‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · UNE MORT GLORIEUSE · texte numérisé non relu

UNE MORT GLORIEUSE

M. Faribault, voulant placer sur la tombe de l'illustre guerrier un marbre plus somptueux, porteur de l'inscription composée par l'Académie des lettres, et donner suite par là aux vœux de M. de Bougainville

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et de ses compagnons d'armes, écrivit à M. le marquis de la Sainte-Maure Montausier, petit-fils de M. de Montcalm par les femmes, pour le prier de veiller à l'exécution d'un marbre tumulaire du prix de 3,000 francs, sur lequel serait gravée l'inscription de l'Académie.

Mais, après mûre délibération, il fut décidé que le monument serait exécuté à Québec même.

Précisément à l'époque où notre enthousiaste antiquaire s'occupait activement de ce projet, le nom de Montcalm remplissait la pensée d'autres personnes, placées à de grandes distances les unes des autres et dans des conditions et des circonstances bien variées.

" De Montpellier, en France, écrivait, le 5 septembre 1859, le Courrier du Canada, Madame la marquise de Montcalm, veuve de l'héritier direct du nom deMontcalm-Gozon, s'adressait aux frères de la doctrine chrétienne, pour les prier de faire dire, sur la tombe de l'illustre aïeul de son mari, le jour du centième anniversaire de la mort du héros canadien, les prières de l'Eglise catholique dans le sein de laquelle tous les illustres morts de cette noble famille se sont endormis.

" De Paris, M. le marquis de Sainte-Maure Montausier et M. le comte Victor de Montcalm, petit-fils du grand homme, écrivaient aussi enCanadasur le même sujet.

"Puis, sur le rocher de Gibraltar, un officier distingué de l'armée anglaise, M. le colonel Beatson, des ingénieurs royaux, publiait une brochure en Thonneur de

Montcalm. Mais c'était aux Canadiens Français surtout qu'il appartenait d'honorer la mémoire de Montcalm."

Une grande solennité funéraire fut organisée pour le 14 septembre 1859, jour qu'on avait choisi à dessein pour la pose du monument.

Le Courrier du Canada en donnait la description suivante. " Le marbre tumulaire est composé de quatre pièces principales. La première de ces pièces est une grande table de marbre noir, de six pieds quelques pouces sur un peu plus de trois pieds, destinée à être fixée dans le mur de l'église et qui porte les trois autres pièces de marbre blanc ; savoir : la table centrale, la pièce de support et le couronnement.

La belle et longue inscription de l'Académie est gravée sur une pièce centrale, avec une netteté et une exactitude de ciseau remarquables. Sur la pièce de support sont gravées en relief les armes de Montcalm, dont l'écu porte : Ecartelé aul et au 4 d'' azur à trois colombes d'argent, au 2 et S de sable à une tour de même. L'écu, ses pièces et ses accessoires sont burinés avec beaucoup de goût et de précision ; les détails ont été bien soignés. Tout ce petit morceau de délicate sculpture constitue un bel ensemble, formé de toutes ces figures symboliques parmi lesquelles on aime à voirie dragon des Gozon, la devise des Montcalm Mon innocence est ma forteresse et le fameux Draconis extinctor de Dieudonné de Gozon, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem."

La même feuille ajoutait, le 5 septembre: " Madame la marquise de Montcalm, qui, dans la pieuse solitude où elle vit, ne savait pas qu'on s'occupait de solenniser l'anniversaire de la mort du grandpère de feu le marquis son mari, apprendra avec bonheur ce que les Canadiens auront fait en ce jour de glorieux et mélancolique souvenir pour sa famille. La noble et pieuse femme avait, comme nous l'avons dit, chargé les bons frères des écoles chrétiennes, qui comptent en elle " une sincère amie " de leur grande œuvre, de faire dire une messe le jour de la mort de Montcalm — "à laquelle, disait-elle dans ce langage "auquel on reconnaît le noble sang, vos frères invite- " raient, — si leur règle et les usages du pays le permettent, " — les Français avec lesquels ils ont des relations.''^ Madame la marquise s'informait, avec une piété touchante, de l'état dans lequel se trouve le tombeau de l'illustre ancêtre de son mari :

" Je pense qu'il doit être entretenu, disait-elle, car " le nom du général marquis de Montcalm est resté " honoré sur la terre arrosée de son sang."

" Oui, noble Dame, le nom du marquis de Montcalm est resté honoré sur cette terre du Canada et dans le cœur de ce petit peuple qui n'oublie pas le sang qui a coulé avec le sien, pour la défense commune de la patrie de Vieille et Nouvelle France."

En apprenant les préparatifs qui se faisaient à Québec, le dernier descendant de l'immortel guerrier, le comte Victor de Montcalm, écrivait à M. Faribault,

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en lui exprimant toute sa reconnaissance, ces nobles paroles où respire la grande âme du héros :

..." Arrière-petit-fils et dernier rejeton de la famille " du marquis de Montcalm, je ne saurais assez vous " exprimer ma profonde émotion en lisant les géné- " reuses intentions des habitants de Québec. Retrouver " si vivante et si chère, après un siècle entier, la " mémoire de mon aïeul, est chose bien douce à mon ''cœur. Mon bonheur serait complet, si je pouvais me " trouver au milieu de vous le 14 septembre, et expri- " mer toute ma reconnaissance à mes compatriotes. " Mais si, hélas ! une faible santé me retient fixé sur " le sol de notre vieille France, croyez, monsieur, et "soyez assez bon pour le redire à tous, que le cœur " canadien de mon grand-père battra dans ma poitrine, "le jour de ce glorieux anniversaire, avec autant de " force que jadis le sien en défendant Québec."

Il y eût eu bien des heureux à Québec, si un Montcalm, le seul rejeton vivant du nom, eût pu y être présent en ce jour mémorable !

Le matin de la solennité, * la belle chapelle des Dames Ursulines était tendue de draps noirs aux larmes d'argent, et, au milieu de la nef de cette précieuse petite église, était élevé un catafalque recouvert d'un drap mortuaire parsemé de fleurs de lis d'argent.

* La veille, le monument élevé à Wolfe et à Montcalm par lord Dalhousie, dans le jardin du Fort, avait été orné de couronnes d'immortelles et de festons de feuilles d'érable. Le soir, on sonna, à l'église anglicane, les glas de Wolfe.

Le nouveau monument était fixé à sa place dans le mur delà chapelle près du balustre, du côté de l'épître, au-dessus de l'endroit même où, sur l'indication d'une religieuse morte il y a plusieurs années et qui avait été, à l'âge de neuf ans, témoin de la sépulture du héros, les restes du chevaleresque commandant de la garnison de Québec furent déposés le 14 septembre 1759.

Les Dames religieuses des Ursulines avaient fait exposer dans une châsse, le crâne du héros, retiré, il y a quelques années, de la tombe où reposent ses glorieuses dépouilles mortelles.

A sept heures et demie, une messe basse était dite pour le repos de l'âme du général marquis de Montcalm par M. l'abbé LeMoine, chapelain des Dames Ursulines. Du fond du cloître de ce couvent des Ursulines, dont l'histoire s'identifie avec celle des premiers temps du pays, s'élevaient, pendant l'office divin, les voix pures et touchantes des filles de sainte Ursule qui ont rendu tant et de signalés services à la Nouvelle-France et au Canada.

Pour se rendre à la pieuse demande de Mme la marquise de Montcalm les bons frères de la doctrine chrétienne de Québec et de la Pointe-Lévis assistaient en corps à cette messe, à laquelle s'étaient aussi rendues beaucoup de personnes de la ville.

A deux heures de l'après-midi, la cloche de l'église des Ursulines appelait encore les fidèles, pour assister à la cérémonie de l'absoute solennelle qui allait avoir

lieu sur la tombe où le héros avait été déposé juste un siècle auparavant, presque heure pour heure.

Le R. P. Martin, de la Compagnie de Jésus, monta en chaire et prononça l'oraison funèbre du marquis de Montcalm. * Il présenta la suite des événements de cette existence si pleine de services rendus à la religion et à la patrie, et fit ressortir, dans l'homme illustre dont on vénérait la mémoire, le double caractère du soldat et du chrétien. Le prédicateur déroula avec tact et bonheur l'histoire de l'illustre guerrier, issu de cette noble race dont on a dit : " Les champs de " bataille semblent avoir Hé les tombeaux des Montcalm ; " il fit assister son auditoire aux succès littéraires de la jeunesse du héros, aux brillants débuts de sa carrière militaire, à ces combats d'où il sortait toujours couvert de gloire et d'ordinaire couvert de blessures; il le montra grand surtout à Carillon, où il triompha, à force d'audacieuse intrépidité, au point qu'il eut à répondre d'avoir tant osé, en disant : " Si j'ai, dans une position difiicile, mis de côté les règles ordinaires de la guerre, c'est que je me suis rappelé que l'audace enfante souvent les succès."

"Mais, a dit l'orateur, s'il nous est agréable de faire, dans la personne du général marquis de Montcalm, l'éloge du soldat défenseur de la patrie, il nous est encore plus consolant d'avoir à faire, dans la personne de l'illustre mort, l'éloge du chrétien." Puis le prédi-

*Le P. Martin est auteur d'une Vie de Montcalm.

cateur a lu une lettre, écrite par le marquis de Montcalm à la supérieure de l'Hôtel-Dieu de Québec, alors qu'il faisait la guerre dans le haut du pays, lettre dans laquelle le soldat sans peur, l'homme fort entre les forts demandait le secours des modestes prières de timides vierges et de faibles femmes. Rien n'est touchant comme les détails de la mort de Montcalm, lorsqu'après avoir répondu à son chirurgien, qui ne lui annonçait que quelque douze heures d'existence : "C'est assez!" il faisait à la hâte ses dispositions, remettait son commandement en d'autres mains, recommandait au général Murray les prisonniers français, en lui écrivant : " Je fus leur père, soyez leur "protecteur..." et enfin, tout entier aux soins dusalut de son âme, il recevait les secours et les consolations de l'Eglise, pour aller se reposer dans le sein de l'Eternel d'une vie si agitée et si pleine de hasards.

Le prédicateur, après avoir dit à son auditoire combien est futile la gloire de ce monde, qui n'a pour l'homme aucune jouissance au delà du tombeau, et avoir rappelé que Dieu seul et son éternité ont le droit de remplir notre pensée et le pouvoir de récompenser le chrétien, est descendu de la chaire au milieu du religieux silence de la foule, frémissante d'émotion, qui remplissait la petite église et du nombreux clergé réuni dans le chœur. *

* Les détails de cette solennité sont tirés du Courrier du Canada et du Canadien.

A la suite du discours du R. P. Martin, un chœur, organisé par M. Gagnon, a d'abord chanté, avec accompagnement d'orgue, le Lacrymosa du Requiem de Mozart en quatuor. Mgr Baillargeon, évêque de Tloa, qui avait voulu lui-même officier, est alors venu, j)récédé de la croix et accompagné de ses assistants, se placer devant le catafalque, et le chœur a entonné le Libéra, à la suite duquel Sa Grandeur a procédé aux cérémonies de l'absoute, qui ont terminé les exercices pieux de cette journée de souvenirs religieux et nationaux. La foule s'écoula lentement, en jetant des regards d'affectueuse mélancolie sur le crâne exposé du marquis de Montcalm et sur le marbre tumulaire, dressé contre le mur, sur lequel des mains pieuses avaient suspendu des couronnes d'immortelles,

" Une telle journée, écrivait ^e Canadien du. IQ septembre, est faite pour laisser sa profonde empreinte dans l'âme de tous ceux qui eurent le bonheur d'être témoins de cette scène religieuse. Bénissons une religion qui est capable de nous les fournir en sanctifiant le patriotisme chrétien qui en avait été l'inspirateur. Quand un peuple sait perpétuer ainsi le culte de ses héros, et quand les autels qui se dressent sous ses yeux, voient ainsi fumer l'encens du ciel uni à celui de la patrie, on peut dire que celle-ci n'est pas morte, dût-elle ne vivre que dans les catacombes !

" Il appartient bien à la presse franco-catholique sans doute de consigner avec bonheur la consécration d'une telle date et d'enregistrer une aussi touchante

commémoration. Nous l'offrons aujourd'hui à la méditation de nos lecteurs. Elle entrera un jour dans des pages moins fugitives pour former un des anneaux de cette chaîne ininterrompue d'événements, dont la suite constitue notre histoire. Heureux de pouvoir la fixer, plus heureux de pouvoir la transmettre aux générations dont elle sera l'héritage, c'est un de nos bonheurs de la recueillir comme une relique traditionnelle pour la postérité."

Enfin la poésie vint mêler de nobles accents avix joies funèbres de cette émouvante solennité.

J'ai de Montcalm vu l'ombre glorieuse ! Il m'apparut au bord du Saint-Laurent, L'épée en main, la face radieuse, Il s'écriait : " Canadiens, en avant ! " L'entendez-vous? le clairon des batailles " Vient d'entr'ouvrir la tombe où je dormais ; " L'heure a sonné des justes rei^résailles... " Bons Canadiens, soyez toujours Français!

" Déjà cent ans ont roulé dans l'espace,

" Depuis qu'un prince, au souvenir maudit,

" Pour des loisirs indignes de sa race,

" D'un trait de plume, aux Anglais nous vendit ;

" Mais notre sang, comme un saint héritage,

" Au sang saxon ne se mêlant jamais,

" S'est à nos fils transmis pur d'âge en âge.

" Bons Canadiens, soyez toujours Français !

" Aussi le Ciel a béni nos familles :

" Que de sillons aux sillons ajoutés !

" Que de hameaux sont devenus des villes !

" Leurs défenseurs par milliers sont comptés.

" Pour nous venger, leur bataillon s'apprête ; " Nobles aïeux, dormez, dormez en paix... " L'indépendance aura son jour de fête ! " Bons Canadiens, soyez toujours Français !

" Mère patrie, au sein du nouveau monde, " Une autre France ouvre et te tend les bras ; " Malgré le temps, la distance de l'onde " Et les malheurs, son cœur ne change pas. " Nous tressaillons, quand des sons de victoire " Jusques à nous apportent tes hauts faits; " Nous grandissons aux rayons de ta gloire ! " Bons Canadiens, restez toujours Français ! "

" Nous ne serions pas juste, disait en terminant le Courrier du Canada, si nous laissions le sujet de cette fête sans rendre à notre vénérable ami, M. Faribault, la justice qui lui est due: c'est à l'initiative de ce pieux ami de notre histoire et de nos traditions, que nous devons la belle fête qui a eu lieu hier, et chaque fois qu'on se rappellera cette solennité, il sera juste d'associer à ce souvenir le nom de M. Faribault,"

C'est aussi pour la même raison que nous avons cru devoir insister si longuement sur cette page historique, qui fait tant d'honneur à sa mémoire.

Deux ans après cette grande commémoration, la marquise douairière de Montcalm faisait parvenir à M. Faribault un témoignage de reconnaissance aussi flatteur j^our lui que délicat pour tous les Canadiens. C'était une excellente copie du seul portrait original et authentique que la famille Montcalm possède du héros.

Il est facile de comprendre les transports de joie

avec lesquels fut accueilli ce superbe tableau, où le talent du peintre a si bien rendu la douce et majestueuse physionomie du vainqueur de Carillon,

Il nous a été donné de contemi^ler plusieurs fois cette magnifique toile.

La pose martiale de Montcalm est vraiment admirable.

Sous un reflet d'exquise douceur, cette belle figure porte le cachet de la plus grande fermeté de caractère. Les sourcils forts et épais qui ombragent un regard vif et doux, laissent percer l'énergie guerrière, l'inspiration du génie qui éclataient en brillantes victoires sur les champs de bataille.

On ne peut détacher les yeux de ce tableau, où revit la grande âme du héros. Après cent ans, il se fait encore aimer et admirer sur la toile, comme il fut admiré et chéri de ses soldats et de nos ancêtres.

Un incident de sa mort, que nous a souvent raconté M. Faribault, achèvera de peindre le caractère du noble guerrier, et ne saurait plus dignement mettre fin à tous ces glorieux et attachants souvenirs.

M. Faribault tenait cette anecdote de l'un des plus anciens citoyens de Québec, M. Malcolm Fraser, fils de l'un des ofiiciers de Wolfe, lieutenant dans le 42e régiment des Highlanders, connu sous le nom de ''Black Watch:'

M. Fraser l'avait apprise, ainsi que plusieurs autres faits intéressants, de la bouche même d'une ancienne dame canadienne de Québec, qui, vers l'âge de dixhuit ans, avait été témoin oculaire de cette scène.

Pendant la déroute qui suivit la défaite des plaines d'Abraham, Montcalm, oubliant les souffrances atroces que lui faisaient endurer deux blessures qu'il avait reçues pendant le combat, faisait des efforts inouïs pour rallier les débris de son armée qui se précipitait en désordre vers la ville, lorsqu'il fut frappé d'une balle dans les reins, à quelques centaines de pas de la porte Saint- Louis.

La violence de ce coup mortel, loin d'abattre son courage moral, ne put même altérer sa fière et intrépide attitude. Soutenu sur son cheval par deux grenadiers qui marchaient à côté de lui, il franchit les portes de la ville.

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué ! s'écrièrent plusieurs femmes en voyant le sang qui coulait de ses blessures, pendant qu'il descendait la rue Saint-Louis pour se rendre au Château.

Le général se tourna vers elles en souriant, leur assura que ses blessures n'étaient pas sérieuses, en les conjurant de ne point s'alarmer sur son compte.

— Ce n'est rien ! ce n'est rien ! leur dit-il, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies.

Quelques heures après, il était mort !

M. Faribault était un des fondateurs de la Société historique de Québec, et l'un de ses premiers bienfaiteurs. La société a voulu en perpétuer le souvenir en faisant.suspendre dans la salle de ses séances, son portrait qui est une des meilleures peintures du gendre de M. Faribault, notre excellent artiste, M. Théophile Hamel.

Dans le cours de sa longue carrière de recherches et d'études, M. Faribault avait formé une collection précieuse de manuscrits et d'ouvrages anciens, presque tous sur l'Amérique.

Sachant, par une triste expérience, à combien de dangers l'existence de ces documents est exposée tous les jours, surtout à cause des incendies si fréquents dans notre pays, il a eu l'heureuse pensée de remettre entre des mains sûres le trésor de ses richesses historiques et a légué à l'université Laval toute sa bibliothèque canadienne, laissant à son ami, M. Laverdière, le soin de présider lui-même à l'exécution de sa dernière volonté sur cette matière.

La liste qui suit fera voir l'importance de ce don généreux.

1° Environ 400 manuscrits, dont près de la moitié sont des originaux ou des copies collationnées de documents fort anciens (1626, 1636 et années suivantes). Parmi ces manuscrits, le plus précieux et le plus important, sans contredit, est le Journal des Jésuites (1645-1668, seule partie qui ait été retrouvée jusqu'à ce jour.)

2° Environ 1,000 volumes imprimés, dont quelquesuns sont très rares et très importants, comme par exemple, Lescarbot (1609), Champlain (1613), les Voyages aventureux de Jean Alphonse, Relations des Jésuites, éditions anciennes, 17 volumes, etc., etc. On peut ajouter que, parmi les brochures proprement dites, il y en a un bon nombre qui sont maintenant introuvables.

3° Un Album renfermant une centaine de plans, cartes, vues, portraits, tous relatifs à l'histoire du pays, et dont plusieurs sont d'une extrême importance.

4° Un tableau sur toile que M. Faribault avait fait exécuter lui-même, et qui représente l'hivernement de Jacques Cartier dans la rivière Saint-Charles.

L'université reconnaissante a résolu de faire peindre, par M. Théophile Hamel, le portrait de M. Faribault, pour le placer dans une des salles de l'université, afin de perpétuer la mémoire de cet insigne bienfaiteur. *

Le tableau que M. Faribault vient de léguer à l'université Laval, a été peint, en 1859, par M. Hawksett.

" C'est une toile de quatre pieds sur trois, représentant le paysage que forme l'embouchure de la petite rivière Lairet, près de Québec, avec la mise en scène des derniers adieux de Jacques Cartier aux sauvages de la bourgade de Stadaconé.

" M. Faribault a voulu faire reproduire sur la toile l'aspect de cet endroit célèbre de notre histoire, avant que l'industrie, qui s'empare des terrains avoisinants, n'en ait changé la pittoresque physionomie. Le tableau est un paysage, avec une scène historique peinte en accessoire.

* L" Journal di- Quéhcc.

" C'est un paysage crautomne, bien que la scène historique qu'on a représentée se soit passée au printemps, l'atmosphère, les eaux et le feuillage teint des couleurs variées de la nature canadienne, ont cette chaleur de tons que nous admirons souvent dans les beaux jours de la fin de septembre.

" L'embouchure de la rivière Lairet, à son entrée dans la rivière Saint-Charles, avec les coteaux qui l'environnent et la vue de la colline de Stadaconé dans le fond du taljleau, est un lieu charmant et vraiment bon à peindre. La scène historique que M. Hawksett a annexée au paysage, a trait au départ de Jacques Cartier, en mai 1536. Le premier plan est occupé par deux groupes principaux de personnages : à la gauche, Jacques Cartier et une partie de ses officiers; à la droite, un groupe de sauvages ayant à leur tête Donacona, leur chef. Des figures sauvages sont, en outre, diversement distribuées dans le tableau.

" On voit dans le lointain et sur le flanc de la colline de Stadaconé les ouigouams de la bourgade ; au pied de la hauteur, à quelque distance, dans les eaux de la rivière Saint-Charles est le galion VEmérillon : à droite, à l'entrée de la rivière Lairet, on voit la coque demi-subraergée de la Petite- Hermine, que Jacques Cartier y abandonnait; puis en arrière des groupes principaux du premier plan, le navâre la Grande-Hermine, pavoisé et reposant à l'ancre sous les canons du fort de palissades construit par Cartier sur la rive orientale du Lairet.

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'' La grande croix de trente-cinq pieds, plantée par Cartier sur le sol canadien, domine le groupe des sauvages, et sur le croisillon se voit l'écu de France, au bas duquel on lit Tinscription : Franciscus prinius Dei gratiâ Francorum Rex régnât.''^ *

La description de ce tableau est une dernière preuve de cette amoureuse sollicitude avec laquelle M. Faribault veillait à la conservation de tous nos souvenirs historiques. Pendant un demi-siècle, il y a consacré presque toutes ses veilles ; et, comme pour continuer, au delà de la tombe, les chers entretiens de sa vie, il est allé dormir, sous les grands ombrages du cimetière de Belmont, à côté de son ami, l'historien Garneau.

M. Faribault est mort le 21 décembre 1866.

Dans la vie privée, il était le modèle du gentilhomme accomiDli. Au milieu de notre siècle démocratique, où l'on n'aspire plus qu'à effacer toute distinction dans la société, il est une aristocratie que l'on ne parviendra jamais à détruire: c'est celle de l'urbanité, de la politesse, des manières, de la dignité et de la noblesse des sentiments. M. Faribault appartenait à cette aristocratie qui ne passera pas. Humble et modeste comme le vrai mérite, sa parfaite éducation, l'exquise délicatesse de ses procédés, le rayon de gaieté douce qui reluisait sur sa physionomie, l'attrait d'une érudition qui n'avait rien que d'agréable, donnait à sa conversation un charme et une grâce intarissables.

* Le Courrier du Canada de 1852.

Mais c'est surtout lorsqu'on lui apprenait quelque heureuse découverte de manuscrits ou d'antiquités canadiennes, qu'il faisait bon le voir jouir et ressusciter ses vieilles connaissances. Sa figure s'épanouissait alors comme celle d'un enfant qui ouvre ses mains réjouies devant une belle flamme.

L'hospitalité canadienne, si joviale et si franche, avait chez lui le double attrait de la cordialité et des hautes connaissances. Sa maison, la charmante bonbonnière du cap Diamant, comme l'appelait M. de Puibusque, * était le rendez- vous de toutes les illustrations étrangères qui venaient visiter notre ville ; il eût été difficile de trouver, pour nous représenter, un type

* Ce mot nous rappelle uu passage d'une lettre exquise de M. de Puibusque, qui contient le plus bel éloge de Québec et de l'hospitalité qu'il y avait reçue. La lettre est écrite des ïroisllivièi'es, le 19 janvier 1850.

Après avoir prié M. Faribault de lui louer un appartement pour sa prochaine arrivée, il ajoute :

" L'exposition du sud est la moins froide, et la plus riante ; double motif, pour y tenir par-dessus tout dans cette saison. Si la gaieté nous manque du côté de la terre, elle nous viendra du côté du ciel; mais nous sommes sans inquiétude; la bonne ville de Québec est toujours radieuse sur son cap Diamant, avec ses magnifiques perpectives et son horizon sans bornes. Elle va nous faire voir l'hiver en beau, en nous le présentant sous des aspects et des formes d'une grandeur sublime. Je te salue donc d'avance, admirable Stadaconé ! et vous, mon cher monsieur, je vous salue aussi comme un de ces francs amis qu'on revoit toujours avec jtlaisir et que l'on ne quitte jamais qu'avec regret..."

Québec, 4 janvier 1866.

plus parfait, et un meilleur interprète de nos héroïques annales.

Ses vertus chrétiennes égalaient ses qualités sociales ; il était d'une charité inépuisable. Pour ce cœur sensible et tendre, c'était un bonheur et un besoin de répandre des bienfaits. Il n'avait, il ne pouvait avoir que des amis ; au fond de cette belle âme, comme au calice des fleurs, il n'y avait que des parfums. Après une vie sans tache, consacrée par l'honneur, vouée au service de Dieu et de la patrie, son adieu à la vie n'a pu être que le sourire vers l'heureuse immortalité.

Au moment de déposer la plume, un coup d'œil jeté par hasard sur le portrait du vieux coureur de bois du Minnesota et sur celui de l'antiquaire, a reporté naturellement notre pensée vers les réflexions que nous faisions à la première page de cette biographie.

Ces deux figures portent bien l'empreinte de leurs destinées, si différentes, et cependant si pleines de rapprochements.

Les traits rigides du forestier, toujours fouettés par les orages, brûlés par le soleil, labourés par les rides, semblent taillés avec la hache d'un Dacotah. Le front de l'antiquaire, moins sévère, incliné par la pensée, laisse voir quelques plis déliés, qu'on dirait tracés avec l'acier d'une plume. Tous deux ont été voyageurs, l'un dans la solitude des grands déserts, l'autre dans

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la solitude, bien plus profonde, de l'histoire. Le premier a secoué, toute sa vie, la poussière des chemins, le second, la poussière des manuscrits.

Le défricheur n'a guère étudié que dans le grand livre de la nature ; mais il en a feuilleté toutes les pages, et ne l'a quitté qu'après avoir écrit son nom sur deux territoires.

L'antiquaire a pâli sur les vieilles écritures, pour retrouver nos titres de gloire ; il nous en a indiqué du doigt les plus belles pages, sans même y écrire son nom.

Défricheur et antiquaire ont noblement usé la vie, selon la belle expression d'un rude travailleur comme eux. Ils ont fait peu de bruit en passant sur la terre ; mais les pierres qui marquent leurs tombeaux, sont comme ces bornes élevées dans les prairies, qui indiquent au voyageur incertain la route qu'il doit suivre.

(Québec, -1 janvier 1806.

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