CHAPITRE Y
Charité envers le prochain. — Sa nécessité toute spéciale pour le prêtre.
— La charité envers le prochain, érigée par Jésus-Christ en vertu rigoureusement obligatoire, et. prescrivant, sous peine de réprobation, d'aimer en Dieu et pour Dieu tous les hommes, quels qu'ils soient, supérieurs, égaux, inférieurs, fidèles, infidèles, bons ou méchants, amis ou ennemis, au ciel, en purgatoire, ou sur un point quelconque du globe ; la charité, disons-nous , embrassant dans un amour surnaturel l'humanité tout entière, à l'exception seulement des réprouvés en enfer, est une vertu ravissante et qui, seule, suffirait pour décorer d'une éternelle gloire la religion qui l'inscrit en tète de ses préceptes.
Le monde le plus corrompu trouve jusque dans sa fange des éloges pour cette divine vertu. Il la viole souvent, il est vrai, mais il l'admire chez ceux qui la pratiquent. Et comment, en effet, ne pas exalter une vertu qui dit à l'homme : « Abstiens-toi constamment, même dans tes pensées les plus intimes, de tout ce qui peut offenser ton semblable, et, autant qu'il t'est possible, délivrele des maux qu'il souffre et procure-lui le bien dont il manque. » La vertu qui tient à l'homme ce
laDgage s'exerce sur la terre, mais c'est assurément du ciel qu'elle est descendue.
Oui, c'est Jésus, le bon, le tendre, le miséricordieux Jésus qui a puisé dans le sein de son Père cette ineffable vertu ; c'est lui qui s'est chargé de la révéler au monde; et cette révélation a été complète, car il l'a publiée par sa doctrine et par ses exemples.
Par sa doctrine ; écoutons : Diliges proximum tuum sic ut teipsum. — Hœc manda vobis ut diligatis invicem. — Hoc est prœccptum meum, utdiligatis invicetn. — Mandatum novum cla vobis, ut diligatis iuriecm, sicut dilexi vos. — In hoc cognoscent omncs quia discipuli mei cstis, si dilcctionem habueritis ad invicem.
Par ses exemples : transcrivons l'Évangile et le Nouveau Testament tout entier, si nous voulons les connaître ; car qu'est-ce que l'Evangile et tous les écrits des apôtres, sinon le récit des actes de charité de Jésus-Christ envers les hommes, depuis la crèche où commence la manifestation de son amour, jusqu'à la croix qui en est l'expression sanglante et la consommation sur la terre ? Xatus est vobis hodie Salvator. — Ycnite ad me omncs qui laboratis et oncrati estis, et ego reficiam vos. — Miscrcor super turbam. — Sinite parvulos venir c ad me. — Virtus de illo exibat et sanabat omncs. — — Vidons cicitatem, flcvit super illam. — Cum dilexisset suos, in fincm dilexit cos. — Accipite et manducatCy hoc est enim corpus meum quod pro vobis tradetur. — Baptismo habeo baptizari et quomodo coactor usquedùm perficiatur ! — Amice, ad quid venisti? — Pater ignosec Mis, nesciunt enim
qnid faciunt. — Dilexit me et tradidit semetipsum dro me. — Exinanivit semetipsum, formam servi accipiens. — Périra miit benefaciendo et sanando omîtes.
Yoilà la charité dans son principe et dans sa divine source. Le cœur de Jésus, voilà le foyer d'où s'échappe incessamment le feu de l'amour, ce feu qu'il est venu apporter sur la terre et dont il veut voir l'ardeur perpétuellement entretenue : Ifjnem veni mittere in terram, et quia volo nisi ut accendatur ?
— Les réflexions que nous venons de faire sur la charité envers le prochain s'appliquent généralement à tous les fidèles ; mais combien ne sontelles pas plus étroitement applicables aux prêtres qui, par état, retenons ce mot, sont consacrés au divin ministère de la charité, sous quelque forme qu'on l'envisage !
Partout où il y a une misère spirituelle ou corporelle, le prêtre doit se trouver là pour la soulager.
Le pauvre endure les rigueurs de la pauvreté : quel est, dans une paroisse, le vrai père des pauvres, si ce n'est le prêtre?
La souffrance, diversifiée de mille manières, toiture sans relâche une multitude d'infortunés ; quel est le consolateur des affligés, si ce n'est le prêtre ?
Ses passions tyrannisent le cœur des hommes et les exposent à d'effroyables dangers : qui s'oppose à leurs ravages ? qui fait voir la fausseté de leurs promesses ? qui met à nu l'illusion et le vide de leurs grossières jouissances, si ce n'est leprètre ?
Le péché entraîne tous les jours des milliers d'àmes au fond des enfers : quel est l'ennemi déclaré du péché ? quel est l'homme obligé pendant toute sa vie de combattre le péché par tous les actes de son ministère, si ce n'est le prêtre?
Nous défions que l'on nous montre un besoin, une douleur, une adversité, un mal, une misère quelconque soit du corps, soit de l'àme, que le prêtre n'ait pas mission de soulager. Héritier de la charité de Jésus-Christ, perpétuel instrument de son œuvre, prédicateur de sa doctrine, ministre de ses volontés, quest-il si son cœur est vide de la charité que son divin Maître lui a léguée? On peut encore l'appeler prêtre, dit Pierre de Blois, puisqu'il en porte le caractère ineffaçable ; mais on ne peut pas dire qu'il l'est réellement par ses œuvres : Sine charitate, saccrdos dici potest, esse non potes t.
— Ce qui oblige encore spécialement le prêtre à avoir beaucoup de charité pour le prochain, c'est que le zèle n'est pas pour lui une vertu simplement conseillée; le zèle lui est impérieusement commandé. Qu'est-ce qu'un prêtre sans zèle aux yeux de Dieu et des hommes ? or quel zèle aura-til si la charité n'en est pas le principe et la base?
Le zèle est la flamme de la charité. Expliquons cette pensée. La charité, c'est le brasier ; le zèle, c'est la flamme qui s'en échappe. Le brasier ne s'étend point ou s'étend bien peu pour alimenter son ardeur ; il ne va point chercher le combustible qui l'entretient, il faut qu'on le lui apporte. Mais la flamme, c'est tout autre chose, la flamme est active de sa nature ; elle s'étend, elle s'élève, elle
se replie sur elle-même comme pour se développer davantage, et elle semble chercher sans cesse de nouveaux objets à dévorer ; elle est donc plus mobile, plus agissante, plus communicative que le brasier. Et cependant qu'est-elle sans lui? N'est-ce pas de lui qu'elle part? Et s'il s'éteint, ne va-t-elle pas s'éteindre aussitôt elle-même? On le voit, le brasier, c'est la charité ; la flamme, c'est le zèle. Les paroles du divin Sauveur : Ignem vehi mittere in terrain, et quid volo nisi ut accendatur y se prêtent fort bien à l'explication qui vient d'être donnée. Je suis venu apporter le feu sur la terre : voilà le brasier de la charité ; et quel est mon désir, sinon qu'il s'allume? Yoilà la flamme du zèle.
Or, pour revenir à notre point de départ, le prêtre étant, par la nécessité de sa profession, un homme de zèle, et étant, si l'on peut ainsi parler, d'autant plus prêtre qu'il est plus zélé, il est clair qu'il doit être rempli d'amour pour le prochain, puisque le zèle est le produit de cet amour, ou, en d'autres termes, puisque la flamme du zèle n'est alimentée que par le brasier de la charité.
— Peut-être, dira-t-on, ou du moins pensera-ton, que nous donnons trop d'étendue aux exigences de la charité ; qu'il n'est pas nécessaire d'aimer le prochain par le cœur, mais par les œuvres, et que l'autorité du devoir suffit pour faire remplir le précepte de l'amour du prochain, sans qu'il soit nécessaire d'ajouter qu'on doit l'aimer réellement, c'est-à-dire par un acte effectif du cœur.
A cela nous répondrons d'abord que toute discussion sur ce point nous est interdite par l'évi-
dente clarté des termes dans lesquels est conçu le précepte de la charité. Jésus-Christ, qui en est l'auteur, n'entre point dans de subtiles distinctions; ses paroles sont formelles : Diligcs, vous aimerez ; et sachant bien qu'il n'y a point en nous d'amour plus tendre, plus cordial et plus vrai que celui que nous avons pour nous-mêmes, il ajoute que c'est aussi comme nous-mêmes que nous devons aimer notre prochain : régie sublime que la philosophie elle-même ne se lasse point d'admirer : Diligcs proximum tuum sicut teipsum.
Sans doute l'amour du prochain ne sera pas seulement un amour de sentiment ; le précepte de l'amour aura pour corollaire le précepte des œuvres que l'amour inspire: et le même législateur qui nous dit : Diligcs proximum tuum sicut teipsum, saura bien nous dire aussi, et avec une épouvantable énergie : Ite, maledicti, in ignem œternum; et pourquoi, Seigneur? « J'ai eu faim, et vous ne » m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous » ne m'avez pas donné à boire. . » Et le reste qui nous est si bien connu.
Nous répondrons, en second lieu, à l'objection proposée, que nous ne faisons bien que ce que nous faisons par goût, par inclination, et surtout par amour. L'autorité du devoir est puissante, sans doute ; aussi nous gardons-nous bien de l'affaiblir; mais quand, poussés déjà par cette autorité, nous nous sentons entraînés par le cœur, qui nous imprime la même direction que le devoir, alors l'obéissance n'est plus un poids qui accable, elle est un charme qui attire.
Ne donnez à une mère que l'autorité du devoir
— loi —
et la rigueur du précepte, pour la déterminer à s'attacher à son enfant et à lui prodiguer les soins qu'il réclame ; puis donnez à une autre, outre l'autorité et la rigueur du précepte , une affection tendre et expansive : de laquelle de ces deux mères voudriez vous être l'enfant?
Ne donnez à Xavier que l'autorité du devoir, et arrachez de son cœur cet amour saintement pas-" sionné qu'il a pour les âmes : vous verrez s'il quitte tout ce qu'il a de plus cher au monde, pour aller à quatre mille lieues de sa patrie convertir un million de pauvres sauvages.
Ne donnez à Claver que la sèche autorité du devoir, et éteignez dans son cœur le feu de la charité qui l'embrase; vous verrez s'il va se consacrer à Carthagène au service des nègres, leur rendant les services les plus bas et les plus pénibles, les servant avec une tendresse incroyable, le jour, la nuit, dans les prisons, dans les hôpitaux, sans se rebuter jamais de ce qu'il y a de dégoûtant dans les fonctions qu'il s'impose.
Ne donnez à Vincent-de-Paul que l'autorité du devoir pour stimuler son zèle, et remplacer par un cœur froid ce cœur brûlant, vrai foyer d'amour, qui lui inspire des œuvres de charité auxquelles rien, en ce genre, ne peut se comparer, et vous verrez si les pauvres vous béniront du changement que vous aurez opéré dans le cœur de leur père.
Mais, pour dire quelque chose qui nous touche de plus près, plaçons à la tète de deux paroisses deux pasteurs chargés de les conduire. Ne donnons à l'un que l'autorité, la conscience du devoir qui lui rappelle l'obligation où il est d'instruire les
ignorants, de travailler à la conversion des pécheurs, d'assister les pauvres et d'édifier tout le monde : point d'amour tendre pour son troupeau; point de charité dans le cœur pour les affligés et les pauvres ; point d'ardeur vivement sentie pour travailler à la conversion des pécheurs; rien de tout cela; l'autorité seule du devoir imposé à un pasteur de paroisse.
Donnons maintenant à son fervent confrère , outre l'autorité et la conscience du devoir comme au précédent , un amour vrai et vivement senti pour les âmes en général, et particulièrement pour celles dont il a la charge, une charité compatissante pour les pauvres et pour tous les affligés de son troupeau, une vive chaleur dans l'âme pour tout ce qui est œuvre de dévouement, de zèle et de charité, un cœur qui n'exclut personne et qui s'ouvre au contraire à tout le monde, sans distinction de riches et de pauvres, de savants et d'ignorants, d'amis et d'ennemis, un cœur enfin qui soit dans la paroisse comme une vaste fournaise de charité rayonnant de tous côtés, et méritant d'être appelé un vrai cœur de pasteur et de père ; nous le demandons, le ministère du premier de ces pasteurs ne sera-t-il pas, toutes choses égales d'ailleurs, incomparablement moins fructueux que celui du second?
Donc, dilatons notre charité, puisque c'est elle qui fait les saints et qui opère les grandes œuvres, d'où résultent avec abondance la gloire de Dieu, le salut des âmes, et notre salut à nous-mêmes ; Dilatentw spatia charitatis.
— La charité envers le prochain est encore tout particulièrement nécessaire au prêtre, parce que, s'il comprend bien la nature de son emploi, il doit savoir qu'il est prêtre pour les autres beaucoup plus que pour lui-même. Voici une considération à laquelle nous ne réfléchissons pas avec assez d'attention. Essayons de la mettre en relief.
Quand notre divin Sauveur établit le sacerdoce, que se proposa-t-il ? Rien autre chose assurément que de perpétuer le ministère sacré qu'il avait luimême exercé sur la terre. C'est dans ce but qu'il choisit ses apôtres, qu'il mit Pierre à leur tète, qu'il leur adjoignit les soixante-douze disciples et qu'il instruisit cette sainte assemblée, berceau visible de l'Église, par sa doctrine et par ses exemples qui ne respiraient que la charité la plus tendre envers les hommes. C'est dans ce but aussi qu'il leur confia les éminents pouvoirs du sacerdoce, pouvoirs semblables à ceux qu'il avait reçus luimême de son Père : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos... Accipite Spiritum Sanction.
Le Prêtre est donc réellement, et dans la pensée intime de Jésus-Christ, le continuateur de son œuvre. Or pendant sa vie mortelle, et surtout pendant ses trois dernières années, qui ont été plus spécialement les années de son sacerdoce, que faisait-il? Il instruisait les ignorants, il cherchait les pécheurs pour les convertir, il consolait les affligés, il effrayait le vice, il encourageait la vertu, il gagnait tout le monde par le charme de sa douceur, et il voulait que ses apôtres et ses disciples fussent sans cesse témoins des prodiges de charité qu il opérait tous les jours, afin qu'ils se souvinsiir. 9.
sent, quand ils seraient investis de la dignité du sacerdoce, des leçons et des exemples de charité qu'il n'avait cessé de leur donner. Évidemment, en remplissant sous leurs yeux le ministère de pasteur charitable et dévoué, il voulait se donner à eux comme type et comme modèle : Exemplum dedi vobiSy ut quemadmodum ego feci vobis, ita et vos faciatis.
— Mais si nous considérons plus particulièrement encore l'exercice des pouvoirs sacerdotaux qui nous ont été confiés, nous verrons, à n'en pouvoir douter, combien est véritable ce que nous avons dit plus haut, que nous sommes prêtres pour les autres bien plus que pour nous-mêmes.
Quelles sont dans l'Église de Dieu les grandes, les principales fonctions du prêtre? Faire des chrétiens par le baptême ; — les régénérer par la pénitence; — les secourir spirituellement par la prière; — les assister corporellement par l'aumône; — les éclairer et les instruire par la prédication ; — les sanctifier par les fruits du saint sacrifice de la messe et par le corps et le sang de Jésus-Christ qu'ils y reçoivent ; — les préparer, à leurs derniers moments, au terrible passage du temps à l'éternité.
Voilà très-certainement les fonctions capitales que le prêtre exerce au sein de l'Église. Or n'est-il pas évident que toutes ces fonctions s'exercent au profit du prochain, et que la charité en fait comme Je fond et la substance? Bien plus, ces fonctions, du moins peur la plus part, ne seraient-elles pas totalement suspendues et anéanties quant à leur exer-
cice, si le prêtre cessait d'être en contact avec le prochain ?
Dans l'ordre temporel et social, les diverses professions s'exercent aussi, il est vrai, au profit des membres de la société; mais les fonctions ecclésiastiques ont un cachet de charité bien plus prononcé que les fonctions profanes. Le jurisconsulte, par exemple, est jurisconsulte pour les autres, sans doute, mais il l'est aussi pour lui-même : s'il est injustement attaqué , il plaidera sa propre cause devant ses juges. Le médecin est assurément médecin pour la société à laquelle il appartient ; mais il est aussi médecin pour lui-même; aidé de sa science , il pourra se prémunir contre la maladie dont il sentira les premières atteintes, et l'arrêter à son début.
En est-il ainsi du prêtre dans ses fonctions les plus importantes? Évidemment non. C'est au profit de ses frères seuls qu'il les exerce. Il baptise les autres et il ne pourrait se baptiser lui-même ; il réconcilie les pécheurs avec Dieu par le sacrement de pénitence, mais il ne peut pas s'administrer ce sacrement à lui-même, — et si dans d'autres fonctions il recueille lui-même des grâces semblables à celles qu'il procure au prochain, comme au saint sacrifice de la messe, par exemple, l'Eglise, même alors, lui rappelle que, dans la célébration de ce divin sacrifice, il doit s'occuper tout particulièrement de ses frères, comme elle le fait voir par les paroles qu'elle lui adresse au jour de son sacerdoce : Accipe potestatem offerre sacrificium Dco, missasque celebrare tam pro vivis quam pro defuxctts, in nomme Domini.
— un —
Oui, le prêtre est, par la nature de ses fonctions, l'homme de la charité. Quand il assiste les pauvres par ses propres aumônes et par celles que les riches lui confient ; quand il récite son office au nom de l'Église; quand il instruit les enfants, quand il menace les pécheurs, quand il perfectionne les justes , quand il visite les affligés , quand il se penche sur la couche des mourants ; partout et toujours il est Fange de la charité, il s'efface, il s'oublie en quelque sorte pour épancher sur les autres les trésors de la charité ; tout ce qu'il pense, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait n'a qu'un principe et qu'un but : la charité, la charité, toujours et en tout la charité !
C'était ce qu'exprimait énergiquement le grand apôtre , quand il disait aux Corinthiens avec ce débordement d'amour que nous ne saurions trop admirer : « Tout ce que je possède est à vous, ô » Corinthiens ! bien plus, moi-même je ne m'ap- » partiens point ; non, moi et mes collaborateurs » nous sommes à vous tout entiers ; et quand la » charité nous a unis à vous, nous allons tous, » par Jésus-Christ, nous perdre et nous abîmer en » Dieu, qui est le terme et la consommation de la » charité. » Omnia vcstra sunt, sive Paulus, sive Apallo, sive Cephas, sive mundus, sive vita, sive mors 3 sive prœsentia, sive futur a; omnia vcstra sunt; vos autem Christi; CJtristus autem Dei.
Qu'on dise après cela si la charité pour le prochain n'est pas, par excelllence, la vertu du prêtre !
— Enfin nous devons pratiquer et pratiquer plus que jamais cette vertu si éminemment chrétienne
et si éminemment sacerdotale. Pourquoi ? pourquoi surtout plus que jamais? Parce que, notons bien ceci, jamais peut-être, depuis les temps apostoliques, la charité n'a été, du moins chez nous, aussi universellement pratiquée qu'elle l'est de nos jours. Grâces immortelles en soient rendues à l'Esprit d'amour qui féconde l'Église de son divin souffle ! le vent delà charité enfle toutes les voiles. Paris, qui en est le vaste centre et l'ardent foyer, embrase la province de son feu, et sur le terrain de la charité, un concours inouï, une rivalité sans exemple se manifeste de toutes parts. La charité se popularise dans notre belle patrie ; l'avarice a honte d'ellemême, et le froid égoïsme n'ose se plaindre. Des laïques de tout âge, de tout sexe et de toute condition s'organisent en sociétés dont la charité est l'àme, et tous reconnaissent avec étonnement que les ressources de cette charité sont immenses comme les trésors de la divine Miséricorde dont elle est un écoulement sur la terre.
Or, quelle honte, quel opprobre pour le prêtre, s'il se tenait froid et immobile comme un bloc de glace au milieu des brasiers qui l'environnent ! Quelle humiliation, quel sujet de confusion pour le sacerdoce, si ceux qui en sont décorés voyaient chez les laïques de leur paroisse plus de zèle pour convertir les pécheurs et soulager les pauvres qu'ils n'en déploient eux-mêmes?
A l'œuvre donc, bien-aimés confrères, à l'oeuvre ! Plaçons-nous à la tète de ces innombrables phalanges qui ont la charité pour drapeau; soufflons, soufflons de tous côtés le feu de l'amour,
puisque c'est spécialement à nous qu'est confié le soin de l'entretenir. Pour l'honneur du Dieu de charité qui nous a faits ce que nous sommes ; pour l'honneur de la religion dont nous sommes les ministres, montrons que, mieux que personne, nous savons réaliser Tardent désir de notre divin Maître : Ignem vent mittere in terrant, ctqaidvolo nisi ut accendatur? Ne craignons point les obstacles, les vexations, les persécutions, de la part des peuples au milieu desquels nous exerçons le saint ministère ; ayons la charité pour bouclier et nous serons invulnérables ; aimons, aimons nos frères ; aimons-les sans doute s'ils nous aiment, mais aimons-les surtout s'ils nous détestent ; désarmons-les par l'amour ; aimons les pécheurs que nous voyons de tous côtés exposés à une ruine imminente et éternelle ; aimons les affligés, les malades et les pauvres. Que notre charité éclate aux yeux du monde ; pas d'orgueil sans doute, mais édification générale par la charité; appliquons à la charité ce que dit saint Paul d'une autre vertu, et disons avec lui non plus seulement modestia vestra, mais aussi chantas nostra nota sit omnibus hominibus.
Quel ministère fructueux et abondant nous exercerons dans l'Église, si nous méritons par nos œuvres la réputation de vrais, de dignes ministres du Dieu de l'amour, qui se définit lui-même par un seul mot : CHARITÉ ; Deus Charitas est.