‹ Œuvres complètesChapitre 34 sur 74 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Entre Sardanapale, dans un costume efféminé, vêtu d'une robe flottante, la tête couronnée de roses, accompagné d'un cortège de femmes et déjeunes esclaves.

SARDANAPALE, s'adressant à quelques-uns des gens de sa suite.

Que le pavillon sur l'Euphrate soit décoré de guirlandes, illuminé et disposé pour un banquet spécial ! A l'heure de minuit, nous y souperons. Ayez soin que rien ne manque, et tenez les galères prêtes. Une brise fraîche ride la surface du fleuve limpide : nous nous embarquerons tout a l'heure. Belles nymphes qui daignez partager les moments fortunés de Sardanapale, nous nous reverrons dans cette heure délicieuse où nous serons réunis comme les étoiles au-dessus de nos têtes , où vous formerez un ciel aussi brillant que le leur. Jusque-là, chacune peut disposer de son temps ; et toi, Myrrha, ma charmante Ionienne, veux-tu aller avec elles ou rester avec moi ?

MvRR. Seigneur...

Sard. Seigneur?... Pourquoi donc, ô ma vie! me réponds-tu si froidement ? C'est le malheur des rois de recevoir de semblables réponses. Dispose de tes heures, tu disposes des miennes... — Dis-moi, veux-tu accompagner nos convives ou charmer mes instants ?

Myrr. Le choix du roi est le mien.

Sard. Je t'en prie, ne parle point ainsi... Mon plus grand bonheur est de satisfaire tous tes désirs. Je n'ose exprimer les miens, de peur qu'ils ne soient en opposition avec les tiens : car lu es trop prompte à sacrifier tes pensées à celles des autres.

Myrr. Je préfère rester... Je n'ai d'autre bonheur que de te voir heureux, mais...

Sard. Mais!... Pourquoi ce mais? Ta volonté chérie est la seule barrière qui s'élèvera jamais entre toi et moi.

MyRR. Je crois que c'est maintenant l'heure fi.xée pour le conseil : il est convenable que je me relire.

Sal. L'esclave ionienne a raison.... Qu'elle se relire,

Sard. Qui répond? Ah! c'est vous, mon frère?

Sal. Le frère de la reme, et voire très fidèle vassal, royal seigneur.

Sard. [aux femmes de sa suite). Comme je l'ai dit, que chacune dispose de son temps jusqu'à minuit, heure a laquelle nous vous prions de nous accorder de nouveau votre présence. {A Myrrha qui s'éloigne:) Myrrha, je croyais que, toi, lu restais?

Myrr. Grand roi, tu ne me l'as pas dit.

Sard. Je l'ai lu sur ton visage... Je devine jusqu'au moindre regard de ces yeux ioniens : ils me disaient que tu ne me quitterais pas.

Myrr. Sire, votre frère...

Sal. Le frère de la reine, favorite d'Ionie !... Peux-fw bien me nommer sans rougir?

Sard. Sans rougir ?... Il faut que tu n'aies pas plus d'yeux que de cœur... Tu la fais rougir comme le jour mourant sur le Caucase, quand le soleil couchant colore la neige d'une teinte de rose ; et, parce que lu ne le vois pas, tu lui fais un reproche de ton propre aveuglement. Eh quoi ! tu verses des larmes, ma Myrrha?

Sal. Qu'elle pleure... Ce n'est pas pour elle seule: elle est la cause de larmes plus amères.

Sard. Maudit soit celui qui fait couler ces pleurs!

Sal. Ne le maudis pas toi-même : des millions d'hommes le font déjà.

Sard. Tu t'oublies... Ne me fais pas ressouvenir que je suis roi.

Sal. Plût au ciel!

BIyrr. Mon souverain, — et vous, mon prince, — permettez que je m'éloigne.

Sard. Puisque tu le veux, et que cet homme brutal vient d'affliger une àme si douce, j'y consens; mais rappelle-toi que nous devons bienlôl nous revoir. J'aimerais mieux perdre un empire que ta présence. {Myrrha sort.)

Sal. Peut-être perdras-lu pour jamais l'un et l'autre!

Sard. Mon frère, il faut du moins que je sache régner sur moi-même pour écouler un pareil langage; mais ne me fais pas sortir de ma nature.

Sal. C'est de celle nature trop facile, beaucoup trop facile, que je voudrais te faire sortir. Oh ! que ne puis-je le réveiller, fût-ce contre moi-même!

Sard. Par le dieu Baal! cet homme voudrait faire de moi un tyran.

Sal. Tu Tes en effet. Penses-tu donc qu'il n'y ait de tyrannie que celle des chaînes et du sangP'Le despotisme du vice, — la faiblesse et la corruption d'une vie fastueuse, — la négligence, — rapathie, les maux de la mollesse et de la sensualité, — enfantent dix mille tyrans dont la cruauté subalterne surpasse dans ce qu'ils ont de pire les actes d'un maîlre énergique, quelque dure et pesante que soit sa domination. Le décevant et séduisant exemple de tes débauches ne corrompt pas moins qu'il n'opprime, et mine tout à la fois Ion vain pouvoir et ceux qui devraient le soutenir : en sorte que l'invasion étrangère et la guerre civile te seront également funesles... Tes sujets n'auront pas le courage de résistera la première; la dernière trouvera en eux, non des adversaires, mais des complices.

Sard. Qui donc te rend Tinterprèle du peuple?

Sal. Le pardon des outrages infligés à la reine, ma sœur, une tendresse naturelle pour mes jeunes neveux, ma fidélité au roi, fidélité qui trouvera bientôt, peut-être, l'occasion de se manifesler autrement que par des paroles; mon respect pour la race de Nemrod, et un autre motif encore que tu ne connais pas.

Sard. Quel est-il?

Sal. C'est un mot qui t'est inconnu.

Sard. Nomme-le : j'aime à m'instruire.

Sal. La verlu.

Sard. Moi! je ne connais pas ce mot!... Je n'entends que cela résonner a mon oreille. — Les cris de la populace, les sons de la trompette, me sont moins odieux... Ta sœur ne nie parlait pas d'autre chose.

Sal. Pour passer à un sujet de conversation plus agréable, entends parler de vice.

Sard. Qui m'en parlera?

Sal. Les vents eux-mêmes, si tu veux prêter l'oreille à l'écho qui répète la voix de la nation.

Sard. Allons, je suis indulgent, tu le sais ; patient, tu Tas souvent éprouvé. — Parle, quel motif t'amène?

Sal. Ton péril.

Sard. Poursuis.

Sal. Entends-moi donc... Toutes les nations, et elles sont nombreuses celles que ton père t'a laissées en héritage, exhalent hautement contre toi leur indignation.

Sard. Contre moi?... Que veulent ces esclaves?

Sal. Un roi.

Sard. Et que suis-je donc?

Sal. a leurs yeux, tu n'es rien; mais aux miens tu es un homme qui pourrait encore être quelque chose.

Sard. Les insolents!... Que demandent-ils? n'ont-ils pas la paix et l'abondance ?

Sal. Quant à la première, ils en ont plus que la gloire n'en comporte; pour la seconde, ils en ont moins que le roi ne pense.

Sard. A qui la faute, si ce n'est aux satrapes infidèles qui ne s'acquittent pas mieux de ce soin?

Sal. La faute en est aussi un peu au monarque, qui ne voit rien de ce qui se passe hors de son palais, ou qui n'en sort que pour se rendre à quelque résidence d'été pour y attendre la fm des chaleurs. 0 glorieux Baal ! qui créas ce vaste empire et fus admis au rang des dieux, ou du moins brillas comme tel dans une longue suite de siècles de gloire, cet homme réputé ton descendant n'a jamais vu en roi ces royaumes que tu lui léguas en héros, et qui furent conquis au prix de ton sang et de tant d'années de travaux et de périls... pourquoi? Pour fournir aux frais d'un banquet joyeux et aux exactions d'un favori.

Sard. Je le comprends : — tu voudrais faire de moi un conquérant. Par tous les astres où lit la science des Clialdéens, — ces esclaves remuants mériteraient de me voir, pour leur malheur, exaucer leurs vœux et les conduire k la gloire.

Sal. Pourquoi non? Sémiramis, — une femme, — a bien

conduit nos Assyriens sur ces rives du Gange que le soleil éclaire de ses premiers rayons.

Sard. C'est vrai... Et comment en est-elle revenue?

Sal. En homme, — en héros; trompée dans son espoir, mais non vaincue. Accompagnée de vingt gardes seulement, elle effectua sa retraite en Bactriane.

Sard. Et combien en laissa-t-elle dans HInde pour servir de pâture aux vautours?

Sal. Nos annales ne le disent pas.

Sard. Eh bien ! moi, je dirai qu'il eût mieux valu qu'elle filât dans son palais vingt vêtements de lin, que de rentrer en Bactriane avec vingt hommes, abandonnant aux corbeaux, aux loups et aux hommes, — les plus féroces des trois espèces, des myriades de sujets dévoués. Est-ce donc là la gloire? En ce cas, je consens à vivre pour jamais dans l'ignominie.

Sal. Toutes les âmes belliqueuses n'ont pas le même destin. Sémiramis, la glorieuse mère de cent rois, quoiqu'elle eût échoué dans l'Inde, réunit la Perse, la Médie et la Bactriane aux royaumes qu'elle gouverna autrefois, — et que tu pourrais gouverner.

Sard. Je les gouverne: — elle ne fit que les subjuguer.

Sal. Le moment peut-être approche où ils auront plus besoin de son glaive que de ton sceptre.

Sard. Il y eut autrefois un certain Bacchus, n'est-ce pas? J'en ai entendu parler à mes jeunes Grecques. Elles disent que ce fut un dieu, c'est-à-dire un dieu de la Grèce, une idole étrangère au culte de l'Assyrie. Il fit la conquête de ce royaume opulent, de cette Inde dont tu parles, et où Sémiramis fut vaincue.

Sal. J'ai entendu parler de cet homme... Tu vois que c'est pour ses exploits qu'on en a fait un dieu.

Sard. C'est dans sa divinité que je veux l'honorer : — comme homme, j'en fais peu de cas. — Holà, mon échanson !

Sal. Que veut le roi ?

Sard. Adorer ton nouveau dieu, ton ancien conquérant. — Qu'on me donne du vin ! {Entre l' échanson.)

Sard. Apporte-moi la coupe d'or incrustée de pierreries connue sous le nom de coupe de Nemrod; emplis-la jusqu'aux bords, et hâte-toi. {L'échanson sort.)

Sal. Est-ce le moment de reprendre tes interminables excès? [L'échanson entre avec du vin.)

Sard. [prenajit la coupe). Mon noble parent, si ces Grecs barbares, habitants des lointains rivages qui bordent nos États, ne mentent pas, ce Bacchus a conquis toute l'Inde, n'est-il pas vrai ?

Sal. Oui, sans doute; et c'est pour cela qu'on en a fait un dieu.

Sard. Il n'en est rien... De toutes ses conquêtes, quelques colonnes qui sont àlui, et seraient a moi si je les croyais dignes d'être achetées et transportées ici, voilà tout ce qui reste des mers de sang qu'il versa, des royaumes qu'il dévasta et des cœurs qu'il brisa; mais cette coupe contient ses véritables titres a l'immortalité, — l'immortel raisin dont il exprima Tàme, et qu'il nous donna pour réjouir celle de riiomme, en expiation du mal qu'avaient fait ses victoires. Sans ce titre, il n'eût eu que le renom d'un mortel, comme il en eut la tombe, et ne serait aujourd'hui, comme mon aïeule Sémirarais, qu'un monstre humain couvert d'une demi-gloire. C'est ce jus qui le déifia : — que maintenant il t'humanise; frère morose et grondeur, bois avec moi au dieu des Grecs!

Sal. Pour tous tes royaumes, je ne voudrais pas blasphémer ainsi la religion de mon pays.

Sard. C'esl-a-dire qu'à tes yeux il est un héros, parce qu'il -a versé le sang par torrents, et n'est pas un dieu pour avoir transformé un fruit en un breuvage enchanté qui dissipe le .chagrin, ravive la vieillesse, inspire la jeunesse, fait oublier à la lassitude ses travaux, à la crainte ses dangers, et ouvre à -notre âme un monde nouveau, quand celui-ci a perdu sa saveur ? Eh bien! je bois à toi et à lui, comme à un homme véritable qui, en bien ou en mal, a fait tout ce qu'il a pu pour étonner le genre humain.

Sal. Veux-tu, en ce moment, recommencer tes orgies?

Sard. Quand cela serait, je préférerais une orgie a un trophée, car elle ne coûterait de larmes a personne. Mais ce n'est pas maintenant mon intention... Puisque tu ne veux pas me faire raison, tu peux continuer. (^4 Véchanson). Enfant, retire-toi ! {Véchanson sort.)

Sal. J'aurais voulu dissiper ton rêve... Il vaut mieux être réveillé par moi que par la révolte.

Sard. Qui se révolterait ? pourquoi ? quel en serait le prétexte ou la cause ? Je suis le roi légitime, descendu d'une race de rois qui n'ont point eu de prédécesseurs. Que l'ai-je fait ? qu'ai-je fait au peuple, qui puisse jusliOer tes sarcasmes ou sa révolte ?

Sal. Je ne parle point de ce que tu m'as fait.

Sard. Mais tu penses que j'ai des torts envers la reine, n'est-ce pas ?

Sal. Je pense...., non, j'affirme que tu es coupable envers elle.

Sard. Patience, prince, et écoute-moi... Elle est en possession de tout le pouvoir, de toute la splendeur atlachés a son rang; elle est respectée; les héritiers du trône d'Assyrie sont placés sous sa tutelle; elle jouit des honneurs et de tous les apanages de la souveraineté. Je l'ai épousée comme font les monarques, — pour les avantages qu'elle m'apporlait ; je l'ai aimée comme la plupart des maris aiment leurs femmes. Si elle ou toi vous vous êtes imaginé que j'étais homme a m'cnchaîner comme un paysan chaldéen à sa moitié, vous n'avez connu ni moi, ni les monarques, ni l'humanité.

Sal. Je t'en supplie, parlons d'autre chose : mon sang dédaigne la plainte, et la sœur de Salémène ne réclame point un amour forcé, même du souverain de l'Assyrie! Elle ne voudrait point d'une affection qu'il lui faudrait partager avec des courtisanes étrangères et des esclaves ioniennes.... La reine se tait.

Sard. Et pourquoi son frère n'en fait-il pas autant? Sal. Je ne suis que l'écho de la voix de l'empire; quiconque dédaigne cette voix ne saurait longtemps régner. Sard. Esclaves ingrats et grossiers! ils murmurent de ce

que je n'ai pas versé leur sang, de ce que je ne les ai pas envoyé dessécher par millions dans la poussière des déserts, ou blanchir de leurs ossements les rives du Gange, ou décimés par des lois cruelles, ou de ce que je n'ai pas employé leurs sueurs a bâtir des pyramides ou les murs de Babylone!

Sal. Pourtant, ce sont la des trophées plus dignes d'une nation et de ses princes que des chants, des luths, des banquels, des concubines, que le gaspillage des trésors et le mépris des vertus !

Sard. J'ai pour trophées des villes fondées par moi : par exemple. Tarse et Anchiale, toutes deux construites en un jour. Ma belliqueuse aïeule, la reine sanguinaire, la chaste Sémiramis, qu'aurait-elle pu faire de plus, si ce n'est de les détruire?

Sal. C'est vrai. Je reconnais ton mérite dans la fondation de ces villes, provoquée par un caprice, et célébrée par des vers oii ton nom et le leur sont dénoncés aux mépris de la postérité.

Sard. Ses mépris! Par Baal, les villes, quoique superbement bâties, ne l'emportent pas sur les vers ! Dis ce qu'il te plaira contre moi, contre ma manière de vivre ou de régner, mais respecte celte inscription véridique et concise; certes, ces quelques lignes contiennent l'histoire de toutes les choses humaines; les voici : — «Le roi Sardanapale, fils d'Anacyndaraxès, a construit en un jour Anchiale et Tarse. Mangez, buvez, aimez; tout le reste ne vaut pas une chiquenaude. »

Sal. La digne morale, la sage inscription offerte par un roi a ses sujets !

Sard. Oh ! sans doute, tu eusses préféré qu'elle fût rédigée en style d'édit; par exemple : — « Obéissez au roi, — portez votre argent à son trésor, — recrutez ses phalanges, — versez votre sang a son commandement, prosternez-vous et adorez, ou levez-vous et travaillez; » ou bien qu'elle fût conçue en ces termes : — «Dans ce lieu, Sardanapale tua cinquante mille de ses ennemis; c'est ici que sont leurs tombeaux, et voila son trophée. » Je laisse cela aux conque-

SARDANAPALE. acte f, SCÈNE II. 189

ranls; c'est assez pour moi si je puis faire eu sorte que mes sujets sentent moins le fardeau des misères humaines, et descendent sans gémir dans la tombe. Tout ce que je fais, je leur permets de le faire : nous sommes tous hommes.

Sal. Tes pères ont été révérés comme dieux.

Sard. Oui, dans la poussière et dans la mort, où ils ne sont ni dieux ni hommes. Ne me parle pas de cela ! les vers sont dieux, du moins ils se sont repus de vos dieux, et ne sont morts que lorsque ce mets leur a manqué. Ces dieux n'étaient que des hommes; regarde leur descendant; — je sens en moi mille choses mortelles, mais rien de divin, — à moins que ce ne soit ce penchant que tu condamnes, et qui me porte k aimer et a être miséricordieux, à pardonner les folies de mon espèce, et (c'est là, du reste, un sentiment humain) à être indulgent pour les miennes.

Sal. Hélas ! c'en est fait de Ninive! — Malheur, — malheur à la cité sans rivale !

Sard. Que crains-tu?

Sal. Tu es gardé par tes ennemis; dans quelques heures peut-être éclatera la tempête qui doit le renverser, ainsi que les tiens et les miens; encore un jour, et ce qui e.^isle de la race de Bôlus n'existera plus.

Sard. Qu'avons-nous a redouter?

Sal. L'ambition perfide dont les pièges t'environnent; mais il y a encore une ressource : conlîe-moi ton sceau royal, je réprimerai les complots, et mettrai à tes pieds les têtes de tes principaux ennemis.

Sard. Leurs têtes. — Combien?

Sal. Dois-je m'arrêler à les compter lorsque la tienne ellemême est en péril ? Laisse-moi partir; donne-moi ton sceau, — et pour le reste, fie-toi a moi.

Sard. Je ne confierai à personne un pouvoir illimité de vie et de mort. Quand nous ôtons la vie aux hommes, nous ne savons ni ce que nous leur enlevons, ni ce que nous leur donnons.

Sal. Hésiterais-tu a ôter la vie a ceux qui veulent te ravir la tienne ?

Sard. C'est une question difficile; cependant, je réponds: ouL Ne peut-on se dispenser d'en venir là ? Qui sont ceux que tu soupçonnes ? — qu'on les arrête.

Sal. Je te prie de ne point me questionner à cet égard; ma réponse circulerait bientôt parmi la troupe babillarde de les maîtresses, de la au palais, puis dans la ville, et tout serail manqué. — Fie-loi à moi.

Sard. Tu sais que je l'ai toujours fait; prends mon sceau royal. {Il lui donne son anneau.)

Sal. J'ai encore une demande à te faire.

Sard. Quelle est-elle?

Sal. Que tu veuilles bien, cette nuit, ajourner le banquet dans le pavillon sur l'Eupbrate.

Sard. Ajourner le banquet ! je n'en ferai rien, en dépit de tous les conspirateurs qui ont jamais ébranlé un royaume! Qu'ils viennent et exécutent leur œuvre; ils ne me feront point pâlir; je ne m'en lèverai pas un moment plus tôt; je n'en boirai pas une coupe de moins; une rose de moins ne couronnera pas mon front; ils ne m'ôteront pas une seule heure de joie. — Je ne les crains pas.

Sal. Mais tu t'armeras, n'est-ce pas, s'il est nécessaire?

Sard. Peut-être. J'ai une superbe armure, un glaive d'une admirable trempe, un arc et une javeline que Nemrod aurait pu envier; ces armes sont un peu lourdes; mais mon bras les manie. Maintenant que j'y pense, il y a longtemps que je ne m'en suis servi , même a la chasse. Les as-tu vues, mon frère?

Sal. Est-ce un moment convenable pour badiner ainsi? S'il le faut, t'en serviras-tu?

Sard. Si je m'en servirai î Oh ! si cela est absolument nécessaire, si ces esclaves insensés ne peuvent être gouvernés qu'il celle condition , je manierai le glaive de manière à leur faire souhaiter de le voir changer en quenouille.

Sal. Us disent que c'est ainsi que ton glaive s'est transformé.

Sard. C'est faux ! mais qu'ils le disent; les anciens Grecs,

si nous en croyons les chants de nos captives, en disaient autant du plus grand de leurs héros, Hercule, parce qu'il aimait une reine de Lydie; tu vois que, ciiez toutes les nations, le peuple saisit avec empressement toutes les calomnies qui peuvent avilir ses souverains.

Sal. On ne parlait point ainsi de tes pères.

Sard. Non, parce qu'on les craignait; les peuples étaient occupés à travailler et a combattre ; ils n'échangeaient leurs chaînes que contre des armes; aujourd'hui ils ont la paix et des loisirs; ils ont la liberté de se réjouir et de railler; je ne m'en offense pas; je ne donnerais pas le sourire d'une belle fille pour tous les suffrages populaires qui ont jamais tiré un nom du néant. Que sont les langues empoisonnées de ce vil troupeau, que l'abondance a rendu insolent, pour que j'attache du prix à sa bruyante approbation, ou que je redoute ses assourdissantes clameurs?

Sal. Tu as dit que c'étaient des hommes; comme tels, leur affection est quelque chose.

Sard. Celle de mes chiens aussi, et j'en fais plus de cas, car ils sont plus fidèles; — mais, agis; tu as mon sceau; — puisqu'ils veulent faire du bruit , qu'on les ramène a la raison , mais sans moyens violents, à moins qu'il n'y ait nécessité de le faire. Je hais toute souffrance donnée ou rerue; nous en portons assez en nous-mêmes, depuis le plus humble vassal jusqu'au plus altier monarque ; au lieu d'ajouter mutuellement au fardeau des misères mortelles qui pèsent sur les hommes, il vaut mieux diminuer par un soulagement réciproque la somme fatale des maux imposés à la vie; mais cela, ils l'ignorent, ou veulent l'ignorer. Baal m'est témoin que j'ai fait pour me les concilier tout ce qu'il était possible de faire : je n'ai point fait la guerre ; je n'ai décrété aucun nouvel impûl; je ne suis point intervenu dans leur vie civile; je leur ai laissé passer leurs jours comme ils l'entendaient, passant les miens comme je l'entends.

Sal. Tu ne remplis pas tous les devoirs d'un roi; c'est pourquoi ils disent que tu n'es pas fait pour régner.

Sard. Ils mentent. Malheureusement, je suis incapable

d'autre chose que de régner j sans cela je céderais ma place au dernier des Mèdes.

Sal. Il est un Mède du moins qui aspire à te remplacer.

Sard. Que veux-tu dire? — c'est ton secret : tu désires que je m'abstienne de te questionner, et je ne suis pas curieux de ma nature. Prends les mesures nécessaires; et, puisque la nécessité l'exige, j'approuve et sanctionne tout ce que tu feras. Jamais homme n'eut plus à cœur de gouverner paisiblement une nation paisible : s'ils me font sortir de mon caractère, mieux vaudrait pour eux qu'ils eussent évoqué de ses cendres le sombre Nemrod, « le puissant chasseur. » Je changerai ces royaumes en un vaste désert; et ceux qui furent des hommes, et qui , par leur propre choix, n'auront plus voulu l'être, seront traqués par moi comme des bêtes fauves. Ils insultent k ce que je suis; — ce que je serai dépassera tout ce que leurs calomnies ont pu inventer de pire, et c'est à eux-mêmes qu'ils devront s'en prendre.

Sal. Tu peux donc enfin t'émouvoir!

Sard. M'émouvoir ! qui ne s'émeut au spectacle de l'ingratitude?

Sal. Je ne m'arrêterai pas à te répondre par des paroles; ce sont des actions qu'il faut. Maintiens éveillée cette énergie qui sommeille parfois, mais qui n'est pas morte dans ton âme, et tu peux donner encore autant de gloire à ton règne que de puissance k ton empire. Adieu. (Salémène sort,)

Sard. Il est parti , emportant à son doigt mon anneau, qui est pour lui un sceptre. Il est aussi ferme que je suis insouciant^ et les esclaves méritent de sentir la main d'un maître. J'ignore de quelle nature est le danger : il l'a découvert, qu'il le comprime. Dois-je consumer ma vie, — celte vie si courte, — à me prémunir contre tout ce qui pourrait l'abréger? elle ne vaut pas tant de peines; ce serait mourir d'avance que de vivre ainsi dans la frayeur de la mort, occupé à rechercher sans cesse des conspirations, soupçonnant tous ceux qui m'entourent parce qu'ils sont près de moi , et tous ceux qui sont loin à cause de leur éloignement même Mais s'il en doit être ainsi , s'ils m'exilent et de l'empire et de la

vie, eli bien! qu'est-ce que l'empire, et qu'est-ce que la vie? J'ai aimé, j'ai vécu , j'ai multiplié mon image ; mourir est un acte non moins naturel que ces actes de notre argile mortelle. Il est vrai que je n'ai pas versé des fleuves de sang, comme je l'aurais pu, jusqu'à faire de mon nom le synonyme de la mort, une terreur et un trophée. Mais je ne le regrette pas; ma vie, c'est l'amour : si je verse jamais le sang, ce sera contre mon gré. Jusqu'à ce jour, pas une goutte de sang assyrien n'a coulé pour moi ; pas une obole n'est sortie des vastes trésors de Ninive pour des objets qui pouvaient coûter une larme à ses fils. Si donc ils me haïssent, c'est parce que je ne hais pas; s'ils se révoltent , c'est parce que je n'opprime point. 0 hommes! on doit vous gouverner avec des faux, non avec des sceptres; il faut vous faucher comme l'herbe, si on ne veut recueillir des herbes mauvaises et une moisson pourrie de mécontentements, qui souillent le sol et changent la fertilité en désert. Je ne veux plus y penser. — Holà! quelqu'un! {Entre un domestique.)

Sard. Esclave, dis à Myrrha l'Ionienne que je souhaite sa présence.

Le domestique. Roi, la voici. {Myrrha entre.)

Sard. {au domestique). Retire-toi! {A Myrrha.) Être plein de beauté ! tu devines presque mon cœur avant qu'il ait parlé; il battait pour toi, et voilà que tu viens. Laisse-moi pe[iser que, lorsque nous ne sommes point ensemble, une influence inconnue, un doux oracle nous fait, quoique invisible, communiquer entre nous, et nous attire l'un vers l'autre.

Myrr. Je le crois.

Sard. Je sens l'existence de ce pouvoir, mais j'ignore son nom; quel est-il ?

Myrr. Dans ma terre natale c'est un dieu, et dans mon cœur c'est un sentiment exallé qui a quelque chose de divin; mais j'avoue qu'il est mortel, car ce que j'éprouve, c'est quelque chose d'humble , et cependant d'heureux , ou du moins qui aspire à l'èlre; mais... — {Myrrha s'arrête).

194 CÈtiVRES DE LORD BYRON.

Sard. Toujours quelque chose vient s'interposer entre nous et ce que nous regardons comme le bonheur : que je fasse tomber Tobslacle qui s'oppose au tien, comme ta voix timide me l'annonce, et le mien sera complet.

Myrr. Mon seigneur!

Sard. Mon seigneur ! — mon roi ! — sire ! — mon souverain! voila, c'est toujours ainsi; on ne me parle qu'avec terreur. Je ne puis voir un sourire, si ce n'est à la folle lumière d'un grand banquet, quand l'ivresse a rétabli l'égalilô entre mes bouffons et moi, ou quand l'intempérance m'a ravalé jusqu'à leur abaissement. Myrrha, tous ces noms de seigneur, — de roi, — de sire, — de monarque, — je puis les entendre de la bouche des esclaves et des nobles; — il fut même un temps où j'en faisais cas, c'esl-k-dire où je les souffrais; mais quand je les entends sortir des lèvres que j'adore, de lèvres que les miennes ont pressées, un froid glacial passe a mon cœur; je sens alors tout ce qu'il y a de faux dans ce rang suprême qui refoule le sentiment dans l'àme de ceux qui me sont le plus chers, et je regrette de ne pouvoir déposer ma tiare importune, partager avec toi une cabane sur le Caucase, et ne porter qu'une couronne de fleurs.

Myrr. Que n'en est-il ainsi!

Sard. Est-ce la en effet ce que tu sens? — Pourquoi?

Myrr. Parce que tu saurais alors ce que tu ne sauras jamais.

Sard. Quoi donc?

Myrr. Ce que vaut un cœur, du moins un cœur de femme.

Sard. J'en ai éprouvé mille, — et mille, — et mille encore.

Myrr. Des coeurs?

Sard. Je le pense.

Myrr. Pas un seul ! Un temps viendra peut-être où tu feras celte épreuve.

Sard. Ce temps viendra; écoute, Myrrha : Salémène a déclaré, — pourquoi et comment il l'a deviné, Bélus, le fondateur de ce vaste royaume, le sait mieux que moi; — mais enlin Salémène a déclaré que mon trône était en péril.

Myrr. 11 a bien fait.

Sard. Et lu tiens ce langage, toi qu'il a traitée avec un si dur mépris, toi qu'il a chassée de notre présence avec ses barbares sarcasmes, toi qu'il a fait pleurer et rougir ?

Myrr. Je devrais rougir et pleurer plus souvent; il a bien fait de me rappeler à mon devoir. Mais tu parles de périls,

— de périls qui te menacent...

Sard. Oui, il parle de noirs complots ourdis par des Mèdes, — de mécontentements dans l'armée et le peuple, et de je ne sais quoi encore; — c'est un labyrinthe où je me perds,

— un confus amas de menaces et de mystères : tu connais l'homme, — lu sais que c'est son habitude ; mais il est verlueux. Viens, n'y pensons plus, — ne nous occupons que de la fête de cette nuit.

Myrr. Il est temps de penser a autre chose qu'a des fêtes.

— Tu n'as point dédaigné ses sages avis.? Sard. Quoi donc ? — as-tu peur ?

Myrr. Peur ! — Je suis Grecque, puis-je craindre la mort ? Esclave, puis-je redouter ma liberté ?

Sard. Pourquoi donc te vois-je pâlir?

MvRR. J'aime.

Sard. Et moi, n'aimé-je pas? Je t'aime plus, — beaucoup plus que la vie et le vaste empire que je suis menacé de perdre ; — pourtant je ne pâlis point.

Myrr. Cela prouve que lu n'aimes ni toi ni moi ; car celui qui aime s'aime lui-même pour l'amour de l'objet aimé. C'est pousser trop loin l'imprudence : la vie et la couronne ne doivent point se perdre ainsi.

Sard Se perdre ! — Quel est le chef audacieux qui oserait tenter de me les ravir ?

Myrr. Qui pourrait craindre de le tenter? Quand celui qui gouverne s'oublie, qui se souviendra de lui?

Sard. Myrrha!

Myrr. Ne me regarde point avec colère; je t'ai vue trop souvent me sourire, pour que ce regard mécontent ne soit pas pour moi un châtiment plus amer que tous ceux qu'il peut faire présager. — Roi, je suis votre sujette! maître, je SUIS votre esclave ! homme, je vous ai aimé! —je vous ai

aimé, par je ne sais quelle fatale faiblesse; bien que je sois Grecque, élevée dans la haine des rois, — esclave, et maudissant mes fers, — Ionienne, et conséquemment, lorsque j'aime un étranger, plus dégradée par cette passion que par mes chaînes ! pourtant je \ous ai aimé. Si cet amour a été assez fort pour dompter toute ma nature antérieure, pourquoi ne revendiquerait-il pas le privilège de vous sauver? ' Sard. Me sauver, beauté charmante ! Tu es merveilleusement belle; et ce que je te demande, c'est ton amour, — et non ma sécurité.

MvRR. La sécurité peut-elle être oii l'amour n'est pas?

Sard. Je parle de l'amour de la femme.

Myrr. C'est au sein de la femme que vous commencez à boire la vie; ses lèvres vous ont enseigné vos premières paroles ; elle sèche vos premières larmes, et recueille vos derniers soupirs lorsque déjà l'homme a reculé devant l'ignoble tâche de veiller les derniers instants de celui qui fut son maître.

Sard. Mon éloquente Ionienne ! ta parole est une musique; elle me rappelle les chœurs de ces chants tragiques qui, tu me l'as dit souvent, forment le passe-temps favori de la patrie lointaine de tes pères. Oh! ne pleure pas, — calme-toi.

Myrr. Je ne pleure pas. — Mais, je t'en prie, ne me parle pas de mes pères et de ma patrie.

Sard. Cependant tu en parles souvent.

Myrr. C'est vrai, — c'est vrai : bien qu'on en ait, l'objet qui remplit la pensée se trahit sur les lèvres ; mais quand un autre que moi parle de la Grèce, cela me fait mal.

Sard. Eh bien donc, comment voudrais-tu me sauver, ainsi que tu le disais ?

Myrr. En t'apprenant k te sauver toi-même, et non seulement toi, mais ces vastes royaumes, des fureurs de la pire de toutes les guerres, — la guerre entre frères.

Sard. Eh ! mon enfant, j'abhorre toute espèce de guerre et les guerriers ; je vis au sein de la paix et des plaisirs: que peut faire de plus un homme ?

Myrr, Hélas! seigneur, avec le commun des hommes, l'appareil de la guerre n'est que trop souvent nécessaire pour conserver les bienfaits de la paix; et, pour un roi, il vaut mieux quelquefois inspirer la crainte que l'amour.

Sard. Je n'ai jamais cherché à inspirer que ce dernier sentiment.

Myrr. Et tu n'as obtenu ni l'un ni l'autre.

Sard. Est-ce bien toi, Myrrha, qui me dis cela?

Myrr. Je parle de l'amour populaire, qui n'est que rameur de soi; on l'obtient en tenant les hommes dans une crainte respectueuse et sous le joug des lois, sans toutefois qu'ils soient opprimés. — Il faut du moins qu'ils ne croient point l'être, ou, s'ils le savent, qu'ils le jugent nécessaire pour se soustraire à une oppression plus dure, celle de leurs passions. Un roi de festins, de fleurs, de vin et de débauches, un roi d'amour et de plaisir, ne fut jamais un roi de gloire.

Sard. La gloire! qu'est-ce que cela?

Myrr. Demande-le aux dieux, tes ancôlres.

Sard. Ils ne peuvent répondre; les prêtres ne parlent en leur nom que lorsque quelque nouveau tribut f st apporté à leur temple.

Myrr. Consulte les annales des fondateurs de ton empire.

Sard. Elles sont tellement souillées de sang que je ne puis les lire. Mais qu'exiges-tu de moi? L'empire est fondé; je ne puis multiplier a l'infini les empires.

Myrr. Conserve le lien.

Sard. J'en jouirai, du moins. Viens, Myrrha, rendonsnous sur l'Euplirate; l'heure nous y invite, la galère est prête; le pavillon dressé pour noire retour, et orné pour le banquet du soir, resplendira de beauté et de lumière, si bien que les étoiles au-dessus de nos têtes le prendront pour une étoile rivale, et on nous verra couronnés de fleurs nouvelles comme....

Myrr. Des victimes.

Sard. Non, des souverains; comme ces rois bergers du temps patriarcal, qui ne connaissaient pas de plus brillants

diadèmes que les guirlandes de Télé, et dont les triomphes ne coûtaient point de larmes. Allons!

PANIA entre.

Pan. Que le roi vive k jamais!

Sard. Tant qu'il pourra aimer, pas une heure au-delà! Combien je déteste ce langage qui fait de la vie un mensonge, en flattant la poussière de l'espoir de l'éternité! Eh bien! Pania, sois bref.

Pan. Je suis chargé par Salémène de réitérer au roi la prière qu'il lui a déjà faite, de ne point quitter le palais, au moins pour aujourd'hui. Le général, à son retour, fera connaître ses molifs; ils sont tels qu'ils justifieront sa hardiesse et lui obtiendront peut-être le pardon de la liberté qu'il a prise.

Sard. Eh quoi ! veut-on donc me mettre en chartre privée ? Suis-je déjà captif? ne puis-je même respirer l'air du ciel? Va dire au prince Salémène que, dût l'Assyrie tout entière s'insurger, et des myriades de révoltés assiéger ces murs, je sortirai.

Pan. Je dois obéir; cependant....

; Myrr. 0 monarque ! écoule : — combien de jours et de mois n'es-tu pas resté dans l'enceinte de ton palais, étendu mollement sur la soie, sans vouloir te montrer aux yeux de ton peuple; privant tes sujets de ta présence, laissant les satrapes sans contrôle, les dieux sans culte, et toute chose dans l'anarchie de l'inaction ; si bien que tout, hormis le mal, dormait dans le royaume! Et maintenant tu refuserais de rester ici un seul jour, — un jour qui doit peut-être assurer Ion salut ? Au petit nombre de ceux qui le sont restés lidèles, lu refuserais quelques heures pour eux, pour toi, pour la race de les ancêtres, pour l'héritage de les lils?

Pan. C'est la vérité ! D'après l'empressement que le prince a mis à m'envoyer en votre présence sacrée, je prends la liberté de joindre ma faible voix a celle qui vient de parler.

Sard. Non, cela ne sera pas.

Myrr. Au nom de ton empire!

Sard. Partons!

Pan. Au nom de tous vos fidèles sujets, qui se rallieront autour do vous et des vôtres!

Sard. Ce sont des illusions; il n'y a pas de péril : — c'est une sotte invention de Salémène pour montrer son zèle et se rendre nécessaire.

Myrr. Par tout ce qu'il y a de juste et de glorieux, conforme-toi à ce conseil !

Sard. A demain les aiïaires!

Myrr. Oui, et cette nuit la mort!

Sard. Eh bien! qu'elle me vienne inattendue, qu'elle me surprenne au milieu de la joie et des plaisirs, de la gaieté et de l'amour; que je tombe comme la rose cueillie! — Plutôt finir ainsi que de me flétrir ienlement!

Myrr. Eh quoi ! tous les motifs les plus capables d'agir sur le cœur d'un monarque, ne pourront obtenir de toi que tu renonces à une fête frivole ?

Sard. Non.

MvRR. Eh bien! fais-le pour l'amour de moi! .

Sard. De toi, ô ma Mvrrlia?

Myrr. C'est la première faveur que j'aurai demandée au roi d'Assyrie.

Sard. C'est vrai, et quand ce serait mon royaume, je le l'accorderais. Eh bien ! pour l'amour de toi, je me rends. — Pania, retire-toi! tu m'entends.

Pan. Et j'obéis. {Pania sort.)

Sard. Tu m'élonnes, Myrrha; quel est ton motif pour me faire ainsi violence?

Myrr. Ta sûreté et la certitude qu'il n'y a qu'un danger imminent qui puisse engager le prince h te faire une demande aussi pressante.

Sard. Si je ne le redoute pas, pourquoi le redoulerais-lu?

Myrr. C'est parce que tu ne crains pas, que je crains pour toi.

Sard. Demain lu souriras de ces vaines terreurs.

Myrr. Si tout est perdu, je serai là où nul ne pleure, et cela vaudra mieux que le pouvoir de sourire ; et loi ?

Sard. Je serai roi comme auparavant.

Myrr. Où ?

Sârd. Avec Baal, Nemrod et Sémiramis , seul monarque en Assyrie, ou ailleurs avec eux encore. Le destin m'a fait ce que je suis. — et il peut faire que je ne sois plus rien, — mais il faut que je sois cela ou rien; je ne vivrai pas avili.

Myrr. Si lu avais toujours pensé ainsi, personne n'eût ose songer a l'avilir.

Sard. Et qui le fera maintenant ?

Myrr. Ne soupçonnes-tu personne ?

Sard. Soupçonner! — c'est le fait d'un espion. Oh! combien de moments précieux nous perdons en vaines paroles et en terreurs plus vaines encore! — Holkî qu'on vienne! — Esclaves, préparez la salle de Nemrod pour le banquet du soir; — s'il faut que mon palais soit changé en prison, du moins nous porterons gaiement nos fers; si l'Euphrate nous est interdit, ainsi que le pavillon d'été qui orne ses rives charmantes, ici du moins on ne nous menace pas encore. — Holà! quelqu'un! (Sardanapale sort.)

Myrr. [seule). Pourquoi faut-il que j'aime cet homme ? les lilles de ma patrie n'aiment que des héros. Mais je n'ai point de patrie ! l'esclave a tout perdu, tout, hormis ses chaînes. Je l'aime ! Hélas ! aimer ce que nous n'estimons pas, de toutes les chaînes c'est là la plus pesante. Eh bien ! soit ; l'heure approche où il aura besoin de l'amour de tous, et où il n'en trouvera dans personne. 11 y aurait plus de lâcheté à l'abandonner maintenant qu'il n'y eût eu d'héroïsme, dans l'opinion de mon pays, a le poignarder sur son trône à l'apogée de sa puissance; je n'ai été faite ni pour l'un ni pour l'autre de ces actes. Si je pouvais le sauver, ce n'est pas lui, mais moi que j'en aimerais davantage ; et j'en ai besoin ; car je suis déchue dans ma propre estime depuis que j'aime ce voluptueux étranger; et néanmoins, il me semble que ce qui me le fait encore plus aimer, c'est de le voir en butte a la haine des Barbares, ces ennemis naturels de tout ce qui a du sang grec dans les veines. Si je pouvais seulement éveiller dans son cœur une seule pensée semblable h, celle qui ani-

SARDANAPALE. ACTE II, SCÈNE f. 201

mait les Phrygiens eux-mêmes alors qu'ils comballaienl entre la mer et les remparts d'Ilion, il foulerait ii ses pieds la multitude des barbares, et triompherait. Il m'aime, et je l'aime; l'esclave aime son maître, et voudrait l'affranchir du joug de ses propres vices. Sinon, il me reste un moyen de liberté ; et si je ne puis lui apprendre à régner , je puis du moins lui apprendre la seule manière dont un roi doit quitter son trône. Il ne faut pas que je le perde de vue. (Elle sort.)

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