SCÈNE II
CHARLOTTE, seule , regardant le couteau.
Le voilà! — Je ne puis en regarder la lame, Sans frissonner d'horreur jusques au fond de l'àme.
Elle cache le couteau dans son sein, par-dessous son niantelet, et s'éloigne précipitamment de la boutique du coutelier.
— Ah! le projet, conçu d'abord avec orgueil, (}uand il faut l'accomplir, n'est plus vu du même (cil. La résolution, (pii paraissait si lière ,
S'arrête devant l'acte, et retourne en ariière.
Je ne voyais de loin que le pays vengé ;
Ce que je vois de près, c'est un homme égorgé.
— lùifoncer le couteau, m'ti-mème ! Chose hoiiil)le! Puis-je donner la mort? Ai-je ce droit terrible? (hiels que soient ses forfaits, ce n'est qu'au magistrat Qu'appartient le pouvoir de condamner Marat ;
Et, quand les tribunaux manquent à leiu' ol'lice , Est-ce à moi d'usurper l'œuvre de la justice? Où s'arrêtera-t-on dans ce sanglant chemin , Si chacun se fait juge et punit de sa main?
— Pourtant combien sont moi'ts! et combien vont lessuivre! Je les laisse périr, si je le laisse \ivre.
ACTii nuATij I i: ME. hob
A cette alternative on se voit condamné : Il faut qu'il assassine, ou soit assassiné. A quel titre d'ailleurs, et par quel privilège L'honnne sans loi veut-il que la loi le protège? Non ! — qui s'en aiïranchit y renonce pour lui ; Il s'en désarme, alors qu'il en désarme autrui. Arrière, droit commun et règles ordinaires! Vous n'êtes plus d'usage en ces temps sanguinaires. Et la société, dans cette guerre à mort. Rentre à l'état sauvage où règne le plus fort. Non! — la loi n'étant ])Ilis la gardienne suprême. Chacun reprend le droit de se garder lui-même ; Chacun, selon son bras, défend son étendard. Les hommes par l'ép^^e, et moi par le poij,nard. Heureux les combattants, à ([ui je ])orte envie! Mais, en frappant comme eux, je donne aussi ma vie.
— Poignard , agent du crime , agent déshonoré , Ennoblis-toi ! tu sers un intérêt sacré.
Frappe; ne tremble pas dans des mains généreuses; Montre aux crimes hardis des vertus vigoureuses; Et souviens-toi qu'Athène entoura d'un feston Le fer d'Harmodius et d'Aristogiton.
— Que si, tout pur qu'il est, mon dévoùment s'abuse. Si le meurtre jamais ne peut avoir d'excuse.
Si le droit qu'admettait toute l'antiquité
Fut un long attentat contre l'humanité ,
Si Dieu , guide incertain , nous oflVe dans son livre
L'exemj)le de Judith et défend de le suivre.
Si je ne dois laisser qu'un renom criminel
Et chargé justement d'un opprobre éternel,
C'est aiïreux; — l'échafaud est un moindre supplice;
— N'importe! je puis faire encor ce sacrifice.
Braver la mort n'est rien; mais le mépris bravé
Est un elTort plus rare et (fui m'est réservé.
Que je sauve la France et que je sois flétrie!
La honte soit pour moi , le fruit pour ma patrie !
Puisse l'acte féroce auquel je me résous
Rendre quelque énergie aux gens de bien trop mous!
(Qu'ils exècrent mon nom; qu'ils m'appellent infâme:
Mais rougissent d'avoir moins de cœur qu'une fennne î
— Puissent, puissent aussi trembler les malfaiteurs!
Et, si jamais îVIarat a des imitateurs,
Ils songeront du moins que la vengeance veille,
Et que Charlotte aussi peut avoir sa pareille :
Un monstre tel que lui, s'il échappe à la loi,
Craindra de rencontrer un monstre tel que moi.