DEUXIÈME PARTIE
Il était sombre néanmoins, car il restait, pendant des heures, en face du même verre à moitié plein. La Providence ne gouvernant point les choses selon ses idées, il tournait à l'hypocondriaque, ne voulait même plus lire les journaux, et poussait des rugissements au seul nom de l'Angleterre. Il s'écria une fois, à propos d'un garçon qui le servait mal :
« Est-ce que nous n'avons pas assez des affronts de l'Étranger ! »
En dehors de ces crises, il se tenait taciturne, méditant « un coup infaillible pour faire péter toute la boutique ».
Tandis qu'il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d'une voix monotone et avec un regard un peu ivre, contait d'incroyables anecdotes où il avait toujours brillé, grâce à son aplomb ; et Frédéric (cela tenait sans doute à des ressemblances profondes) éprouvait un certain entraînement pour sa personne. Il se reprochait cette faiblesse, trouvant qu'il aurait dû le haïr, au contraire.
Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur de sa femme, son entêtement, ses préventions injustes. Elle n'était pas comme cela autrefois.
« A votre place, disait Frédéric, je lui ferais une pension, et je vivrais seul. »
Arnoux ne répondait rien ; et, un moment après, entamait son éloge. Elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse ; et, passant à ses qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec l'étourderie de ces gens qui étalent leurs trésors dans les auberges.
Une catastrophe dérangea son équilibre.
Il était entré, comme membre du Conseil de surveillance, dans une compagnie de kaolin. Mais, se fiant à tout ce qu'on lui disait, il avait signé des rapports inexacts, et approuvé, sans vérification, les inventaires annuels frauduleusement dressés par le gérant. Or la compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait d'être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts, ce qui lui faisait une perte d'environ trente mille francs, aggravée par les motifs du jugement.
Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la rue de Paradis.
On le reçut dans la chambre de Madame. C'était l'heure du premier déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux rouges et la chevelure ébouriffée ; le petit Eugène, à cause de ses oreillons, pleurait, tout en grignotant sa tartine ; sa sœur mangeait tranquillement ; M'"^ Arnoux, un peu plus pâle que d'habitude, les servait tous les trois.
« Eh bien, dit Arnoux, en poussant un gros soupir, vous savez ! » Et Frédéric ayant fait un geste de compassion : « Voilà ! J'ai été victime de ma confiance 1 »
Puis il se tut ; et son abattement était si fort, qu'il repoussa le déjeuner. M'"* Arnoux leva les yeux, avec un haussement d'épaules. Il se passa les mains sur le front.
« Après tout, je ne suis pas coupable. Je n'ai rien à me reprocher. C'est un malheur ! On s'en tirera ! Ah ! ma foi, tant pis ! »
Et il entama une brioche, obéissant, du reste, aux soUicitations de sa femme.
Le soir, il voulut dîner seul, avec elle, dans un cabinet particulier, à la Maison d'or. M'"' Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de cœur, s'ofîensant même d'être traitée en lorette ; — ce qui, de la part d'Arnoux, au contraire, était une preuve d'affection. Puis, comme il s'ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale. Jusqu'à présent, on lui avait passé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son procès le classa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa maison.
Frédéric, par point d'honneur, crut devoir les fréquenter plus que jamais. 11 loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque semaine. Cependant, ils en étaient à cette période où, dans les unions disparates, une invincible lassitude ressort des concessions que l'on s'est faites et rend l'existence intolérable. M*"' Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux s'assombrissait ; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait Frédéric.
Elle l'avait chargé, puisqu'il possédait sa confiance, de s'enquérir de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait néanmoins, se donnant pour excuse qu'il devait la défendre, et qu'une occasion pouvait se présenter de lui être utile.
Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M. Dambreuse. Le financier lui avait offert une vingtaine d'actions dans son entreprise de houilles ; Frédéric n'y était pas retourné. Deslauriers lui écrivait des lettres; il les laissait sans réponse. Pellerin l'avait engagé à venir voir le portrait; il réconduisait toujours. Il céda cependant à Cisy, qui l'obsédait pour faire la connaissance de Rosanette.
Elle le reçut fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme autrefois. Son compagnon fut heureux d'être admis chez une impure, et surtout de causer avec un acteur ; Delmar se trouvait là.
Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l'avait mis en telle évidence, qu'on lui fabriquait sans cesse le même rôle ; et sa fonction, maintenant, consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur anglais, il invectivait Charles I"'' ; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe II ; ou, père sensible, s'indignait contre laPompadour; c'était le plus beau! Les gamins, pour le voir, l'attendaient à la porte des coulisses ; et sa biographie, vendue dans les entr'actes, le dépeignait comme soignant sa vieille mère, lisant l'Évangile, assistant les pauvres, enfin sous les couleurs d'un saint Vincent de Paul mélangé de Brutus et de Mirabeau. On disait : « Notre Delmar. y> Il avait une mission, il devenait Christ.
Tout cela avait fasciné Rosanette ; et elle s'était débarrassée du père Oudry, sans se soucier de rien, n'étant pas cupide.