CHARLOTTE, LA PETITE FILLE, LA JEUNE FEMME
LA JEUNE FEMME, à Charlotte.
<]ette enfant VOUS ennuie; excusez -moi.
Elle veut emmener l'enfant, que Cliarlotte retient. CHARLOTTE.
Non pas; Je prends plaisir à voir ses gracieux ébats.
LA JEUNE FEMME, s'asseyant près de Charlotte.
Avez-vous donc, vous-même, une petite fdle?
CHARLOTTE
Je suis seule en ce monde, et n'ai point de famille.
LA JEUNE FEMME
Si jeune et toute seule à Paris! — Mais, du moins. Vous avez des amis qui vous donnent leurs soins?
CHARLOTTE
Je n'y connais personne, et n'y suis pas connue; Pour la première fois, hier, j'y suis venue.
308 CHARLOTTE CORDAV.
LA JEUNE FEMME
Je comprends ; vos parents sont peut-être en prison ,
— Ou morts, — et c'est pourquoi vous fuyez la maison?
Cliarlûtte ne répond pas.
— Pardon; je renouvelle ainsi votre tristesse; Mais c'est qu'en vérité votre sort m'intéresse.
Que ferez -vous, bon Dieu! sans amis, sans parent, Isolée , au milieu de ce Paris si grand !
— Où logez-vous?
CUAR LOTTE.
Dans un hôtel.
LA JEUNE FEMME
Quelle ressource Avez-vous, pauvre enfant?
CHARLOTTE
J'ai de l'or dans ma bourse.
LA JEUNE FEMME
Et cet or épuisé...? Savez-vous un état?
CHARLOTTE
Aucun.
LA JEUNE FEMME
Cela se voit à votre air délicat; Mais , quoique le travail soit pour vous chose neuve , Il faut s'y résigner en ces moments d'épreuve.
— Ecoutez-moi : je suis la femme d'un luthier; >iOus gagnons notre vie à cet humble métier. Pour un hôte de plus ma table est assez large; Venez; ne craignez pas de nous être une charge; Aux travaux de notre art je j)uis vous employer. Et l'd'uvre de vos mains paîra votre loyer.
Vous êtes heureuse?
ACTK nUATUIliME. 309
LA JEU m: femme.
Oui, nous vivons en famille.
J'assiste mon mari; je vois grandir ma lille.
CHARLOTTE
Vous n'avez donc pas peur?
LA JEUNE FEMME
Mais non. Que craignons-nous?
Notre destin o])scur n'attire pas les coups; Et, d'ailleurs, mon mari, content dans son ménage, Ne hante pas les clubs et reste à son ouvrage.
CHARLOTTE, à elle-même.
11 est donc dans Paris , dans l'enfer déchaîné , Pouvant s'aimer en pai\ , un couple fortuné !
Elle se lève.
Ah ! qui suit la nature est dans la bonne voie : (i'est là qu'est la sagesse, et c'est là qu'est la joie; Nous naissons pour aimer, et c'est notre mandat D'animer le foyer, non de venger l'État.
Portant la main sur sa poitrine , à l'endroit où elle a caché son couteau.
Dieu! cet affreux acier me glace la poitrine.
.le te laisse au bourreau; va-t'en, lame assassine!
Elle jette le couteau sous un banc.
LA JEUXE FEMME, venant vers Charlotte, et tenant la petite fille par la main.
Les groupes menaçants deviennent plus nombreux ; Il est temps de partir. — Quoi! vous allez contre eux!
CHARLOTTE
.Je voudrais écouter ce qu'on dit.
LA JEUNE FEMME, la retenant.
Impossible !
Tout ce qu'on entend là, voyez-vous, est horrible. — Suivez-moi; profitez de mon offre.
CHARLOTTE, affectueusement.
Merci.
Laissez-moi réfléchir. Venez demain ici.
La jeune femme incline la tète, en signe de consentement; elle sort, emmenant la petite iille, qui envoie un baiser à Charlotte.
CHARLOTTE, regardant la jeune femme qui sort.
Va; jouis d'un bonheur dont je me sens jalouse. Adieu, joyeuse mère! adieu, joyeuse épouse!
Elle va vers les groupes.