CHAPITRE IX
Conclusion.
$ r. Nous ne saurions nous appliquer toutes les suppositions que j'ai faites : mais elles prouvent au moins que toutes nos connaissances viennent des sens et particulièrement du toucher, parce que c’est lui qui instruit les autres. Si en ne supposant que des sensations dans notre statue, elle a acquis des idées particulières et générales et s’est rendue capable de toutes les opérations de l’entendement ; si elle a formé des désirs et s’est fait des passions auxquelles elle abéit ou résiste; enfin si le plaisir et la douleur sont l'unique principe du développement de ses facultés, il est raisonnable de conclure que nous n’avons d’abord eu que des sensations, et que nos connaissancesetnos passions sont l'effet des plaisirs et des peines qui accompagnent les impressions des sens.
En effet, plus on y réfléchira, plus on se con-
vaincra que c’est là l’unique source de notre lumière et de nos sentimens. Suivons la lumière : aussitôt nous jJouissons d’une vie nouvelle et bien différente de celle que procuraient auparavant des sensations brutes, si j'ose m’exprimer ainsi. Suivons le sentiment , observons-le surtout lorsqu'il s’accroit de tous les jugemens que nous nous sommes accoutumés à confondre avec les impressions des sens : aussitôt de ces sensations qui ne présentaient d’abord qu’un petit nombre de plaisirs grossiers, vont naître des plaisirs délicats qui se succéderont dans une variété étonnante. Ainsi plus nous nous éloignerons de ce que les sensations étaient au commencement, plus la vie de notre être se développera, se variera : elle s’étendra à tant de choses, que nous aurons de la peine à comprendre comment toutes nos facultés peuvent avoir un principe commun dans la sensation.
$ 2. Tant que les hommes ne remarquent encore dans les impressions des sens que des sensations où 1ls n’ont su méler que peu de jugemens , la vie de l’un est à peu près semblable à celle de l’autre : 1l n’y a presque de différence que dans le degré de vivacité avec lequel ils sentent. L'expérience et la réflexion seront pour eux ce qu'est le ciseau entre les mains du sculpteur qui découvre une statue parfaite dans une pierre informe ; et, suivant l’art avec lequel ils
Cette source n'est pas également abondante
pour tous les oinmes.
manieront ce ciseau , ils verront sortir de leurs sensations une nouvelle lumière et de nouveaux plaisirs.
Si nous les observons , nous connaïtrons comment ces matériaux restent grossiers ou sont mis en œuvre; et, considérant l'intervalle que les hommes laissent entre eux, nous serons étonnés combien, dans un même espace de temps, les uns vivent, plus que les autres : car vivre, c'est proprement jouir, et la vie est plus longue pour -qui sait davantage multiplier les objets de sa jouissance.
Nous avons vu que la jouissance peut commencer à la première sensation agréable. Au premier moment, par exemple, que nous accordons la vue à notre statue , elle jouit, ses yeux ne fussent-ils frappés que d’une couleur noire. Car il ne faut pas juger de ses plaisirs par les nôtres. Plusieurs sensations nous sont indifférentes, ou même désagréables , soit parce qu'elles n’ont rien de nouveau pour nous, soit parce que nous en connaissons de plus vives. Mais sa situation est bien différente; et elle peut être dans le ravissement lorsqu'elle éprouve des sentimens que nous ne daignons pas remarquer, ou que nous ne remarquons qu'avec dégoût.
Observons la lumière, quand le toucher apprend à l'œil à répandre les couleurs dans toute la nature :.voilà autant de nouveaux sentimens, et par
conséquent autant de nouveaux plaisirs, autant de nouvelles jouissances. | |
Il faut raisonner de même sur tous les autres sens et sur toutes les opérations de l’âme. Car nous jouissons non-seulement par la vue, l’ouie, le goût, l'odorat, le toucher, nous jouissons encore par la mémoire, l'imagination , la réflexion , les passions, l'espérance ; en un mot, par toutes nos facultés. Mais ces principes n’ont pas la même activité chez tous les hommes.
$ 3. Ce sont les plaisirs et les peines comparés, c’est-à-dire nos besoins qui exercent nos facultés. Par conséquent c’est à eux que nous devons le bonheur que nous avons à jouir. Autant de besoins, autant de jouissances différentes ; autant de degrés dans le besoin, autant de degrés dans la jouissance. Voilà le germe de tout ce que nous sommes, la source de notre malheur ou de notre bonheur. Observer l'influence de ce principe, c'est donc le seul moyen de nous étudier nousmêmes.
L'histoire des facultés de notre statue rend sensible le progrès de toutes ces choses. Lorsqu'elle était bornée au sentiment fondamental, une sensation uniforme était tout son être, toute sa connaissance, tout son plaisir. En lui donnant successivement de nouvelles manières d’être et de nouveaux sens, nous l'avons vue former des désirs, apprendre de l'expérience à les régler ou à les
L'homme n'est rien qu’'autant qu'il a acquis.
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satisfaire, et passer de besoins en besoins, de connaissances en connaissances, de plaisirs en plaisirs. Elle n'est donc rien qu’autant qu’elle a acquis. Pourquoi n’en serait-il pas de même de l'homme ?