A MON VIEIL AMI ALBXIS 0R3AT
Le malade baissait tous les jours. Pauvre père!
Et dans l'humble logis, jadis presque prospère,
Avait depuis longtemps sévi la pauvreté.
Les sinistres papiers du mont-de-piété
S'étaient accumulés derrière la pendule ;
Et, toujours espérant, — le malheur est crédule,
La famille vendait tout son petit trésor.
La timbale, les six couverts, la montre en or,
L'un après l'autre étaient retournés chez l'orfèvre.
Au moribond toussant et grelottant la fièvre
On sacrifiait tout, sans se décourager.
Un jour, le médecin dit :
(( S'il pouvait manger !»
Mais il avait déjà, le triste grabataire,
Refusé le biscuit avec du vieux madère,
Les trois huîtres et l'œuf poché dans du bouillon.
Or, bien qu'on fût en mars, par un jour sans rayon.
On parla de raisin, ne sachant plus que dire,
Ilélas ! — et le malade eut un faible sourire.
On se saigna. Le soir, à ce pauvre chevet,
— Dans la boîte portant la marque de Chevet
Et montrant les grains durs et roux sous la dentelle
De papier, — tentatrice, appétissante et telle
Qu'au dessert, parmi les gourmets de belle humeur,
Parut la ruineuse et splendide primeur.
L'agonisant la vit, mais, sans y toucher même.
Il détourna le front, plein d'un dégoût suprême,
Et trois heures après, il s'en allait enfin
Dans l'autre monde, où nul n'a sans doute plus faim,
La misère attendait les enfants et la mère ; Mais, le surlendemain, à l'école primaire. Les orphelins faisaient envie aux écoliers fin tirant ce raisin de leurs petits paniers.
C'est un vieux souvenir de mon adolescence. J'étais un grand flandrin, pâli par la croissance, Horriblement timide et subissant toujours La honte de porter des pantalons trop courts. Je rêvais de fléchir une belle inhumaine, Et j'avais, entassant mes deux francs par semaine. Pour mes trois poils de barbe acheté deux rasoirs. Tremblant d'émotion, tous les dimanches soirs, J'arrivais, le premier, toujours, chez Adrienne, Dont la famille était liée avec la mienne.
m POÉSIES DIVERSES.
Pour compléter un whist, on m'avait invité.
Dans le petit salon, près de la table à thé,
Je trouvais la maman seule, — première épreuve, —
Avec son havanais, dans sa robe de veuve,
En lunettes d'argent, et, d'un air solennel.
Regardant le portrait du défunt colonel,
Son époux, effrayant sous un casque à chenille.
On causait de la pluie et du beau temps ; sa fille
Achevait sa toilette ; et, posé sur le bord
D'un fauteuil, j'attendais, le cœur battant bien fort.
Enfin, sur les appels répétés de sa mère.
Elle arrivait, superbe, avec sa lèvre amcre.
Son corsage trop plein et ses regards luisants
De belle brune, fille encore à vingt-six ans.
Quand nos mains se touchaient, trop ému pour rien dire
J'observais sur sa bouche un triomphant sourire ;
Car alors son orgueil de femme était flatté
De mon trouble rendant hommage à sa beauté.
Mais c'était un éclair; et, soudain, sa figure
Prenait l'expression fâchée et presque dure
De la fille sans dot qu'offense tout désir.
Oh ! sa main ! Que j'aurais voulu la ressaisir
Alors, et, suppliant, de ma voix la plus tendre.
Lui dire de m'aimer, lui dire de m'attendre.
Et qu'à tout prix, plus tard, je la mériterais!
A-t-elle dans mes yeux lu mes désirs secrets,
Mes désirs insensés, — je sortais du collège ! —
Et songé : « S'il était un homme, l'aimerais-je? »
A-t-elle eu quelquefois, pour cet amour d'enfant.
Un peu de pitié douce en s'en apercevant?
Je ne m'en suis jamais douté ; mais je l'espère.
C'est alors que venait un ami de son père.
Vieux soldat alsacien, à l'aspect probe et dur.
Dont la rosette rouge excusait l'habit mûr;
Et le whist commençait. 0 volupté parfaite !
Elle était près de moi. Sa blanche main, distraite,
Remuait les jetons dans le petit panier;
Et je voyais son beau visage s'égayer
Lorsque le commandant, à qui, par maladresse.
Je venais de couper une carte maîtresse.
Murmurait un juron terrible entre ses dents,
Et que, risquant des coups toujours plus imprudents.
Par-dessous l'abat-jour, orné d'ombres chinoises.
Vers elle je lançais des œillades sournoises.
Enfin, elle senait le thé sur un plateau.
Je choisissais ma tasse et mon petit gâteau.
Lentement, et j'avais même parfois l'audace
De la bien regarder, une seconde, en face.
Mais la maman disait alors : « Comme il est tard! »
On partait ; et tout seul, sur le long boulevard
Par OÙ l'on revenait de ce fond de banlieue, Dans le silence et dans la paix de la nuit bleue, Avec une douceur qui ne peut s'exprimer Je savourais le mal délicieux d'aimer.
Ce lut tout le roman. Vous voyez qu'il est mince. Les deux femmes bientôt partirent en province. Pour vivre plus à l'aise auprès d'un vieux parenl. J'étais pour Adrienne un simple indifférent. Je souffris. L'oubli vint... Je ne l'ai point revue.
Or, l'autre jour, j'ai fait la rencontre imprévue De ce vieil officier, mon partenaire ancien, Oui grommelait avec un accent alsacien Quand je n'avais pas su répondre à son invite. Le vieillard m'a parlé d'Adrienne. Elle habite Dans l'Est, et n'est jamais revenue à Paris. C'est une pauvre veuve avec des cheveux gris, A présent. Son mari, fort triste personnage. Qui fit pendant dix ans le malheur du ménage. Est mort, en lui laissant un fils, qui doit avoir L'âge exact que j'avais, quand je venais, le soir. Faire le whist; un grand garçon très bon pour elle. L'histoire était banale et toute naturelle; Mais le spectre de mon premier désir d'amour,
Brusquement évoqué, m'a navré tout un jour : Elle ! par le malheur et par l'âge enlaidie... Ainsi, parfois, on pleure à quelque mélodie Que nous chantait jadis une bien chère voix, Et qu'on retrouve, avec le regret d'autrefois, Fausse et comme sortant des poumons d'un phtisique. Dans les sons tremblotes d'une boîte à musique.