‹ Œuvres complètes. Éd. illustrée (volume 4)Chapitre 80 sur 89 · L'INCORRIGIBLE · texte numérisé non relu

L'INCORRIGIBLE

Lorsque, vaincu d'un seul regard, je t'ai suivie, Plus d'un m'a dit : — « Encore ? A quarante ans passés ! » Soit. J'ai des cheveux gris aux tempes, je le sais; Mais ma soif de tendresse est loin d'être assouvie.

Celui-là qui me blâme, au fond du cœur m'envie. Non! je n'ai pas assez vécu, souffert assez, Et je vaux mieux que vous, jeunes vieillards glacés, Et l'amour est la grande affaire de la vie !

Non! je ne deviendrai jamais pareil à vous,

Dont quelques chaudes nuits font de calmes époux,

Et qui n'aimez qu'un temps, comme on jette sa gourme.

Regardons-les passer, ma mie, et plaignons-les, Ces couples sans désirs, qui traînent leurs boulets, Ainsi que des forçats sous le bâton du chiourme!

DÉSIR DE GLOIRE

J*ai vu des hardes surannées Dans la boutique d'un fripier ; Telle sera, dans peu d'années, Ma pauvre gloire de papier.

On me lit. Soit. J'en ai des preuves : On réimprime encor mes vers.

J'apprends, par les paquets d'épreuves, Que mes lauriers sont toujours verts.

270 AlilUÈHE-SAlSON.

Mais, hélas ! tout passe et tout lasse ; Les meilleurs et les plus fameux A d'autres ont cédé la place, Et l'on m'oubliera tout comme eux.

Tout bruit est vain et se dissipe, Et fût-on, comme Déranger, Reproduit en tête de pipe, La Mode est femme et veut changer.

Songe au passé, deviens modeste, 0 poète ! et de tant d'efforts, De tant d'œuvres, vois ce qui reste :

Des ruines ! des arbres morts !

Parfois, pourtant, la branche sèche A l'air de reverdir un peu ; Sur le mur ouvert d'une brèche Grimpe un liseron rose et bleu.

Et quelques vers, une élégie, Un sonnet, sauvés de l'oubli, Dans l'herbier de l'Anthologie Conservent leur charme pâli.

DÉSIR DE GLOIRE. 274

Oh ! si par bonheur doit survivre Un humble poème de moi, Qu'il soit donc choisi dans ce livre, Que j'ai, mignonne, écrit pour toi !

Vétéran n'ayant plus mon grade, Poète oublié, triste et vieux.

Je serai mort, ma camarade.

Et tu m'auras fermé les yeux.

Tu te rappelleras, ma chère, Mes jours de la fin si peu gais.

Et ma gloire si mensongère, Quand tu passeras sur les quais

Et verras mes recueils intimes, Jadis célébrés si souvent.

Qui, dans la boîte à dix centimes, • Seront feuilletés par le vent.

Mais qu'une enfant du voisinage Qui te confiera ses amours, — Car pour ces choses, malgré l'âge, Tu seras clémente toujours, —

Ranimant en toi, pauvre vieille, Le feu sous la cendre endormi, Murmure, un jour, à ton oreille, Un poème de ton ami.

Les seuls vers de lui qu'on connaisse, Les seuls dont la tendre langueur Emeuve encore la jeunesse Et trouve un écho dans son cœur;

Alors, joyeuse et rassurée.

Tu me trouveras bien heureux Que ma chanson soit murmurée Par les lèvres des amoureux.

Ces vers, dont on garde mémoire, Seront deux fois récompensés.

S'ils défendent un peu ma gloire.

Eux qui m'ont valu tes baisers.

Des larmes mouillant tes lunettes, Tu te souviendras qu'autrefois.

Accompagné par les fauvettes.

Je te les disais dans les bois.

DÉSIR DE GLOIRE

Caressant, de ta main légère, Mon front posé sur tes genoux, Combien tu me savais sincère!

Combien mes chants te semblaient doux î

Oh ! qu'à son tour, la Renommée Continue à les juger tels, Et que, pour t'avoir tant aimée.

Je laisse des vers immortels !

FOESIE. — I!I.

IXTRODDCTION

Avant d'écouter la musique, Lecteur, rappelons-nous le temps Où nous avions de nos vingt ans L'adorable ivresse physique.

Rajeunissons ; souvenons-nous De la première amour conquise ; Et nous revivrons l'heure exquise Qui précède le rendez-vous.

Le feu brûle; c'est en Décembre.

On s'est assis, las de langueur, Écoutant palpiter son cœur Dans le calme ému de la chambre.

On est là, tenant dans sa main Cette lettre qu'elle a touchée Pour y mettre une fleur séchée, Avec ces deux mots : « A demain. »

La lampe, au reflet pur et tendre, Le thé prêt sur le guéridon.

Et surtout — madame, pardon ! — Le lit voilé, tout semble attendre.

L'espoir charmant, le doute affreux, Tour à tour vous donnent la fièvre.

On a soif; on se mord la lèvre.

— Oh ! qu'on souffre et qu'on est heureux !

Eh bien, de cette heure bénie, Je voudrais, dans ces quelques vers, Noter les mouvements divers Ainsi qu'en une symphonie;

Et dire, en style musical, Les sensations de l'attente.

Du premier soupir de l'andante Au premier baiser du final.

ALLEGUO AGITATO

Dix heures bientôt. Qui donc la retarde"? C'est apparemment, à l'heure qu'il est.

Que dans son miroir elle se regarde, En mettant ses gants ou son bracelet.

Jamais une femme à sortir n'est prête ; C'est un tas de riens mis dans le manchon, (7est un dernier mot dit à la soubrette. Et j'aurais grand tort d'avoir un soupçon.

Elle a bien promis de venir, et même Son dernier billet répète : « A ce soir ! » Tout est bien. Voici le parfum qu'elle aime A mettre, en partant, sur son fin mouchoir.

Pâlie, ayant eu froid dans la voiture, Elle va paraître en manteau d'hiver Dégageant sa fine odeur de fourrure.

Et viendra s'asseoir près du foyer clair.

A genoux, devant ses regards d'étoile.

Je prendrai ses mains, où court un frisson. Et son souffle ayant gelé sur son voile, Mon baiser fera fondre ce glaçon.

Puis, ayant quitté pelisse et voilette, Elle s'en ira, d'un pas nonchalant, Lisser ses cheveux devant ma toilette.

En robe ajustée et simple col blanc;

Et je serai là, suivant le sillage De sa flânerie errant sans dessein :

Ainsi deux oiseaux dans le noir feuillage, Ou deux cygnes purs sur l'eau d'un bassin.

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