UNE DES DAMES QUI JOUENT
On sent un frisson au seul nom de cet homme.
MADAME DE BRETTEVILLE, au vieux gentilhomme assis près d'elle.
C'est donc lui qui fait tout, que toujours on le nomme?
LE VIEUX GENTILHOMME
Étant le plus féroce , il est le plus puissant.
LA VIEILLE DAME
Est -il vrai qu'il se baigne en des bains pleins de sang? A-t-il, comme on prétend, des yeux d'un rouge sombre. Qui, tels que ceux d'un loup, sont reluisants dans l'ombre ?
LE VIEUX GENTILHOMME
Je ne l'ai jamais vu; personne ne le voit;
Mais dans tous les forfaits on reconnaît son doigt.
MADAME DE BRETTEVILLE
Quel homme ! quelle époque ! — Ah ! c'est là de l'histoire , Et pourtant, quand j'y songe, à peine j'y peux croire. Comme tout est changé! comme tout a péri!
J'ai vu, — c'était du temps de mon défunt mari, — J'ai vu la cour, j'ai vu la noblesse française, Et la reine Antoinette , et le roi Louis-Seize ; Je me rappelle encor leur costume à tous deux , Et comme ils saluaient les seigneurs autour d'eux. 0 souvenir lugubre ! ô pompes de Versailles , Que vous deviez bientôt tourner en funérailles !
Moment de silence. — Au vieux gentilhomme.
— Vous étiez à Paris, en ces temps malheureux? Ce doit être à présent un séjour bien affreux!
Les joueurs cessent un moment leur jeu pour écouter. LE VIEUX GENTILUOMxME.
Ah! ce n'est plus Paris, la belle capitale Éblouissant les yeux du luxe qu'elle étale , Où les arts, apportant leurs chefs-d'œuvre divers. Se donnaient rendez- vous des bouts de l'univers.
— Les magasins sont clos; plus d'art; plus de négoce; C'est un événement que le bruit d'un carrosse; Chacun craint son voisin et reste en sa maison;
On rêve en s'endormant qu'on s'éveille en prison; Tout se tait; les passants glissent comme des ombres; Quelquefois seulement on entend des bruits sombres; On voit paraître alors des hommes inconnus, Sortis on ne sait d'où, sauvages, demi -nus; C'est l'émeute qui passe, et ses noires cohortes Défilent dans la rue où se ferment les portes.
MADAiME DE BRETTEVILLE.
Hélas! quand verrons-nous la lin de ces terreurs!
LE VIEUX GENTILHOMME
L'avenir ne promet que de pires fureurs.
D'un septembre nouveau notre atmosphère est lourde;
Il s'annonce déjà par une rumeur sourde.
ACTI-: DKIXIE.M E. 267
Tous les suspects, dit -on, vont être incarcérés; Les riches sont suspects; suspects les modérés; On a créé contre eux un tribunal barbare; Est mort , tout accusé qui paraît à sa barre. Enfin le sable ardent du désert africain Est habitable auprès du sol républicain.
— Fuyez ces bords ; fuyez cette cruelle terre : Et faites comme moi, passez en Angleterre.
MADAME DE BRETTEVILLE
On est lent à mon âge, et l'on reste où l'on est.
La vieillesse s'attache aux lieux qu'elle connaît.
Les nombreux souvenirs et la longue habitude ,
Comme des compagnons, charment ma solitude,
Et je n'ai plus assez de sève et de vigueur
Pour en déraciner les libres dans mon cœur.
Non, mon ami; j'attends ici la nuit qui tombe.
On n'apprend plus l'exil, quand on touche à la tombe.
.Je fuirais l'échafaud pour mourir en chemin;
Puis qu'importent mes jours qui finiront demain?
Mais je crains pour Charlotte, et veux, quoi'qu'il m'en coûte,
L'éloigner au plus tôt des périls qu'on redoute.
LE VIEUX GENTILHOMME
Eh bien, dites un mot, et je l'emmènerai.
MADAME DE B RETTE VI LIrE.
Quand elle reviendra, je l'y préparerai.
— Ah! je vais nvimposer une peine cruelle!
11 me faut bien l'aimer pour me séparer d'elle.
LE VIEUX GENTILHOMME
J'ai hâte de la voir. Quand elle était enfant , Sa beauté promettait un éclat triomphant.
MADAME DE BRETTEVILLE
Elle tient sa promesse, et l'enfance gentille
A produit une belle et noble jeune lille.
LA. VIEILLE DAME
Si belle, que chacun, ou jeune homme ou vieillard, S'arrête à son passage et la suit du regard. Quand elle entre à l'église, en habit de dimanche, Plus d'un cesse de, lire et vers elle se penche. Tout lui sied à ravir, et c'est encor charmant De la voir tous les jours sous le bonnet normand.
Marthe s'approche pour écouter.
MADAME DE BRETTEVILLE
Vous verrez. C'est vraiment une beauté suave : Quelque chose de doux, de céleste et de grave. Je l'ai prise orpheline, et dès lors, mon ami, Tout prospère chez moi, — C'est Ruth chez Noémi. — Elle seconde Marthe, et, malgré son jeune âge, Elle a su mettre l'ordre en mon pauvre ménage. Elle soigne mes prés , traite avec mes fermiers , Cueille et met au pressoir les fruits de mes pommiers; Et puis, quand vient la nuit, jeune parmi des vieilles. Elle anime mon cercle et réjouit nos veilles.
LE VIEUX GENTILHOMME
Heureuse enfant à qui nos maux sont étrangers! Leur bruit n'arrive pas jusque dans ses vergers.
MADAME DE BRETTEVILLE
Je ne sais trop ; j'ai vu plus d'un indice étrange. Je remarque chez elle un singulier mélange. — La grâce de l'enfance est encor sur ses traits, Et l'enjoùment naïf anime son teint frais; Mais la sérénité de son regard limpide S'illumine parfois d'une llamme rapide; Son air devient sévère , et , dans tout son aspect , Quelque chose de digne inspire le respect.