DEUXIÈME PARTIE
en forme d'édredon. Ces élégances qui seraient aujourd'hui des misères pour les pareilles de Rosanette, Téblouirent; et il admira tout : les volubilis artificiels ornant le contour de la glace, les rideaux de la cheminée, le divan turc, et, dans un renfoncement de la muraille, une manière de tente tapissée de soie rose, avec de la mousseline blanche par dessus. Des meubles noirs à marqueterie de cuivre garnissaient la chambre à coucher, où se dressait, sur une estrade couverte d'une peau de cygne, le grand lit à baldaquin et à plumes d'autruche. Des épingles à tête de pierreries fichées dans des pelotes, des bagues traînant sur des plateaux, des médaillons à cercle d'or et des coffrets d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la lueur qu'épanchait une urne de Bohême, suspendue à trois chaînettes. Par une petite porte entre-bâillée, on apercevait une serre chaude occupant toute la largeur d'une terrasse, et que terminait une volière à l'autre bout.
C'étaitbienlàun miUeu fait pour lui plaire. Dans une brusque révolte de sa jeunesse, il se jura d'en jouir, s'enhardit; puis, revenu à l'entrée du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta débouta contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir, — et humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense baiser épandu.
Mais il y avait près de lui, de l'autre côté de la porte, Pellerin ; — Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine et tenant de la main droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.
« Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous a vu ! Où diable étiez-vous donc? parti en voyage, en Italie? Poncif, hein, l'Italie? pas si raide qu'on dit? N'importe! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours? »
Et, sans attendre sa réponse, l'artiste se mit à parler de lui-même.
Il avait fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la bêtise de la Ligne. On ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et de l'Unité, dans une œuvre, que du caractère et de la diversité des choses.
<( Car tout existe dans la nature, donc tout est légitime, tout est plastique. Il s'agit seulement d'attraper la note, voilà. J'ai découvert le secret ! » Et lui donnant un coup de coude, il répéta plusieurs fois : <c J'ai découvert le secret, vous voyez ! Ainsi regardezmoi cette petite femme à coiffure de sphinx qui danse avec un postillon russe, c'est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons crus : de l'indigo sous les yeux, une plaque de cinabre à la joue, du bistre sur les tempes; pif! paf ! » Et il jetait, avec le pouce, comme des coups de pinceau dans l'air. « Tandis que la grosse, là-bas, » continua-t-il en montrant une Poissarde, en robe cerise avec une croix d'or au cou et un fichu de linon noué dans le dos, « rien que des rondeurs ; les narines s'épatent comme les ailes de son bonnet, les coins de la bouche se relèvent, le menton s'abaisse, tout est gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens ! Elles sont parfaites cependant ! Où est le type alors? » Il s'échauffait. « Qu'est-ce qu'une belle femme? Qu'est-ce que le beau? Ah ! le beau ! me direz-vous... »