‹ Œuvres complètes. Éd. illustrée (volume 5)Chapitre 70 sur 115 · LE MAGYAR · texte numérisé non relu

LE MAGYAR

Mal attachés exprès au drap de sa pelisse, Afin que, tout le temps qu'il serait à danser, Ils tombassent par terre et qu'on pût ramasser. Certes, les pauvres gens ne s'en firent pas faute. Mais, quand ce fut fini, leur noble et puissant hôte Alla droit vers un vieux qui, resté dans son coin. S'était croisé les bras en regardant de loin, Vrai Magyar, en manteau de laine aux larges manches, En talpack noir, et dont les deuxmoustaches blanches Tombaient sévèrement sous un nez de vautour.

(( Je voudrais te donner quelque chose à ton tour. Père, lui dit le comte Istvan avec malice; Mais je n'ai plus un seul sequin sur ma pelisse.. Dis-moi : Pourquoi n'as-tu voulu rien ramasser? »

Le vieillard répondit :

c( Il fallait se baisser. y>

Le Fils du Ciel laboure une fois dans Tannée.

Pour remplir ce devoir, à la date ordonnée, Un jour, Kang-Hi, le sage empereur, se courbait Sur un soc attelé de bœufs blancs du Thibet. Sans voir la foule immense et de loin accourue. L'illustre Taï-Tsing conduisait sa charrue Et regardait, rêveur et se parlant tout bas, Le sol gras et fécond s'ouvrir devant ses pas;

Et, creusant son sillon, il murmurait :

«0 Terre î La vie est une énigme, et la mort un mystère. Mais toi, dont les épis balancés par les vents Sont engraissés des morts pour nourrir les vivants, 0 toi, mère du cèdre et de la graminée. Tu dois savoir le mot de notre destinée. Sur ce problème, auquel en vain j'ai réfléchi, Réponds-moi donc. Je suis Kang-Hi, fils de Ghun-Tchi ; Et mon bras a vaincu le Thibet et Formose; Et je suis grand parmi les plus grands, sans qu'on m'ose Adresser la parole en élevant la voix Avant d'avoir frappé du front le sol neuf fois ; Je suis le maître, à qui toute chose est permise; Pourtant mon cœur est humble et mon âme est soumise. Et je n'ai pas l'orgueil que mes aïeux ont eu. Pour grandir en sagesse et pour croître en vertu. J'ai fait graver, fidèle aux antiques usages, x\ux murs de mon palais les sentences des sages, Tel qu'un jeune homme suit les conseils d'un barbon. Je hais les courtisans, et, si j'étais moins bon. Je voudrais ordonner qu'on leur coupât la langue. Je suis doux : je défends, sous peine de la cangue. De noyer les enfants du sexe féminin.

Je suis subtil : je sais greffer un pommier nain

Sur un rosier, selon les lois de la physique; Je touche de divers instruments de musique Et je lis couramment, et fais des vers d'amour. Je suis brave, non pas comme l'affreux Timour, Par vain désir de gloire et par goût sanguinaire, Mais pour tomber, avec le fracas du tonnerre, Sur le Mongol camard et le Russe sans Dieu, S'ils osent attaquer l'Empire du Milieu. Je suis savant : je sais les rites et les codes. Je suis pieux : je rends hommage, en leurs pagodes, Aux bonzes de Kong-Tsé comme aux prêtres de Fô, Et je protège aussi Jésus, le Dieu nouveau, Qui naquit d'une vierge et qui veut que l'on s'aime. Je suis juste, et prétends que tout le blé qu'il sème, Au temps de la moisson revienne au laboureur. Enfin je suis un bon, sage et grand empereur. Et mon nom est béni par quiconque respire, Du levant au ponant, dans le Céleste Empire. Et maintenant, ô toi dont la fécondité Nous accorde le riz, le froment et le thé, 0 Terre maternelle, où chaque créature Cherche sa vie et trouve enfm sa sépulture. Et qui de tout au monde es la cause et l'effet. Dis, que restera-t-il de tout ce que j'ai fait? Réponds-moi, pour cela fallùt-il un miracle! »

Mais sa charrue alors rencontrant un obstacle, Kang-Hi creusa le sol d'un plus puissant effort, Et fit sortir de terre une tête de mort.

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L'UiN OU L'AUTRE

C'était en Thermidor, à la Conciergerie.

Ils étaient là deux cents, parqués pour la tuerie, Pêle-mêle, arpentant le sinistre préau.

La Terreur redoublait. Derniers coups du fléau Sur les épis! Derniers éclairs de la tempête ! Sur Paris consterné, le sanglant coupe-tête Fonctionnait sans trêve. Ils étaient là deux cents,

LTN OU L'AUTRE. 257

Condamnés ou du moins suspects, tous innocents !

Chaque matin, un homme, à figure farouche,

Entrait, puis, retirant sa pipe de sa bouche

Et lisant bien ou mal ses immondes papiers.

Appelait, par leurs noms souvent estropiés, ^

Ceux qu'attendait dehors la fatale charrette.

Mais Tâme de chacun à partir était prête ;

Le nouveau condamné, sans même avoir frémi.

Se levait, embrassait à la hâte un ami

Et répondait : « Présent! » à l'appel sanguinaire.

Mourir était alors une chose ordinaire ;

Et tous, les gens du peuple et les gens comme il faut.

Du même pas tranquille allaient h l'échafaud.

Le Girondin mourait comme le royaliste.

Or, un jour de ces temps affreux, l'homme à la liste, En faisant son appel dans le troupeau parqué, Venait de prononcer ce nom : a: Charles Leguay ! » Quand, parlant à la fois, deux voix lui répondirent ; Et du rang des captifs deux victimes sortirent.

L'homme éclata de rire en disant :

« J'ai le choix. »

L'un des deux prisonniers était un vieux bourgeois,

Débris de quelque ancien parlement de province, En poudre, et qui gardait, sous son habit trop mince, L'air digne et froid qu'avaient les députés du tiers; L'autre, un jeune officier, au front calme, aux yeux fiers Très beau sous les haillons de son vieil uniforme.

L'homme à la liste, ayant poussé son rire énorme. Reprit :

(( Vous avez donc tous deux le même nom?

— • Nous sommes prêts tous deux, fit le vieillard.

— Non, n Dit le greffier, il faut s'expliquer, quand je parle. »

Tous les deux se nommaient Leguay ; tous les deux, Ghai Tous les deux de la veille ils étaient condamnés.

Alors Tautre, roulant ses gros yeux avinés :

« Du diable si je sais qui des deux je préfère !

Citoyens, arrangez entre vous cette affaire.

Mais sans perdre de temps, car Samson n'attend pas. »

Le jeune vint au vieux et lui parla tout bas;

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