‹ Œuvres complètesChapitre 59 sur 74 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

SGÈNE r«.

L'Abime de l'Espace.

GAIN et LUCIFER.

Caïn. Je marche dans l'air et ne tombe pas; cependant je crains de tomber.

•402 OEUVRES DE LOfiD BYRON.

Lucifer, Aie foi en moi; et l'air, dont je suis le prince, te soutiendra.

Gain. Le puis-je sans impiété?

Lucifer. « Crois, — et tu ne tomberas pas! Doute, — et tu mourras! » ainsi serait conçu le décret de l'autre Dieu, qui m'appelle démon devant ses anges; ce nom est répété par eux a de misérables êtres qui , ne sachant rien au delà de leurs faibles sens, adorent le mot qui frappe leur oreille, et acceptent pour bon ou mauvais ce qui, dans leur avilissement, leur est donné pour tel. De telles lois ne sauraient me convenir. Adore ou n'adore pas, tu n'en verras pas moins les mondes qui existent par delà ton monde chétif; et ce n'est pas 77ÎOÏ qui , pour punir les doutes, te condamnerai a souffrir après ta courte existence. Un jour viendra où, s'avançant sur quelques gouttes d'eau, un homme dira à un homme : « Crois en moi, et marche sur les eaux; » et l'homme marchera sur les vagiies sans danger. Je ne te dirai pas de croire en moi , et ne ferai pas de la croyance une condition de salut. Mais, viens, franchis d'un vol égal au mien le gouffre de l'espace, et je te ferai voir ce que tu n'oseras nier, — l'histoire des mondes passés, présents et à venir.

Caïn. Qui que tu sois, dieu ou démon, est-ce notre terre que je vois là-bas?

Lucifer. Ne reconnais-tu pas la poussière dont ton père fut formé ?

Caïn. Se peut-il? Ce petit globe bleu flotte tout là-bas dans l'éther, accompagné d'un autre globe inférieur, semblable à celui qui éclaire nos nuits terrestres; est-ce là notre paradis? Où sont ses murs et ceux qui les gardent?

Lucifer. Montre-moi où est situé le paradis.

Caïn. Comment le pourrais-je? pendant que nous avançons comme des rayons du soleil, ce globe va toujours s'amoindrissant, et à mesure qu'il diminue, il se forme autour de lui une auréole semblable à celle que je voyais briller autour de la plus grande des étoiles quand je les contemplais près des limites du paradis; il me semble qu'à mesure

que nous nous éloignons d'eux, ces deux globes se confondent avec les myriades d'étoiles qui nous entourent, et vont en augmenter le nombre.

Lucifer. Et s'il y avait des mondes plus vastes que le tien, habités par des êtres plus grands, plus nombreux que ne seraient les grains de poussière de ta terre ché ive; s'ils se mullipliaient en innombrables atomes animés, tous vivants, tous condamnés à mourir, tous malheureux, que dirais-tu?

Caïn. Je serais fier de la pensée qui connaîtrait de telles choses.

Lucifer. Mais si celte haute pensée était attachée a uneservile masse de malicre: si, connaissant de telles chosi^s, aspirant à de telles choses, et à une science plus étendue encore, elle était asservie aux plus grossiers, aux plus vils besoins, tous dégoûtants et bas; si la plus exquise de tes jouissances n'était qu'une attrayante dégradation, une impure et énervante déception, ayant pour objet de te solliciter à engendrer de nouvelles âmes et de nouveaux corps, tous prédestinés a être aussi fragiles, bien peu aus:^! heureux... ?

Caïn. Esprit! je ne connais la mort que comme une chose effrayante, dont j'ai entendu parler par mes parents, que comme un hideux héritage qu'ils m'ont légué en même temps que la vie, héritage malheureux , autant que j'ai pu en juger jusqu'à présent. Mais, esprit ! si ce que lu dis est \rai (et intérieurement je sens une prophétique torture qui l'atteste), laisse-moi mourir ici : car donner le jour a des (êtres qui doivent souffrir de longues années, pour mourir ensuite, ce n'est, il me semble, que propager la mort et multiplier rhomicidc.

Lucifer. Tu ne peux mourir tout entier. — Il y a en toi quelque chose qui doit survivre.

Caïn. L'Autre n'a point parlé de cela a mon p^^e alors qu'il le chassa du paradis avec la mort écrite sur son front. Mais que du moins ce qu'il y a de mortel en moi périsse, atin qu'avec le reste je sois ce que sont les anges.

Lucifer. Je suis ange^ voudrais-tu être comme moi?

Caïn. Je ne sais pas ce que lu es; je vois ton pouvoir, je vois que lu me monires des choses par delà mon pouvoir, par delà loule la puissance de mes facultés morlelles, et néanmoins inférieures encore à mes désirs et à mes conceptions.

Lucifer. Quels sont ces conceptions et ces désirs assez humbles dans leur orgueil, pour habiter avec des vers une demeure d'argile?

Caïn. Et qui es-tu, toi qui, en esprit, nourris un orgueil si haut, loi qui embrasses la nature et l'immorlalilé, — et qui néanmoins semblés porter le sceau de la douleur?

Lucifer. Je semble ce que je suis; et c'est pourquoi je te demande si tu veux être immortel.

Caïn. Tu as dit que je devais être immortel en dépit de moi-même. Je l'ignorais jusqu'ici; — mais, puisqu'il faut que cela soit, je veux, heureux ou malheureux, apprendre à anticiper sur mon iramortalilé.

Lucifer. Tu l'as dé^a fait avant de me voir,

Caïn. Comment ?

Lucifer. En souffrant.

Caïn. La souffrance doit-elle donc être immortelle?

Lucifer. Nous et les fils nous verrons; mais maintenant regarde! N'est-ce pas unma^'nifique speclaclo?

Caïn. 0 champs de l'air, dont la beauté surpasse l'imagination; et vous, masses innombrables de lumière, qui vous multipliez sans cesse à mes yeux! qu'ôles-vous? que sont ces plaines d'azur, ce désert sans bornes, où vous flottez comme j'ai vu flolter les feuilles sur les fleuves limpides d'Éden ? Votre carrière vous est-elle tracée? ou, abamlonnées aux seules lois de votre caprice, errez-vous d.ins un univers aérien d'une expansion sans limite, — dont la seule p. usée donne le vertige à m» n àme enivrée d'élernilé? 0 Dieu! ô dieux ! ou qui que vous soyez! que vous êtes beaux! (ju ils sont beaux vos ouvrages, ou vos accidents, de quelque nom enfin qu'on doive les nommer! Puissé-je mourir conmic meurent les atomes (si toutefois ils meurent), ou vous cnunaitre dans votre puissance el dans voire science ! Mes pen-

CAÏN. ACTE IF, SCÈNE I. -iOo

s^es en ce moment ne sont pas indignes de ce que je vois, bien que je ne sois que poussière. — Esprit ! que je meure, ou que je les voie de plus près.

Lucifer. N'en es-tu pas assez près? Tetourne-loi, et regarde la terre.

Caïn. Où esl-elle? Je ne vois rien, si ce n'est une masse d'innombrables lumières.

Lucifer. Regarde par là!

Caïn. Je ne puis la voir.

Lucifer. Pourtant elle brille encore.

Caïn. Cela? — là-bas.?

Lucifer. Oui.

Caïn. Est-il bien vrai? J'ai vu les mouches phosphoriques et les vers luisants briller au crépuscule dans les bosquets sombres et sur le vert gazon, et jeler plus de lumière que ce monde qui les porte.

Lucifer. Tu as vu briller les insectes et les mondes; — qu'en penses-tu ?

Caïn. Je pense qu'ils sonlbraux chacun dans sa sphère, et quf la nuit qui les fait resplendir, la mouche phosphorique dans son vol, cll'éloile inimurlellc dans son cours, doivent C'ire iruidées.

Lucifet.. M.iisparqui, ou par quoi?

Caïn. Fais-le moi v(»ir.

Lucifer Osoras-tu regarder?

Caïn. Comment piiis-je savoir ce que j'oserais regarder? Jusqu'à ce moment tu ne m'as rien montré où je n'aie osé fixer mes regards.

Lucifer. Suis-moi donc. Veux-tu voir des êtres mortels ou immortels ?

Caïn. Que sont les êtres?

Lucifer. En partie mortels, et en partie immortels. Mais quelles sont les choses qui t'intéressent le plus?

Caïn. Celles que je vois.

Lucifer. Quelles sont celles qui t'intéressaient plus encore ?

Caïn. Les choses que je n'ai pas vues, et ne verrai jamais, — les mystères de la mort.

Lucifer. Si je te monlrais des êtres qui sont morts, de même que je l'en ai fait voir beaucoup qui ne peuvent mourir ?

Caïn. Montre-les-moi.

Lucifer. En avant donc, sur nos puissantes ailes!

Caïn. Oli ! comme nous fendons l'azur! Les étoiles pâlissent derrière nous! La terre! où est ma terre? que je la regarde une fois encore; car c'est d'elle que j'ai élé erré.

Lucifer. Elle est maintenant hors de ta vue ; ce n'est plus dans l'univers qu'un point plus imperceptible encore que toi-même; mais ne crois pas pouvoir lui échapper; lu retourneras bientôt à la terre et a toute sa poussière; c'est la condition de ton éternité et de la mienne.

Caïn. Où me conduis-tu?

Lucifer. Vers ce qui était avant toi, vers le fantôme dii monde, dont le tien n'est qu'un débris.

Caïn. Quoi ! il n'est donc pas nouveau ?

Lucifer. Pas plus que la vie; et la vie existait avant loi, avant moi, avant ce qui nous semble plus grand que toi et moi. Beaucoup d'êtres n'auront pas de fin, et quelques-uns qui prétendent n'avoir pas eu de comuiencement ont eu une origine aussi chétive que la tienne; des êires plus puissants se sont éteints pour faire place a d'autres plus infirmes que ce que nous pouvons imaginer; car il n'y a jamais eu et il n'y aura éternellement d'immuable que le temps et Vespace. Mais il n'y a que l'argi'e pour qui changer ce soit mourir; "toi, tu es d'argile, — tu ne peux comprendre que ce qui fut argile, et c'est ce que lu vas voir.

Caïn. Argile ou esprit,— je puis voir tout ce que tu voudras.

Lucifer. En avant donc!

Caïn. Mais les lumières s'éclipsent rapidement loin de moi. Quelques-unes tout a l'heure grossissaient à autre approche, et ressemblaient à des mondes.

Lucifer. Ce sont efTociivement des mondes.

Caïn. Contiennent-ils aussi des Édens?

Lucifer. Peut-être.

Caïn. Et des hommes?

Lucifer. Oui, ou des êtres plus relevés.

Caïn. Et des serpents aussi, sans doute?

Lucifer. Voudrais-tu donc qu'il s'y trouvât des hommes et point de serpents? Les reptiles qui marchent debout sontils les seuls qui aient le droit de vivre?

Caïn. Comme les lumières s'éloignent! où allons-nous?

Lucifer. Dans le monde des fantômes, des ombres de ceux qui ne sont plus, et de ceux qui sont encore à naître.

Caïn. Mais l'obscurité s'accroît toujours ; — les étoiles ont disparu.

Lucifer. Et cependant tu y vois.

Caïn. Comme celte clarté est lugubre! Plus de soleil, plus de lune, plus d'innombrables étoiles. L'azur pourpré du soir fait place à un sombre crépuscule, et cependant je vois de vastes masses: mais elles ne ressemblent pas aux mondes dont nous nous sommes approcliés; ceux-ci, entourés de lumières, paraissaient pleins de vie, même quand leur lumineuse atmosphère s'élait dissipée et qu'on vovait se dessiner à leur surface les inégalités de leur sol, leurs profondes vallées, leurs hautes montagnes; quelques-uns jetaient des étincelles, d'autres laissaient apercevoir d'immenses plaines d'eau; d'autres étaient acc(»mpagnés de circles radieux, de lunes flottantes qui oiïraicnt également l'aspect charmant de la terre; — au lieu de cela, — tout ici est terreurs et ténèbres.

Lucifer. Mais tout y est distinct. Tu désires voir la mort et des êtres devenus sa proie?

Caïn. Je ne la cherche pas ; mais, comme je sais qu'elle existe, comme le péché de mon père l'a placé sous son empire, ainsi que inoi et tout notre héritage, je ne serais pas fâché de voir maintenant ce queje dois voir forcément un jour.

Lucifer. Regarde!

Caïn. Je ne vois que ténèbres.

Lucifer. Elles existeront éternellement: mais nous allons ouvrir leurs portes,

Caïn. D'énormes tourbillons de vapeurs s'écartent devant nous. — Que signide cela?

Lucifer. Entrons !

Caïn. Pourrai-je revenir sur mes pas?

Lucifer. Certainement; sans quoi, qui peuplerait la mort? Sa population est petite auprès de ce qu'elle sera, grâce à loi et aux tiens,

Caïn. Les nuages s'écartent de plus en plus, et nous entourent de leurs vastes cercles.

Lucifer. Avance!

Caïn. Et toi?

Lucifer. Ne crains rien ; — sans moi tu n'aurais pu sortir des limites de ton monde. En avant! en avant!

{Us disparaissent dans les nuages.)

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