A Paris, ce i3" de mai
Monsieur, tant que nous avons été à Fontainebleau, qui a été cinq ou six semaines, je n'ai point trouvé de commodité à mon goût pour vous pouvoir écrire ; il s'en est présenté quelques-unes, mais je n'aime que celles que je tiens assurées. Nous sommes depuis mécredi au
7. Charles-Henri de Clermont, comte de Tonnerre, chevalier des ordres du Roi, mort en 1640.
8. Il y a ici, sur le nom de Foucher, un jeu de mots qu'on nous permettra de ne pas expliquer.
MaLUEUBE. III l5
aa6 LETTRES A PEIRESC.
■ soir en cette ville , où j'en aurai davantage , et par conséquent vous recevrez plus souvent de mes nouvelles. Vous m'avez extrêmement obligé de m' écrire fort particulièrement de ce prêtre sorcier * . Je fis voir votre lettre à Mme la princesse de Gonty, qui me dit qu'elle étoit d'avis que le soir même je la fisse voir à la Reine, ce que je fis le soir même ^ ; et tout aussitôt Sa Majesté fit apporter un flambeau, et donna la charge à Monsieur de Paris de la lire. Le reste des hommes qui étoient au cabinet se retira , parce qu'il ne fut pas jugé à propos qu'elle fût lue devant eux. Pour moi qui la présentois , je fiis laissé en ' la compagnie des dames, qui étoient Mmes les princesses de Gonty, de Guise, mère et fille, et de Mercœur, Mme de Guer che ville , et Mme la marquise de Verneuil. La pauvre Mme de Maurevel s'y trouva; mais elle ne s'en approcha point , et m'appela pour l'entretenir tant que cette lecture dura. Vous pouvez juger comme parmi ces choses sérieuses il lut ri quand il fut question de la soufflerie* ; il y en eut peu qui n'en dissent leur mot, et
Lettre 90. — i. Louis Gaufridi, curé de l'église collégiale des Acoules, à Marseille. Il séduisit d'abord une jeune fille de seize ans, nommée Madeleine de la Palud ; puis celle-ci s'étant retirée dans un couvent d'Ursulines, il parvint à s'y introduire, et en se donnant comme sorcier, troubla complètement la tête des religieuses, qui se livrèrent à mille extravagances. Le parlement d'Aix évoqua l'affaire et condamna le curé à être brûlé vif. L'arrêt fut exécuté le 3o avril 161 1 . — On peut consulter sur ce procès, outre le Mercure français, la Confession faite par messire L. Gaufridj, prêtre en l'église des Acoules^ de Marseille, prince des magiciens, Aix, 161 1, in-8°.
2. Au lieu des mots ; « ce que je fis, etc., » Malherbe avait d'abord écrit : « je le fis hier au soir. »
3. Malherbe a substitué : « je fus laissé en la compagnie, » à « je fus de la compagnie. »
4. On lit dans la déposition de Gaufridi : « Le diable me dit que par la vertu de mon souffle j'enflammerois à mon amour toutes les filles et femmes dont j'avois envie de jouir, pourvu que mon
Monsieur de Paris même, quand ce vint à ce lieu où le
prêtre dit qu'il n ayoit trouvé difficulté qu'à celles qui se trouvoient en la grâce de Dieu lorsqu'il les souffloit, encore qu'il réitérât son charme jusques à sept et huit fois, ne se put tenir de dire qu'il ne croyoit pas qu'il s'en fût trouvé beaucoup qui se fussent fait souffler plus d'une fois. Comme ce fut fait , Mme de Guerche ville me pria de lui laisser la lettre jusques aujourd'hui. Cette affaire a été trouvée étrange de tout le monde, et a-t-on pris un plaisir extrême au soin que vous aviez apporté à vous ressouvenir de tant de choses*. Je voudrois que quand vous écrivez que cette Madeleine* fut rebaptisée au sabbat, vous vous fussiez souvenu de mander le nom qui lui fut donné. Vous le ferez, s'il vous plaît, par votre première, et me manderez qu'est devenu ce livre. Je ne sais, si les distiques étoient hors de là, s'ils auroient la même vertu; car quelque curiosité que j'aye, je ne voudrois pas les lire à ce prix-là. Je m'imagine que s'il s'est trouvé, la cour l'aura fait brûler. On a dit par deçà que ce malheureux avoit demandé , outre les femmes , le don d'éloquence, et que le diable lui avoit répondu que c'étoit chose qu'il ne lui pouvoit donner. Les autres tiennent qu'il lui dit que si, de grossier comme il étoit, il devenoit si habile homme , cette mutation le pourroit faire découvrir. Je vous prie. Monsieur, que celui qui mettra la main à la plume le fasse diligemment et exactement, et qu'il n'oublie rien de ce qui peut satisfaire les curieux; je suis d'avis qu'il envoyé imprimer son discours
souffle leur arrivât aux narines ; et dès lors je commençai à souffler à toutes celles qui me venoient à gré. » [Mercure français y 1611, p. 18 -v* et 19.)
5. Il y ayait d'abord : « à vous ressouvenir tant de choses. » Malherbe a ajouté de dans l'interligne.