‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 283 sur 295 · PREFACE DE SENEQUE · texte numérisé non relu

PREFACE DE SENEQUE

Autant que la philosophie a d'avantage sur les autres sciences, autant en a la partie de philosophie qui touche la connoissance des dieux par-dessus Fautre qui concerne les affaires des hommes. Elle est plus haute et plus courageuse; et ne se tenant pas contente, comme faitTautre, de la vue , a pris beaucoup plus de liberté , se persuadant qu'il y avoit quelque chose de plus grand et de plus beau que la nature n'avoit pas voulu nous montrer. Somme, il n'y a pas tnoins de différence de riwie à Fautre

que de riiomme à Dieu. L'une enseigne ce qu'il faut faire en la terre, l'autre ce qui se fait au ciel. L'une règle nos erreurs , et nous résout les doutes qui sont en cette vie ; l'autre est l)ien haut par-dessus cette épaisseur où nous sommes , et nous arrachant de l'obscurité, nous conduit à la source même de la lumière. Quant à moi, je me trouve infiniment redevable à la nature, non de se laisser voir à moi du côté que tout le monde la voit, mais quand arrivé à ce qu'elle a de plus secret et de plus retiré, j'apprends quelle est la matière de l'univers , quelles mains l'ont bâti, quelle puissance le gouverne; que c'est que Dieu ; s'il est empêché du tout à la considération de soi-même , ou si quelquefois il nous daigne regarder ; si tous les jours il travaille a quelque chose , ou si dès le commencement il a fait, une fois pour toutes, ce qu'il vouloit faire \ s'il est une partie du monde ou s'il est le monde même; s'il a l'autorité de faire chaque jour des ordonnances, et déroger à la loi des destinées, ou si ce seroit point retrancher de sa grandeur et laccuser de faute, de dire qu'il ait fait des choses où la réformation et le changement soient nécessaires ; car il faut que toujours mêmes choses plaisent à celui qui ne sauroit se plaire à rien qui ne soit bon. Non que pourtant il soit moins libre , ni qu'il ait moins de pouvoir ; mais c'est qu'il est lui-même sa nécessité. Si je n'avois eu le crédit d'entendre ces merveilles, ce ne m'eût pas été grand avantage de naître; car à quelle occasion me fussé-je réjoui d avoir été mis au nombre des vivants ? Eùt-ce été pour couler éternellement du pain et du \ïn\ et farcir ce misérable corps, qui se ruineroit tout aussitôt s'il n'étoit rempli d'une heure à l'autre, passant tout ainsi ma vie que ceux qui sont à servir un malade? Ou pour craindre la mort,

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