‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 18 sur 21 · LES ANCIENS CANADIENS — LES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

LES ANCIENS CANADIENS — LES MÉMOIRES

Lorsque les Soirées canadiennes furent fondées (21 février 1861), M. de Gaspé passait ses hivers à Québec et demeurait dans la côte de Léry, en face de l'ancienne résidence de la famille de Léry, cet autre témoin du passé, qui, avec sa cour, sa disposition singulière, pignons sur rue, rappelle d'autres temps et d'autres habitudes. M. de Gaspé suivit avec un vif intérêt le mouvement littéraire inauguré par les Soirées et qui donnait de belles espérances. L'épigraphe que les collaborateurs avaient mise en tête de leur recueil, l'avait singulièrement frappé :

" Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple, avant qu'il les ait oubliées.

Charles Nodier."

— Voilà une pensée patriotique, se dit-il. La mémoire des anciens Canadiens est remplie de ces traditions intéressantes qui vont se perdre, si la génération actuelle ne s'empresse de les recueillir. Mais la plupart de ces écrivains sont des jeunes gens qui ne peuvent puiser ces souvenirs que dans la mémoire de vieillards comme moi. C'est donc un appel qui m'est fait à moi-même : et il prit la plume. Telle est l'origine des Anciens Canadiens.

La première révélation que M. de Gaspé fit de son

livre est ainsi racontée dans le Courrier du Canada du mois de novembre dernier : *

" Il y a de cela sept ans : un ancien ami, vieillard septuagénaire, mais toujours jeune d'esprit et de cœur, venait frapper à ma porte.

" — Que Dieu vous soit en aide ! mon cher ami, me ditil avec un sourire, en entrant et déposant sur ma table une énorme liasse de papier. Ce n'est pas l'ami qui vient vous visiter aujourd'hui, c'est l'auteur; oui, auteur pour la première fois à soixante-quinze ans ! Que voulez-vous ? on fait des folies à tout âge. J'ai barbouillé, cet hiver, pendant mes loisirs, une rame de papier; et je compte assez sur votre héroïsme pour croire que vous écouterez lire tout ce fatras sans broncher.

— Soyez le bienvenu, mon ami, lui dis-je. Quelles charmantes veillées nous allons passer ensemble !

— Ecoutez, je compte sur votre entière franchise. Si, après lecture, vous trouvez que mon œuvre ne vaut rien, dites-le-moi sans ambages, nous jetterons tout cela au feu, et il n'en sera plus question,

" J'acceptai cette offre avec promesse d'impartialité ; mais j'avoue que j'étais loin de m'attendre à l'agréable surprise qui m'était réservée. L'esprit et les talents de mon ami m'étaient connus depuis longtemps ; mais je n'aurais jamais soupçonné, dans un vieillard à cheveux blancs, tant de fraîcheur d'âme et de viva-

* Bibliographie, François de Bienvllle (14 novembre 1870.)

cité d'imagination: en un mot, les fleurs épanouies du printemps sous la neige des hivers.

" Durant plusieurs soirées, j'écoutai le drame émouvant qu'il déroula devant moi, avec une surprise et une émotion toujours croissantes. Plus d'une fois, j'interrompis le lecteur par mes applaudissements.

" A peine eut-il laissé tomber de ses mains le dernier feuillet du manuscrit, que je me jetai à son cou :

— Merci! m'écriai-je avec enthousiasme, merci mille fois au nom des lettres canadiennes ! Votre livre est une conquête pour notre littérature. Je vous promets un succès qui dépassera vos espérances.

" Ce vieillard auteur, c'était M. de Gaspé. Ce livre, c'était les Anciens Canadiens.

" Le public connaît le reste."

M. de Gaspé, n'ayant aucune expérience de la correction des épreuves, m'avait prié de lui venir en aide dans cette besogne ordinairement assez ennuyeuse. Ce fut pour moi une bonne fortune et une source de jouissances. Je ne me souviens pas d'avoir goûté de plaisirs intellectuels qui aient laissé dans mon esprit de plus agréables impressions que celles que j'ai éprouvées durant ces soirées de 1862.

M. de Gaspé n'avait pas encore commencé sa lecture, que déjà les souvenirs s'échappaient de sa mémoire comme des volées d'oiseaux. Il approchait de la grille, dont il aimait la flamme vive et gaie, une petite table en acajou sur laquelle il avait coutume d'écrire et qu'il afî"ectionnait.

— Cette petite table, me disait-il, est un vieux meuble de famille, avec lequel j'ai été élevé et qui servait toujours à ma mère. C'était un précieux souvenir pour elle; car elle l'avait reçu en présent de lady Dorchester. Aucun gouverneur anglais n'a laissé en Canada un meilleur souvenir que lord Dorchester, surnommé l'ami des Canadiens. Lady Dorchester était une grande amie de ma tante François Baby, chez laquelle elle venait fréquemment passer la soirée, sans cérémonie, dans la maison que ma tante occupait alors, à l'endroit ou s'élève aujourd'hui le palais archiépiscopal.

Les deux filles de lady Dorchester, lady Carleton et lady Ann avaient coutume de venir passer une partie de l'été au manoir de Saint-Jean. Rien n'était plus simple que les habitudes de ces nobles demoiselles ; une soucoupe de lait caillé leur servait de collation tout aussi bien que les mets recherchés de la table de leur père. C'est en souvenir de ces rapports d'amitié que lady Dorchester avait donné à ma mère cette petite table en acajou.

Chaque passage des Anciens Canadiens suscitait dans l'esprit de M. de Gaspé des commentaires intarissables sur les hommes et les choses d'autrefois. Je puis affirmer qu'il n'y a presque pas une ligne . de cet ouvrage qui n'ait sa réalité dans la vie de notre peuple. C'est là son grand mérite et ce qui le fera vivre.

L'âme ardente et impressionnable de M. de Gaspé s'exaltait au souvenir de tous ces morts qu'il réveil-

lait: sa voix sonore devenait vibrante, et souvent rémotion étouffait la parole dans sa poitrine. On comprend qu'une pareille conception, sortie des entrailles, arrachée du cœur comme le cri d'un mourant, devait nécessairement produire une profonde émotion. Aussi le public canadien, dont l'âme est encore jeune, et, Dieu merci ! n'est pas encore blasée comme celle des vieilles sociétés, entendit ce chant mélancolique qui lui arrivait comme une voix d'outre-tombe, et répondit par un cri d'enthousiasme.

En quelques mois, la première édition des Anciens Canadiens fut enlevée et une seconde la suivit de près.

Toute la presse canadienne retentit des éloges les plus flatteurs. Un jeune écrivain distingué, M. Nazaire Petit, résumait ainsi son appréciation :

" Nous défions aucun Canadien, ami de- son pays, de lire par étapes le beau livre que vient de faire paraître M. de Gaspé.

" Ouvrez-le, ne fût-ce que par désœuvrement: et vous voilà pris. Le plaisir que vous donnera un chapitre vous poussei'a malgré vous dans le chapitre suivant. C'est une faim qui augmente à mesure que vous avancez. Il faut marcher, il faut courir. Les yeux suffisent à peine à dévorer les pages, les doigts à tourner les feuilles. Et après avoir traversé le volume, ventre à terre, la fin arrive, et vous dites : Mais c'est impossible, je viens de commencer.

" C'est que M. de Gaspé a un talent de narrer inimitable. S<nivent, en quelques lignes, il vous présente

un tableau où rien ne manque, ou tout est parfait, description, narration, dialogue. Vous ne voyez pas la main de l'auteur; c'est la scène elle-même qui passe sous vos yeux, rapide comme l'éclair."

A la sollicitation d'un des rédacteurs de la Minerve, j'écrivis pour cette feuille (21 avril 1863) l'appréciation suivante des Anciens Canadiens :

" Pour donner une juste idée du livre de M. de Gaspé, nous voudrions faire partager à nos lecteurs une partie des jouissances que sa lecture nous a fait éprouver. Qui de nous, en rêvant aux grandes époques de notre histoire, n'a formé le désir de voir quelque plume éloquente s'emparer de ces drames si palpitants d'intérêt, et les faire revivre avec tous leurs détails intimes, leurs péripéties étranges, leurs caractères et leurs physionomies toujours si originales? Qui n'a souvent regretté de voir les anciennes mœurs s'altérer et s'effacer peu à peu sans rien laisser qui pût, pour ainsi dire, nous en rappeler plus tard les souvenirs ? Combien de fois surtout n'a-t-on pas désiré, avant que les dernières traditions se soient éteintes, de voir retracer, dans une sorte d'épopée nationale, les grandes luttes de la conquête, cette époque la plus remarquable de notre histoire ? Et si alors quelque ami était venu nous dire : cette œuvre que nous avons si souvent rêvée, si longtemps attendue, nous le possédons maintenant, avec quel enthousiasme n'aurionsnous pas salué son apparition.

" Eh Lien ! aujourd'hui nous pouvons dire que

notre littérature vient d'être dotée d'un de ces précieux ouvrages, qui immortalisera, avec toutes ses traditions et ses souvenances, ses gloires et ses larmes, la plus glorieuse page de notre histoire.

" Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que c'est à un vieillard de soixante et seize ans que nous devons cette œuvre nationale...

" Ceux-là surtout qui ont eu occasion de connaître la personne et la vie de l'auteur éprouveront un charme particulier en le lisant ; car les Anciens Canadiens sont en même temps des mémoires et une œuvre d'art. L'auteur et le livre se complètent l'un par l'autre.

" Connaissez-vous, dans la cité de Québec, ce vénérable vieillard aux traits nobles et spirituels, au regard fin et méditatif, qui porte lestement trois quarts de siècle sur ses épaules, et que vous avez pu voir souvent, courbé sur quelque livre dans la bibliothèque provinciale, ou promenant ses douces rêveries à travers la cité, saluant ses amis avec ce sourire bienveillant et cette grâce parfaite qui distinguent la noblesse de la vieille roche ? Si le vieillard porte encore vaillamment ses soixante et seize ans, ce n'est pas que la main du malheur ne se soit jamais appesantie sur lui. Au contraire, ses jours ont été semés d'orages; après avoir connu la splendeur et la fortune, il a goûté à la coupe amère des tribulations et des jours mauvais. Ce qu'a dû soufî'rir alors cet homme " au cœur chaud, aux passions ardentes, au sang brûlant comme le

vitriol," lui seul le sait, quoique son livre nous en révèle cependant beaucoup. Mais son âme a été plus grande que ses malheurs, et a soutenu ses forces et son intelligence. C'est après toute une longue vie d'orage et de soleil ; après avoir étudié, pendant soixante ans, à l'école de l'expérience et de la douleur ; après avoir entendu chanter ou pleurer toutes les voix des félicités et des angoisses, des sourires et des sanglots qui ont fait vibrer tour à tour toutes les fibres de son âme, qu'il a exhalé ses chants et ses plaintes. Ses accents ont coulé de source et sans efforts : la coupe était trop pleine, elle a débordé d'elle-même.

" Le style de l'ouvrage se ressent naturellement de cette inspiration ; quoique parfois peu correct, il est toujours d'une fraîcheur, d'une vivacité, d'un entrain qu'on est tout étonné de rencontrer chez un vieillard septuagénaire. Mais en même temps règne partout une fermeté de jugement, une sagesse de conception, une sobriété de pensée qui dénotent la parfaite maturité du talent : on sent que l'auteur a gravi et descendu les deux versants de la vie, et que, sur la route, il n'y a pas une fleur ou une épine qu'il n'ait observées, étudiées, en même temps que, des hauteurs de la vie, il embrassait tous les objets, d'un seul coup d'œil d'ensemble.

" Ce qu'il y a de remarquable dans l'ouvrage de M. de Gaspé, c'est que le drame, qui se déroule avec tarit d'unité et un intérêt toujours croissant, est presque entièrement historique, comme il est facile de s'en

convaincre par les nombreuses notes qui accompagnent le volume.

" Les Mémoires, qui parurent en 1866, eurent un succès plus calme, mais non moins solide. Les Mémoires sont la continuation des notes qui font suite aux Anciens Canadiens ; ils achèvent de peindre cette société que M. de Gaspé avait si bien commencé à nous faire connaître.

" L'histoire anecdotique du passé, disait M. Fabre, a déjà un excellent modèle dans les notes qui accomgnent les Anciens Canadiens et dans les Mémoires de M. de Gaspé. Si nous possédions pour toutes les époques importantes de notre passé un témoin aussi fidèle, un narrateur aussi spirituel, nous pourrions nous tenir pour satisfaits. Soyons du moins contents de ce que nous avons, remercions le noble vieillard, qui est le i)lus jeune de nos écrivains, de nous avoir rendu ce qu'il a vu durant sa longue carrière, avec un tel aspect de vérité, un entrain si rare; mettons dans un coin choisi de nos bibliothèques, pour les relire chaque fois que nous nous sentirons le goût appesanti par quelque lourd bouquin ou vicié par quelque production réaliste, ces pages animées de In flamme du passé et où coule la verve d'autrefois.

" Ce fut un jour unique et qui restera une date dans notre histoire littéraire, que celui où l'on vit apparaître, au seuil des lettres canadiennes, cet auteur qui débutait cà soixante-dix ans par un roman. Il n'y eut qu'un cri d'admiration lorsqu'on sentit quelle fraî-

cheur d'imagination, quel charme de style régnaient dans ce livre qui devint de suite le plus populaire de nos ouvrages." *

Une traduction anglaise des Anciens Canadiens, écrite par madame Pennie, de Québec, fit connaître le livre de M. de Gaspé parmi notre population d'origine britannique. En octobre 1864, une des premières revues d'Angleterre, " The London Review^'''' en fit une critique, dont les éloges surpassèrent tout ce qu'on en avait dit de plus flatteur en Canada.

Ce concert unanime de toute la presse, même étrangère, les hommages que M. de Gaspé recevait chaque jour, faisaient revivre ce bon vieillard; il retrouvait quelque chose des illusions de la jeunesse.

Les nuages qui avaient assombri son existence, étaient disparus, et il souriait avec bonheur au beau soleil couchant que le ciel accordait à ses dernières années.

Mais un plus beau triomphe était réservé à M. de Gaspé. La reconnaissance publique avait besoin de se faire jour, et elle éclata dans une circonstance solennelle. Ce fut le plus beau jour qu'ait eu encore la littérature canadienne.

M. de Gaspé fut invité à la séance des examens publics du collège de L'Assomption, près de Montréal.

Sous le titre de " Archibald Cameron de Locheill," deux des plus habiles professeurs du collège avaient

* Essai sur la littérature canadienne.

transformé en drame les principaux épisodes des Anciens Canadiens. Et ce fut pour lui procurer la délicate jouissance d'entendre ce drame que le collège avait invité M. de Gaspé,

Le bateau à vapeur qui le transporta de Montréal à L'Assomption, était pavoisé, et de chaque côté de la rivière, l'auteur fut accueilli à son passage par des salves de mousqueterie.

A son arrivée au collège, les élèves, rangés sur deux haies, le reçurent par des hourras frénétiques.

" Cette séance, dit la Minerve, avait été préparée pour rendre un hommage éclatant à la littérature nationale.

" Le héros de la fête fut M. de Gaspé, qui honora le collège de sa visite ; un brillant auditoire s'associait aussi à la présence de l'illustre écrivain. Les familles de Gaspé, de Beaujeu, de Salaberry, représentées avec éclat par mesdemoiselles de Gaspé, de Beaujeu, de Salaberry, répandaient sur la séance tout le prestige qui s'attache à ces noms illustres et vénérés. Le collège semblait briller véritablement de toute la splendeur de ces gloires nationales.

" La principale pièce qui fut jouée, avait pour titre: Archibald Cameron de Locheill, ou épisode de la guerre de sept ans en Canada, grand drame en trois actes, tiré des Anciens Canadiens, de Philippe Aubert de Gaspé.

" Au nom du pays, nous félicitons le collège de l'idée patriotique qui lui a fourni cette inspiration.

Un sentiment d'indicible émotion s'empare du cœur et de l'esprit à la représentation de ce drame national ; nous croyons revoir ces Canadiens du premier âge, dans toute leur simplicité sublime et le charme de leur héroïsme. Remettre ainsi le passé en action, c'est nous transporter au milieu de nos ancêtres, nous accoutumer à leur regard intrépide, à leur voix mâle et franche ; c'est nous inspirer pour eux une vénération, un amour que leur présence simulée rend irrésistible. Notre âme passe par toutes les phases de leur angoisse ; leur courage semble glisser dans notre cœur parole par parole. Bref, les créations d'une imagination excitée par les récits de l'histoire, prennent une forme substantielle, et, au nom des Montcalm, des d'Iberville, que nous croyons voir paraître à chaque instant, nous nous sentons attendrir, pleurer, rire. Tantôt, c'est le langage et l'accent de V habitant ; tantôt c'est l'approche d'une tribu sauvage qui salue par des cris ; c'est le spectacle de ces indiens, tatoués, bigarrés, couronnés de plumes, qui se glissent dans les broussailles, les yeux ardents, le corps souple comme un serpent, s'élançant sur leur victime avec des cris épouvantables ; c'est leur danse et leur chant de mort.

" Nous apprenons plus dans ces quelques heures de représentation qu'en plusieurs années de simple lecture.

" M. Arcade Laporte, préfet des études, et M. Camille Caisse, professeur de belles-lettres, au collège

de L'Assomption, ont donc nn grand mérite d'avoir si bien combiné le plan de cette pièce et mis tant de charme dans la rédaction.

" Indépendamment de ce mérite intrinsèque, la pièce revêtait un mérite de circonstances indéfinissable de sentiment. M. de Gaspé, celui-là même qui avait fourni le sujet de la pièce et qui retrouvait, dans la bouche des héros du drame toutes les paroles tombées de sa plume, M. de Gaspé était là, agréant l'hommage flatteur que l'on rendait à son talent, mais prêtant aussi au collège une partie de l'éclat attaché à son nom. Il était permis à l'illustre vieillard de se livrer aux émotions, en contemplant, sous une forme réelle, les héros de son imagination ; il était permis à l'auditoire d'exprimer par des transports plus vifs l'admiration due au génie de l'écrivain.

" A la première apparition de M. de Gaspé dans la salle, les spectateurs, qui attendaient avec anxiété, cédèrent aux élans de leur cœur et le reçurent par une salve étourdissante d'applaudissements. M. Lactance Archambault, l'un des acteurs, exposa alors le sujet en termes choisis et trouva le moyen d'exprimer d'excellentes considérations sur les lettres canadiennes, représentées par M. de Gaspé et M. Bibaud, sur l'héroïsme canadien poussé à un si haut degré par les de Beaujeu et les de Salaberry, bien dignement représentés aussi...

" Après la distribution des prix, M. l'abbé Barret, supérieur du collège, fit l'éloge de M. de Gaspé. Il

exprima le bonheur qu'éprouvait la maison de recevoir un aussi illustre écrivain. " Devançant notre jeunesse de trois quarts de siècle, lui a-tàl dit, vous êtes ici comme l'expression vivante de l'antique noblesse et une précieuse relique de ce qui n'est plus... Si l'homme passe, l'honneur et la vertu ne passent pas."

" M. de Gaspé répondit dans les termes suivants : " Monsieur le Supérieur et Messieurs,

" Je griffonne tant bien que mal dans la solitude de mon cabinet, mais là s'arrête mon savoir-faire: je n'ai jamais eu la parole facile, même pendant ma jeunesse; et parmi les infirmités inhérentes au vieil âge, la perte de la mémoire des mots propres, des expressions précises, est une de celles auxquelles un septuagénaire est le plus exposé, même dans sa conversation intime: c'est sous cette pénible impression que je me suis décidé à écrire ce que je craignais de ne pouvoir improviser.

" Après avoir écarté l'obstacle que je redoutais le plus, ma tâche est encore, néanmoins, bien difficile : celle d'exprimer combien j'ai été sensible à l'invitation que j'ai eu l'honneur de recevoir de monsieur le Supérieur et de messieurs les professeurs du beau et important collège de L'Assomption: cette invitation devait, en effet, me toucher bien vivement, puisque ces messieurs ont poussé la courtoisie jusqu'à ses dernières limites, en m'offrant de donner une répétition d'un drame dont le fond est tiré de mou ouvrage les Anciens Canadiens, si je consentais à y assister.

" C'est dans une occasion aussi solennelle que celle-ci, que je regrette amèrement, messieurs, que mon cœur ne puisse parler sans le secours d'un interprète, car ma bouche ne peut exprimer que bien faiblement ce que j'éprouve de gratitude pour une faveur inattendue que je sais ne devoir qu'à la bienveillance des âmes généreuses qui m'ont convié à cette belle fête.

" J'ai peu d'espoir, messieurs, de conserver longtemps le souvenir de votre gracieuseté : le septuagénaire ne vit que pour la tombe la plus prochaine ; mais quelle que soit la durée de ma vie, elle aura l'effet de dissiper souvent les sombres nuages qui attristent, de temps à autre, l'existence d'un vieillard. Les jeunes messieurs qui ont si bien joué le drame dont le fond est tiré des Anciens Canadiens, m'ont transporté aux beaux jours de ma jeunesse, et m'ont fait revivre pendant trois heures avec les amis que mon imagination avait créés."

M. Bibaud prit ensuite la parole. — " Je dois dire quelques mots pour me rendre à l'invitation qui m'a été faite. L'an dernier, au collège Sainte-Marie, j'entendis faire l'éloge de Mgr Joseph Octave Plessis ; cette année, on célébra, au collège de Montréal, la mémoire de Jacques Cartier et de Montcalm. Ici, je vois le drame des Anciens Canadiens. C'est donc réellement une phase nouvelle qui s'annonce dans les jeux littéraires des collèges. On parle du Canada. C'est une manière d'affirmer que nous sommes un

peuple. Messieurs les élèves, vous n'aurez pas deux fois peut-être l'avantage de jouer une telle pièce devant l'auteur des Anciens Canadiens, et, en vous applaudissant de votre bonne fortune, conservez toujours le souvenir de cette belle occasion."

Les échos de la presse répétèrent ces éloges et ces cris de triomphe partis du collège de L'Assomption.

Mon vieil ami ! autrefois, lorsque vous étiez descendu jusqu'à la dernière étape du malheur, ruiné, flétri, captif, vous vous écriiez dans toute l'amertune de votre âme: "0 mon Dieu! une journée, une " seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me "fasse oublier tout ce que j'ai souffert! Oh! une " heure, une seule heure de ces bonnes et vivifiantes " émotions, qui, comme une cou^dc rafraîchissante du " Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir dou- " loureux ! " Bon vieillard ! cette heure de félicité que vous avez si ardemment demandée au ciel, après trente années d'attente, il vous a été donné de la goûter comme un avant-goût des grandes joies futures. Et, du fond de votre âme attendrie et reconnaissante, vous vous êtes écrié : " Grâces vous soient rendues, ô " mon Dieu, pour ce bienfait ! Grâces soient rendues " à cette aimable jeunesse qui a compris mon cœur " ardent et enthousiaste comme le sien, et qui a cou- " ronné mes cheveux blancs de ses lauriers ! Mainte- " nant, ô mon Dieu ! laissez aller en paix votre ser- " viteur." ,

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