III. EPITAPHE DE MADAME DE BOUILLON MALHERBE
Eh bien, passant! quest-ce qui te semble de la misérable condition de la vie humaine? J'étois entre les exemples de la félicité de ce monde et me voici entre ceux de sa vanité. Mon nom fut Judith le Vallois, fille et héritière unique de Jean le Vallois, sieur d'Ifs, et de Jeanne de Mai^be^^lle de la maison de Cornières ; je fus femme du sieur de Bouillon de l'ancienne race des IMalherbes de Saint-Agnan : ainsi en ma naissance et en mon mariage, comme en toute autre chose, j'avois de quoi ne porter envie à personne. Ma stérilité seule me tenoit en peine; et de tous mes souhaits celui que javois le plus ordinairement en la bouche , et le plus véritablement au cœur, étoit de pouvoir donner à mon mari un héritier pour gage de mon amour, et ne vivre pas une heure après. Je l'obtins au bout de ll^ années, et l'obtins à la condition que je Tavois demandé. J'accouchai d'un fils le sam. aS mars 1618 et décédai le mercr. ensuivant. Si tu sais que c'est que d'aimer, juge ce qu'il sentit, quand ayant bien à peine acquis le nom de père, il lui fallut perdre celui de mari. C'est assez, passant : je ne tourne pas volontiers mon imagination vers un objet si pitoyable ; va-t'en en paix et Dieu te donne les joies que tu desires, mais à meilleur marché que la nôtre. Je vécus 28 ans, 5 mois, 8 jours; mon entrée au monde fut le aS d'octobre; ma sortie je te l'ai dite.
Qui fle.y, talla ne fleas, viator.
I. Cousine germaine de Malherbe. Voyez plus haut, p. 19, la notice delà pièce iv, et V Instruction de Malherbe, p. 333. L'épitaphe, qui se trouvait jadis dans l'église Saint-Sauveur de Caen, a été publiée pour la première fois d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Caen par M. Mancel [Lettres inédites, p. 42), qui la croit de Malherbe. M. Eugène Chàtel, archiviste du département du Calvados, a bien voulu en coUationner le texte sur le manuscrit.
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