FINAL
Onze heures! Je n'ai plus de doute;
La suprême espérance fuit.
Et, puérilement, j'écoute
Les fiacres passer dans la nuit.
J'ouvre ma porte et tends l'oreille Aux bruits du dehors ténébreux, Et chacun sous mon crâne éveille Un écho sourd et douloureux.
Je suis triste comme la tombe !
Avec un fracas singulier La porte cochère retombe, Et des pas montent l'escalier.
On rentre partout : au troisième, Au rez-de-chaussée, au second; Mais je reste, écoutant, quand même, La porte crier sur son gond.
Puis, brisé par l'inquiétude, Je m'abandonne à la torpeur; Et la mauvaise solitude M'envahit l'àme et me fait peur.
Pourquoi même je désespère.
Je n'en sais plus rien, soucieux Devant un portrait de grand-père Qui semble remuer les yeux.
J'ai des minutes de folie; Tout à l'heure, je me parlais Dans ma glace, et la panoplie M'attire avec ses pistolets.
— Mais la porte retombe encore.
J'entends comme un soyeux frou-irou Qui gravit l'escalier sonore...
Non ! il est trop tard. Suis-je fou?
Pourtant, quelle angoisse mortelle!...
— Mais on s'arrête à mon palier; Ma clef vient de frémir... C'est elle!
Comme je vais tout oublier!
Quand je regardais la colonne, J'étais très fier d'être Français *.
Je suis chauvin et loge auprès De la caserne Babylone.
Le dimanche, lorsqu'il fait doux Et qu'un ciel plus clément rayonne, Je vais voir, vers midi qui sonne, Sortir les petits tourlourous.
* A l'époque où ces vers furent écrits, la colonne Vendôme n'était pas encore reconstruite.
LES TOURLOLUOUS. 287
Vétérans et jeunes 'recrues, Tous astiqués, gantés de blanc.
Le sabre-baïonnette au flanc.
Vont se promener par les rues.
D'épaulettes et de képis Le paisible quartier fourmille.
Telles, aux jours où l'été brille.
Des fleurs rouges dans les épis.
Ils sont joyeux ; car pour l'armée.
Peu de congés sur l'almanach.
Devant le marchand de tabac.
C'est un nuage de fumée.
Accents toulousains et cauchois Se croisent, et les camarades Ont, en se donnant des bourrades, De bons gros rires villageois.
— Vous me blâmerez, gens austères, Mais je ne puis pas oublier Les vieilles charges d'atelier Sur le compte des militaires.
Ces deux conscrits à l'air dadais, Aux voix de jeune demoiselle Et mal gantés de filoselle, C'est bien Pitou, c'est bien Bridais.
Ce caporal, que je soupçonne, Très fier de ses doubles galons Et de ses moustaches, allons !
C'est bien Dumanet en personne.
— Mais, si je ne puis m'empêcher Devant eux, d'abord, de sourire, Presque aussitôt, je veux le dire.
J'en viens à me le reprocher.
Car Rancé ni saint Dominique N'ont rien rêvé de plus cruel Que n'est le sort habituel De ce paysan en tunique.
Mon garçon, te voilà soldat.
Sur ton sac boucle ta gamelle, Et vas user de ta semelle Les grandes routes de l'État.
Prends-moi de rudes habitudes Et deviens un homme de fer ; Sue en été, gèle en hiver, Sous le gros cuir et les draps rudes.
Sois soumis, sobre, chaste et doux, Pioupiou sans galon sur ta manche, Et, pour tes plaisirs du dimanche, Contente-toi de quelques sous.
Et demain, que l'émeute braille, Que la guerre éclate, en avant !
Et cours, la baïonnette au vent, Du côté d'où vient la mitraille.
— C'est l'usage et l'état normal. Et je n'y veux voir rien d'étrange.
Sachant que l'homme, quand il change.
Fait souvent plus laid et plus mal.
Pauvres garçons ! par l'esplanade Et par les lointains boulevards, Ils s'en vont, contents et bavards.
— Mes enfants, bonne promenade !
POÉSIE. — m. 19
De ce pas que vous emboîtez, Vous aurez fait vite une lieue, Et, sous un bosquet de banlieue, Vous boirez des vins frelatés.
Partez pour Grenelle et Montrouge, Soit ! mais n'en revenez pas gris ; Ou bien descendez dans Paris Montrer votre pantalon rouge.
Contentez votre goût d'enfant Pour les promenades très lentes, En allant, au Jardin des Plantes, Donner du pain à l'éléphant.
Si, par hasard, le temps se couvre, Seuls ou deux par deux réunis.
Craintifs sur les parquets vernis.
Visitez les tableaux du Louvre..
L'arme au côté, le cœur en paix.
Un bon sourire sur la bouche.
Pour regarder le bateau-mouche.
Accoudez-vous aux parapets ;
Ou bien menez vos flâneries Et vos yeux naïfs de vingt ans Voir, dans leurs robes de printemps, Les bobonnes des Tuileries.
Conscrit et vieil Algérien, Le long des trottoirs de bitume, Glanez, pauvres sans amertume.
Les plaisirs qui ne coûtent rien.
Votre sort, qu'atteint mon reproche.
Vous en sentez peu la rigueur ; Pour qui n'a point d'envie au cœur, Nul besoin d'argent dans la poche.
Donc, bonne journée et beau ciel !
C'est le souhait qu'on peut vous faire ; Et, ce soir, — car l'ordre est sévère, - Soyez tous exacts à l'appel.
APPARTEMENTS A LOUEPi
Ma distraction favorite — Un flâneur peut bien l'avouer - C'est de rendre parfois visite Aux appartements à louer.
Tout concierge est un Asmodée Quand l'écriteau vient d'être mis.
Et licence m'est accordée De pénétrer dans les logis.
Abeilles, de butin avides, Les gens partent dès le matin ; Et je puis, dans les ruches vides.
Jeter un regard clandestin.
J'entre, pour deviner leur vie.
Chez les locataires absents, Et leur mobilier me confie Des secrets très intéressants ;
Car les objets ont leur langage.
Quand s'envole un oiseau captif, Une plume restée en cage Trahit encor le fugitif.
Les portraits sont des signatures ; Certains meubles font des aveux.
Chez les femmes, par les tentures, On sait la couleur des cheveux.
Des détails sont touchants ou drôles :
Ce monsieur, peint en franc-maçon, Vous donne un haussement d*épaules, El ce berceau vide, un frisson.
FEUILLES VOf.ANTES.
— Donc, aujourd'hui, si bon vous semble, Et pour tuer quelques moments.
Cher lecteur, nous irons ensemble Visiter des appartements.