‹ Œuvres complètesChapitre 2 sur 74 · MANFRED · texte numérisé non relu

MANFRED

Les esprils que j'ai évoqués m'abandonnent, — les charmes que j'ai étudiés m'ont déçu, — le remède sur lequel je comptais me torture; je ne veux plus recourir à un aide surnaturel; il ne peut rien sur le passé; et quant à l'avenir, jusqu'à ce que le passé soit englouti dans les ténèbres, je n'ai que faire de le chercher. — 0 terre! ô ma mère! et toi, jour qui commences à poindre; et vous, montagnes, pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté? je ne puis vous aimer. Et toi, œil brillant de l'univers, qui t'ouvres sur tous, et qui es pour tous un délice, — tu ne luis point sur mon cœur. Et vous, rochers, au sommet desquels je me tiens debout en ce moment, ayant à mes pieds le lit du torrent et les hauls pins qui le bordent, lesquels, vus à cette distance étourdissante, semblent des arbrisseaux; il suffirait d'un élan, d'un pas, d'un mouvement, d'un souffle, pour me briser sur ce lit de rochers, et reposer ensuite pour toujours. — Pourquoi est-ce que j'hésite? J'éprouve le désir de me précipiter de cette hauteur, et pourtant je n'en fais rien; je vois le péril, — pourtant je ne recule pas; mon cerveau a le vertige, pourtant mon pied est ferme : je ne sais quel pouvoir m'arrête

et me condamne a vivre, si toutefois c'est vivre que de porter en moi cette stérilité de cœur, el d'être le sépulcre de mon àme; car j'ai cessé de me justifier a moi-même mes propres actions, — dernière infirmité du mal. [Un aigle passe devant lui.)

Oui, toi qui fends les nuages d'une aile rapide, dont le vol fortuné s'élève le plus haut vers les cieux, tu fais bien de m'approcher de si près, — je devrais être ta proie, et servir de pâture à tes aiglons ; tu t'éloignes k une distance où mon œil ne peut te suivre; mais le tien, en bas, en haut, devant, pénètre a travers l'espace. — Oh! que c'est beau ! Comme tout est beau dans ce monde visible ! comme il est magnifique en lui-même et dans son action ! Mais nous, qui nous nommons ses souverains, nous, moitié poussière, moitié dieux, également incapables de descendre ou de monter, avec notre essence mixte nous jetons le trouble dans ses éléments, nous aspirons le souffle de la dégradation et de l'orgueil, luttant contre do vils besoins et des désirs superbes , jusqu'à ce qu'enfin notre mortalité prédomine, et les hommes deviennent — ce qu'ils ne s'avouent pas à eux-mêmes, ce qu'ils n'osent se confier les uns aux autres. (On entend de loin la flûte d'un berger.)

Quelle est cette mélodie que j'entends? C'est la musique naturelle du chalumeau des montagnes,— car ici la vie patriarcale n'est pas une fable pastorale; — dans l'air de la liberté la flûte môle ses sons au doux bruit des clochettes du troupeau bondissant ; mon àme voudrait boire ces vibrations. — Oh! si je pouvais être l'âme invisible d'un sou délectable, une voix vivante, un souffle harmonieux, une jouissance incorporelle, — naître et mourir avec l'intonation fortunée qui m'aurait créé !

(Un chasseur de chamois arrive en gravissant la montagne.)

Le chass. C'est par ici que le chamois a bondi, ses pieds agiles ont trompé mon adresse; mes profits d'aujourd'hui ne paieront pas mes fatigues périlleuses. — Que vois-je? Cet homme n'est pas de notre profession, et cependant il est arrivé a une hauteur qu'entre tous nos montagnards nos meilleurs chasseurs pourraient seuls atteindre; il est bien vêtu;

son aspect est màle, etàenjnger d'ici,ily a dans son air toute la fierté d'un paysan né libre. — Approchons-nous de lui.

Manf. {sans le voir). Se voir blanchir par la douleur comme ces pins flétris, ruines d'un seul hiver, sans écorce, sans branches, troncs foudroyés sur une racine maudite, qui ne sert qu'à donner le sentiment a la destruction! Être ainsi, éternellement ainsi, — et avoir été autrement! Voir son front sillonné par des rides qu'y ont creusées non les années, — mais des moments,— des heures de torlures qui ont été des siècles, — des heures auxquelles je survis ! — 0 vous, rochers de glace! avalanches qu'il suffit d'un souffle pour précipiter comme des montagnes croulantes, venez, et écrasez-moi ! J'entends fréquemment au-dessus de ma tête et à mes pieds le fracas de vos bonds redoutables; mais vous passez sans m'alteindre ; vous allez tomber sur des êtres qui veulent vivre encore, sur la jeune forêt au verdoyant feuillage, sur la cabane ou le hameau du villageois inofïensif.

Le chass. Les brouillards commencent à s'élever du sein de la vallée; je vais l'avertir de descendre, sans quoi il pourrait bien lui arriver de perdre tout à la fois et sa route et la vie. Manf. Les brouillards bouillonnent autour des glaciers; les nuages se lèvent au-dessus de moi en flocons blancs et sulfureux, comme l'écume sur les flots irrités de la mer infernale, dont chaque vague va se briser sur un rivage peuplé où sont entassés les damnés comme les cailloux sur la grève. — Un vertige me saisit.

Le chass. Il faut que je l'aborde avec précaution quand je serai près de lui; le bruit soudain de mes pas peut le faire tressaillir, et il semble chanceler déjà.

Manf. On a vu des montagnes tomber, laissant un vide dans les nuages, faisant tressaillir sous le choc les Alpes leurs sœurs, remplissant les vertes vallées des débris de leur chute, faisant jaillir soudainement les rivières, dispersant leurs eaux en poussière liquide, et obligeant leurs sources a se tracer un nouveau cours; — c'est ce qui est advenu, dans sa vieillesse, au mont Rosemberg; — que n'étais-je dessous ! Le chass. Mon ami! prends garde, un pas déplus peut

l'être fatal ! — Pour l'amour de celui qui t'a créé, ne te tiens pas sur le bord de ce précipice !

Ma>t. {sans l'entendre). C'eût été pour moi une tombe convenable; mes os eussent reposé en paix a cette profondeur; ils n'auraient pas été disséminés sur les rocs, le jouet des vents, — comme ils le seront — quand j'aurai pris cet élan. — Adieu, cieux qui vous ouvrez sur ma tête; ne jetez pas sur moi ces regards de reproche, — vous n'avez pas été faits pour moi. — Terre, reçois ces atomes ! (AumomentoùManfrcd va se précipiter,le chasseur le saisit et le retient.)

Le chass. Arrête, insensé! — Quoique la vie le soit a charge, ne souille pas de ton sang coupable la pureté de nos vallées; viens avec moi, — je ne le lâcherai pas.

Manf. Je me sens défaillir, — ne me serre pas tant; — je ne suis que faiblesse; — les montagnes tournent autour de moi ; — je ne vois plus rien. — Qui es-tu?

Le chass. Je te le dirai plus tard, — viens avec moi ; — les nuages s'amoncellent; — là, — appuie-toi sur moi; — place ici ton pied, — ici; prends ce bàlon, soutiens-toi un instant à cet arbuste; — maintenant donne-moi la main, et tiens fortement ma ceinture; — doucement, — bien, — dans une heure nous serons au chalet; — viens, nous trouverons bientôt un terram plus sur et une espèce de sentier que le torrent a creusé cet hiver : — allons, voilà qui est très bien, tu étais né pour être chasseur. — Suis-moi

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