A LA COMEDIE
Je suis Amour le grand maistre des Dieux,
Je suis celuy qui fait mouvoir les cieux,
Je suis celuy qui gouverne le monde,
Qui le premier hors de la masse éclos
Donnay lumière & fendi le Chaos,
Dont fut basti cette machine ronde 2. [71J
Rien ne sçauroit à mon arc résister, Rien ne pourroit mes flèches éviter.
Et enfant nud je fais toujours la guerre, Tout m'obeist : les oyseaux émaillez, Et de la mer les poissons écaillez, Et les mortels qui marchent sur la terre '.
La paix, la trêve, & la guerre me plaist. Du sang humain mon appétit se paist,
Editions : Elégies, Masc. et Bergerie, 1)65. — Œuvres (Mascarades) 1567 à 1587 et éd. suiv.
Titre. é^-Sj ajoutent de Fontaine-bleau 12. 84-87 héritiers sur la terre
1. La comédie de la Belle Genièvre, dont Castelnau a récité l'épilogue (v. ci-dessus, p. 212). Cette pièce et la suivante servaient d'intermèdes (on disait alors entremets) entre les actes de ladite comédie.
2. Ce thème de l'Amour participant à la formation du Monde était familier à Ronsard (cf. t. IV, p. 45). Il le tenait de Platon (Banquet, passim) et surtout de son interprète italien Marsile Ficin, qui expliquait comment, par l'intervention de l'Amour, Dieu fit sortir du Chaos le Cosmos (Oinnia divtni Platonis opéra Iralatione M. Ficini, éd. de 1548, p. 258). Ronsard attribue le même bienfait à la Paix (cf. t. III, p. 5; IX, pp. 25 et 107). Jodelle s'est amusé à écrire la contre-partie de cette pièce dans la « Chanson pour respondre à celle de Ronsard qui commence : Je suis Amour... » (éd. des Œuvres par Marty-Laveaux, t. II, p. 6s).
j. Cf. Lucrèce, I, 10 sqq. ; Virgile, Gcorg., III, 242 sqq. ; Ovide, Amores, I, 2, 25 sqq. et Fastes, IV, 91 sqq.
Et volontiers je m'abreuve de larmes ', Les plus hautains sont pris à mon lien, Le corcelet au soldat ne sert rien,
i8 Et le harnois ne défend les gensdarmes.
Je tourne & change & renverse & défais Ce que je veux, & puis je le refais, Et de mon feu toute ame est eschaufée, Je suis de tous le seigneur & le Roy Rois & seigneurs vont captifz devant moy,
24 Et de leurs cœurs je bastis mon trophée.
De Juppiter le sceptre j'ay domté.
Jusqu'aux enfers j'ay Pluton surmonté, Et de Neptune ay blessé la poitrine.
De rien ne sert aux ondes la froideur Que les Tritons ne sentent mon ardeur,
30 Et que mon feu n'embrase la marine.
La volupté, la jeunesse me suit, L'oysiveté en pompe me conduit -, Je suis aveugle & si ay bonne veue 3, Je suis enfant &. suis père des Dieux, [71 v°]
Foible, puissant, superbe, gratieux,
36 Et sans viser je frappe à l'impourveue*.