille et ne doye loyaument tenir et ac- " quitter sa foy, et accomplir sadicte promesse , comme il a offert, avons d'abondant , de nostre libérale et » franche volonté, promis et juré, et jurons loyaument, que monseigneur de Bar rentrera en prison. S'il ad- - venoit le contraire, nous nous rendrons prisonniers. 16 avril 1432, avec lescel de tous les seigneurs sus- • nommés. »