CHAPITRE IV
Considérations préliminaires à la solution de la question : Comment nous passons de nos sensations à la connaissance des corps. |
Nous ne saurions faire de l'étendue qu'avec de l’étendue , comme nous ne saurions faire des corps qu'avec des corps : car nous ne voyons pas qu'entre plusieurs choses inétendues il puisse y avoir contiguité, ni que par conséquent elles puissent former un continu. Cependant nous nous représentons nécessairement chaque corps comme un continu formé par la contiguité de plusieurs autres corps étendus. Nous sommes
forcés de nous représenter ainsi jusqu’à ceux mêmes qui ne tombent pas sous les sens : nous les jugeons chacun composés d’autres corps étendus, ceux-ci d’autres encore, et nous ne savons plus où nous arrêter.
Il est donc évident que nous ne passerons de nos sensations à la connaissance des corps qu’autant qu’elles produiront le phénomène de l'étendue, et puisqu’un corps est un continu formé par la contiguité d’autres corps étendus, il faut que la sensation qui le représente soit un continu formé par la contiguité d'autres sensations étendues. Nous n'avons trouvé cette propriété dans aucune des sensations que nous avons observées : il nous reste à chercher si nous la trouverons dans d’autres.
Les sensations n’appartenant qu’à l’âme, elles ne peuvent être que des manières d'etre de cette
substance : elles sont concentrées en elle, elles
ne s'étendent point au delà. Or si l'âme ne les apercevait que comîme des manières d'être qui sont concentrées en elle, elle ne verrait qu'elle dans ses sensations : il lui serait donc impossible de découvrir qu’elle a un corps, et qu'au delà de ce corps il y en a d’autres.
Cependant cette découverte est une des premières qu’elle fait, et il ne fallait pas qu'elle tardât à la faire. Comment un enfant qui vient de naître s’occuperait-il de ses besoins sl n'avait
Propriété des sensations qui nous en donne laconnaissance.
Moyenunique parlequellansture nous con duit a cette coue naissance.
aucune connaissance de son corps, et s'il ne se faisait pas avec la même facilité quelque idée des corps qui le peuvent soulager ?
J'ai fait remarquer plusieurs fois, et particulièrement dans ma logique, qu'il ne nous arrive jamais de faire une chose avec dessein , qu’autant que nous l'avons déjà faite sans avoir eu le projet de la faire. C’est une vérité féconde , je ne dis pas un principe; car on a tant abusé de ce mot, qu'on ne sait plus ce qu’il signifie.
Il résulte de cette vérité que la nature commence tout en nous ; aussi ai-je démontré que dans le principe ou dans le commencement nos connaissances sont uniquement son ouvrage ; que nous ne nous instruisons que d’après ses leçons ; et que tout l’art de raisonner consiste à continuer comme elle nous a fait commencer.
Or la première découverte que fait un enfant est celle de son corps. Ce n’est donc pas lui proprement qui la fait, c’est la nature qui la lui montre toute faite. °
Mais la nature ne lui montrerait pas son corps, si elle ne lui faisait jamais apercevoir les sensations qu'il éprouve que comme des modifications qui n'appartiennent qu’à son âme. Le moi d’un enfant, concentré alors dans son âme, ne pourrait jamais regarder les différentes parties de son corps comme autant de parties de lui-
meme.
* La nature n'avait donc qu’un moyen de lui faire connaître son-corps, et ce moyen était de lui faire apercevoir ses sensations non comme des modifications de son âme, mais comme des modifications des organes qui en sont autant de causes occasionelles. Par là le moi, au lieu d'être concentré dans l’âme, devait s'étendre, se répandre et se répéter en quelque sorte dans toutes les parties du corps.
Cet arüfice, par lequel nous croyons nous trouver dans des organes qui ne sont pas nous proprement , a sans doute son .fondement dans le mécanisme du corps humain, et sans doute aussi ce mécanisme aura été choisi et ordonné par rapport à la nature de l’âme. C’est tout ce que nous pouvons savoir à ce sujet. Quand on connaiîtra parfaitement et la nature de l’âme et le mécanisme du corps humain, il est. vraisemblable qu'on expliquera facilement comment le moi qui n’est que dans l’âme paraît se trouver dans le corps. Quant à nous , il nous suffira d'observer ce fait et de nous en assurer.
Quoique la statue doive avoir des sensations qu’elle ‘aperçoit naturellement comme des modifications de ses organes, cependant. elle ne connaîtra pas soh corps aussitôt qu’elle éprouvera de pareilles sensations. Pour le découvrir elle a besoin d’analiser , c’est-à-dire qu'il faut qu’elle: observe successivement son moi dans
. toutes les parties où il paraît se trouver. Or il
La statue à deÿmouvemens.
Comment ils $ont produits.
est certain qu’elle ne fera pas cette analise toute seule : C’est donc à la nature à la lui faire faire. Observons.