‹ Œuvres complètes du roi René (volume 2)Chapitre 7 sur 151 · XL1V · texte numérisé non relu

XL1V

de régence d , et se rendit en Anjou, où l'attendait la bonne reine Yolande. Sous la sage administration de cette vertueuse princesse, cette province avait eu peu de désastres à déplorer; la guerre, qui ravageait les marches voisines, semblait s'être arrêtée à ses frontières ; et quand les Anglais les avaient franchies, ils avaient été chassés rudement, « exceptez ceulx qui estaient morts. »

Le mariage du duc de Calabre et de Marie de Bourbon retint René en Anjou. Ce prince, âgé de i3 ans, avait partagé la prison de son père, et s'était mûri de bonne heure au contact de l'adversité. Dirigé dès l'enfance par des maîtres doctes et vertueux , il avait reçu ses premières leçons sur les genoux du vénérable Henri tle Ville, évèque de Toul. Un pieux et savant prêtre, Jean Manget2, auteur du Maistre des Sentances, et le bon chevalier Antoine de la Salle 3, succédèrent au vénérable prélat. Jean d'Anjou avait grandi à cette école d'honneur et de science, et annonçait déjà les brillantes qualités qui le rendirent célèbre.

René passa tout l'été en Anjou. Il visita ses principales villes, reçut le serment de fidélité des habitants, et sut gagner les cœurs par sou affabilité et sa bonté inépuisable. Depuis l'époque, où encore enfant il avait été adopté par le cardinal de Bar, il n'avait point revu cette belle contrée, berceau de sa maison. Il lui voua bientôt tout l'amour qui s'attache à la terre natale, et, quand de nouveaux malheurs l'eurent éloigné d'elle, sa dernière volonté fut que son corps y reposât, près de celui d'Isabelle et des tombeaux de ses aïeux.

L'invasion du royaume de Naples, par le roi d'Aragon, et la prise de Gaéte abrégèrent le séjour de René en Anjou. Il en partit à la fin de novembre, et se dirigea sur la Provence, en descendant le Rhône depuis Lyon jusqu'à Arles. A la vue de ce prince si bon, si chevaleresque et si brave, l'enthousiasme des Provençaux

1 Après la mort de Henri de Ville , René nomma pour gouverner ses deux duche's en son absence , Conrad Bayer, évèque de Metz , l'évèque de Verdun et Errard du Chiltelet. Ferry de Parroye, Jean d'Ilaussonville , Ferry de Fléville , Jean et Ferry de Chamblay , Beaudouin de Fléville, abbé de Gorze , et Ferry de Savigny tirent partie du conseil de régence.

- Né de parents inconnus et d'une union coupable, Jean Manget, escoldlre et doyen de Siint-Dié, fit oublier cette origine par sa science, ses vertus et la pureté de ses mœurs. Il existe aux archives de cette petite ville, une lettre de Nicolas d'Anjou, lils du duc de Calabre , qui permet « à son ami et féal conseiller , jadis maistre d'escole de sou très eliier seigneur et père , " de tester et de disposer de sa succession nonobstant la coutume de Lorraine, qui donnait au prince les biens de toute personne née et créée illégitime, hors léal mariage. »

1 Auteur de l'admirable roman de Jelian de Saintré, d'une chronique de Flandres et d'un ouvrage de morale , intitulé la Salade , « parce que en la salade se met plusieurs bonnes herbes. •

L'illustre Palamède Forbin et Jean de Lalande, savant jurisconsulte de la ville d'Aix, furent aussi attachés à l'éducation du prince.

ne connut plus de bornes. « On ne vit bientôt à Arles que danses, festins et mystères, décharges d'artillerie confondues avec le son des cloches, et une musique perpétuelle. » La joie populaire est peu prévoyante ; chacun oublia que l'argent , dépensé en fête , eût reçut une destination meilleure, s'il avait servi à payer la rançon de René, ou à conquérir son royaume. Partout les travaux étaient suspendus, et la population « affamée de voir son souverain » se pressait sur son passage. « Aussi, dit un historien provençal, les rayons du jour naissant n'ouvrent pas si doucement le sein des fleurs, que le premier aspect de cet astre bienfaisant fit épanouir les affections de nos âmes *. »

La religion qui, dans ces temps de foi, sanctifiait les plaisirs comme les douleurs, mêlait ses voix augustes aux transports de la foule. Le vénérable cardinal d'Arles 2 ordonnait en actions de grâces des prières générales. Par ses ordres les reliques de saint Césaire et de saint Honorât, premiers évèquesde la vieille colonie romaine, avaient été extraites de leurs châsses précieuses, et une procession de plus de cent mille fidèles parcourut lentement les rues jonchées de fleurs.

Le séjour du bon roi à Aix et à Marseille fut marqué par de nouvelles fêtes. Convoqués dans le palais de cette première ville, les Etats du comté supplièrent René d'accepter en don cent mille florins. Le chapitre de la métropole le nomma chanoine d'honneur; et , suivant les mœurs de ce siècle, le prince ne dédaigna pas de chanter l'office au chœur, une aumusse sur son armure s. A Marseille , il jura sur l'évangile d'observer religieusement les privilèges de la cité. Alors les syndics, la tête nue et en grand costume, prêtèrent le serment de foi et d'hommage; et le peuple, élevant la main droite en signe d'adhésion, fit retentir l'air de ses acclamations et de ses vœux 4.

Depuis un temps immémorial les Marseillais avaient montré à la maison d'Anjou

1 Gaufridi, Honoré Bouche, Galaup de Chastenil.

a Louis d'Alternant, président du concile de Bile. II mourut à Salon en odeur de sainteté , en 1*50, après avoir fait oublier son opiniâtreté et ses erreurs par l'éclat de son repentir et de ses vertus.

6 « Une délibération du chapitre porte que le 6 août de chaque année, jour où l'on bénissoit les raisins , le noble chanoine d'honneur, René , sera régalé des meilleurs qu'on pourra trouver. »

Hugues IV, duc de Bourgogne , et en cette qualité chanoine de Saint-Martin de Tours, n'ayant pu être reçu à cause de son jeune âge, Alix de Vergy, sa mère et sa tutrice, fut admise à le représenter. Elle assista à l'office revêtue de l'habit, et donna le baiser de réception à tout le chapitre.

4 Histoire de René d' Anjou par le vieomte de Villeneuve Bargemont. — Je devrais citer à chaque page celte histoire pleine d'érudition et d'intérêt, comme tous les ouvrages du noble écrivain. C'est elle que j'ai presque toujours suivie, qui m'a montré la route, indiqué les sources où j'ai puisé , épargné les recherches, elle enfin, qui a éclairé mes travaux , et m'a inspiré mon amour pour le bon roi de Sicile , et la pensée de publier ses œuvres.

un attachement héréditaire. Le bon roi qui avait sur toutes choses la mémoire du cœur, voulut le reconnaître au commencement de son règne. Il leur concéda des franchises nouvelles, et ouvrit leur port exempt de droits aux navires de toutes les nations. Sa reconnaissance embrassa également les simples particuliers assez heureux pour lui avoir montré du dévouement ou fait quelques sacrifices. Jean Thomassin de Vesoul , Cabanis , Montclar, l'archevêque d'Aix Ammo de Nicolaï, Louis de Bouliers, Charles de Castillon, les deux frères Fabri d'IIyères reçurent des marques de sa générosité royale.

Cependant ces soins et ces fêtes n'arrêtaient point les préparatifs du départ. René avait reçu à Marseille les ambassadeurs du pape et de la république de Cènes. Le doge Thomas Frégoze lui envoyait des galères , et les vaisseaux armés dans les ports de Provence tenaient déjà la mer, lorsqu'une révolte inattendue vint contrister René et retarder l'embarquement.

Un Juif nommé Asturge Léon, aveuglé parle fanatisme de sa race, n'avait pas craint d'insulter aux croyances d'un peuple entier, en prononçant publiquement d'horribles blasphèmes contre la bienheureuse mère du Sauveur. Livré au tribunal suprême d'Aix par les témoins du crime, les juges prirent en pitié sa jeunesse, et ne le condamnèrent qu'à cent livres d'amende. Cette indulgence, en apparence excessive, souleva la multitude irritée contre les Juifs. De sombres rumeurs circulèrent dans la foule. « Ils ne se contentaient plus, disait-on, d'accaparer le com- » merce et de ruiner les chrétiens par leurs infâmes usures ; il leur fallait encore le » sang d'enfants nouvellement baptisés pour le mêler au levain du pain pascal.» Des cris de mort, préludes d'un massacre général, s'élevèrent contre ce malheureux peuple. Les familles les plus opulentes abandonnèrent la ville d'Aix , laissant leurs richesses et leurs maisons à la merci de la multitude. Elle les poursuivit jusqu'au Pertuis, petite ville toute peuplée de Juifs, sur les bords de la Durance. Leur synagogue fut détruite , et sans la courageuse intervention des consuls , le sang eut abondamment coulé. Des émeutes semblables agitèrent la Provence.

René n'était point à Aix quand ces désordres éclatèrent. Il y accourut sur-lechamp pour les réprimer et châtier les coupables. Il transporta à Marseille le tribunal suprême, afin que, libres de toute influence, les juges rendissent en son nom une impartiale justice. Des mesures sévères rétablirent la tranquillité, et furent suivies d'une amnistie générale, dont il n'excepta que les plus coupables.

Mais ce n'était point assez de calmer cette émotion populaire, il fallait en prévenir le retour. René, à l'ej empledes plus illustres souverains pontifes, se déclara

le protecteur des Juifs. De sages règlements leur assurèrent dans ses états une tranquille existence. Ils purent se fixer sans crainte en Provence et en Lorraine, y établir leurs familles et se livrer au trafic. Aujourd'hui que leurs nombreux descendants habitent encore ces provinces, qui sait parmi eux que c'est peut-être à la justice chrétienne et à la tolérance éclairée du bon roi , qu'ils doivent leurs richesses et la libre transmission de l'héritage de leurs pères ?

Le retour de l'ordre permit enfin à René de songer à la conquête du royaume de Naples. Il s'embarqua à Marseille au commencement d'avril ( i438) sur une flotte de cinq galères et de deux brigantins, commandée par Jean de Beausset 1 . Sept autres galères l'attendaient dans la rade de Gènes, où le doge lui fit une réception royale. René resîa huit jours dans cette riche cité, plus occupé de resserrer son alliance avec les Génois que de plaisirs et de fêtes. Il jura de protéger leurs libertés et leurs franchises, et se lia avec l'illustre Frégoze d'une amitié qui ne se démentit jamais. Le doge voulut que son frère accompagnât le roi de Sicile , et commandât lui-même les galères de la république.

La flotte remit à la voile à la fin d'avril. Le 9 mai elle doublait le promontoire du Pausilippe et jetait l'ancre dans la baie de Naples. Mille cris d'enthousiasme saluèrent la première entrée du bon roi dans sa capitale, où l'avait devancé sa réputation de bonté et de vaillance. La couronne sur la tète et le sceptre à la main , il parcourut à cheval les principaux quartiers, avec ses deux fils et la reine Isabelle. Le soir il arma chevaliers vingt-six jeunes seigneurs, choisis dans les plus illustres familles.

Les chroniqueurs contemporains nous ont laissé de brillantes descriptions de cette entrée triomphale. Pleins d'amour pour René, ils se plaisent à le comparer « à un ange descendu du ciel. » Ils décrivent dans les moindres détails les fêtes qui lui furent données , les transports de joie et l'exaltation du peuple à la vue de son roi. « Toutes les fois qu'il sortoit, dit l'un d'eux, une foule immense le suivoit avec infinis sons, d'incroyables applaudissements et des démonstrations singulières d'un exquis et merveilleux contentement. »

Le connétable Jacques Caldora, duc de Bari, commandait l'armée napolitaine. Célèbre par sa loyauté, au tant que par ses victoires, il s'était rendu à Naples pour

' Noble famille de Provence, qui compte parmi ses membres l'illustre cardinal, historien de Bossuet et de Féne'lon. Jean II, (ils de l'amiral, s'e'tait attaché à la fortune de René, il l'avait accompagne à Naples, à la tète d'une compagnie de 45 arbalétriers , qu'il tenait à sa solde.

offrir à Piené ses conseils et son épée. Le capitaine Michelotto , qui avait conquis la Calabre, et le brave Attendelo, avaient rejoint le vieux guerrier. Leur exemple entraînait l'élite de la noblesse du royaume.

Cbaque jour le roi de Sicile voyait de nouveaux renforts se ranger sous sa bannière. Sa présence avait ranimé le vieil amour des Napolitains pour la maison d'Anjou. Les familles les plus illustres armaient leurs vassaux, et se dévouaient à sa cause. Parmi cette foule de seigneurs , il distingua surtout les quatre frères Carraccioli , fils d'un des favoris de la reine Jeanne, et le vertueux Jean Cossa, compagnon des mauvais jours, fidèle au malbeur, comme d'autres à la fortune.

L'armée réunie à Naples s'éleva bientôt à vingt mille hommes, sans compter les chevaliers d'Anjou, de Lorraine et de Provence. René, pour ménager l'orgueil national , n'avait confié aucun commandement à ces intrépides gentilshommes. Il leur suffisait de combattre au premier rang sous les yeux de leur seigneur, et d'être en toute circonstance les mieulx faisant et les plus braves.

Arnaud de Villeneuve, dit le grand capitaine, armé chevalier par Louis III sur le champ de bataille d'Aquila 1, Bertrand de Grasse et Raymond d'Agoult, les sires de Lénoncourt , de Rémerville, d'Haraucourt et de Saint- Vallier, Eustache, Louis et Jean du Bellay, Louis de Beauvau, Thibault de Laval et le sire de Valori étaient à la tête de ces vaillants chercheurs d'aventures. Soucieux de gloire et prodigues de deniers , ils avaient vendu ou engagé leurs fiefs dans l'espoir de mesurer leurs lances avec les chevaliers aragonais et de rencontrer dans la mêlée le rival de leur roi.

Alphonse V, fils de Ferdinand le Juste, l'élu de la grande assemblée de Caspe , n'avait point hérité de l'esprit de modération de son généreux père. Richement doté des mains de Dieu de tous les avantages extérieurs et des qualités les plus brillantes, il avait misées précieux dons au service d'une ambition sans bornes. Cette violente passion et l'amour du plaisir remplirent tour à tour sa vie. Mais l'agitation qu'elles entraînèrent ne fut point exempte de douleurs.

Ses prétentions à la couronne de Naples remontaient aux premières années de

1 Aïeul du marquis île Villeneuve Vencc, du comte Albin de Villeneuve, député du Nord, et du marquis de Villeneuve Trans, membre de l'Institut, plus connu sous le nom du vicomte de Villeneuve Bargcinont , auteur de la belle histoire du roi René que nous avous cite'e, d'une vie de saint Louis et d'un grand nombre d'autres ouvrages. Les familles les plus illustres de Provence , de Lorraine et d'Anjou reconnaîtront ici le nom de leurs ancêtres.

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