PREMIÈRE PARTIE. HU
les cils rapprochés, et comme perdue dans une joie sérieuse.
« Très bien! dit Arnoux. Je comprends pourquoi vous êtes ce soir à l'Alhambra! Delmas vous plaît, ma chère. »
Elle ne voulut rien avouer.
<c Ah! quelle pudeur! »
Et, montrant Frédéric :
« Est-ce à cause de lui? Vous auriez tort. Pas de garçon plus discret ! »
Les autres, qui cherchaient leur ami, entrèrent dans la salle de verdure. Hussonnet les présenta. Arnoux fit une distribution de cigares et régala de sorbets la compagnie.
M"" Vatnaz avait rougi en apercevant Dussardier. Elle se leva bientôt, et, lui tendant la main :
<r Vous ne me remettez pas, monsieur Auguste?
— Comment la connaissez -vous? demanda Frédéric.
— Nous avons été dans la même maison! » reprit-il.
Cisy le tirait par la manche, ils sortirent; et, à peine disparu. M"* Vatnaz commença l'éloge de son caractère. Elle ajouta même qu'il avait le génie du cœur.
Puis on causa de Delmas, qui pourrait, comme mime, avoir des succès au théâtre; et il s'ensuivit une discussion, où l'on mêla Shakspeare, la Censure, le Style, le Peuple, les recettes de la Porte-Saint-Martin, Alexandre Dumas, Victor Hugo et Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs actrices célèbres; les jeunes gens
se penchaient pour l'écouter. Mais ses paroles étaient couvertes par le tapage de la musique; et, sitôt le quadrille ou la polka terminés, tous s'abattaient sur les tables, appelaient le garçon, riaient ; les bouteilles de bière et de limonade gazeuse détonaient dans les feuillages, des femmes criaient comme des poules; quelquefois, deux messieurs voulaient se battre; un voleur fut arrêté.
Au galop, les danseurs envahirent les allées. Haletant, souriant, et la face rouge, ils défilaient dans un tourbillon qui soulevait les robes avec les basques des habits; les trombones rugissaient plus fort; le rythme s'accélérait; derrière le cloître moyen âge, on entendit des crépitations, des pétards éclatèrent; des soleils se mirent à tourner ; la lueur des feux de Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une minute tout le jardin ; — et, à la dernière fusée, la multitude exhala un grand soupir.
Elle s'écoula lentement. Un nuage de poudre à canon flottait dans l'air. Frédéric et Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas à pas, quand un spectacle les arrêta : Martinon se faisait rendre de la monnaie au dépôt des parapluies ; et il accompagnait une femme d'une cinquantaine d'années, laide, magnifiquement vêtue, et d'un rang social problématique.
« Ce gaillard-là, dit Deslauriers, est moins simple qu'on ne suppose. Mais où est donc Gisy? »
Dussardier leur montra l'estaminet, où ils aperçurent le fils des preux, devant un bol de punch, en compagnie d'un chapeau rose.
PREMIÈKE PARTIE. 413
Hussonnet, qui s'était absenté depuis cinq minutes, reparut au même moment.
Une jeune fille s'appuyait sur son bras, en l'appelant tout haut « mon petit chat ».
« Mais non! lui disait-il. Non! pas en public! Appelle-moi Vicomte, plutôt! Ça vous donne un genre cavalier, Louis XIII et bottes molles, qui me plaît! Oui, mes bons, une ancienne! N'est-ce pas qu'elle est gentille? » Il lui prenait le menton. « Salue ces messieurs! ce sont tous des fils de pairs de France! je les fréquente pour qu'ils me nomment ambassadeur!
— Comme vous êtes fou! » soupira M"" Vatnaz.
Elle pria Dussardier de la reconduire jusqu'à sa porte.
Arnoux les regarda s'éloigner, puis, se tournant vers Frédéric :
« Vous plairait-elle, la Vatnaz? Au reste, vous n'êtes pas franc là-dessus? Je crois que vous cachez vos amours? »
Frédéric, devenu blême, jura qu'il ne cachait rien.
« C'est qu'on ne vous connaît pas de maîtresse, » reprit Arnoux.
Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais l'histoire pouvait lui être racontée. Il répondit qu'effectivement, il n'avait pas de maîtresse.
Le marchand l'en blâma.
« Ce soir, l'occasion était bonne ! Pourquoi n'avezvous pas fait comme les autres, qui s'en vont tous avec une femme?
— Eh bien, et vous? dit Frédéric, impatienté d'une telle persistance.
— Ah! moi! mon petit! c'est différent! Je m'en retourne auprès de la mienne ! »
11 appela un cabriolet, et disparut.
Les deux amis s'en allèrent à pied. Un vent d'est soufflait. Ils ne parlaient ni l'un ni l'autre. Deslauriers regrettait de n'avoir pas hrillé devant le directeur d'un journal, et Frédéric s'enfonçait dans sa tristesse. Enfin, il dit que le bastringue lui avait paru stupide.
« A qui la faute? Si tu ne nous avais pas lâchés pour ton Arnoux!
— Bah! tout ce que j'aurais pu faire eût été complètement inutile! »
Mais le Clerc avait des théories. 11 suffisait, pour obtenir les choses, de les désirer fortement. « Cependant, toi-même, tout à l'heure...
— Je m'en moquais bien ! fit Deslauriers, arrêtant net l'allusion. Est-ce que je vais m'empêtrer de femmes! y>
Et il déclama contre leurs mièvreries, leurs sottises ; bref, elles lui déplaisaient.
« Ne pose donc pas ! » dit Frédéric.
Deslauriers se tut. Puis, tout à coup :
(f Veux-tu parier cent francs que je fais la première qui passe?
— Oui ! accepté ! »
La première qui passa était une mendiante hideuse ; et ils désespéraient du hasard, lorsqu'au milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent une grande fille, portant à la main un petit carton.