‹ Œuvres complètesChapitre 35 sur 204 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

quoi! me sentirais-je dégagé de toute justice envers ceux qui me sont antipathiques? Non. Je m'obstine à penser que la même force qui tient les mondes en équilibre, descendue dans l'esprit de l'homme, y devient équité, justice, sentiment moral .

A cela vous obj ectez que la justice diffère partout ; qu'il y a des peuples qui en sont entièrement dépourvus. Mais c'est là ce que je nie à mon tour, car toute société humaine a un certain sentiment de justice. Les voleurs ont un code qu'ils observent entre eux dans leurs repaires, les sauvages dans leur tribu. — Justice informe. — Oui, sans doute, mais embryon de justice, et cet embryon d'où vient-il? Encore une fois la justice n'est pas seulement la fille avisée de la prudence : elle descend de plus haut.

Voyez la conscience de l'homme de bien.

Pourquoi est-ce le plus beau spectacle de la terre ?

Est-ce seulement parce qu'elle est d'accord avec la loi écrite, avec l'institution locale, le gouvernement, l'autorité officielle? Non, elle est d'accord avec toutes les vérités qui soutiennent l'univers.

« Les cieux pleuvent la justice. » Rien de plus vrai. Ne dites plus que la crainte dë la pénalité forme seule la conscience de l'homme de bien. Dites, au contraire, que ce qui est ordre, pondé-

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ration, équilibre, équivalence des forces dans la nature devient justice dans l'homme. Perdre l'équilibre, la balance intérieure, voilà le commencement de l'injustice.

Il y a, je le sais, dans la nature, une certaine hypocrisie inconsciente. Chaque insecte prend un petit masque et contrefait son voisin. Tous les êtres se déguisent pour échapper l'un à l'autre. Ces déguisements, très-visibles dans les êtres inférieurs, moins apparents dans les autres, sont ce que les naturalistes anglais appellent mimicry. Les plus faibles miment les plus forts. Imitation d'une créature par une autre, œuvre non volontaire, mais inconsciente, dans la grande mise en scène de la nature.

Chez l'homme, ceux qui n'ont que l'apparence de la vertu ont l'avantage sur ceux qui la prennent au sérieux ; car, l'homme est de sa nature comédien, et celui qui joue le mieux a toutes les cou ronnes.

Ajoutez que ceux qui emploient tour à tour le vrai ou le faux, suivant l'intérêt qu'ils ont à choisir l'un ou l'autre, ont l'avantage sur ceux qui n'emploient que le vrai. Ils ont deux voies ouvertes, là où les autres sont confinés dans une seule.

C'est la réponse à toutes les questions de Job sur la prospérité de l'hypocrite. Il se sert à la fois du vice et de la vertu . Il a deux pouvoirs contre un.

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