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Cher monsieur,
" J'ai reçu, il y a quelques jours, le numéro du Foyer canadien qui contient votre article magistral sur le mouvement littéraire en Canada.
" Dans cette étude vous avez bien voulu vous souvenir de moi en termes beaucoup trop élogieux pour mon faible mérite; c'est donc plutôt à votre amicale bienveillance qu'à ma valeur d'écrivain que je dois cette appréciation louangeuse de mon petit bagage poétique.
" Dans ce ciel sombre que me font les tristesses et les amertumes de l'exil, votre voix sympathique a fait briller un éclair splendide dont les rayons ont porté dans mon âme, avec les souvenirs chers de la patrie absente, une consolation pour le présent, une espérance pour l'avenir.
" Pour ces fleurs que vous avez semées sur mon existence maintenant si aride, soyez mille fois remercié du idIus profond de mon cœur.
"Comme toutes les natures d'élite, vous avez une foi ardente dans l'avenir des lettres canadiennes. Dans les œuvres que vous appréciez, vous saluez l'aurore d'une littérature nationale. Puisse votre espoir se réaliser bientôt ! Dans ce milieu presque toujours indifférent, quelquefois même hostile, où se trouvent placés en Canada ceux qui ont le courage de se livrer aux travaux de l'intelligence, je crains bien que cette époque glorieuse que vous appelez de tous vos vœux ne soit encore bien éloignée.
"MM.Garneau et Ferland ont déjà, il est vrai, posé une base de granit à notre édiftce littéraire ; mais, si un oiseau ne fait pas le printemps, deux livres ne constituent pas une littérature. Tout ce qui s'est produit chez nous en dehors de ces deux grandes œuvres ne me semble pas avoir chance de vie. Qui lira X*** dans cinquante ans? Et, s'il m'est permis de parler de moi, qui songera à mes pauvres vers dans vingt ans?
" Nous n'avons donc réellement que deux œuvres hors ligne, les monuments élevés par MM. Garneau et Ferland. Dans la poésie, dans le roman nous n'avons que des œuvres de second ordre. La tragédie, le drame sont encore à naître. La cause de cette infériorité n'est pas dans la rareté des hommes de talent, mais dans les conditions désastreuses que fait à l'écrivain l'indifférence d'une population qui n'a pas encore le goût des
lettres, du moins des œuvres produites par les enfants du sol.
"Dans tous les pays civilisés, il est admis que si le prêtre doit vivre de l'autel, l'écrivain doit vivre de sa, plume. Chez tous les peuples de l'Europe, les lettres n'ont donné signe de vie que lorsqu'il s'est rencontré des princes pour protéger les auteurs. Avant la Renaissance, les couvents possédaient le monopole des travaux intellectuels, parce que les laïques qui auraient eu le goût et la capacité de cultiver les lettres ne pouvaient se vouer à un travail qui n'aurait donné du pain ni à eux ni à leurs familles.
"Les moines, n'ayant pas à lutter contre les exigences de la vie matérielle, pouvaient se livrer, dans toute la sérénité de leur intelligence, aux travaux littéraires et aux spéculations scientifiques, et passer ainsi leur vie à remplir les deux plus nobles missions que puisse rêver l'esprit humain, l'étude et la prière.
"Les écrivains du Canada sont placés dans les mêmes conditions que l'étaient ceux du moyen âge. Leur plume, à moins qu'ils ne fassent de la politique (et Dieu sait la littérature que nous devons aux tartines des politiqueurs), ne saurait subvenir à leurs moindres besoins. Quand un jeune homme sort du collège, sa plus haute ambition est de faire insérer sa prose ou ses vers dans un journal quelconque. Le jour où il voit son nom flamboyer pour la première fois au bas d'un article de son cru, ce jour-là il se croit appelé aux plus hautes destinées ; et il se rêve l'égal de Lamar-
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tine, s'il cultive la poésie ; de Balzac, s'il a essayé du roman. Et quand il passe sous la porte Saint-Jean, il a bien soin de se courber de peur de se cogner la tête. Ces folles vanités déjeune homme s'évanouissent bientôt devant les soucis quotidiens de la vie. Peut-être pendant un an, deux ans, continuera- t-il à travailler ; puis un beau jour sa voix se taira. Le besoin de gagner le pain du corps lui imposera la dure nécessité de consacrer sa vie à quelques occupations arides, qui étoufferont en lui les fleurs suaves de l'imagination et briseront les fibres intimes et délicates delà sensibilité poétique. Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques ; nais il en a été pour eux comme, dans certaines années, pour les fruits de la terre. La gelée est venue qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent d'hiver qui glace les esprits étincelants, c'est le res angusta domi dont parle Horace, c'est le pain quotidien.
" Dans de pareilles conditions, c'est un malheur que d'avoir reçu du ciel une parcelle du feu sacré. Comme on ne peut gagner sa vie avec les idées qui bouillonnent dans le cerveau, il faut chercher un emploi, qui est presque toujours contraire à ses goûts. Il arrive le plus souvent qu'on devient un mauvais employé et un mauvais écrivain. Permettez-moi de me citer comme exemple. Si je n'avais pas reçu en naissant, sinon le talent, du moins le goût de la poésie, je n'aurais pas eu la tête farcie de rêveries qui me faisaient prendre le
commerce comme un moj^en de vivre, jamais comme un but sérieux de la vie. Je me serais brisé tout entier aux affaires, et j'aurais aujourd'hui l'avenir assuré. Au lieu de cela, qu'est-il arrivé? J'ai été un mauvais marchand et un médiocre poète.
"Vous avez fondé une revue que vous donnez presque pour rien. C'est très beau pour les lecteurs. Ne pensez-vous pas que si l'on s'occupait un peu plus de ceux qui produisent et un peu moins de ceux qui consomment, la littérature canadienne ne s'en porterait que mieux ? Si une société se formait pour fournir le pain à un sou la livre, à la condition de ne pas payer les boulangers, croyez-vous que ceux-ci s'empresseraient d'aller offrir leur travail à la susdite société ?
" Puisque tout travail mérite salaire, il faut donc que l'écrivain trouve dans le produit de ses veilles, sinon la fortune, du moins le morceau de pain nécessaire à sa subsistance. Autrement vous n'aurez que des écrivains amateurs.
"Vous savez ce que valent les concerts d'amateurs; c'est quelquefois joli, ce n'est jamais beau. La demoiselle qui chante : Robert, toi que f aime, sera toujours à cent lieues de la Pasta ou de la Malibran. Le meilleur joueur de violon d'une société philharmonique ne sera toujours qu'un racleur, comparé à Vieuxtemps ou à Sivori. La littérature d'amateurs ne vaut guère mieux que la musique d'amateurs. Pour devenir un grand artiste, il faut donner toute son intelligence, tout son temps à des études sérieuses, difficiles et suivies. Pour
parvenir à écrire en maître, il faut également faire de l'étude non pas un moyen de distraction, mais l'emploi et le but de toute son existence. Lisez la vie de tous les géants qui dominent la littérature, et vous verrez que le travail a été au moins pour autant dans leurs succès que le génie qu'ils avaient reçu de Dieu. Tous les grands noms de la littérature actuelle sont ceux de piocheurs, et ils ont trouvé dans leur labeur incessant la fortune en même temps que la gloire. Pour qu'un écrivain puisse ainsi se livrer à un travail assidu, il faut qu'il soit sûr au moins de ne pas mourir de faim. Pour donner le pain quotidien au jeune liomme qui a le désir et la capacité de cultiver les lettres, il faudrait fonder en Canada une revue qui paierait cinq, dix et même quinze sous la ligne les œuvres réellement supérieures. Quand un jeune auteur recevrait pour un travail d'un mois, pendant lequel il aurait produit 400 à 500 lignes bien limées, bien polies, soixante à quatre-vingts piastres, comme il trouverait dans cette somme de quoi vivre pendant deux mois, soyez sûr que, s'il avait réellement le mens divinior, il continuerait un métier qui, en lui donnant le nécessaire, lui apporterait encore la gloire par-dessus le marché !
" Mais comment arriver à ce résultat? Par une société en commandite. C'est ainsi qu'ont été fondées toutes les grandes revues européennes. On perd de l'argent les premières années, mais un jour vient où le goût public s'épure par la production constante d 'œuvres
grandes et belles, et alors la revue qui a produit cet heureux changement, voit chaque mois sa liste d'abonnés augmenter, et cette affaire, qui ne semblait d'abord n'être qu'un sacrifice patriotique, devient bientôt une excellente opération commerciale. Il en a été de même dans tous les pays. Pourquoi en serait-il autrement dans le Canada ?
"On jette, chaque année, des capitaux dans des entreprises qui présentent beaucoup plus de risques aux actionnaires et qui n'ont pas pour elles le mérite de contribuer à conserver notre langue, le second boulevard de notre nationalité, puisque la religion en est le premier.
"J'ai souvent rêvé à cela dans les longues heures de l'exil. J'ai tout un plan dans la tête, mais les bornes d'une lettre ne me permettent pas de vous le détailler aujourd'hui. D'ailleurs la tête me fait toujours un peu souffrir, et je suis éreinté quand j'écris trop longtemps. Je finirai demain cette trop longue missive
"Ce qui manque chez nous, c'est la critique littéraire. Je ne sais si, depuis que j'ai quitté le pays, on a fait des progrès dans cette partie essentielle de la littérature; mais de mon temps c'était pitoyable. Les journaux avaient tous la même formule, qui consistait en une réclame d'une dizaine de lignes.
" Pour parler de vers, on disait : " Notre poète, etc." S'agissait-il de faire mousser la boutique d'un chapelier qui avait fait cadeau d'un gibus au rédacteur, on lisait: "Notre intelligent et entreprenant M***
vient d'inventer un chape;iu, etc." Réclames pour poésies, pour chapeaux, pour modes, etc., tout était pris dans le même tas.
" Dans votre article sur le mouvement littéraire, vous venez de placer la critique dans sa véritable voie; comme vous aviez pour but de montrer la force de notre littérature canadienne, vous avez dû naturellement ne montrer que le beau côté de la médaille. Si je me permettais de vous adresser une prière, ce serait de continuer ce travail plus en détail, en louant ce qui est beau, en flagellant ce qui est mauvais. C'est le seul moyen d'épurer le goût des auteurs et des lecteurs.
" Personne n'est mieux doué que vous pour créer au Canada la critique littéraire,
" Du long verbiage qui précède, je tire cette conclusion: aussi longtemps que nos écrivains seront placés dans les conditions où ils se trouvent maintenant, le Canada pourra bien avoir de temps en temps, comme par le passé, des accidents littéraires, mais il n'aura pas de littérature nationale.
" Dans votre lettre du 1er juin 1864, à laquelle des douleurs physiques et morales m'ont empêché de répondre, vous me demandez de vous envoyer la fin de mon poème des Trois morts. Cette œuvre n'est pas terminée, et des sept ou huit cents vers qui sont composés pas un seul n'est écrit. Dans la position où je me trouve, je dois chercher à gagner le pain quotidien avant de songer à la littérature. Ma tête, fatiguée par
de rudes épreuves, ne me permet pas de travailler beaucoup. Ce que vous me demandez, d'autres amis me l'ont également demandé, en m'écrivant que je devais cela à mon pays. Ces phrases sont fort belles, mais elles sont aussi vides qu'elles sont sonores. Je sais parfaitement que mon pays n'a pas besoin de mes faibles travaux, et qu'il ne me donnera jamais un sou pour m'empêcher de crever de faim sur la terre de l'exil. Il est donc tout naturel que j'emploie â gagner ma vie les forces qui me restent. J'ai bien deux mille vers au moins qui traînent dans les coins et les recoins de mon cerveau. A quoi bon les en faire sortir? Je suis mort à l'existence littéraire. Laissons donc ces pauvres vers pourrir tranquillement dans la tombe que je leur ai creusée au fond de ma mémoire. Dire que je ne fais plus de poésie serait mentir. Mon imagination travaille toujours un peu. J'ébauche, mais je ne termine rien, et, suivant ma coutume, je n'écris rien. Je ne chante que pour moi. Dans la solitude qui s'est faite autour de moi, la poésie est plus qu'une distraction, c'est un refuge. Quand le trappeur parcourt les forêts du nouveau monde, pour charmer la longueur de la route solitaire, il chante les refrains naïfs de son enfance, sans s'inquiéter si l'oiseau dans le feuillage ou le castor au bord de la rivière prête l'oreille à ses accents. Il chante pour ranimer son courage et non pour faire admirer sa voix : ainsi de moi. "J'ai reçu hier les journaux qui m'apprennent la mort de Garneau. Le Canad;! est bien éprouvé depuis
quelque temps. C'est une perte irréparable. C'était un grand talent et. ce qui vaut mieux, un beau caractère- Si ma tête me le permet, je veux payer mon tribut à cette belle et grande figure. Je vous enverrai cela, et vous en ferez ce que vous voudrez."
Votre tout dévoué
10 août 1866.
Cher monsieur,
"Je ne saurais vous exprimer le bonheur que j'ai éprouvé en lisant votre lettre du 29 juin. Vos ])aroles sympathiques et consolantes ont ramené un peu de sérénité dans mon âme accablée par les douleurs du passé, les tristesses du présent et les sombres incertitudes de l'avenir. Cette lettre, je l'ai lue et relue bien des fois et je la relirai encore; car me reportant à ces jours heureux où je pouvais causer avec vous de cette littérature canadienne que j'ai, sinon bien servie, du moins tant aimée, cette lecture saura chasser les idées noires qui trop souvent s'emparent de moi.
" En même temps que votre lettre, le courrier m'a apporté la notice biographique de Garneau. Ce petit volume m'a causé le plus grand plaisir. Le style est élégant et sobre, comme il convient au sujet, et on sent à chaque page courir le souffle du patriotisme le plus vrai. Tous les honuiies intelligents endosseront le
jugement que vous portez sur notre historien national. On ne saurait apprécier ni mieux ni en meilleurs termes la plus belle œuvre de notre jeune littérature.
" Il est mort à la tâche, notre cher et grand historien. Il n'a connu ni les splendeurs de la richesse, ni les enivrements du pouvoir. Il a vécu humble, presque pauvre, loin des plaisirs du monde, cachant avec soin les rayonnements de sa haute intelligence pour les concentrer sur cette œuvre qui dévora sa vie en lui donnant l'immortalité. Garneau a été le flambeau qui a porté la lumière sur notre courte mais héroïque histoire, et c'est en se consumant lui-même qu'il a éclairé ses compatriotes. Qui pourra jamais dire de combien de déceptions, de combien de douleurs se compose une gloire ?
" Dieu seul connaît, dites-vous, les trésors d'ignorance que renferme notre pays. D'après votre lettre je dois conclure que, loin de progresser, le goût littéraire a diminué chez nous. Si j'ai bonne mémoire, le Foyer canadien avait deux mille abonnés à son début, et vous me dites que vous ne comptez plus que quelques centaines de souscripteurs. A quoi cela tient-il ?
" A ce que nous n'avons maHieureusement qu'une société d^épiciers. J'appelle épicier tout homme qui n'a d'autre savoir que celui qui lui est nécessaire pour giigner sa vie, car pour lui la science est un outil, rien cle plus. L'avocat qui n'étudie que les Pandectes et les Statuts refondus, afin de se mettre en état de gagner une mauvaise cause et d'en perdre une bonne; le mé-
decin qui ne cherche dans les traités d'anatomie, de cliirurgie et de thérapeutique, que le moyen de vivre en faisant mourir ses patients ; le notaire qui n'a d'autres connaissances que celles qu'il a puisées dans Ferrière et dans Massé, ces deux sources d'où coulent si abondamment ces œuvres poétiques que l'on nomme protêts et contrats de vente ; tous ces gens-là ne sont que des épiciers. Comme le vendeur de mélasse et de cannelle, ils ne savent, ils ne veulent savoir que ce qui peut rendre leur métier profitable. Dans ces natures pétrifiées par la routine, la pensée n*a pas d'horizon. Pour elles, la littérature française n'existe pas après le dix-huitième siècle. Ces messieurs ont bien entendu parler vaguement de Chateaubriand et de Lamartine, et les plus forts d'entre eux ont peut-être lu les Martyrs et quelques vers des Méditations. Mais les noms d'Alfred de Musset, de Gautier, de Nicolas, d'Ozanam, de Mérimée, de Ravignan, de Lacordaire, de Nodier, de Sainte- Beuve, de Cousin, de Gerbet, etc., enfin de toute cette pléiade de grands écrivains, la gloire et la force de la France du dix-neuvième siècle, leur sont presque complètement inconnus. N'allez pas leur parler des classiques étrangers, de Dante, d'Alfieri, de Goldoni, de Goethe, de Métastase, de Lope de Véga, de Caldéron, de Schiller, de Schlegel, de Lemondorff, etc., car ils ne sauraient ce que vous voulez dire. Si ces gens-là ne prennent pas la peine de lire les chefs-d'œuvre de* l'esprit humain, comment pourrions-nous espérer qu'ils s'intéresseront aux premiers écrits de notre littérature
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au berceau ? Les épiciers s'abonnent volontiers à une publication nouvelle, afin de se donner du genre et de se poser en protecteurs des entreprises naissantes; mais, comme cette mise de fonds, quelque minime qu'elle soit, ne leur rapporte ni plaisir (inargaritas ante porcos) ni profit, ils ont bien soin de ne pas renouveler leur abonnement.
" Le patriotisme devrait peut-être, à défaut du goût des lettres, les porter à encourager tout ce qui tend à conserver la langue de leurs pères. Hélas ! vous le savez comme moi, nos messieurs riches et instruits ne comprennent l'amour de la patrie que lorsqu'il se présente sous la forme d'actions de chemin de fer et de mines d'or promettant de beaux dividendes, ou bien encore quand il leur montre en perspective des honneurs politiques, des appointements et surtout des chances de johs.
"Avec ces hommes vous ferez de bons pères de famille, ayant toutes les vertus d'une épitaphe ; vous aurez des échevins, des marguilliers, des membres du parlement, voire même des ministres, mais vous ne parviendrez jamais à créer une société littéraire, artistique, et je dirai même patriotique, dans la belle et grande acception du mot.
" Les épiciers étant admis, nous n'avons malheureusement pas le droit de nous étonner si le Foyer canadien, qui avait deux mille abonnés à sa naissance, n'en compte plus que quelques centaines. Pendant plus de quinze ans, j'ai vendu des livres et je sais à quoi m'en
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tenir sur ce que nous appelons, chez nous, un homme instruit. Qui nous achetait les œuvres d'une valeur réelle? Quelques étudiants, quelques jeunes prêtres, qui consacraient aux chefs-d'œuvre de la littérature moderne les petites économies qu'ils pouvaient réaliser. Les pauvres donnent souvent plus que les riches; les produits de l'esprit trouvent plus d'acheteurs parrai les petites bourses que parmi les grandes. Du reste, cela se conçoit. Le pauvre intelligent a besoin de remplacer par les splendeurs de la pensée les richesses matérielles qui lui font défaut, tandis que le riche a peut-être peur que l'étude ne lui apprenne à mépriser cette fortune qui suffit, non pas à son bonheur, mais à sa vanité. En présence de ce déplorable résultat de quatre années de travaux et de sacrifices de la part des directeurs du Foyer canadien, je suis bien obligé d'avouer que vous avez raison, cent fois raison, de traiter mon plan de rêve irréalisable. Il ne nous reste donc plus qu'à attendre des jours meilleurs. Attendre et espérer, n'est-ce pas là le dernier mot de toutes les illusions perdues comme de toutes les affections brisées ? Pourquoi Fréchette n'écrit-il plus? Est-ce que le res angusta domi aurait aussi éteint la verve de ce beau génie ? N'aurait-on pas un peu le droit de l'appeler marâtre cette patrie canadienne qui laisse ainsi s'étioler cette plante pleine de sève, qui a déjà produit ces fleurs merveilleuses qiti se nomment Mes loisirs'? Alfred de Musset a dit dans Rolla :
Je suis venu trop tard dans un paj's trop vieux.
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Fléchette pourra dire:
Je suis venu trop tôt dans un pays trop jeune.
" Vous voulez bien me demander de nouveau la fin de mes Trois morts, et vous m'offrez même une rémunération pécuniaire. Je vous remercie de tout mon cœur de l'importance que vous voulez bien attacher à mes pauvres vers. Je ne sais pas trop quand je pourrai me rendre à votre désir. J'ai bien, il est vrai, 700 à 800 vers composés et mis en réserve dans ma mémoire, mais la seconde partie est à peine ébauchée, tandis que la troisième est beaucoup plus avancée. Il faudrait donc combler les lacunes et faire un ensemble. Puis il y a bientôt quatre ans que ces malheureux vers sont enfermés dans les tiroirs de mon cerveau. Ils doivent avoir une pauvre mine et ils auraient joliment besoin d'être époussetés; c'est un travail que je ne me sens pas le courage de faire pour le moment. Puisque le Foyer canadien ne compte plus que quelques centaines d'abonnés, ce n'est pas dans la caisse de cette publication que vous pourriez trouver les honoraires que vous m'offrez. C'est donc dans votre propre bourse que vous iriez les chercher. Pourquoi vous imposer ce sacrifice ? Le public canadien se passera parfaitement de mon poème, et moi je ne tiens pas du tout à le publier. Qu'est-ce que cela peut me faire ?
" Quand j'aurai le temps et la force, car depuis que j'ai reçu votre lettre j'ai été très malade, je mettrai un peu en ordre tout ce que j'ai dans la tête, et je vous enverrai ces œuvres dernières comme un témoignage
de ma reconnaissance pour la sympathie que vous me témoignez dans le malheur. Je ne vous demanderai pas de livrer ces poèmes à la publicité, mais seulement de les garder comme un souvenir.
" Oui, vous m'avez parfaitement compris quand vous me dites que je n'avais nulle ambition, si ce n'est de causer poésie avec quelques amis et de leur lire de temps en temps quelque poème fraîchement éclos. Rêver en écoutant chanter dans mon âme l'oiseau bleu de la poésie, essayer quelquefois de traduire en vers les accords qui berçaient mes rêveries, tel eût été le bonheur pour moi. Les hasards de la vie ne m'ont malheureusement pas permis de réaliser ces désirs de mon cœur. Aujourd'hui j'ai trente-neuf ans, c'est l'âge où l'homme, revenu des errements de ses premières années, et n'ayant pas encore à redouter les défaillances de la vieillesse, entre véritablement dans la pleine posses.sion de ses facultés. Il me semble que j'ai encore quelque chose dans la tête.
"Si j'avais le pain quotidien assuré, j'irais demeurer chez quelque bon curé de campagne, et là je me livrerais complètement au travail. Peut-être est-ce une illusion, mais je crois que je pourrais encore produire quelques bonnes pages. J'ai dans mon cerveau bien des ébauches de poèmes, qui, travaillés avec soin, auraient peut-être une valeur. Je voudrais aussi essayer la prose, ce mâle outil, comme l'appelle Veuillot ; y réussirais-je? je n'en sais rien. Mais tout cela est impossible. Il ne me reste plus qu'à bercer dans mon
imagination ces poèmes au maillot, et à chercher dans leurs premiers vagissements ces beaux rêves d'or qu'une mère est toujours sûre de trouver près du berceau de son enfant.
"Votre tout dévoué
"P. S. — Je vous écrirai bientôt une seconde lettre à propos de M. Thibault et du Foyer canadien, la présente étant déjà bien assez longue."
Cette seconde lettre annoncée ici par M. Crémazie avait été provoquée par une critique assez vive que M. Norbert Thibault, ancien professeur à l'Ecole normale Laval, avait publiée dans le Courrier du Canada sur la Promenade de trois moiis. Le poète s'y peint lui-même avec une ironie piquante. Il s'élève ensuite à des considérations esthétiques que n'auraient reniées ni Lessing, ni Cousin, et qui nous font voir un homme familier avec tous les maîtres en cette science : Schiller, Tieck, Winckelmann, Schlegel, etc., etc. Au commencement de cette lettre, il signale d'une main sûre les fautes trop réelles que l'inexpérience avait fait commettre :iux ilireeteurs du Foyer canadien^ et cjui furent les principales causes de sa chute.
Dans cette lettre d'Octave Cremazie, encore plus que dans les précédentes, il y a des retours sur luimême qui jettent du jour sur sa vie d'exil, et qui mettent à découvert les plaies toujours saignantes de cette âme brisée. On en trouvera des expressions non moins douloureuses dans la suite de sa correspondance.
29 janvier 18G7.
"Cher monsieur,
"Nous voici à la fin de janvier, et je n'ai pas encore tenu la promesse que je vous faisais dans ma lettre du 10 août. Depuis, j'ai eu le bonheur de lire les. paroles sympathiques et bienveillantes que vous m'avez adressées au mois d'octobre. Je suis soumis depuis assez longtemps à un traitement médical qui a pour but de me débarrasser de ces douleurs de tête qui ne m'ont presque jamais quitté depuis quatre ans. C'est ce qui vous explique pourquoi j'ai tant tardé à répondre à vos lettres si bonnes et si amicales.
"Aujourd'hui que ma tête est en assez bon état, je viens causer avec vous du Foyer canadien et de la critique des Trois morts.
" Permettez- moi de vovis dire que, dans mon opinion, le Foyer canadien ne réalise pas les promesses de son début. La rédaction manque de variété. Vous avez publié des œuvres remarquables sans doute: les travaux de l'abbé Ferland, le Jean Rivard de Lajoie, votre étude sur le mouvement littéraire en Canada, votre biographie de Garneau peuvent figurer avec honneur dans les grandes revues européennes; mais on cherche vainement dans votre recueil les noms des jeunes écrivains qui faisaient partie du comité de collaboration formé à la naissance du Foyer. Pourquoi toutes ces voix sont-elles muettes ? Pourquoi Fréchette, Fiset, Lemay, Alfred Garneau n'écrivent-ils pas ? De ces deux derniers, j'ai lu une pièce, peut-être deux, depuis bientôt quatre ans. Il ne m'a pas été donné d'admirer une seule fois dans le Foyer le génie poétique de Fréchette.
"Je reçois ici les journaux de Québec et je vois dans leurs colonnes le sommaire des articles publiés par la Revue canadienne de Montréal. Comment se fait-il donc que presque tous les jeunes littérateurs québecquois écrivent dans cette revue au lieu de donner leurs œuvres à votre recueil ? Est-ce que, par hasard, leurs travaux seraient payés par les éditeurs de Montréal? J'en doute fort. La métropole commerciale du Canada n'a pas, jusqu'à ce jour, plus que la ville de Champlain, prodigué de fortes sommes pour enrichir les écrivains. Il y a dans ce fait quelque chose d'anormal que je ne puis m'expliquer.
" Dès la naissance du Fnyer canadien, j'ai regretté de voir, comme dans les Soirées canadiennes, chacun de ses numéros rempli par une seule œuvre. Avec ce système, le Foyer n'est plus une revue ; c'est tout simplement une série d'ouvrages publiés par livraisons. Une œuvre, quelque belle qu'elle soit, ne plaît pas à tout le monde ; il est donc évident que si, pendant cinq ou six mois, un abonné ne trouve dans le Fmjer qu'une lecture sans attrait pour lui, il prendra bientôt votre recueil en dégoût et ne tardera pas à se désabonner. Si, au contraire, chaque livraison apporte au lecteur des articles variés, il trouvera nécessairement quelque chose qui lui plaira et il demeurera un abonné fidèle. Je crois sincèrement que le plus vite le Foyer abandonnera la voie qu'il a suivie jusqu'à ce jour, le mieux ce sera pour ses intérêts.
" Ne pouvant remplir toutes les pages du Foyer avec les produits indigènes, la direction de ce recueil fait très bien d'emprunter quelques gerbes à l'abondante récolte de la vieille patrie. Ce que je ne comprends pas, pardonnez-moi ma franchise, c'est le choix que les directeurs ont fait du Fratricide. D'abord ce n'est pas une nouveauté, car, dans les premiers temps que j'étais libraire, il y a déjà vingt ans, nous vendions ce livre. Puisque vous faites une part aux écrivains français, il me semble qu'il faudrait prendre le dessus du panier. Le vicomte Walsh peut avoir une place dans le milieu du panier, mais sur le dessus, jamais. J'ai un peu étudié les œuvres littéraires du XIX^ siècle, j'ai lu bien
des critiques, et jamais, au grand jamais, je n'ai vu citer l'auteur du Fratricide comme un écrivain du premier ordre; et s'il me fallait prouver qu'il est le premier parmi les seconds, je crois que je serais fort empêché.
" Ecrivain catholique et légitimiste, le vicomte Walsh a été sous Louis- Philippe la coqueluche du faubourg Saint-Germain, mais n'a jamais fait un grand tapage dans le monde littéraire. Il a publié un Voyage à Locmaria qui l'a posé on ne peut mieux auprès des vieilles marquises qui ne juraient que par Henri V et la duchesse de Berry. Quelques années plus tard, son Tableau poétique des fêtes chrétiennes le faisait acclamer par la presse catholique comme le successeur de Chateaubriand. Cet engouement est passé depuis longtemps et de tout ce feu de paille, s'il reste une étincelle pour éclairer dans l'avenir le nom du noble vicomte, ce sera certainement le Tableau poétique des fêtes chrétiennes.
" Qu'il y a loin de Walsh, écrivain excellent au point de vue moral et religieux, mais médiocre littérateur, à ces beaux génies catholiques qui se nomment Gerbet, Montalembert, Ozanam , Veuillot, Brizeux, etc. Ne croyez-vous pas que vos lecteurs apprécieraient quelques pages de la Rome chrctirnne de Gerbet, des Moines d'Occident de Montalembert, Du Dante et de la philosophie du XVIII'' siècle d'Ozanam, des Libres penseurs de Louis Veuillot? Et ce charmant poète breton, Brizeux, ne trouverait-il pas aussi des admirateurs sur les bords du Saint- Laurent?
" Je ne cite que les écrivains catholiques, mais ne pourrait-on pas également faire un choix parmi les auteurs ou indifïtrents ou hostiles? Puisque dans nos collèges on nous fait l)ien apprendre des passages de Voltaire, pourquoi ne donneriez-vous pas à vos abonnés ce qui peut, se lire de maîtres tels que Hugo, Musset, Gautier, Sainte-Beuve, Guizot, Mérimée, etc? Ne vaut-il pas mieux faire sucer à vos lecteurs la moelle des lions que celle des lièvres ?
"Je crois que le goût littéraire s'épurerait bientôt en Canada si les esprits pouvaient s'abreuver ainsi à une source d'où couleraient sans cesse les plus belles œuvres du génie contemporain. Le roman, quelque religieux qu'il soit, est toujours un genre secondaire ; on s'en sert comme du sucre pour couvrir les pilules lorsqu'on veut faire accepter certaines idées bonnes ou mauvaises. Si les idées, dans leur nudité, peuvent supporter les regards des honnêtes gens de goût, à quoi bon les charger d'oripeau et de clinquant ? C'est le propre des grands génies de donner à leurs idées une telle clarté et un tel charme, qu'elles illuminent toute une époque sans avoir besoin d'endosser ces habits pailletés que savent confectionner les esprits médiocres de tous les temps. Ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux ne pas donner de romans à vos lecteurs (je parle de la partie française, car le roman vous sera nécessairement imposé par la littérature indigène), et les habituer à se nourrir d'idées sans mélange d'intrigues et de mise en scène ? Je puis me tromper, mais
je suis convaincu que le plus tôt on se débarrassera du roman, même religieux, le mieux ce sera pour tout le monde. Mais je m'aperçois que je bavarde et que vous allez me répondre: C'est très joli ce que vous me chantez là, mais pour faire ce choix dans les œuvres contemporaines, il faudrait d'abord les acheter, ensuite il faudrait payer un rédacteur pour cueillir cette moisson ; or vous savez que nous avons à peine de quoi payer l'imprimeur.
— Mettons que je n'aie rien dit et parlons d'autre chose.
" Plus je réfléchis sur les destinées de la littérature canadienne, moins je lui trouve de chances de laisser une trace dans l'histoire. Ce qui manque au Canada, c'est d'avoir une langue à lui. Si nous parlions iroquois ou huron, notre littérature vivrait. Malheureusement nous parlons et écrivons d'une assez piteuse façon, il est vrai, la langue de Bossuet et de Racine. Nous avons beau dire et beau faire, nous ne serons toujours, au point de vue littéraire, qu'une simple colonie; et quand bien même le Canada deviendrait un pays indépendant et ferait briller son drapeau au soleil des nations, nous n'en demeurerions pas moins de simples colons littéraires. Voyez la Belgique, qui parle la même langue que nous. Est-ce qu'il y a une littérature belge ? Ne pouvant lutter avec la France pour la beauté de la forme, le Canada aurait pu conquérir sa place au milieu des littératures du vieux monde, si parmi ses enfants il s'était trouvé un écrivain capable
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d'initier, avant Fenimore Cooper, l'Europe à la grandiose nature de nos forêts, aux exploits légendaires de nos trappeurs et de nos voyageurs. Aujourd'hui, quand bien même un talent aussi puissant que celui de l'auteur du Dernier des Mohicans se révélerait parmi nous, ses œuvres ne produiraient aucune sensation en Europe, car il aurait l'irréparable tort d'arriver le second, c'est-à-dire trop tard. Je le répète, si nous parlions huron ou iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l'attention du vieux monde. Cette langue mâle et nerveuse, née dans les forêts de l'Amérique, aurait cette poésie du cru qui fait les délices de l'étranger. On se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l'iroquois, tandis que l'on ne prend pas la peine de lire un livre écrit en français par un colon de Québec ou de Montréal. Depuis vingt ans, on publie chaque année, en France, des traductions de romans russes, Scandinaves, roumains. Supposez ces mêmes livres écrits en français, ils ne trouveraient pas cinquante lecteurs.
" La traduction a cela de bon, c'est que si un ouvrage ne nous semble pas à la hauteur de sa réputation, on a toujours la consolation de se dire que ça doit être magnifique dans l'original.
"Mais qu'importe après tout que les œuvres des auteurs canadiens soient destinées à ne pas franchir l'Atlantique. Ne sommes-nous pas un million de Français oubliés par la mère patrie sur les bords du Saint- Laurent? N'est-ce pas assez pour encourager tous ceux
qui tiennent une plume que de savoir que ce petit peuple grandira et qu'il gardera toujours le nom et la mémoire de ceux qui l'auront aidé à conserver intact le plus précieux de tous les trésors : la langue de ses aïeux ?
"Quand le père de famille, après les fatigues de la journée, raconte à ses nombreux enfants les aventures et les accidents de sa longue vie, pourvu que ceux qui l'entourent s'amusent et s'instruisent en écoutant ses récits, il ne s'inquiète pas si le riche propriétaire du manoir voisin connaîtra ou ne connaîtra pas les douces et naïves histoires qui font le charme de son foyer. Ses enfants sont heureux de l'entendre, c'est tout ce qu'il demande.
" Il en doit être ainsi de l'écrivain canadien. Renonçant sans regret aux beaux rêves d'une gloire retentissante, il doit se regarder comme amplement récompensé de ses travaux s'il peut instruire et charmer ses compatriotes, s'il peut contribuer à la conservation, sur la jeune terre d'Amérique, de la vieille nationalité française.
" Maintenant, parlons un peu de M. Thibault et de sa critique de mes œuvres. Le jeune écrivain a certainement du talent, et je le félicite d'avoir sa blâmer franchement ce qui lui a semblé mauvais dans mon petit bagage poétique. Dans une de mes lettres je vous disais que ce qui manquait à notre littérature, c'était une critique sérieuse. Grâce à M. Thibault, qui a su faire autrement et mieux que ses prédécesseurs, la
critique canadienne sortira bientôt de la voie ridicule dans laquelle elle a marché jusqu'à ce jour. M. le professeur de l'Ecole normale n'a que des éloges pour toutes les pièces qui ont précédé la Promenade de trois morts. Ses appréciations ne sont pas toutes conformes aux miennes, mais comme un père ne voit pas les défauts de ses enfants, je confesse humblement que le critique qui est tout à fait désintéressé dans la question doit être un meilleur juge que moi. Pour M. Thibault, comme pour beaucoup de mes compatriotes, le Drapeau de Carillon est un magnifique poème historique. Je crois vous l'avoir déjà dit : à mon avis, c'est une pauvre affaire, comme valeur littéraire, que ce Drapeau qui a volé sur toutes les lèvres, d'après mon bienveillant critique. Ce qui a fait la fortune de ce petit poème, c'est l'idée seule, car, pour la forme, il ne vaut pas cher. Il faut bien le dire, dans notre pays on n'a pas le goût très délicat en fait de poésie. Faites rimer un certain nombre de fois gloire avec victoire, aïeux avec glorieux, France avec espérance; entremêlez ces rimes de quelques mots sonores comme notre religion, notre patrie, notre langue, nos lois, le sang de nos pères ; faites chauffer le tout à la flamme du patriotisme, et servez chaud. Tout le monde dira que c'est magnifique. Quant à moi, je crois que si je n'avais pas autre chose pour me recommander comme poète que ce malheureux Drapeau de Carillon, il y a longtemps que ma petite réputation serait morte et enterrée aux yeux des littérateurs sérieux. A la vogue du magnifique poème historique^
comparez l'accueil si froid qui fut fait à la pièce intitulée les Morts. Elle parut, le l^r novembre 1856, dans le Journal de Québec. Pas une seule autre feuille n'en souflBa mot, et pourtant, c'est bien ce que j'ai fait de moins mal. L'année suivante, Chauveau reproduisit cette pièce dans le Journal de V Instruction publique, et deux ou trois journaux en parlèrent dans ce style de réclame qui sert à faire l'éloge d'un pantalon nouveau tout aussi bien que d'un poème inédit.
*' M. Thibault me reproche de n'avoir pas donné, dans la Fiancée du marin, plus de vigueur d'âme à mes héroïnes et de ne pas leur faire supporter plus chrétiennement leur malheur. Si la mère et la jeune fille trouvaient dans la religion une consolation à leur désespoir, ce serait plus moral, sans doute, mais où serait le drame ? Cette légende n'en serait plus une, ce ne serait plus que le récit d'un accident comme il en arrive dans toutes les familles. On ne fait pas de poèmes, encore bien moins des légendes, avec les faits journaliers de la vie. D'ailleurs, la mère tombe à l'eau par accident et la fiancée ne se précipite dans les flots que lorsque son âme a déjà sombré dans la folie. Où donc la morale est-elle méconnue dans tout ce petit poème ? La morale est une grande chose, mais il ne faut pas essayer de la mettre là où elle n'a que faire. M. Thibault doit bien savoir que lorsque la folie s'empare d'un cerveau malade, cette pauvre morale n'a plus qu'à faire son paquet.
"Si le critique du Courrier du Canada est tout miel
pour mes premiers écrits, ce n'est que pour mieux tomber à bras raccourci sur mes pauvres Trois morts, qui n'en peuvent mais.
" Les dieux littéraires de M. Thibault ne sont pas les miens; cramponné à la littérature classique, il rejette loin de lui cette malheureuse école romantique, et c'est à peine s'il daigne reconnaître qu'elle a produit quelques oeuvres remarquables. Pour moi, tout en admirant les immortels chefs-d'œuvre du XV!!*^ siècle, j'aime de toutes mes forces cette école romantique qui a fait éprouver à mon âme les jouissances les plus douces et les plus pures qu'elle ait jamais senties. Et encore aujourd'hui, lorsque la mélancolie enveloppe mon âme comme un manteau de plomb, la lecture d'une méditation de Lamartine ou d'une nuit d'Alfred de Musset me donne plus de calme et de sérénité que je ne saurais en trouver dans toutes les tragédies de Corneille et de Racine. Lamartine et Musset sont des hommes de mon temps. Leurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations, leurs regrets trouvent un écho sonore dans mon âme, parce que moi, chétif, à une distance énorme de ces grands génies, j'ai caressé les mêmes illusions, je me suis bercé dans les même rêves et j'ai ouvert mon cœur aux mêmes aspirations pour adoucir l'amertume des mêmes regrets. Quel lien peut-il y avoir entre moi et les héros des tragédies? En quoi la destinée de ces rois, de ces reines peut-elle m'intéresser? Le style du poète est splendide, il flatte mon oreille et enchante mon esprit; mais les idées de ces
hommes d'un autre temps ne disent rien ni à mon âme, ni à mon cœur.
" Le romantisme n'est après tout que le fils légitime des classiques ; seulement les idées et les mœurs n'étant plus au XIXe siècle ce qu'elles étaient au XYII^, l'école romantique a dû nécessairement adopter une forme plus en harmonie avec les aspirations modernes, et les éléments de cette forme nouvelle, c'est au XVI^ siècle qu'elle est allée les demander. Le classique, si je puis m'exprimer ainsi, c'est le grand-père que l'on vénère, parce qu'il est le père de votre père, mais qui ne peut prétendre à cette tendresse profonde que l'on réserve pour celui qui aida notre mère à guider nos premiers pas dans le chemin de la vie.
" M. Thibault préfère son grand-père, j'aime mieux mon père.
Des dieux que nous servons telle est la différence.
" Je n'ai nullement le désir de faire l'éloge du romantisme, et ce n'est pas à vous, l'auteur des Légendes canadiennes, de ces poétiques récits qui portent si profondément creusée l'empreinte de l'école contemporaine, qu'il est nécessaire de présenter une défense de cette formule de l'art au XIX^ siècle.
"Le romantisme n'aurait-il d'autre mérite que de nous avoir délivrés de la mythologie et de la tragédie que nous devrions encore lui élever des autels. A propos de mythologie, j'ai vu, il y a deux ans, dans les journaux canadiens une longue discussion au sujet des
auteurs païens; j'ai toujours été de l'opinion de l'abbé Gaume; on nous fait ingurgiter beaucoup trop d'auteurs païens quand nous sommes au collège. Pourquoi n'enseigne-t-on que la mythologie grecque ? Les dieux Scandinaves, la redoutable trinité sévienne, sont, il me semble, bien plus poétiques et surtout bien moins immoraux que cet Olympe tout peuplé de bandits et de gourgandines. Dans l'histoire des dieux Scandinaves, on reconnaît les plus nobles instincts de l'humanité divinisés par la reconnaissance d'un peuple, tandis que, sous ce ciel tant vanté de la Grèce, on a élevé beaucoup plus d'autels aux vices qu'aux vertus. Cette mythologie grecque, ces auteurs païens qui déifient souvent des hommes qui méritent tout bonnement la corde, ne peuvent à mon sens inspirer aux élèves que des idées fausses et des curiosités malsaines. Est-ce que les chefs-d'œuvre des Pères de l'Église ne peuvent pas partager avec les auteurs païens le temps que l'on consacre à l'étude du grec et du latin, et corriger l'influence pernicieuse que peuvent avoir les écrivains de l'antiquité ? Je sais bien que saint Basile et saint Jean Chrysostôme, que saint Augustin et saint Bernard ne peuvent, sous le rapport littéraire, lutter avec les génies du siècle de Périclès, ni avec ceux du siècle d'Auguste ; mais ne vaudrait-il pas mieux être moins fort en grec et en latin, deux langues qui ne sont en définitive que des objets de luxe pour les quatre cinquièmes des élèves, et recevoir dès l'enfance des idées saines et fortes, en rapport avec l'état social
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actuel, qui, malgré ses cris et ses blasphèmes, est fondé sur les grands principes chrétiens et ne vit que par eux ? J'ai été heureux de voir cette discussion s'élever en Canada. Car j'ai toujours pensé, dans mon petit jugement, qu'il était bien ridicule de tant nous bourrer d'idées païennes, qui prennent les prémices de notre jeune imagination et nous laissent bien froids devant les grandeurs splendides mais austères de la vérité chrétienne.
" Mais revenons à nos moutons.
" Le genre fantaisiste, dit M. Thibault, est un genre radicalement mauvais. Je crois que mon critique est dans l'erreur. La fantaisie n'est pas un genre dans le sens ordinaire du mot. Est-ce que la causerie dans un journal est un genre spécial de littérature? Quand on écrit en tête de sa prose : Causerie, cela veut dire tout simplement qu'on parlera de omnibus rébus et quibusdam aliis, comme feu Pic de la Mirandole, qu'on racontera des anecdotes, des âneries, sans prendre la peine de les lier les unes aux autres par des transitions. Il en est de même de la fantaisie, c'est un prétexte pour remuer des idées, sans avoir les bras liés par les règles ordinaires delà poétique. C'est justement parce que la fantaisie n'est pas et ne saurait être un genre qu'elle s'appelle la fantaisie, car du moment qu'elle serait soumise à des règles comme les autres parties du royaume littéraire, elle ne serait plus la fantaisie, c'està-dire la liberté pleine et entière dans le fond et dans la forme. Qu'est-ce que le Faust de Gœthe, ce drame
impossible, sinon une formidable, une titanesque fantaisie, où se heurtent, dans un monde énorme, les idées les plus étranges et les plus magnifiques ?
" Il y a une autre espèce de fantaisie qui consiste à donner une forme à des êtres dont l'existence est certaine, mais dont la manière d'être nous est inconnue. Les anges et les démons existent, quelle est leur forme? C'est à cette espèce de fantaisie qu'appartient la première partie de mon poème des Tî'ois morts. Les morts dans leurs tombeaux souffrent - ils physiquement? Leur chair frémit-elle de douleur à la morsure du ver, ce roi des effarements funèbres ? Je l'ignore, et je serais bien en peine s'il me fallait prouver l'affirmative ; mais je défie M. Thibault de me donner les preuves que le cadavre ne souffre plus. C'est là un de ces mystères redoutables dont Dieu a gardé le secret pour lui seul. Cette idée de la souffrance possible du cadavre m'est venue il y a plusieurs années : voici comment. J'entrai un jour dans le cimetière des Picotés, à l'époque où l'on transportait dans la nécropole du chemin Saint-Louis les ossements du Campo-Santo de la rue Couillard. En voyant ces ossements rongés, ces lambeaux de chair qui s'obstinaient à demeurer attachés à des os moins vieux que les autres, je me demandai si l'âme, partie pour l'enfer ou le purgatoire, ne souffrait pas encore dans cette prison charnelle dont la mort lui avait ouvert les portes ; si, comme le soldat qui sent toujours des douleurs dans la jambe emportée par un boulet sur le champ de bataille, l'âme, dans le séjour
mystérieux de l'expiation, n'était pas atteinte par les frémissements douloureux que doit causer à la chair cette décomposition du tombeau, juste punition des crimes commis par le corps avec le consentement de l'âme.
" Cette pensée, qui me trottait souvent dans la tête, a aonné naissance à la Promenade de trois morts.
" Je puis avoir mal rendu cette idée, mais c'esît elle que l'on doit chercher dans cette fantaisie quifait jeter les hauts cris à M. Thibault. La suite du poème, si jamais je la publie, lui montrera que, du moment que l'expiation est finie, la souffrance du cadavre cesse en même temps, et que les vers ne peuvent plus toucher à ces restes sanctifiés par l'âme qui vient d'être admise à jouir de la présence de Dieu.
" Le réalisme, pas plus que la fantaisie, ne trouve grâce aux yeux de mon critique. La nouvelle école, dit-il, a une prédilection pour tout ce qui est laid et difforme. M. Thibault se trompe. L'école romantique ne préfère pas le laid au beau, mais elle accepte la nature telle qu'elle est; elle croit qu'elle peut bien contemj^ler, quelquefois même chanter ce que Dieu a bien pris la peine de créer. Si je puis m'exprimer ainsi, elle a démocratisé la poésie et lui a permis de ne plus célébrer seulement l'amour, les jeux, les ris, le ruisseau murmurant, mais encore d'accorder sa lyre pour chanter ce qu'on est convenu d'appeler le laid, qui n'est souvent qu'une autre forme du beau dans l'harmonie universelle de la création. Je ne dis pas, comme
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Victor Hugo, que le beau, c''est le laid, mais je crois qu'il n'y a que le mal qui soit laid d'une manière absolue. La prairie émaillée de fleurs est belle, mais le rocber frappé par la foudre, pour être beau d'une autre manière, l'est-il moins ?
" Toute cette guerre que l'on fait au réalisme est absurde. Qu'est-ce donc que ce monstre qui fait bondir tant de braves gens? C'est le 89 de la littérature qui devait nécessairement suivre le 89 de la politique; ce sont toutes les idées, toutes les choses foulées aux pieds, sans raison, par les privilégiés de l'école classique, qui viennent revendiquer leur place au soleil littéraire ; et soyez sûr qu'elles sauront se la faire tout aussi bien que les serfs et les prolétaires ont su faire la leur dans la société politique.
" Le réalisme, la fantaisie, est-ce qu'ils n'ont pas pour chefs Shakespeare, Dante, Byron, Gœthe.
"Ezéchiel, le plus poétique, à mon avis, de tous les prophètes, n'est-il pas tantôt un magnifique, un divin fantaisiste, et tantôt un sombre et farouche réaliste ?
" La fantaisie, elle est partout. Le monde intellectuel et moral nous fournit à chaque instant matière à fantaisie, ou si vous l'aimez mieux, à hypothèse, car tout ce tapage n'est qu'une querelle de mots. La foi et la raison nous apprennent l'existence d'un lieu de punition éternelle pour les méchants et d'un séjour de délices sans fin pour les élus. Mais sous quelle forme de souffrance le damné doit-il expier ses crimes? Comment se manifestent la bonté et la grandeur de
Dieu dans la récompense de ses serviteurs ? Nous en savons bien peu de chose, et la description qu'on nous en fait, qu'est-elle, sinon une sainte, une austère fantaisie ?
"Pourquoi rechercher l'horrible? dit M. Thibault. Pourquoi s'écarter du vrai et du beau?
"Je pourrais bien demander au professeur de l'Ecole normale, qu'est-ce que le vrai, qu'est-ce que le beau en littérature ? Je sais bien qu'il me répondrait tout de suite par le récit de Théramène ou par les imprécations de Camille. C'est magnifique, sans doute, mais il y a une foule de choses qui sont tout aussi belles, mais d'une autre manière; et ce qu'il appelle horrible n'est souvent qu'une des formes, non pas du beau isolé, mais du beau universel; tout cela dépend du point de vue. Et, après tout, quand ce serait aussi horrible que vous voulez bien le dire, pourquoi ne pas regarder en face ces fantômes qui vous semblent si monstrueux? Pour ma part, je crois qu'il est plus sain pour l'intelligence de se lancer ainsi à la recherche de l'inconnu, à travers ces fantaisies, horribles si vous le voulez, mais qui ont cependant un côté grandiose, que d'énerver son âme dans ces éternelles répétitions de sentiments et d'idées à l'eau de rose, qui ont traîné dans la chaire de tous les professeurs de rhétorique.
"S'il fallait supposer, ajoute mon jeune critique, que le corps souffrira encore des morsures du ver, que deviendrait l'existence, grand Dieu !
— Pourquoi pas ? croyez- vous donc que les tour-
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ments que Dieu infligera aux coupables ne seront pas plus terribles que les morsures de ce malheureux ver? Pour moi, je me suis toujours formé de l'enfer et du, purgatoire une idée beaucoup plus formidable que M.Thibault, et je croirai en être quitte à bon marché si le bon Dieu, pour me faire expier mes péchés, ne me fait soufî"rir d'autres tourments que la morsure du ver. Pour le moment, je ne vois pas du tout en quoi la perspective de souffrir dans mon corps en même temps que je souffrirai dans mon âme, peut me rendre l'existence insupportable. Ce que je sais, c'est que je dois souffrir, parce que j'ai offensé le Seigneur; mais, quelle que soit la forme de cette souffrance, je suis certain que Dieu proportionnera mes forces à l'intensité de la douleur et à la longueur de l'expiation.
"Sommes-nous à ce point devenus sybarites que nos esprits ne puissent plus concevoir que des idées anacréontiques, que nos regards ne puissent plus s'arrêter que sur des tableaux riants comme ceux de l'antique Arcadie?... M.Thibault ne sait pas trop quel charme la douce fiancée pourrait trouver à contempler dans son bouquet nuptial le cœur de sa sœur trépassée. Ni moi non plus ; mais ce que je sais, c'est que la matière ne s'anéantit pas, qu'elle se transforme au contraire et que nous sommes tous, êtres et choses, imprégnés de la poussière humaine tout aussi bien que de la poussière terrestre.
" Mais il est inutile de prolonger cette discussion. M. Thibault est attaché d'une manière trop absolue à Fécole classique pour que je songe à le convertir.
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" L'éclectisme, absurde en religion et en philosophie, m'a toujours paru nécessaire en littérature. Vouloir ne regarder que par l'œil classique, c'est rétrécir volontairement l'horizon de la pensée. Au siècle où nou.s vivons, nous devons marcher en avant, en suivant, tant qu'elles ne sont pas contraires à la religion et à la morale, les aspirations de notre temps. Quand on ne marche pas, on recule, puisque ceux qui sont derrière nous vont en avant. A cette époque tourmentée d'une activité fiévreuse qui nous entraîne malgré nous, il me semble que nous devons dire comme chrétiens : Sursum corda ! et, comme membres d'une société en travail d'un monde nouveau, nous devons ajouter, en politique comme en littérature : Go ahead !
"Je ne connais pas M. Thibault. Je ne me rappelle même pas de l'avoir jamais vu. Si par hasard vous le rencontrez, veuillez le remercier pour moi de tout le bien qu'il a dit de mes œuvres. Nous n'avons pas les mêmes opinions, mais si j'ai le droit d'admirer l'école actuelle, il est également dans son droit en la blâmant, voire même en la détestant. De gustibus non est disjmtandum.
" Pour ce poème des Tivis morts, voici le plan de la deuxième et de la troisième partie. Les trois amis vont frapper, le père à la porte de son fils, l'époux à celle de sa femme, le fils à celle de sa mère. Le malheureux père ne trouve chez son fils que l'orgie et le blasphème. Pour l'épouse, elle est occupée à Jlirter
avec les soupirants à sa main, et le pauvre mari se retire tristement en se disant à lui-même:
Oui, les absents ont tort et les morts sont j^ sents.
Seul, le fils trouve sa mère agenouillée, pleorant toujours son enfant et priant Dieu pour lui. Un ange recueille à la fois ses prières pour les porter au ciel, et ses larmes, qui se changent en fleurs et dont il ira parfumer la tombe d'an fils bien-aimé. Ces trois épisodes occupent toute la seconde partie. Dans la troisième, le lecteur se trouve dans l'église, le jour de la Toussaint, à l'heure où l'on récite l'office des morts. Le père et l'époux viennent demander à la mère universelle, l'Eglise, ce souvenir et ces prières qu'ils n'ont pu trouver à leurs foyers profanés par des affections nouvelles. Le fils les accompagne, mais son regard n'est pas morne comme celui de ses compagnons ; on sent que les prières de sa mère ont déjà produit leur effet. La scène s'agrandit, le ciel et l'enfer se dévoilent aux regards des morts. Les chœurs des élus alternent avec les chants des damnés. Les habitants du ciel qui ont été sauvés par les conseils de ces morts qui souffrent encore dans le purgatoire, demandent à Dieu de les admettre dans le paradis, tandis que les damnés, pour qui ces mêmes morts ont été une cause de scandale, demandent comme une justice que ceux qui les ont perdus partagent leurs tourments. Ici je crois être dans le vrai, car il faut être bien pur pour n'avoir jamais contribué à la chute de sou prochain, et il faut
être bien abandonné du ciel pour n'avoir jamais, par ses conseils ou ses exemples, empêché son frère de commettre une faute, peut-être un crime. Le duo des élus et des damnés est assez difficile à faire. Le chant des maudits éternels va assez bien, mais celui des élus offre plus d'obstacles dans son exécution. L'homme, rempli de beaucoup de misères, comprend facilement les accents de la douleur et du désespoir; mais le bonheur lui est une chose tellement étrangère, qu'il ne sait plus que balbutier, quand il veut entonner un hymne d'allégresse; cependant j'espère réussir. Pendant que les morts sont dans le temple, une autre scène se passe au cimetière. Les vers, privés de leur pâture, s'inquiètent. Ils montent sur la croix qui domine le champ du repos et regardent si leurs victimes ne reviennent pas. Un vieux ver, qui a déjà dévoré bien des cadavres, leur dit de ne pas se faire d'illusions, que tous les corps dont les âmes pardonnées monteront ce soir au ciel, deviendront pour eux des objets sacrés qu'il ne leur sera plus permis de toucher. Il y a là un chant des vers qui devra joliment bien horripiler M. Thibault. Revenons à l'église. La miséricorde divine, touchée par les prières des bienheureux et par celles des vivants qui sont purs devant le Seigneur, abrège les souffrances du purgatoire, et, s'élançant sur l'un des caps du ciel, un archange entonne le Te Deum du pardon.
"Voilà, en peu de mots, mon poème dans toute sa naïveté. Ce n'est pas merveilleux, mais, tel qu'il est, je
crois qu'il est bien à moi et que je puis dire, comme Musset :
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
" Plusieurs le trouveront absurde, mais quand jV'cris, c'est pour exprimer mes idées et non pas celles des autres.
"Quand finirai-je ce poème? Je n'en sais rien, je suis un peu maintenant comme Gérard de Nerval. Le rêve prend dans ma vie une part de plus en plus large; vous le savez, les poèmes les plus beaux sont ceux que l'on rêve mais qu'on n'écrit pas. Il me faudrait aussi corriger la première partie, qui renferme de trop nombreuses négligences. Dans votre dernière lettre, vous voulez bien me dire que tout un peuple est suspendu à mes lèvres. Permettez-moi de n'en rien croire. INFes compatriotes m'ont oublié depuis longtemps. Du reste, dans la position qui m'est faite, l'oubli est peutêtre la cbose qui me convient le mieux. Si je termine les Trois morts, ce ne sera pas pour le public, dont je me soucie comme du grand Turc, mais pour vous qui m'avez gardé votre amitié, et pour les quelques personnes qui ont bien voulu conserver de moi un souvenir littéraire.
"La poésie coule par toutes vos blessures, me ditesvous encore. De tout ce que j'avais, il ne me reste que la douleur: je la garde pour moi. Je ne veux pas me servir de mes souffrances comme d'un moyen d'attirer sur moi l'attention et la pitié, car j'ai toujours pensé
que c'était chose honteuse que de se tailler dans ses malheurs un manteau d'histrion. Dans mes œuvres, je n'ai jamais parlé de moi, de mes tristesses ou de mes joies, et c'est peut-être îl cette impersonnalité que je dois les quelques succès que j'ai obtenus. Aujourd'hui que je marche dans la vie entre l'isolement et le regret, au lieu d'étaler les blessures de mon âme, j'aime mieux essayer de me les cacher à moi-même en étendant sur elles le voile des souvenirs heureux. "Quand le gladiateur gaulois tombait mortellement blessé au milieu du Colisée, il ne cherchait pas, comme l'athlète grec, à se draper dans son agonie et à mériter, par l'élégance de ses dernières convulsions, les applaudissements des jeunes patriciens et des affranchis. Sans s'inquiéter, sans même regarder la foule cruelle qui battait des mains, il tâchait de retenir la vie qui s'échappait avec son sang, et sa pensée mourante allait retrouver et dire un dernier adieu au ciel de sa patrie, aux affections de ses premières années, à sa vieille mère qui devait mourir sans revoir son enfant.
" Tout à vous,
Le plan du poème des Trois morts que Crémazie a esquissé à grands traits à la fin de cette lettre est tout ce qui reste de cette fantaisie qu'il choyait comme l'œuvre capitale de sa vie. Quoique l'idée et l'exécution de ce poème appartiennent bien à son auteur, il a
cependant le tort d'être venu après la Comédie de la mort, de Théophile Gautier. C'est précisément le défaut que signale Crémazie à propos de nos romans historiques, qui auront toujours l'air de pastiches plus ou moins réussis de Fenimore Cooper. Pour me servir de l'expression de Crémazie lui-même, son poème d'outretombe a l'irréparable tort d'arriver le second, c'est-àdire trop tard.
Crémazie n'a été vraiment original que dans ses poésies patriotiques : c'est le secret de sa popularité, et son meilleur titre devant l'avenir.
Nous n'étions que l'écho du sentiment populaire lorsque nous écrivions, il y a tantôt vingt ans :
" Nous n'oublierons jamais l'impression profonde que produisirent sur nos jeunes imaginations d'étudiants VHistoire du Canada de Garneau et les Poésies de Crémazie. Ce fut une révélation pour nous. Ces grandes clartés qui se levaient tout à coup sur un sol vierge, et nous en découvraient les richesses et la puissante végétation, les monuments et les souvenirs, nous ravissaient d'étonnement autant que d'admiration.
"Que de fois ne nous sommes-nous pas dit avec transport, à l'aspect des larges perspectives qui s'ouvraient déviant nous: Cette terre si belle, si luxuriante, est celle que nous foulons sous nos pieds, c'est le sol de la patrie ! Avec quel noble orgueil nous écoutions les divers chants de cette brillante épopée! Nous suivions les premiers pionniers de la civilisation
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dans leurs découvertes; nous nous enfoncions hardiment avec eux dans l'épaisseur de la forêt, plantant la croix, avec le drapeau français, sur toute la ligne du Saint- Laurent et du Mississipi. Nous assistions aux faibles commencements de la colonie, aux luttes héroïques des premiers temps, aux touchantes infortunes de la race indienne, à l'agrandissement de la Nouvelle- France; puis, après les succès enivrants, les éclatantes victoires, venaient les revers ; après Monongahéla, Oswégo, Carillon, venait la défaite d'Abraham ; puis enfin le drapeau fleurdelisé, arrosé de notre sang et de nos larmes, retraversait les mers pour ne plus reparaître. "Sur cette grandiose réalité, les brillantes strophes de M. Crémazie, alors dans tout l'éclat de son talent, jetaient par intervalle leurs rayons de gloire. Il nous rappelait, en vers splendides, les hauts faits d"armes de nos aïeux,
les jours de Carillon,
Où, sur le drapeau blanc attachant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom, Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire.
" Nous frémissions d'enthousiasme au récit
de ces temps glorieux,
Où seuls, abandonnés par la France leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère.
"Nos yeux se remplissaient de larmes à la lecture
de cette touchante personnification de la nation canadienne retracée dans le Vieux soldat canadien,
Descendant des héros qui donnèrent leur vie Pour graver sur nos bords le nom de leur patrie, La hache sur l'épaule et le glaive à la main.
" A3'ant survécu aux malheurs de la patrie, presque aveugle,
Mutilé, languissant, il coulait en silence
Ses vieux jours désolés, réservant pour la France
Ce qui restait encor de son généreux sang ;
Ses regards affaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français, que, dans sa foi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir. Venaient sur nos remparts déployer leur l^annière: Puis, retrouvant le feu de son ardeur première, Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir :
" Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse, " Pour vous. Français, j'ai combattu longtemps : "Je viens encor, dans ma triste vieillesse, " Attendre ici vos guerriers triomphants.
"Mes yeux éteints verront-ils dans la nue "Le tier draj^eau qui couronne leurs mâts? "Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue! " Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?"
" On comprend facilement l'enthousiasme que devaient exciter dans des cœurs de vingt ans ces chants si nouveaux, ces hymnes patriotiques qui ressuscitaient sous nos yeux, comme le poète le disait luimême,
Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux.
" Ceux qui étaient alors en âge de goûter les beautés littéraires, peuvent redire encore tout ce qu'il y avait de charme dans la voix de ce 1)arde canadien, debout sur le rocher de Québec, et chantant avec des accents tantôt sonores et vibrants comme le clairon des batailles, tantôt plaintifs et mouillés de larmes, comme la harpe d'Israël en exil, les bonheurs et les gémissements de la patrie."
La gloire littéraire de Crémazie, si grande au Canada, n'a réveillé jusqu'à présent que de rares échos en France. L'ancienne mère patrie n'a encore acclamé qu'un seul de nos poètes. Elle a salué dans Fréchette la plvLS française de nos muses: le temps n'est pas éloign j où elle reconnaîtra en Crémazie le plus canadien de nos poètes. Son vers n'a pas la facture exquise qu'on admire en Fréchette, mais il respire un souffle patriotique qui fait trop souvent défaut chez l'auteur des Fleurs boréales. Malgré ses inégalités et ses imperfections, Crémazie vivra parmi nous comme le père de la poésie nationale.
Les amis de Crémazie, et il en avait dans toutes les classes, entretinrent pendant plusieurs années l'espoir
de son retour. Il se forma même un comité qui se mit en rapport avec ses créanciers et qui se flatta un moment de pouvoir les désintéresser. Crémazie était tenu au courant de ces démarches, et il m'exprimait sa joie dans une lettre, en me priant d'être l'interprète de sa reconnaissance auprès de ceux qui s'employaient "à abréger les jours de son exil."
15 décembre 1867
" Cher monsieur,
"Je viens de recevoir votre amicale du 12 novembre.
"J'apprends avec peine que vous avez souffert d'un violent mal d'yeux. Pour ceux qui, comme vous, vivent exclusivement de la vie de la pensée, c'est bien la pire de toutes les maladies que celle qui empêche de lire et d'écrire.
"Vous êtes maintenant en voie de guérison. Tant mieux, non seulement pour vous, mais encore pour la littérature canadienne, qui vous doit les plus beaux fleurons de sa couronne et qui attend avec impatience les nouvelles œuvres de votre plume. En Canada, les jittérateurs ne produisent en général que des fleurs qui promettent des fruits ; malheureusement ces fruits ne viennent jamais ou presque jamais. Mieux doué et plus heureux, vous avez, dès votre début, produit des fleurs et des fruits, et vous continuez, avec une perse-
vémnce digne de votre talent, à marcher d'un pied fe^-nie dans la voie de notre littérature nationale, que vous avez si largement agrandie et si magnifiquement ornce.
"Vous me demandez oîi j'en suis de mon poème des Trois morts. Je n'ai encore rien écrit, je vais me mettre, autant que ma tête me le permettra (car si vous êtes pris par les yeux, je suis pris par la tête), à remanier tous ces malheureux vers qui commencent à pourrir au fond de mon cerveau; je serai obligé de refaire la seconde partie, qui est pas mal satirique. Comme je me moque de beaucoup de gens dans ce second chant, je dois faire des changements considérables, car je ne puis, dans ma position actuelle et quand j'ai besoin des sympathies de tout le monde, me permettre de fronder aucune classe de la société, ni de faire des allusions à telle ou telle personne.
" Je croyais bien que la fin des Trois morts ne serait jamais publiée. Je voulais cependant l'écrire, et après ma mort, la laisser à ma famille avec prière de vous la remettre. Vous en auriez fait ce que vous auriez voulu.
" Aujourd'hui que l'on veut bien se souvenir de moi et s'occuper de me faire ouvrir les portes de la patrie, je vais me remettre au travail et faire de mon mieux.
" Comment pourrai-je vous exprimer toute ma reconnaissance pour la sympathie que vous m'avez toujours témoignée et dont vous me donnez encore aujourd'hui une preuve si touchante en essayant de me faciliter les moyens de revoir le ciel natal? Je ne puis que
394 OCTAVE CREMAZIE
VOUS dire, du plus profond de mon cœur, merci, et soyez béni pour tout le bien que vous m'avez fait.
"Je vous prie de vous faire l'interprète de ma gratitude auprès des amis qui veulent bien se joindre à vous pour abréger les jours de mon exil.
"Réussirez- vous? Je n'ose l'espérer. Quel que soit le résultat de vos démarches, soit que je puisse, grâce à vous, respirer encore l'air pur et fortifiant du Canada, soit que je doive,
Isolé dans ma vie, isolé dans ma mort,
boire jusqu'à mon dernier jour la coupe amère de l'exil, je garderai toujours dans le sanctuaire le plus intime de mon cœur le souvenir de ceux qui ne m'ont ni renié, ni oublié aux jours du malheur.
"Mes frères m'apprennent que l'Université Laval ne publiera pas les poèmes qu'elle a couronnés. Pourquoi ? Est-ce que ces œuvres ne sont pas dignes de voir le jour? Si c'est là la raison qui empêche la publication de ces travaux poétiques, l'Université a eu tort de les couronner. Ce n'est pas encourager la littérature que de décerner des prix à des poèmes qui ne peuvent supporter le grand jour de la publicité, c'est seulement donner une prime à la médiocrité. En Europe, quand les œuvres soumises à un jury universitaire ne s'élèvent pas à un degré suffisant de perfection, on ne donne pas de prix: l'Académie française a été pendant trois ans sans décerner un seul prix, parce que les travaux sur lesquels elle avait à se prononcer, ne
OCTAVE CREMAZIE '3^)5
s'élevaient pas au-dessus de la médiocrité. Couronner une œuvre parce qu'elle est moins mauvaise que dix ou vingt autres, c'est tout bonnement ridicule. Si elle n'est pas supérieure, il faut au moins qu'elle soit bonne, et si elle est bonne, elle peut sans crainto affronter les périls de l'impression. Si les poèmes couronnés à Québec ont une valeur réelle, pourquoi ne les publie-t-on l)as ? S'ils n'en ont point, pourquoi les a-t-on couronnés?
"Mes frères me conseillent de me mettre sur les rangs pour le prochain concours de l'Université Laval.
"Je ne pense pas pouvoir suivre leur conseil. Il est toujours facile de faire quelques centaines de vers de 'pathos et de lieux communs sur n'importe quel sujet. Ces machines-là se font en une nuit, mais ce n'est pas là de la poésie sérieuse. Pour bien traiter un sujet comme celui des Martyrs de la foi en Canada^ il faudrait étudier avec soin les premiers temps de notre histoire, se bien identifier avec les idées et le langage des héros qui doivent jouer un rôle dans le poème, en un mot devenir pendant un an un homme des premiers jours du XVIIe siècle.
" Comment pourrais-je faire les études nécessaires, indispensables pour mener à bien ce poème, quand ici je n'ai pas un seul volume sur le Canada ? Vous voyez donc que je suis dans des conditions qui me ferment l'entrée du concours.
" Puis, je vous le dirai franchement, je me sens médiocrement attiré vers ces concours qui vous impo-
sent un sujet qu'il faut livrer à heure fixe comme un pantalon. Quand un sujet me plaît, j'aime à le traiter à mes heures et à ne le livrer à la publicité que lorsque j'en suis complètement satisfait. Un bon poème, pris de haut, sur les martyrs de la foi, demanderait 5,000 ou 6,000 vers et au moins un an de travail. Je parle pour moi. D'autres, mieux doués, pourraient le faire en moins de temps, mais à moi il faudrait au moins une année pour le composer tel que je le rêve. Que l'Université Laval couronne donc qui elle voudra ; je ne puis me mettre sur les rangs et lutter avec mes confrères en poésie.
"Je regrette vivement que vos yeux ne vous permettent pas de me parler de votre voyage en Europe. C'eût été pour moi une bonne fortune de lire les choses charmantes que votre plume si élégante et si poétique aurait écrites sur ce vieux monde que vous venez de visiter pour la seconde fois. J'espère que plus tard je pourrai lire dans quelque revue canadienne vos souvenirs de voyage dans ces deux mères patries du Canada : Rome et la France. Encore une fois recevez l'expression de ma reconnaissance la plus profonde pour les démarches que vous voulez bien faire pour hâter la fin de mon exil et croyez-moi
"Votre tout et toujours dévoué
"P. s. — A propos de la Toussaint, j'ai lu des vers impossibles de M. Benoît. Pourquoi diable cet homme fait-il des vers? C'est si facile de n'en pas faire."
OCTAVE CREMAZIE
20 octobre 1869.
** Cher monsieur,
" Je viens d'apprendre par les lettres de ma famille que votre vue, épuisée par les veilles, est enfin revenue à son état normal. La littérature canadienne a perdu ses représentants les plus illustres, Garneau et Ferland. Quel deuil pour le pays si la maladie vous avait condamné à ne pouvoir continuer ces belles et fortes études historiques qui doivent immortaliser les premiers temps de notre jeune histoire et votre nom !
"Dieu a eu pitié du Canada. Il n'a pas voulu que vous, le successeur et le rival des deux grands écrivains que la patrie pleure encore, vous fussiez, dans toute la force de l'âge et dans tout l'épanouissement de votre talent, obligé de vous arrêter pour toujours dans cette carrière littéraire où vous avez trouvé déjà de si nombreux et si magnifiques succès.
" Puisque la Providence, en vous rendant la santé, conserve ainsi à la nationalité canadienne un des défenseurs les plus vaillants de sa foi et de sa langue, je me reprends à croire à l'avenir de la race française en Amérique.
"Oui, malgré les symptômes douloureux d'une annexion prochaine à la grande République, je crois encore à l'immortalité de cette nationalité canadienne que j'ai essayé de chanter à une époque déjà bien éloignée de nous.
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"Je vous avais promis de vous envoyer la fin de mon poème des Trois morts. J'ai travaillé, dans ces mois derniers, à remplir ma promesse. Vous savez que j'ai toujours eu l'habitude de ne jamais écrire un seul vers. C'est seulement lorsque je devais livrer à l'impression que je couchais sur le papier ce que j'avais composé plusieurs semaines, souvent plusieurs mois auparavant. Il se trouve maintenant que j'ai oublié presque tous les vers faits il y a bientôt sept ans.
" Les maux de tête qui m'ont tourmenté presque constamment ont- ils affaibli ma mémoire? L'avalanche de tristesses et de douleurs qui a roulé jusqu'au fond de mon âme, a-t-elle écrasé dans sa chute ces pauvres vers que j 'avais mis en réserve dans ce sanctuaire que l'on appelle le souvenir?
"Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je n'ai plus ma mémoire du temps jadis.
"Je suis donc obligé de refaire ce poème. J'y travaille lentement, d'abord parce que ma tête ne me permet plus les longues et fréquentes tensions d'esprit, ensuite parce que je n'ai plus pour la langue des dieux le goût et l'ardeur d'autrefois. En vieillissant, ma passion pour la poésie, loin de diminuer, semble plutôt augmenter. Seulement, au lieu de composer moi-même des vers médiocres, j'aime bien mieux me nourrir de la lecture des grands poètes.
"Comme je n'ai jamais été assez sot pour me croire un grand talent poétique, je suis convaincu que mes œuvres importent peu au Canada, qui compte dans sa
OCTAVE CREMAZIE 3^
couronne littéraire assez d'autres et plus brillants fleurons.
"Mais je vous ai promis la fin des Trois morts. Je tiendrai ma promesse, ot avant longtemps vous verrez arriver la deuxième partie de cette œuvre qui a si bien horripilé Texcellent M. Thibault.
"J'ai reçu un volume intitulé: Fleurs de la poésie canadienne. Concevez-vous un recueil qui a la prétention de publier le dessus du panier des poètes canadiens et qui ne donne pas un seul vers de Fréchette, le plus magnifique génie poétique, à mon avis, que le Canada ait encore produit ? Le compilateur de ce volume me semble singulièrement manquer de goût.
"J'ai vu dans les journaux canadiens que l'on va fonder à Québec une revue littéraire avec un capital de £500,* ce qui permettra de pa3^er les écrivains. Je suis très heureux de voir mettre ainsi à exécution le plan dont je vous parlais dans une de mes lettres.
"Veuillez présenter mes hommages respectueux à M. le curé de Québec f et me croire
"Votre tout et toujours reconnaissant
* Ce projet n'a pas eu de suite.
t M. l'abbé Auclair,
1er mai 1870.
" Cher monsieur,
" Quel volume charmant que vos Poésies, et combien je vous suis reconnaissant de me l'avoir adressé.
"J'en veux un peu moins aujourd'hui à ce vilain mal d'yeux qui vous a fait si longtemps et si durement souffrir, puisque c'est à lui que nous devons le Canotier et le Coureur des bois. Ces deux pièces sont des bijoux.
"Dessane* devrait enchâsser ces deux perles dans des airs de sa composition. En réunissant deux strophes pour faire des couplets de huit vers et en composant un refrain de deux ou quatre vers, vous auriez deux ballades ravissantes.
"Dessane, qui, au temps jadis, a fait une fort jolie musique pour mon Chant des voyageurs, lequel chant ne vaut ni votre Canotier ni votre Coureur, trouverait certninement des accords dignes de vos deux créations, si originalement canadiennes.
"Historien, romancier et poète, vous êtes en bon chemin pour monopoliser toute la gloire littéraire du Canada.
" L'impression de votre livre est splendide. Votre muse n'avait pas besoin de ce vêtement magnifique.
* Organiste de la cathédrale de Québec. C'était un ancien élève du Conservatoire de Paris, et un compositeur fort distingué.
La grâce et l'élégance qu'elle a reçues de la nature lui suffisent pour attirer les regards.
"Cependant la muse est femme et trouve peut-être qu'un brin de toilette ne nuit jamais.
"Vous voulez bien me dire que vous publierez mon petit bagage poétique avec le même luxe. Je vous remercie de tout mon cœur de cette ofiFre trop au-dessus de la valeur de mes œuvres, mais je ne saurais l'accepter.
"Comme marchand, j'ai fait perdre, hélas 1 de l'argent à bien du monde; comme poète, je ne veux en faire perdre à personne.
"Je connais assez le public canadien pour savoir qu'une édition, avec ou sans luxe, de mes vers serait une opération ruineuse pour l'éditeur. Pourquoi voulez-vous que je vous expose à perdre de l'argent, vous ou l'imprimeur qui serait assez fou pour risquer une pareille spéculation? Je n'ai point la sottise de me croire un grand génie et je ne vois pas trop ce que le Canada gagnerait à la publication de quelques milliers de vers médiocres. Quant à moi, il y a longtemps que je suis guéri de cette maladie de jeunesse qu'on appelle la vanité littéraire, et je dis maintenant avec Victor Hugo ce que j'aurais dû dire il y a vingt ans :
Que poursuivre la gloire et la fortune et l'art, C'est folie et néant; que l'urne aléatoire Nous jette bien souvent la honte pour la gloire Et que l'on perd son âme à ce jeu de hasard.
" D'un côté, certitude de perte d'argent, de l'autre, résultat nul pour la littérature canadienne. Devant une pareille alternative, il serait absurde d'abuser de votre sympathie pour vous laisser engager dans une affaire désastreuse. Donc ne parlons plus d'imprimer un volume de moi.
" J'ai passé un triste hiver, plus souvent malade que bien portant. Je ne me suis guère occupé de poésie. Je ne désespère pas cependant de mener à bonne fin ces malheureux Trois morts. Quand je vous aurai expédié la fin du poème en question, si vous rencontrez un directeur de revue littéraire, en quête de copie, qui veuille bien publier, pour rien, les deux dernières parties de ce travail, vous pourrez les lui donner, si cela vous fait plaisir, car alors je n'aurai pas à me reprocher d'avoir fait perdre de l'argent avec mes vers, puisque la revue qui aura bien voulu les accueillir n'aura fait pour moi aucuns frais autres que ceux des reproductions ordinaires. Nous reparlerons de cela en temps convenable.
'* Votre toujours
Jacques Crémazie avait été la providence de son frère pendant son exil. Son autre frère, Joseph, qui avait ouvert en 1862 un nouveau commerce de librairie, fut plusieurs années sans pouvoir se relever de la
OCTAVE CRÉMAZTE 403
ruine dans laquelle Octave l'avait entraîné. Sans les secours que Jacques ne cessa d'envo^^er à celui-ci, avec une générosité intarissable, il serait certainement allé mourir à l'hôpital, ainsi qu'il le dit lui-même ; car le choc terrible que sa constitution avait reçu ne lui permit jamais un travail assidu. Le moindre effort de tête l'accablait et le menaçait d'une nouvelle congestion cérébrale.
C'était également sur les conseils de ce frère qu'Octave se reposait avant de prendre aucune détermination. Heureux s'il avait toujours suivi ses avis; car Jacques, dont la mémoire est restée en vénération à Québec, était par excellence l'homme de bon conseil.
Jurisconsulte distingué, professeur de droit à l'université Laval, recorder de la cité, Jacques Crémazie était reconnu comme l'un des catholiques les plus fervents et l'un des citoyens les plus charitables de Québec. On n'a pas oublié les services qu'il a rendus à la cause de l'éducation. Sa santé très délicate, minée par les chagrins, était une source continuelle d'inquiétudes pour sa famille et surtout pour Octave.
A la première nouvelle de la maladie dont ce frère devait mourir, le pauvre exilé fut plongé dans de nouvelles alarmes.
" J'attends avec impatience la prochaine malle d'Amérique, écrivait-il à sa mère le 4 juin 1872. J'espère que Jacques sera assez bien pour m'écrire un mot. Quand je ne reçois pas de nouvelles de vous, de lui ou de Joseph, je suis toujours inquiet.
" J'ai peur que la maladie de Jacques soit beaucoup plus dangereuse qu'on ne me le dit. Il a toujours eu une grande répugnance à se médicara enter. J'espère qu'à l'avenir, il ne s'exposera plus, faute de soins, à se faire clouer de nouveau au lit.
30 juillet 1872.
" Ma bonne mère,
" Votre lettre et celle de Joseph m'annonçant que Jacques est dans un état presque désespéré sont poui moi comme un coup de foudre. Depuisjeudi j'ai perdu tout à fait l'appétit et le sommeil: c'est la douleur la plus cruelle qui ait encore frappé mon cœur. Jacques, ce frère qui n'a cessé de me combler de bienfaits pendant tous les jours de ma vie, est très probablement mort au moment où j'écris ces lignes. Cette pensée qui ne me quitte pas un instant, me fait un mal affreux.
" Je n'ai personne ici à qui confier ma peine. Comme toujours je suis obligé de dévorer ma douleur en silence.
" Vos dernières lettres me faisaient croire que Jacques était en pleine convalescence et qu'il allait partir bientôt pour la campagne. Et voilà que vos dernières nouvelles m'annoncent qu'il est à toute extrémité, car je crois bien que vous ne m'avez pas dit toute la vérité. Il faut bien se résigner à la volonté de Dieu, ma bonne mère. Mais c'est la plus rude et la plus douloureuse épreuve que j'aie encore traversée; j'ai hâte, mais j'ai peur de lire votre prochaine lettre.
" Ma bonne vieille mère, je vous embrasse de toute mon âme.
" Votre pauvre et bien malheureux enfant.
6 août 1872.
" Ma bonne mère,
" Oui, elle est triste, ineffablement triste, la nouvelle que vous m'apprenez. Notre cher Jacques avait déjà rendu son âme à Dieu quand vous m'écriviez qu'il était très dangereusement malade. En me cachant sa mort, vous m'avez permis de croire, pendant une semaine encore, que je n'avais pas perdu celui qui fut mon bienfaiteur pendant tous les jours de ma vie. Aujourd'hui, j'ai à pleurer et à pleurer toujours ce noble caractère, cette belle âme, qui fut la gloire et la providence de notre famille. Il est mort comme un prédestiné et l'admiration de ses concitoyens veille sur sa tombe. C'est pour moi, dans le malheur irréparable qui nous accable, une grande consolation de voir sa mémoire vénérée par tous ses compatriotes et d'avoir le droit de croire qu'il est maintenant au ciel, où Dieu lui a donné la récompense d'une vie d'épreuves et de sacrifices. Le bonheur a rarement souri aux membres de notre famille, et notre cher Jacques a compté peu de jours heureux. Comme tous les grands cœurs, ne pouvant trouver le bonheur pour lui, il a voulu le donner aux autres, et les journaux ont parfaitement résumé sa vie en deux mots : " Transiit
henefaciendoy Comme il était bon pour moi ! Pendant les dernières années que j'ai passées dans le commerce, avec quel abandon, avec quelle inépuisable générosité il mettait toutes ses ressources à notre disposition !
" Je garderai toujours présent à ma mémoire le souvenir de la soirée que j'ai passée avec lui, le 10 novembre 1862,1a dernière, hélas! que j'ai passée au pays. Il m'annonça qu'il fallait absolument partir. Il n'eut que des paroles de bonté paternelle : pas un reproche, pas un mot amer. Avec quelle tristesse il me disait : T avais espéré que tu me fermerais les yeux. Il prévoyait bien, lui, le savant jurisconsulte, que les portes de la patrie allait se refermer sur moi pour toujours. Le lendemain, le 11 (cette date fatale est aussi celle de sa mort, puisque nous l'avons perdu le 11 juillet), il me donna son macfarlan (pardessus) que j'ai encore et que je garderai comme une relique; et je partis pour l'exil, le cœur brisé, brisé pour toujours, n'ayant plus aucune espérance. Je n'eus pas le courage de vous dire la vérité, ma bonne mère. Pour vous, j'allais seulement à Montréal. Mon pauvre Jacques me dit adieu dans l'entrée de la maison de la côte de Léry. Il referma la porte sur moi. Le bruit de cette porte, je l'entends encore : il me semble que c'était la barrière éternelle qui devait me séparer de ma famille, qui se refermait sur moi, comme les portes de la prison sur le condamné. Tous ces souvenirs chers et douloureux où je trouve Jacques à chaque pas, se pressent dans mon âme et me rendent inconsolable. Depuis que j'ai
reçu votre lettre qui m'annonçait que Jacques était dangereusement malade, je n'ai pas cessé d'avoir le cœur serré et l'âme pleine d'angoisses.
" C'est aujourd'hui que je comprends toute l'horreur de l'exil. Que j'aurais voulu être à son lit de mort, et avant de recevoir son dernier soupir, lui demander pardon de toutes les douleurs que je lui ai causées! Dieu ne m'a pas trouvé digne de cette consolation suprême ! Que sa volonté soit faite ! — J'ai donné cinq francs pour des messes pour le repos de l'âme de notre cher Jacques.
" Vous devez être bien fatiguée, ma bonne mère, et j'ai bien hâte de recevoir de vos nouvelles, afin d'être rassuré sur votre santé.
" Joseph me dit que Jacques ne laisse pas de fortune. Il n'avait que sa maison et quatre cents louis en argent. Vous n'avez donc pas assez pour vous, ma pauvre vieille mère. Joseph me donne le conseil de me trouver un emploi. Il y a longtemps que ce serait fait, si j'étais bien portant. En ce moment, je suis moins bien, car je traverse une crise douloureuse. Sijene puis rien trouver à Paris, ce qui est très difîicile, quand on n'a pas de cautionnement, j'émigrerai soit au Brésil, soit en Australie. Dans la position que me fait la mort de Jacques, il ne me reste pas d'autre parti à prendre. C'est dans les pays nouveaux que l'on peut encore avoir le plus de chances. Avant d'en venir à cette extrémité, je ferai tout mon possible pour me placer
" Je vous embrasse de toute mon âme.
" Votre pauvre et bien malheureux enfant.
Eprouvé par tant de malheurs, Octave Crémazie civait appris à compatir aux douleurs d'autrui. Qui mieux que lui pouvait dire avec l'héroïne de Virgile : Haud ignara mali, miseris succurrere disco ?
'La lettre suivante en offre un exemple.
13 août 1873.
" Madame et chère parente,
" La lettre de Joseph m'apporte une bien triste nouvelle:
" Vous avez perdu votre frère X. J'ai gardé de celui que vous pleurez aujourd'hui, un excellent souvenir. Quand je l'ai connu, il était l'un des plus charmants garçons que l'on pût voir. Sa belle figure encadrée de cheveux blonds et illuminée par deux grands yeux bleus, est restée gravée dans ma mémoire.
" D'une nature très sympathique, il était aimé de tout le monde. Depuis, il a connu comme tant d'autres, ces heures douloureuses de la vie qui sont une si terrible pierre de touche pour notre pauvre humanité.
" Votre frère est mort subitement. Ces disparitions soudaines de ceux que nous aimons remplissent l'âme d'une tristesse inquiète.
" Dans notre Canada, l'homme peut bien s'égarer dans le chemin difficile de la vie; mais la foi reste toujours vivace au fond de son cœur. Et si, rapide
comme la foudre, la mort vient fondre sur lui, ou même si dans un accès de folie passagère, il s'est élancé vers elle, on a toujours le droit d'espérer qu'à ce moment suprême où l'âme quitte sa prison, il aura trouvé un cri de repentir et de prière qui aura désarmé la justice de Dieu. Si votre cher et malheureux frère, entré brusquement dans la mort, n'a pas eu le temps de demander au ministre de la religion le pardon de ses fautes, il nous est permis d'espérer qu'au moment où, à travers le dernier nuage de la vie, il a vu se lever l'aurore de l'éternité, il aura, lui aussi, jeté son âme à Dieu dans un cri suprême, et que ce cri répété au ciel par votre sainte mère, lui aura ouvert les portes de la miséricorde divine. Sur sa tombe prématurée, vos larmes et vos prières apporteront le souvenir, cette fleur du cœur, et l'espérance, cette fleur du ciel.
" Recevez, madame et chère parente, avec l'exprès sion sincère de ma profonde sympathie pour le malheur qui vous frappe, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux.
La veille de la Toussaint 1873, j'entrais dans la petite librairie que tenait le dernier frère survivant d'Octave Crémazie, rue Buade. En m'apercevant, il me fit signe de le suivre dans l'arrière-boutique.
410 OCTAVE CREMAZIE
— Vous partez demain pour Paris, me dit-il, ne manquez pas d'aller voir Octave. Vous savez le pseudonyme sous lequel il est connu en France. Demandez Jules Fontaine, numéro 4, rue Vivienne. Je vais lui annoncer votre arrivée. Ma mère désirerait beaucoup vous voir avant votre départ."
Quelques minutes après, j'étais rue Saint-Louis, au salon de madame Crémazie.
Je l'avais connue en des temps meilleurs. C'était alors une femme vigoureuse et forte qui portait vaillamment ses quatre-vingts ans, mais le chagrin Pavait cassée, flétrie, émaciée. J'eus peine à la reconnaître. La bonne vieille s'avança d'un pas faible et chancelant, vint s'asseoir tout auprès de moi. Elle me prit la main et me regarda avec des yeux fixes, rougis par les larmes qu'elle n'avait cessé de verser depuis dix ans. Cette figure de Mater dolorosa me donna un serrement de cœur.
— Vous allez revoir mon cher Octave, me dit-elle d'une voix chevrotante; ce pauvre enfant! il a bien souffert,... et moi aussi!... Que vous dirai-je pour lui? que je l'attends toujours.... Ah! vous êtes bien heureux vous; vous allez le revoir!... mais moi, à mon âge, puis-je espérer de jamais l'embrasser encore?..."
Elle n'en put dire davantage, et se couvrant la tête de son grand tablier, elle se prit à pleurer avec des sanglots à fendre l'âme.
On devine tous les chérissements dont elle me chargea pour son cher Benjamin que jamais plus, hélas! elle ne devait revoir.
A mon arrivée à Londres, je télégraphiai à Crémazie que, le lendemain, je serais à Paris. J'allai frapper rue Vivienne un peu avant l'heure qu'il m'attendait. Il n'était pas encore entré au logis. Je laissai ma carte à sa porte avec ces mots: "A cinq heures, dans le jardin du Palais-Royal."
Quelques minutes avant l'heure convenue, j'étais en faction j)rès de la Rotonde, les yeux tournés vers le vomitoire qui ouvre sur la rue Vivienne. Je ne le distinguai pas tout d'abord parmi le groupe de passants qui le précédait: il était dans mes bras avant que j'eusse eu le temps de le reconnaître. Ce n'était plus le Crémazie dont la figure m'était familière à Québec ; vieilli, amaigri, avec un teint de cire, plus chauve que jamais, ne portant plus de lunettes, la barbe toute rasée, hormis la moustache et une impériale: c'était une complète métamorphose. Un rayon de joie inexprimable passait en ce moment comme un éclair sur son visage. Sa tenue était devenue correcte, avec un air de distinction tout à fait inaccoutumé. L'atmosphère des boulevards avait-elle déteint sur ses habitudes? Sa photographie parisienne que j'ai sous les yeux et qui me rappelle cette première entrevue, n'a rien de commun avec celle qu'a publiée V Opinion publique, de Montréal.
— Depuis si longtemps que vous m'annoncez votre arrivée, vous voilà donc enfin ! Savez-vous que, dej)uis dix ans que je suis parti du Canada, je n'ai vu que trois compatriotes : Mgr Baillargeon lors de son voyage
:i Rome, M. le grand vicaire Taschereau, aujourd'hui votre archevêque, et M. l'abbé Hamel, du séminaire de Québec! Ils n'ont fait que passer et je ne les ai vus qu'un instant ; mais vous, vous n'êtes pas pressé, vous allez me rester. Que de choses nous aurons à dire ensemble! Il s'est passé tant d'événements depuis que j'ai quitté le Canada!
Ce disant, il m'entraînait sous les arcades des grands bois du Palais- Royal, qui s'assombrissaient à la tombée de la nuit.
— Ah ! çà, me dit-il après une longue causerie, il ne faut pas que je sois égoïste. Je suis trop heureux aujourd'hui pour ne pas faire partager ma joie avec un ami plus infortuné que moi. Demain il faut que vous alliez voir ce pauvre baron Gauldrée-Boilleau, qui est enfermé à deux pas d'ici à la prison de la Conciergerie ; moi, du moins, je suis libre, mais lui, il est sous les verroux. Vous trouverez un homme exaspéré, dans un état de surexcitation qui fait peine à voir : il ne peut supporter l'idée des affronts dont on l'abreuve, il bondit d'indignation devant les flétrissures qu'on cherche à infliger à son caractère. Le vrai coupable dans cette affaire de Memphis-el-Paso, c'est le général Frémont, son beau-frère, mais il fallait des victimes aux hommes du quatre septembre.
Chaque matin, au retour de ma messe, que je disais à l'église de Saint-Roch, j'étais sûr de rencontrer Crémazie sous le portique de mon hôtel, à moins qu'il ne m'eût donné rendez-vous chez lui. Pour rester dans
son voisinage, j'étais descendu à l'hôtel de Normandie, situé sur la rue Saint-Honoré, entre les Tuileries et le Palais- Royal. Au sortir du restaurant, après le déjeuner que nous prenions assez souvent ensemble chez Duval, rue Montesquieu, nous nous rendions à pas lents, soit en bouquinant le long des quais, soit en longeant les boulevards, jusqu'au collège de France, où nous entendions quelques-uns des meilleurs professeurs, tantôt les cours de littérature de M. de Loménie, tantôt les savantes dissertations helléniques de M. Egger, ou bien les leçons de philosophie de M. Frank, ou encore les éblouissantes conférences de M. Arthur Boissier sur Sénèque. Les idées nouvelles que nous rapportions de ces conférences offraient au retour un thème intarissable à nos conversations, que Crémazie variait en me disant quelques-uns des incidents de sa vie d'exil. Qu'avait-il fait depuis qu'il avait dit adieu à son cher Québec ? Où était-il allé ? Comment avaitil vécu? Je lui faisais raconter tout cela par le menu, et il s'y prêtait avec une grâce parfaite.
De New- York il s'était rendu droit à Paris, où il avait pris un petit logement, dans l'Ile, près l'église Notre-Dame. Les secousses par lesquelles il venait de passer arrivant surtout à la suite d'anxiétés toujours comprimées, avaient donné un choc trop violent à sa constitution pour qu'elle pût y résister: il en prit une fièvre cérébrale qui le tint pendant plusieurs semaines entre la vie et la mort. Relégué seul dans une mansarde, d'où il n'apercevait que les toitures et les chemi-
nées de Paris; abandonné de tout le monde, étendu sur un lit de camp, où il ne recevait d'autre secours que des services mercenaires, ce qu'il eut à soufifrir pendant cette maladie peut se conjecturer, mais ne s'exprime pas. Les événements implacables qui l'avaient jeté sur les rivages de France apparaissaient dans son délire comme un rêve dont il ne pouvait se réveiller. Il dut probablement la vie à une connaissance d'autrefois, qui vint lui tendre la main au moment où il était loin de s'y attendre. M. Hector Bossange, dont le nom est si bien connu au Canada, ayant appris le délaissement et l'état désespéré où il se trouvait, vint le visiter et lui offrit l'hospitalité sous son toit. Dès qu'il put se traîner hors de sa chambre, M. Bossange l'emmena avec lui à son château de Citry, en Champagne, où il lui prodigua tous les soins d'une amitié qui ne s'est jamais démentie, et qui réussirent à le ramener à la vie. Cette vieille résidence des barons de Renty, avec ses constructions d'un autre âge, avec ses souvenances séculMres qui séaient si bien à l'imagination poétique de Crémazie, avec sa société si spirituelle et enjouée, avec son parc tout plein de parfums et de chants d'oiseaux, fut une oasis enchantée au milieu du désert de .sa vie. Madame Bossange l'entoura de délicatesses et de prévenances maternelles, dont il ne parlait jamais qu'avec des larmes dans les yeux. Canadienne comme lui, elle était à ses yeux tout ce qui lui restait de la patrie perdue. *
* Madame Bossange, née Fabre, est la tante de notre excellent écrivain M. Hector Fabre.
Les délassements studieux dans la bibliothèque de M. Bossange, qui l'entretenait de ses goûts de bibliophile, les promenades sous les arcades vertes du parc, précédé des petits enfants de son hôte, qui l'agaçaient en s'enfuyant sous l'ombre des sentiers soyeux, ou en égratignant de leurs petits pas le sable fin des avenues, l'exercice modéré dans les champs, parmi les vignes et les blés, où la brise rafraîchissait ses tempes brûlantes, finirent par avoir raison de ses bouleversements intérieurs. Les distractions, dont il avait besoin plus que de tout le reste et qui lui furent délicatement ménagées, firent renaître dans son âme sinon la sérénité, du moins une tranquillité relative; mais il lui resta une débilité générale et une tendance à des maux de tête qui ne lui permirent plus de se livrer à des travaux continus.
De retour à Paris, dans le morne silence de sa mansarde, il lui fallut songer à vivre et à tuer l'inexorable ennui. Il se mit en quête d'occupations compatibles avec l'état délabré de sa santé. Les emplois passagers que M. Gustave Bossange lui procura, et quelques agences particulières, sans importance, qu'il parvint à obtenir, n'auraient pu sufiBre à lui donner du pain, s'il n'avait reçu de continuels secours de ses frères. A part quelques mois de séjour au Havre et à Bordeaux, de rares excursions dans les provinces du centre, il vécut toujours à Paris, toujours seul, occupant un petit garni sous les toits au quatrième ou cinquième étage, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, sans
amis, sans distractions, sans cesse en face de lui-même, traînant au pied le boulet de l'exilé.
Un petit carreau de papier marqué au timbre d'Amérique, que lui apportait de temps en temps le facteur, une lettre de sa mère, de ses frères ou de quelque ami de là-bas, renfermait tout ce qui lui restait de bonheur et d'espérance sur la terre. Pendant qu'il les lisait et les relisait en les arrosant de ses larmes, il se transportait dans son cher Canada et revoyait en esprit tout ce qu'il aimait, tout ce qu'il avait perdu. Mais le quart d'heure de lecture fini, la vision s'évanouissait, la nuit se refermait sur ce rayon; alors il retombait sur lui-même et se retrouvait plus seul que jamais dans son réduit désert.
Bien des fois, m'a-t-il dit souvent, si je n'avais eu une foi canadienne, je serais allé me pendre comme Gérard de Nerval au réverbère du coin, ou je me serais abandonné comme Henri Murger; mais quand le noir m'enveloppait de trop près, quand je sentais le désespoir me saisir à la gorge et que le drap mortuaire semblait me tomber sur la tête, je courais à Notre- Dame-des- Victoires, j'y disais une bonne prière, et je me relevais plus fort contre moi-même. Je ne suis pas un dévot, mais je suis un croyant.
— Quelles distractions vous donnez- vous?
— J'expédie ma petite besogne, quand j'en ai, et puis j'arpente l'asphalte, je flâne sur les boulevards, je bouquine pour mon frère, à qui j'expédie de temps à autre des caisses de livres pour sa librairie. Parfois je
pousse une pointe jusqu'aux barrières. Tiens, à propos, il faudra que nous allions faire une course à Belleville, afin que je vous montre ce que c'est que le peuple communard. Chemin faisant, je vous raconterai l'histoire de la prise de la caserne du prince Eugène, un épisode sanglant de la dernière guerre.
En hiver, je suis habituellement un ou deux cours du collège de France. De ce temps-ci, je m'intéresse aux leçons de M. Michel Chevalier, sur l'économie politique, et à celles de M. Maury sur l'histoire du Domaine du Roi.
Au retour, j'achète mon journal au kiosque prochain, le Figaro, VUnivers, la Gazette de France, etc., etc. Rentré chez moi, je lis mon journal, et puis je regarde au plafond. Ce n'est pas gai, mais ça m'emporte au pays des songes. Après tout, j'aime mon Paris, c'est la capitale de l'univers; je m'y suis toujours plu, hormis pendant le siège.
— Quoi! vous êtes resté pendant le siège de Paris?
— Mais oui; quand j'ai voulu sortir, il était trop tard; ce n'était pas divertissant. Depuis ce temps-là, mon estomac n'a pu se remettre des repas impossibles que j'ai pris, depuis le steak de cheval jusqu'au fricot de rats. Au centre de Paris, où j'étais, il n'y avait aucun danger: les boulets prussiens n'arrivaient pas jusque-là.
Un matin, je voulus m'aventurer du côté du Luxembourg pour voir le combat de plus près ; pendant que je m'amusais à écouter le grondement du canon, un
projectile vint tomber devant moi, tuant une femme qui traversait la rue et emportant la tête d'un cheval ; j'en eus assez. La couardise des poètes ne s'est guère démentie depuis Horace, ajoutait Crémazie avec un sourire, en citant la spirituelle tirade du poète latin.
Un jour, comme je suivais la rampe du quai Voltaire en admirant l'immense suite de palais qui bordent la Seine, et au delà les Champs-Elysées couronnés à l'horizon par l'arc de triomphe de l'Etoile, j'avisai à quelques pas devant moi un individu penché sur la rampe, le nez dans un livre ouvert, et dont la tournure me faisait l'effet d'Octave Crémazie. J'approchai, c'était bien lui; je lui frappai sur l'épaule.
— Tiens, c'est vous, me dit-il, en se relevant brusquement. Regardez donc quelle belle édition de Racine: ce n'est qu'à Paris qu'on imprime comme cela. Mais, d'où venez-vous?
— De Notre-Dame, où j'ai entendu le père Monsabré.
— J'en arrive moi aussi. C'est un merveilleux diseur; mais la renommée de Lacordaire et de Ravignan l'écrase. Il captive toutefois son auditoire; la nef était comble. Toute l'élite de Paris, le faubourg Saint-Germain était là ; vous avez vu cette nuée d'équipages devant le portique ? Ah ! j 'oubliais ; notre ami Bossange m'écrivit hier, il nous invite tous deux à passer quelques jours à son château. En êtes- vous ? "
Le lendemain, nous étions sur la route de Meaux, nous traversions Château - Thierry, la patrie du bon La Fontaine. A la gare de Nanteuil-Sancy, M, Bossange nous attendait et nous fit, avec une grâce qui ne s'oublie pas, les honneurs de son vieux castel. Je n'avais pas vu Citry depuis 1867. Monsieur et madame Bossange n'ont guère vieilli ; les années ne font qu'efïleurer de leurs ailes ce couple heureux. Ils ont célébré frais et dispos leurs noces de diamant, que Crémazie a chantées en strophes inspirées par la reconnaissance et l'amitié.
Ils sont entourés aujourd'hui comme alors d'amis tels que M. de Courmaceul, gentilhomme de la vieille roche, madame Coolidge, Américaine de naissance, mais toute Française de cœur et d'esprit, petite-fille de l'ex-président Jefi'erson.
Nous trouvons ici tous les charmes de la vie : hospitalité cordiale, société choisie, délicieux racontars au coin du feu ou parmi les allées du parc.
M. Bossange, causeur exquis, est le digne fils de Martin Bossange, dont Jules Janin a tracé un si délicat portrait dans un de ses feuilletons. Sa vie de libraire à Paris l'a mis en rapport avec une foule d'illustrations, d'artistes, d'écrivains, dont il raconte des anecdotes, des traits de caractère, avec un sel infini qui pique vivement notre curiosité. En nous montrant le buste de Fenimore Cooper par David d'Angers, que l'artiste lui-même lui a ofiert en présent:
■ — Savez-vous, nous dit M. Bossange, que mon nom a
été immortalisé dans un des romans de Fenimore Cooper? Je n'y joue pas cependant un rôle bien glorieux. Il m'avait choisi pour son éditeur à Paris, et nous étions liés d'affaires et d'amitié, lorsqu'un malentendu, survenu à propos de droits d'auteur, mit du froid entre nous. Cooper était irrité de la prétendue injustice que je lui avais faite, et il s'en vengea dans son Pioneer en donnant le nom d'Hector au chien de son héros. Il s'amusa bien avec moi de cette malice, quand le malentendu fut expliqué.
La bibliothèque de M. Bossange, fruit d'un demisiècle de collection, est une des plus précieuses qu'on puisse voir en fait de livres et de documents sur l'Amérique.
Revenu à Paris, j'eus peine à m'arracher de Crémazie pour faire le pèlerinage de Lourdes, qui était le but de mon voyage. Après un séjour à Nîmes auprès de l'abbé Bouchy, mon ancien professeur au collège de Sainte-Anne, alors précepteur chez la comtesse de Régis, et une course à travers les montagnes de la Suisse, je revins consacrer tout le reste de mon voyage à Crémazie. Avec quelle joie il salua mon retour! Il lui semblait revoir le Canada.
Jusqu'au printemps, nous fûmes inséparables ; le jour, variant nos promenades d'une place ou d'un monument à l'autre, ce qui lui rappelait mille anecdotes de ce Paris qu'il connaissait sur le bout de son doigt, selon son expression ordinaire ; le soir, dans sa mansarde, les pieds sur les chenets, devant sa grille où
flambait un petit feu de coke ou de fagots. Dire l'entrain et le brillant de sa conversation durant ces longues veillées ou pendant que nous cheminions du parc Monceaux au Jardin des Plantes, du Père-Lachaise au bois de Boulogne ! Il faut l'avoir entendu. Ses dix ans de souvenirs, d'impressions, d'observations, débordaient de sa mémoire avec l'impétuosité d'un torrent longtemps comprimé qui a rompu ses digues.
Il était superbe dans la discussion, surtout lorsqu'il se sentait serré de près. C'est alors qu'il déployait les ressources de son large esprit. D'une nature essentiellement française, il était Parisien pour la finesse du trait jeté à propos: il en savait la force. Quand il avait lancé les gros bataillons de son raisonnement, il attaquait avec l'arme de l'ironie, cette réserve des maîtres, et il achevait de désarmer par un franc rire,
Ce rire d'autrefois, ce rire des aïeux,
Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux.
Ceux qui ne connaissent Crémazie que par ses poésies, n'ont vu qu'une part de son génie, le côté solennel, parfois un peu poseur, grandiose, si vous le voulez, mais où le laisser-aller est naturellement absent. Sous ce rapport, sa correspondance est une révélation. Elle nous fait voir Crémazie tel qu'il était dans nos conversations, à la fois érudit et spirituel, moqueur mais avec bienveillance, aimant à mettre en saillie le ridicule et le grotesque, puis ayant de soudains retours de noire mélancolie, pendant lesquels, la main crispée sur le cœur, il semblait vouloir déchirer son vêtement
comme pour montrer sa blessure toujours saignante; et puis, laissant retomber sur sa poitrine sa tête désesl^érée, dans un silence qui disait le grand deuil de sa vie.
L'idée de mon départ lui faisait peur. " Hélas ! me répétait-il souvent, dans quel vide vous allez me laisser! Depuis des mois nous avons vécu côte à côte comme des frères. Songez qu'en dix ans vous êtes le seul ami du Canada avec qui j'aie pu causer à loisir; les autres n'ont été que des oiseaux de passage. La pensée de l'isolement dans lequel je vais être replongé me fait tourner la tête."
La veille de mon départ, après une dernière soirée chez lui, je voulus prétexter l'heure matinale du train pour abréger des adieux que je redoutais; mais bien avant six heures du matin, il était là m'attendanl devant le portique de l'hôtel. Nous montâmes en voiture; il ne me dit presque rien durant le trajet à la gare du chemin de fer du Nord.
— Je vais aller prendre mon billet de passage, lui dis-je en arrivant, et je tâcherai de revenir vous dire adieu." Il me comprit, me serra la main à me la briser : de grosses larmes tombaient de ses yeux.
Je ne l'ai plus revu. Il le pressentait aussi bien que moi en me quittant; cette vie de paria ne pouvait durer. Encore quelque temps, et il allait mourir, loin de son pays, loin même de Paris où l'exil lui pesait moins qu'ailleurs.
A Québec, sa pauvre mère m'attendait et eut une
OCTAVE CREMAZIE 42J
journée de bonheur à écouter tout ce que lui mandait son cher Octave, à m'interroger sur ces mille riens qui font revivre les absents.
A la mort de M, Edmond Farrenc, journaliste parisien, à qui M. Luc Letellier de Saint-Just, alors ministre de l'agriculture à Ottawa, avait fait une allocation mensuelle pour continuer une série d'articles sur le Canada, qu'il avait commencée dans différents journaux, il fut question d'Octave Crémazie pour le remplacer. C'est à quoi il fait allusion dans la lettre suivante :
Bordeaux, 29 avril 1876.
" Mon cher abbé,
" Le courrier de ce matin m'a mis en possession de votre amicale du 8 courant.
" Votre lettre du mois d'octobre a fait un long détour avant de me parvenir. Quand vous l'écriviez, vous lisiez mon adrese dans votre souvenir qui vous disait 4 bis, rue Vivienne, et non sur ma correspondance qui portait en tête 10 bis, Passage Laferrière. A cette époque, j'avais déjà quitté la rue Vivienne depuis plus d'un an. Dans l'intervalle, j'avais fait un voyage en province, de sorte que cette malheureuse lettre, après avoir été renvoyée de plusieurs Caïphes à plusieurs Pilâtes, ne m'a été remise qu'au moment où je quittais la capitale pour aller habiter Bordeaux.
" Ne sachant pas à quel pays vous étiez allé demander ce climat attiédi que réclament vos yeux et que
l'hiver canadien ne saurait vous donner, je m'étais réservé de vous envoyer un bavardage quand le soleil du printemps vous aurait ramené au manoir paternel. C'est ce que je ferai bientôt, si Dieu et mes yeux le permettent, car je suis un peu logé à la même enseigne que vous sous le rapport de la vue.
"Dans le mois de février, M. Gustave Bossange, en me remettant la lettre dans laquelle vous lui exprimiez le désir de voir continuer dans les journaux français l'œuvre commencée par M, Farrenc, m'écrivait les lignes suivantes : " J'inclus une lettre de notre ami " l'abbé Casgrain. Voyez le passage souligné et dites- " moi ce que vous penseriez de faire faire des articles '• industriels, économiques, etc., par M. Hunter, (1) " qui a un goût très prononcé pour cette étude, et " de vous les envoyer pour que vous leur donniez un " peu de fion. Cela paierait pour vous deux, et j'userais " de l'influence que je possède pour faire admettre ces " articles à divers journaux." Je m'empressai de répondre à M. Bossange que j'étais tout à sa disposition et que je m'estimerais très heureux d'être le collaborateur de M. Hunter. Depuis je n'ai plus entendu parler de ce projet.
" M. Cucheval-Clarigny, dont vous m'avez parlé pour ce genre de travail, est un écrivain fort connu et jouissant d'une plus grande notoriété que feu M. Farrenc.
(1) j\r. Hunter, commis principal de M. Bossange, offrait de faire des articles sur le Canada dans les journaux de commerce.
Je regrette de ne pas être à Paris, ce qui me prive du plaisir d'aller le voir suivant votre désir. M. Bossange, qui connaît parfaitement notre pays, pourra certainement donner au successeur de M. Farrenc tous les renseignements désirables. Je ne sais pas quand je retournerai à Paris, ni même si j'y retournerai. Je suis, en ce moment, comme l'oiseau sur la branche. Il se pourrait que, dans un mois, les affaires m'appelassent au Havre, peut-être même hors de France. J'avais un instant rêvé que la collaboration avec M. Hunter que m'offrait M. Bossange, m'aurait, avec quelques autres petits travaux, permis d'aller habiter de nouveau la capitale. Je vois que je ne peux plus compter sur cette éventualité. Sur ces bords enchanteurs de la Garonne, comme disent ces blagueurs de poètes méridionaux, 'j'ai plus souffert du froid que dans notre hiver à jamais mémorable du siège de Paris. Le printemps ne vaut pas mieux que l'hiver; aujourd'hui, 29 avril, nous avons un vent froid, un ciel gris, comme dans le mois de novembre."
" Votre toujours dévoué
De tous ceux qui lui ont gardé souvenir, personne ïIkj lui fut plus sympathique que M. Ouimet, ministre de l'instruction publique de la province de Québec. Apprenant la vie précaire que Crémazie menait en France, il me pria de lui écrire. — Le gouvernement de la province, me dit-il, a l'intention de fonder dans
les paroisses des bibliothèques publiques à l'instar des biljliothèques communales établies en France, ce qui exigera une agence à Paris. Cette agence ne pourraitelle pas être confiée à Crémazie?
Voici sa réponse.
atry, ce 18 février 1877.
" Mon cher abbé,
"Combien je vous dois de reconnaissance pour l'intérêt que vous ne cessez de me porter. La proposition que vous avez faite à mon frère est une nouvelle preuve de la sympathie que vous m'avez toujours témoignée. Je ne pense pas qu'il puisse y avoir danger pour moi à faire connaître à l'honorable M. Ouimet le lieu de ma retraite et le nom sous lequel je m'abrite. Je vous laisse donc carte blanche pour traiter cette aflaire et je ratifie d'avance tout ce que vous ferez.
" Je suis depuis quinze jours au château de notre ami commun. Je parle souvent de vous avec M. Bossange, qui vous tient en haute estime et me charge de le rappeler à votre souvenir. Vous devez vous rappeler la vieille madame Brown qui, au temps jadis, rompit avec vous une lance théologique qui vous amusa tant. Elle est morte jeudi, à Paris, chez M. Gustave, à l'âge de 86 ans. Nous l'avons enterrée hier à La Ferté-sous- Jouarre.
"Je retournerai à Paris dans les premiers jours de mars.
""Depuis deux mois, je soufi're beaucoup de la vue.
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Quand je serai en meilleurs termes avec mes yeux, je vous écrirai une longue lettre, dans laquelle je bavarderai tout à mon aise. En attendant, je vous renouvelle l'expression de ma reconnaissance pour ce que vous avez déjà fait et ce que vous voulez bien encore faire pour moi.
" Croyez-moi, mon cher abbé,
"Votre tout et toujours dévoué
Cette note fut bientôt suivie de la lettre suivante : Paris, 6, rue Papillon, 30 avril 1877.
" Quand je vous écrivais, le 16 du précédent mois, je n'étais pas encore en possession de votre amicale du 29 mars, qui ne m'est parvenue que le 20 courant.
"Menacé d'une nouvelle attaque d'érysipèle, j'ai été fort malade ces jours derniers, ce qui m'a empêché de vous répondre par le courrier canadien de la semaine précédente. Comme je ne connais pas la somme que les municipalités consacreront aux bibliothèques communales, il me serait assez difficile de faire une liste.
"J'écris aujourd'hui à l'honorable M. Ouimet pour lui demander:
"1* De vouloir bien me fixer sur le chiffre approximatif de la somme destinée à l'achat d'une bibliothèque communale ;
"2° De me faire savoir si ces bibliothèques devront
se confondre avec les bibliothèques paroissiales qui existent déjà dans un certain nombre de localités, ou si elles devront avoir leur existence propre à côté de ces dernières.
"J'ai besoin de ce dernier renseignement, car, dans le premier cas, je pourrais négliger les livres religieux, les bibliothèques paroissiales étant principalement composées d'ouvrages de cette catégorie ; dans le second cas, j'aimerais à connaître la part que je dévrais faire à l'élément religieux. Les calculs que j'ai faits me permettent de donner, dès aujourd'hui, à M. Ouimet le prix de revient des livres qui devront composer les bibliothèques communales.
"Je laisse à M. Ouimet le soin de fixer lui-même la rémunération qu'il jugera à propos de m'accorder. J'ai bien hâte d'être tout à fait bien, afin de pouvoir vous envoyer une longue jase.
"Je ne manquerai pas de vous rappeler au souvenir de la famille Bossange.
'• Croyez-moi, mon cher ami,
" Votre très reconnaissant et dévoué
Malheureusement, les difficultés financières de la province de Québec mirent à néant ces beaux projets. La mauvaise étoile du poète devait le suivre jusqu'à la fin.
Il est allé mourir au Havre, en face de cet Océan qu'il ne pouvait plus franchir.
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
il a bu jusqu'à la lie la coupe amère de l'exil ; et il a emporté avec lui la cruelle pensée que sa patrie ne lui donnerait pas même l'aumône d'un tombeau : cette patrie qu'il avait tant aimée et qu'il avait chantée en si beaux vers.
n nous faut quelque chose, en cette triste vie,
Qui nous parlant de Dieu, d'art et de poésie,
Nous élève au-dessus de la réalité ;
Quelques sons plus touchants, dont la douce harmonie,
Écho pur et lointain de la lyre infinie,
Transporte notre.esprit dans l'idéaUté.
Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime Qui sait de notre cœur le sanctuaire intime, C'est le ciel du pays, le village natal; Tje fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse Coula dans les transports d'une pure allégresse; Le sentier verdoyant où, chasseur matinal.
Nous aimions à cueillir la rose et l'aubépine ; Le clocher du vieux temple et sa voix argentine; Le vent de la forêt glissant sur les talus, Qui passe en effleurant les tombeaux de nos pères Et nous jette, au milieu de nos tristes misères. Le parfum consolant de leurs nobles vertus.
Un quart de siècle auparavant, Crémazie avait prophétisé sa propre destinée lorsqu'il avait dit :
Loin de son lieu natal, l'insensé qui s'exile,
Traîne son existence à lui-même inutile.
Son cœur est sans amour, sa xie est sans plaisirs.
Jamais, pour consoler sa morne rêverie,
n n'a devant les yeux le ciel de la patriO;
Et le sol sous ses pas n'a point de souvenirs.
A sa dernière heure, il n'a pas même eu la consolation de voir un seul de ses compatriotes à ses côtés;
une main étrangère lui a fermé les yeux. Fidèle à son malheur jusqu'à la fin, la famille Bossange a été la dépositaire de ses dernières volontés et a suivi sa dépouille mortelle au cimetière. Dans vingt ans, personne peut-être ne pourra indiquer le lieu où il repose. Plus malheureux que Gilbert, il a pu dire comme lui:
Sur ma tombe où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Seize années d'exil ont expié, ses fautes : l'avenir pardonnera à l'homme en faveur du poète. Il a dit de Garneau, dont la destinée a été incomparablement moins amère que la sienne: " Qui peut dire de com- " bien de déceptions, de combien de douleurs se com- " pose une gloire ! "
l'abbé h. R. Casgrain.
Rivière-Ouelle, 15 juillet 1881.
A. GERII^-LAJOIE
d'après ses mémoires
" Ottawa, la jeune cité qui a encore un pied dans la forêt, la ville des chantiers, l'hôtellerie des voyageurs et la capitale de la confédération canadienne; Ottawa n'est pas sans charmes pour le visiteur, même après une excursion à Montréal et à Québec. Cette petite ville a une physionomie propre et bien caractérisée ; favorisée par la nature, elle est couronnée d'un monument qui ferait l'orgueil de plus d'une cité européenne.
" Je faisais cette réflexion, l'an passé, en parcourant pour la première fois les rues de la ville. Les caprices de la promenade m'avaient conduit au bord de la chute du Rideau et je m'y étais arrêté pour contempler à mon aise l'agréable panorama qui, de cet endroit, se déroule sous les yeux.
" A mes pieds, tombait perpendiculairement la nappe d'eau blanche, si régulière qu'on eût dit un rideau tiré sur la rive. Au bas de l'escarpement coulaient, impétueuses, les vagues fauves de l'Ottawa, gonflé par les eaux du printemps. La vue remontait
de là jusqu'au pont et aux rapides, dont les flots de neige, bondissant de rochers ea rochers, comme une furie échevelée, se précipitaient dans les Chaudières. Les sourds grondements des chutes, mêlés aux bruits stridents des scieries, montaient jusqu'à nous avec les rafales de la brise. Les deux rives boisées de la rivière se découpaient en arêtes vives et gracieuses sur l'azur éclatant du ciel. A gauche se prolongeait, en serpentant jusqu'à l'horizon, la falaise escarpée sur laquelle est assise la ville d'Ottawa.
" Mais l'objet qui attire l'attention, qui finit toujours par fixer les regards, c'est le palais législatif, dont les masses imposantes, appuyées sur la plus haute éminence, et surmontées de leurs aiguilles et de leurs toitures gothiques, dominent tout le paysage.
" Pendant que je communiquais mes impressions à mon compagnon de flânerie, nous vîmes apparaître, de l'autre côté du Rideau, deux promeneurs, un monsieur et une dame, accompagnés de leur enfant, qui vinrent s'asseoir en face de nous, au bord de la chute, sur un gradin naturel formé par le rocher.
" Il y avait un tel air de sérénité et de bonheur sur les figures de ces deux époux qui s'amusaient à voir jouer leur enfant à leurs pieds, qu'on se sentait heureux rien qu'à les regarder.
" L'homme était petit, bien pris des épaules, le corps long et les jambes courtes, ce qui le faisait paraître, lorsqu'il était assis, d'une taille moyenne. Il avait les cheveux, les favoris et les yeux bruns, une
forte moustache d'une nuance plus claire ; rien de saillant dans les traits encadrés dans une figure ronde. Cependant, avec cette apparence ordinaire, cette physionomie avait un charme qui ne pouvait provenir que d'une âme exquise ; son regard et son sourire étaient d'une douceur inexprimable, et le timbre de sa voix, dont je ne saisissais qu'un murmure indistinct, paraissait aussi doux. En un mot, mon attention avait été entièrement captivée par l'air et les manières pleines de bonté et de bonhomie de cet étranger.
— Le connaissez- vous, demandai-je à mon compagnon?
— Comment, dit-il, mais c'est M. Gérin-Lajoie, le bibliothécaire du Parlement !
— Ah ! son nom et ses écrits me sont connus depuis longtemps ; mais je n'avais jamais eu l'avantage de le rencontrer.
— Il ne faut pas que vous quittiez Ottawa sans faire sa connaissance. Soyez chez moi demain à dix heures, et j'irai vous présenter à lui, à la bibliothèque."
Plus d'un lecteur se rappellera sans doute ce petit tableau tracé, il y a déjà assez longtemps, et qui servait de préambule à une notice sur M. Gérin-Lajoie. Nous l'avons reproduit en tête de la biographie que nous lui consacrons, parce qu'il nous le représente sous son vrai jour et dans le milieu où nous l'avons vu nous-même, dans ses dernières années, vivant réellement d'une vie calme et douce comme une idylle.
Gérin-Lajoie occupe une place à part dans notre littérature. Doué d'un talent précoce, déjà connu même avant la fin de son cours classique, qu'il termina à l'âge de dix-neuf ans, il aurait pu aspirer à devenir le plus brillant de nos littérateurs : il ne l'a pas voulu. Il a mieux aimé en être le plus utile. Cette pensée a toujours été son rêve, l'ambition de sa vie, l'unique but de tous ses travaux. Jean Rivard, le meilleur de ses écrits, si bien apprécié par les esprits sérieux, n'a pas été compris des lecteurs frivoles, parce que ceux-ci ne pouvaient s'élever à la hauteur où Gérin-Lajoie s'était placé.
Né avec un caractère désintéressé et philanthropique, il s'est appliqué toute sa vie à développer en lui ces qualités si rares. Il en avait fait son étude constante, et (ce qui paraîtra étrange à bien des lecteurs) il avait pris l'habitude, depuis sa sortie du collège, de tenir un journal où il faisait en quelque sorte l'examen de sa conscience, pour apprendre à mieux se connaître, à se corriger et à reproduire en lui-même, autant qu'il le pouvait, son idéal de philanthrope chrétien. Ces mémoires, entièrement inédits, que nous avons sous les yeux, achèvent de le faire connaître dans ce beau caractère. Notre tâche sera bien facile ; car nous n'aurons, la plupart du temps, qu'à citer ses Mémoires, où il se peint lui-même bien mieux que nous ne saurions le faire.
Il est vrai que le seul projet de livrer à la publicité un journal intime, a dû éveiller chez ceux qui étaient
les dépositaires de ce précieux héritage, des scrupules auxquels nous-même nous avons eu quelque peine à nous soustraire. Bien des fois notre attention s'est arrêtée avec une sorte d'anxiété sur les paroles que Gérin-Lajoie a placées en tête de ses Mémoires, qu'il tenait soigneusement sous clef et qu'il n'a jamais lus qu'à sa famille et à quelques amis : " Les confidences contenues dans ce cahier, dit-il, n'ont été écrites que pour mon utilité et pour l'instruction de mes enfants. Elles sont si intimes que si je n'ai pas le bonheur de laisser de postérité, elles devront disparaître avec moi."
Cette injonction semblait péremptoire; mais des conseils et des considérations d'un ordre plus élevé nous ont décidé à rompre le sceau qui en défendait l'accès. Elles renferment, en effet, des enseignements trop utiles, et de trop sages leçons pour que nous soyons justifiable d'en priver un public qui saura les apprécier. Au reste, nous ne pourrons qu'en donner des extraits ; car leur entière publication formerait la matière de plus d'un volume.
" Mon but, en écrivant ces Mémoires, dit-il, est de laisser à mes enfants un souvenir du jeune temps de leur père. Je veux leur dire ce que j'ai fait, et ce que j'aurais voulu faire. Je leur ferai connaître mes regrets, afin qu'ils se les épargnent à eux-mêmes. Ils profiteront ainsi de mes erreurs et pourront tirer de ces lignes incohérentes des conseils qui serviront à les guider dans les sentiers difficiles que rencontre le jeune homme au début de sa carrière."
Après avoir cité le témoignage d'un auteur américain sur l'utilité de pareils mémoires, Gérin-Lajoie ajoute:
" Il n'y a rien de tel qu'un journal pour conduire à la connaissance intime de soi-même, de son caractère, de ses défauts... J'espère par ce moyen, qu'avec le temps, je parviendrai à m'améliorer."
Ces réflexions, si pleines de sens et de maturité, sont celles d'un jeune homme à peine âgé de vingtdeux ans, livré à lui-même depuis son entrée dans le monde et déjà engagé dans les luttes du journalisme. Elles laissent voir ce qu'il deviendra plus tard.
Antoine Gérin-Lajoie naquit le 4 août 1824, à Sainte- Anne d'Yamachiche, district des Trois- Rivières, communément appelé Machiche, mot dérivé de l'algonquin oivabmaches, qui signifie rivière à la vase, la rivière de Machiche étant en effet fort boueuse.
" La maison où j'ai reçu le jour est située à trois quarts de lieue de l'église, sur le grand chemin, dans un joli endroit appelé " les petites terres." La terre paternelle, au milieu de laquelle est bâtie la maison, s'étend d'un bout jusqu'au lac Saint-Pierre, de l'autre jusqu'à un bois superbe formé en partie d'érables et de platanes."
C'est là que Gérin-Lajoie a passé les douze premières années de sa vie ; et le souvenir de ces lieux champêtres et poétiques a laissé dans sa mémoire une impression ineffaçable.
Son bisaïeul, qu'on nommait Jean Jarrin ou Gérin,
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vint au Canada vers 1750. Il paraît, d'après les renseignements qu'Antoine a pu recueillir, qu'il était sergent dans un des régiments envoyés par la France pendant la guerre qui se termina par la perte du Canada.
Jean Gérin avait été présent au siège de Québec. Après la capitulation de cette ville, il résolut de s'établir dans ce pays, malgré l'avenir sombre qui se préparait. Dans ce dessein, il se rendit à Machiche, presque inhabité à cette époque, et y fit choix d'un lot de terre qui est resté jusqu'à ces dernières années aux mains de ses descendants.
C'était un homme excessivement gai, un bouteen-train et un faiseur de tours, comme on dit dans nos campagnes, ce qui lui avait mérité à l'armée le surnom de " Lajoie," qui a passé de père en fils jusqu'à la génération actuelle. On cite encore de lui dans le canton une foule de mots plaisants et de petites malices dont on lui attribue la paternité.
D'après ces faits, Gérin-Lajoie avait longtemps cru que son bisaïeul était originaire de la Gascogne, mais en feuilletant plus tard les registres de la paroisse d'Yamachiche, il trouva, à la date du 6 octobre 1760, le mariage de Jean Jarrin, fils de Joseph Jarrin et de Marie Courtin, ses père et mère, de la paroisse des Echelles, dans le diocèse de Grenoble, et de Madeleine Grenier, fille de Joseph Grenier et de Marie Gélinas, de la paroisse d'Yamachiche.
Jean Gérin continua à cultiver sa terre jusqu'à la
fin de sa vie et mourut dans les premières années de ce siècle.
De son mariage étaient nés trois fils : Joseph, André, aïeul de l'auteur, et Alexandre.
Les descendants de cette famille sont aujourd'hui très nombreux.
André Gérin, ou plutôt Lajoie, nom sous lequel il était habituellement désigné, avait succédé à son père sur le bien paternel, et avait épousé, le 27 septembre 1790, demoiselle Rivard de La Glanderie, d'une famille importante de la paroisse de Saint-Léon qui faisait alors partie de celle de la Rivière-du-Loup.
" Quoique mon grand-père n'eût pas eu l'avantage de recevoir l'instruction même la plus élémentaire, il était cependant, d'après tout ce que j'en ai entendu dire, un homme intelligent et très entreprenant. Par son industrie, son activité et son talent pour les aff"aires, il devint en peu de temps un des plus riches cultivateurs de la paroisse ; et quoiqu'il soit mort jeune, il put donner à tous ses enfants des positions aisées. Ses trois garçons furent bien établis et ses cinq filles se marièrent avantageusement. Ma grand'mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans attendrissement, était d'une sensibilité exquise et d'une piété exemplaire. Elle était très petite et délicate. Son seul plaisir était de soigner les malades, de faire l'aumône aux pauvres, de consoler les malheureux et de prier Dieu.
"Elle est morte le 5 juin 1845. Je me souviens
qu'elle avait pour moi une vive affection et que son plus grand bonheur eût été de me voir prêtre.
" Mon père est né le 4 juillet 1801. Il est de taille moyenne. * Je lui ressemble beaucoup pour la forme du corps, mais il a le nez aquilin et le teint plus blanc que moi. Sa santé, forte dans le principe, est devenue très délicate par suite d'extravagances qu'il a commises dans sa jeunesse. Il était toujours trop ardent au travail, et les imprudences dont je parle n'ont toujours été que des excès de zèle et de courage. Il est né avec un talent particulier pour la mécanique. Quoiqu'il n'ait jamais fait aucun apprentissage, et qu'il n'ait exercé régulièrement aucune branche d'industrie, il est extrêmement habile en tout ce qui se rattache aux ouvrages d'artisan. C'est ordinairement lui qui donne le plan des maisons et autres bâtiments qui se construisent dans le canton, surtout lorsqu'il s'agit de loger quelque pauvre. Son talent pour le calcul est surprenant. J'étais toujours stupéfait, lorsque faisant mes mathématiques au collège, je le voyais résoudre, en un instant et de mémoire, des problèmes que je lui proposais sur les équations. Il ne sait pourtant que juste lire et écrire; car de son temps les écoles dans nos campagnes étaient rares, et les bons instituteurs l'étaient encore plus.
" Il a épousé, le 12 août 1822, mademoiselle Marie Aimable Gélinas, tille de Joseph Baptiste Gélinas,
* Ce passage des Mémoires a été écrit en 1849.
cultivateur influent de la paroisse d'Yamachiche. Elle pouvait avoir à cette époque dix-huit ou dix-neuf ans. Ma mère est une femme excessivement sensible. La moindre émotion lui fait venir les larmes aux yeux. Elle ne peut raconter aucun trait de vertu sans pleurer. Elle est pieuse sans affectation et possède toutes les vertus et toutes les qualités que l'on peut désirer dans une femme de ménage. Elle a beaucoup de talents naturels ; possède une mémoire heureuse, une belle et douce imagination, un jugement sûr qui en eussent fait une femme brillante, si elle eût été instruite. Mais son instruction se borne, comme celle de mon père, à la connaissance de la lecture et de l'écriture. Il ne peut y avoir personne avec qui je sympathise plus qu'avec ma mère. Je puis passer des journées entières à m'entretenir avec elle. Elle devait être une jolie jeune fille dans son temps; mais les qualités de son cœur et de son esprit devaient faire oublier ces charmes extérieurs.
" J'ai souvent entendu dire à ma mère que jamais, depuis le jour de son mariage, une seule parole n'est échappée à mon père qui fût de nature à lui causer la plus petite peine. De son côté, elle a toujours aimé son mari de l'affection la plus vive, et chaque instant de sa vie est consacré à son bonheur et à celui de ses enfants...
" La famille Gélinas, à laquelle je me rattache par ma mère, est originaire de la Saintonge et une des plus anciennes du pays. Dans le recensement des ha-
bitants de la Nouvelle- France, fait en 1666, on trouve comme habitant les Trois-Rivières, le nommé Etienne Gélineau, âgé de 42 ans, et son fils "Jean," âgé de 20 ans. Plus tard, dans le recensement de 1681, on remarque au cap de la Madeleine, près des Trois-Rivières, le nommé " Jean Gélinas," âgé de 37 ans, marié à Françoise de Charmenil, âgée de 29 ans et ayant déjà quatre enfants, Etienne, Benjamin, Françoise et Anne. Suivant un usage répandu, il paraît, parmi les premiers colons de ce pays, le premier garçon fut appelé simplement Gélinas, le second fut surnommé Bellemare, le troisième Lacourse, etc., et ils sont devenus les souches de familles aujourd'hui connues sous ces différents noms, quoique se rattachant tous au même tronc.
" Mon grand-père, Joseph Baptiste Gélinas, qui est mort en 1852 à l'âge avancé de 88 ans, descendait d'Etienne Gélinas. La famille de ce nom est fort répandue dans le district des Trois-Rivières. Mon grandpère seul, lorsqu'il mourut, laissait après lui environ cent cinquante enfants, petits- enfants et arrière-petitsenfants."
La famille des Gélinas n'a pas dégénéré dans le ménage de Gérin-Lajoie, père d'Antoine, car il n'a pas eu moins de dix-huit enfants. Le premier étant mort en naissant, Antoine, venu ensuite, a toujours été regardé comme l'aîné.
Dès son enfance, il se fit remarquer par son intelligence et son goût pour l'étude. A ces qualités il joi-
gnait une sensibilité si vive et un naturel si compatissant qu'on le voyait fondre en larmes à la moindre peine dont il était témoin. Timide jusqu'à la sauvagerie, il s'enfuyait et se cachait dès qu'il voyait venir quelque visiteur.
Le développement hâtif de ses facultés le portait à la réflexion et le rendait souvent rêveur. Sa grandmère lui demandait alors s'il pensait à se marier : " Si je n'y pensais pas déjà, ajoute plaisamment Lajoie, je devais y penser longtemps, plus tard, avant de m'y décider."
Après avoir éclipsé tous ses compagnons à l'école primaire du village, il prit quelques leçons de latin chez un M, Caisse, instituteur instruit, qui s'intéressa au progrès de son élève. Ce fut à cette époque que Gérin- Lajoie rencontra dans le clergé, comme au reste bien d'autres Canadiens distingués, un homme intelligent et dévoué qui comprit son talent, l'encouragea, s'appliqua à le développer dans l'espérance d'en faire un citoyen utile à son pays.
"Un jour (j'avais alors treize ans), M. Dumoulin, curé d'Yamachiche, m'amena chez lui, et après m'avoir fait promener longtemps avec lui dans son jardin en me faisant des questions sur toutes sortes de sujets, questions auxquelles je répondais avec toute la simplicité et la naïveté d'un enfant, il médit que je devrais aller au collège, et de déclarer à mon père que s'il voulait m'y envoyer, lui, M. Dumoulin, paierait, chaque année, le premier trimestre de ma pension.
"Mon père consentit volontiers à cette proposition, et m'envoya la même année (septembre 1837) au collège de Nicolet, où j'entrai bravement en syntaxe. Mais je me trouvai bientôt fort embarrassé. Je n'avais jamais vu un dictionnaire, et je ne savais pas comment m'y prendre pour chercher les mots ; je n'avais jamais fait ni version, ni thème, et je n'étais guère en état de lutter avantageusement avec les autres élèves de ma classe. Aussi, dans le premier thème que nous fîmes, le régent me nota cinquante fautes, ce qui ne me laissa qu'un seul mot correct. Nous étions vingt et un dans ma classe. Pendant les deux premières semaines, je fus le vingt et unième ! Cela m'humiliait d'autant plus que jusque-là, aux écoles de ma paroisse, j'avais presque continuellement été à la tête de mes classes. Mais j'avais beaucoup d'émulation et je me mis à travailler avec ardeur. Enfin, la troisième semaine, je fus le sixième. Ce progrès me donna du courage et me fit faire de nouveaux efforts. Le reste de l'année, j'occupai généralement une des premières places et j'obtins plusieurs prix."
Gérin-Lajoie continua ses études avec un succès toujours croissant, et fut bientôt reconnu pour l'élève le plus brillant qu'on eût vu jusqu'alors à Nicolet. Dès la fin de son année de belles-lettres, il versifiait avec une facilité étonnante. L'étude était devenue pour lui presque une fureur, selon sa propre expression, et il avait lu tout d'une haleine le Cours de littératui'e de Laharpe et plusieurs classiques français.
" Je passais tous mes j ours de congé à lire ou à écrire des vers. Delille fut alors mon poète favori ; sa sensibilité me faisait venir les larmes aux yeux. Je m'épris d'une amitié si vive pour ce poète que lorsque, plus tard, je lus le récit de sa mort, je ne pus m'empêcher d'éclater en sanglots. Je passais une grande partie de mes récréations à rêver sous les arbres ou au bord des ruisseaux. J'adorais la nature et un des plus beaux spectacles pour moi était de voir coucher le soleil.
" Pendant les vacances qui suivirent mon année de belles-lettres, j'avais rassemblé toutes mes pièces de poésie, et j'en avais formé un petit volume que je gardais comme les yeux de ma tête. Je ne les avais jamais lues à qui que ce fût. J'étais à cet égard d'une discrétion singulière. J'en composais chaque jour, mais personne ne les voyait...
" A mon arrivée au collège, cette année, un écolier de mes amis m'annonça, pour premier bonjour, que son frère, prêtre à Québec, avait lu une de mes pièces de poésie pendant la vacance. Cette nouvelle fut pour moi comme un coup de foudre. Je m'informai, je pressai, j'interrogeai; enfin j'appris que la pièce en question était un petit poème intitulé : Un déjeuner au collège^ dans lequel figuraient, comme acteurs, plusieurs écoliers que je désignais par leurs noms propres. La pièce était loin d'être achevée. Je frissonnais de tous mes membres, et, dans mon désespoir et ma honte, j'allai sur-le-champ détruire mon petit volume de vers,
" Jurant, mais un peu tard, qu'on ne m'y prendrait plus.
J'étais presque déterminé à ne plus faire de vers. J'interrogeai longtemps pour savoir comment on avait pu mettre la main sur ce malheureux petit poème que je considérais comme la cause de mon déshonneur. J'appris, un an plus tard, que mon manuscrit avait été copié par un régent pendant la nuit, à la demande spéciale du directeur, qui voulait savoir comment je faisais les vers. Ce régent en avait donné plusieurs copies à ses amis de Québec, de sorte qu'au bout de quelques mois, elle se trouvait connue de presque tous les anciens élèves de Nicolet, qui aimaient à y retrouver quelque chose des mœurs du collège.
" Ce premier contretemps que j 'éprouvai en littérature eut l'effet de me faire étudier la prose avec plus d'ardeur."
La biographie de Gérin-Lajoie que nous avons citée plus haut dit de lui en parlant de cette époque:
" Il était à peine sorti de l'enfance que la muse de la poésie chantait à son oreille des vers qui coulaient de sa veine facile comme l'onde de la fontaine.
" Outre une foule de pièces fugitives, il écrivit, à l'âge de dix-huit ans, sa tragédie canadienne, le Jeune Latour, qui fut représentée au collège de Nicolet, et imprimée plus tard dans le Répertoire national.
" Parmi bien des défectuosités, des inexpériences, il y a dans cette pièce des scènes bien frappées, des mouvements de passion qui surprennent chez un adolescent, auquel le théâtre était complètement étranger, et qui n'avait eu sous les yeux que de rares modèles.
" Le passage de M. Lajoie au collège de Nicolet a fait époque dans le passé de cette institution,
" Un jour, durant le grand silence de l'étude, il entendit gronder le canon de Saint-Denis et de Saint- Eustache, les cris lointains de la révolution de 1837 parvenaient jusqu'à son oreille. Les victimes de l'échafaud pendaient à la corde fatale; et il vit passer sur le fleuve les déportés canadiens qu'on traînait enchaînés sur la terre d'exil. Alors il détacha sa lyre suspendue aux grands pins de Nicolet, et il chanta, en pleurant, cette naïve ballade, si émue, si touchante dans sa simplicité, qu'elle est devenue la plus populaire de nos chansons canadiennes, puisque la Claire fontaine est d'origine française :
Un Canadien errant, etc.
" Partout où il y a des Canadiens errants (hélas ! on en compte un demi-million!) la ballade du poète nicolétain retentit et rappelle aux exilés la patrie perdue. On l'a entendue fredonnée dans les rues de Paris, et elle a réveillé les échos des montagnes Rocheuses. Est-il un coin de l'Amérique du Nord où elle n'a pas été chantée ?"
Parmi les professeurs de Nicolet se trouvait un homme d'un rare esprit, d'une plus rare érudition, et d'un cœur plus rare encore, l'abbé Ferland, l'aimable auteur de ces récits qui se nomment le Labrador, V Histoire de Gamache, la Gaspésie, etc. ; sans parler d'une Histoire du Canada qui l'a placé au premier rang parmi nos annalistes. L'abbé Ferland, directeur des
écoliers, fit de Gérin-Lajoie son ami plus encore que son élève : il l'éclaira de ses conseils, l'échaufifa de son patriotisme et lui communiqua quelque chose de son désintéressement sacerdotal.
Ce fut sous ses auspices que Gérin-Lajoie fonda parmi les élèves, une Société littéraire et de discussion qui existe encore à Nicolet, où elle a exercé la plus heureuse influence sur les études.
Il est assez curieux de lire dans quelle disposition d'esprit Gérin-Lajoie termina son cours classique. Aimé et admiré de ses condisciples, parmi lesquels il ne comptait que des amis, choyé de ses maîtres dont il était l'orgueil, déjà signalé par les feuilles publiques comme une des espérances de l'avenir, pouvait-il échapper aux illusions, aux rêves de gloire et de fortune ?
"J'étais bercé d'espérances chimériques, je faisais des rêves ambitieux, je voulais servir mon pays, lui consacrer une vie active et pleine d'un dévouement filial. Car, dès le moment que mon caractère commença à se développer, je sentis mon cœur battre au seul nom de patrie. Combien de fois, alors que je ne comptais encore que quinze ou seize ans, n'ai-je pas, le soir, dans mon lit, versé des larmes silencieuses sur le sort de ce pauvre Canada ! Oh ! quelle sollicitude ses destinées excitaient dans mon jeune cœur ! Je l'aimais de l'amour le plus désintéressé, et tout enfant que j'étais, j'eusse volontiers sacrifié ma vie pour son bonheur. Pendant toutes mes études, je n'eus pas d'autre amante que
cette chère patrie ; mes chants ne roulaient que sur elle, mes poésies de toutes sortes lui étaient consacrées. Dès lors je me suis dit: j'embrasserai l'état qui m'offrira le plus de chance d'être utile à mes compatriotes, pendant les quelques années que j'aurai à passer sur la terre. Puis je bâtissais dans mon imagination un avenir qu'eût envié l'homme le plus indifférent. Ne connaissant rien du monde, je n'en étais que plus à l'aise pour bâtir des châteaux en Espagne. Mais pour la réalisation de tous mes rêves de jeune homme, je comptais sans la fatale nécessité de gagner sa vie. Oh ! que l'on est heuraux au collège d'ignorer ce que c'est que l'argent ! Elevé sous ces toits paisibles dans l'ignorance de toutes les choses de la vie, l'enfant se livre avec insouciance à ces jouissances de l'esprit qui constituent le bonheur le plus pur. Tout lui semble beau dans le monde, tout lui semble riant. 0 illusion ! que ne durestu toujours !
" Cette fatale nécessité de travailler pour vivre a fait le tourment d'une grande partie de mon existence. Elle a ruiné ma santé, tué mon imagination. Avec quelque fortune, j'eusse été hardi, actif, plein de gaieté et d'ambition ; sans, argent, j'ai été timide, morose, n'osant rien entreprendre, craignant même de me montrer dans la société !
" Mais ce n'est pas ici le moment de raconter mes déboires. Le récit des premières années que j'ai eu à passer dans le monde fera connaître une partie des traverses que doit surmonter le jeune homme sans fortune qui veut étudier une profession.
" Mon cœur et mon esprit ont eu à passer par bien des phases différentes avant d'arriver où ils en sont aujourd'hui
Décidé à faire la conquête d'une robe d'avocat, Gérin-Lajoie profita de l'offre que lui faisait un de ses anciens amis de collège, admis depuis quelques mois à la pratique de la loi à Montréal, de le prendre sous brevet, tout en le laissant libre d'employer à son gré les années de son stage, et il résolut d'aller d'abord ■ passer deux ans aux Etats-Unis,
Son but principal était d'y étudier l'anglais et de gagner une somme suffisante pour lui permettre de continuer ses études légales ; mais beaucoup d'autres projets chimériques lui passaient par la tête. Par exemple, ildevaitauboutdequinzeoudix-huit mois,s'embarquer pour l'Europe où il s'appliquerait à étudier la politique et la littérature. L'idée littéraire marchait à côté de l'idée politique. A Paris, il étudiait le journalisme, puis il revenait au Canada, avec une vaste somme de connaissances en tous genres. Alors il fondait un journal français à Montréal ou à Québec et prenait une part active à la politique de son pays, en ne travaillant toujours que pour l'honneur et la gloire.
"Je me complaisais, ajoute-t-il, dans ces rêves que mon défaut d'expérience me faisait croire réalisables.
" Pauvre écolier que j'étais ! j'ignorais qu'il est mille fois plus difficile pour le jeune homme instruit, mais pauvre et sans amis puissants, de gagner sa subsistance,
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qu'il ne l'est au manœuvre ignorant qui peut disposer du travail de ses bras.
"Je m'ouvrais avec complaisance à mes amis intimes et je leur détaillais tous mes projets ; je paraissais si heureux d'avance que personne n'osait me dissuader. Mes directeurs eux-mêmes trouvaient que c'était le meilleur parti que j'avais à prendre. J'avais même tellement exalté un de mes voisins d'étude qu'il me demanda comme une faveur de partir avec moi."
On croirait peu à la réalité de ces imaginations, si Gérin-Lajoie lui-même n'en avait pas fait le récit; mais on s'étonne davantage de la naïveté et de l'inexpérience de ses directeurs qui l'encourageaient dans cette voie, et n'y trouvaient rien que de naturel et de possible.
On touche ici du doigt un des défauts de notre système d'enseignement, le manque de ce sens pratique qui est trop développé peut-être chez nos voisins, mais ne l'est pas assez chez nous. La même lacune se faisait sentir au collège de Sainte- Anne à l'époque de notre cours classique. Sans doute les études s'y sont réformées depuis; ont-elles cependant pris une direction plus pratique, mieux en harmonie avec les exigences actuelles? l'avenir le dira. Quoi qu'il en soit, nous aurons garde de nous ériger en censeur. Dans notre heureux pays, la moindre réserve sur certains sujets semble une témérité. Il faut toujours dire comme ce critique d'art en présence de la Transfiguration de Raphaël: " Ici, on ne critique pas, on admire,"
"Je partis, raconte Gérin-Lajoie, de la maison de mon père le 13 août 1844, pour me rendre aux Etats- Unis. J'avais quinze piastres dans ma bourse; n'ayant voulu accepter que cette somme, qui me suffisait amplement pour me rendre à ma destination, persuadé qu'une fois rendu, je n'aurais qu'à m'offrir pour gagner autant et plus d'argent qu'il ne m'en faudrait pour subsister.
" Lorsque je fis mes adieux à ma famille, ma mère pleura beaucoup; et ce n'était pas sans raison. N'ayant aucune expérience de la vie, à peine âgé de vingt ans, je partais pour un voyage lointain, sans guide, sans protecteur, et presque sans argent. Cependant, tout rempli de mes projets chimériques, je partais le cœur gai.
" Mon père vint me conduire en voiture jusqu'à la petite ville des Trois- Rivières, à six lieues de notre demeure, où je devais prendre le vapeur qui me conduirait à Montréal.
"Cette petite ville, qui compte à peine quelques mille âmes, me parut immense. Je n'avais vu jusqu'alors que le village de ma paroisse et celui de la paroisse de Nicolet où se trouve le collège. Le soir je me promenai dans toutes les rues jusqu'à ce que la fatigue ne me permît plus de marcher. En passant dans une petite rue silencieuse, je fus surpris d'entendre chanter une des chansons que j'avais faites au collège. Je me détournai, et j'aperçus une jeune mère qui endormait son petit enfant sur ses genoux en chantonnant :
" Un Canadien errant, etc.
"J'en éprouvai une sensation agréable; c'était contre mon ordinaire, car généralement, chaque fois que j'entendais lire de mes vers ou chanter de mes chansons, je ressentais un malaise, un embarras inexprimable.
"Il faut qu'il y ait dans les mots, ou plutôt dans l'air de cette chanson quelque chose qui touche le cœur; car je l'ai entendu chanter en divers endroits du Canada et aux Etats-Unis.
" Mon père, qui possède pourtant beaucoup de résolution et ne s'alarme pas inutilement, était cette fois tout nerveux. A minuit je lui serrai la main, je l'embrassai, et je m'embarquai pour Montréal.
" En passant à Sorel, je trouvai mon ami de collège, Vassal, qui s'était déterminé à partir avec moi, et qui m'attendait sur le quai.
" C'était un cœur franc, généreux, chaud, plein de gaieté et de courage ; et je n'étais pas fâché de l'avoir pour compagnon. Sa fortune était juste double de la mienne. Il emportait trente piastres au lieu de quinze. Il voulut tout de suite faire bourse commune; mais je m'y refusai résolument, ne voulant pas me charger d'un trop fort capital.
" Le 14 août, à sept heures du matin, nous débarquions tous deux sur les quais de Montréal. L'aspect de cette grande ville, les vastes magasins en pierre qui bordent les quais, les navires dans le port, et tous les édifices publics, églises, palais de justice, marchés, bourses, banques, qui dominaient au loin cette mul-
titude de maisons qui se touchaient et dont les rangées n'étaient séparées que par des rues étroites, le grand nombre de personnes affairées qui allaient et venaient de tous côtés, tout cela, qui était nouveau pour moi, me jeta dans une espèce de trouble dont je ne pouvais revenir.
" Je m'étais proposé de voir mon ami Loranger, avocat, qui devait me prendre en qualité de clerc à son bureau ; mais comment le trouver parmi cette foule et dans ce labyrinthe de rues? Aj^rès avoir erré quelque temps, je sentis le besoin de me retrouver au grand air, je souffrais déjà, j'étouffais dans cette atmosphère. Mon compagnon me proposa de partir de suite pour les États-Unis, et j'y consentis sans songer que c'était folie de m'éloigner ainsi de Montréal sans passer brevet, sans prendre conseil de personne ; je m'en repentis plus d'une fois durant mon court voyage.
" Nous traversâmes à Laprairie, où nous prîmes le chemin de fer qui nous conduisit à Saint- Jean.
" Dans l'après-midi, nous nous embarquâmes sur le bateau à vapeur qui devait nous débarquer à AMiitehall, État de New- York.
" J'oubliais de dire qu'avant de laisser tout à fait la terre canadienne, nous eûmes à faire changer nos billets de banque américains. Deux Canadiens, habitant depuis plusieurs années les États-Unis, et qui, revenant de visiter leurs parents dans la paroisse de Saint-Pierre-les-Becquets, se trouvaient à monter sur
le même bateau que nous, nous avertirent de prendre cette précaution.
" Nous nous rendîmes donc chez un agent de change américain, dont le bureau se trouvait tout auprès. Nous remîmes nos quelques piastres à cet agent qui s'empressa de nous donner en retour différents billets de banque, après avoir retenu l'escompte ordinaire.
" De retour au bateau, nos compatriotes canadiens, qui avaient plus d'expérience que nous, nous dirent que nos billets de banque ne valaient rien, et se donnèrent la peine de venir avec nous chez l'agent de change, et l'obligèrent, en le pressant et le menaçant, (le reprendre ses billets et de nous payer en or. Ce fut là le premier contretemps financier que nous éprouvâmes ; et ce n'était pas le dernier. Nos deux compatriotes qui voyagèrent avec nous jusqu'au lendemain matin, nous donnèrent à ce sujet des conseils et des recommandations qui nous furent bien utiles plus tard.
" La multiplicité des banques américaines, le grand nombre d'entre elles qui, chaque année, font banqueroute ou suspendent leurs paiements, pendant qu'une partie de leurs billets sont en circulation, tout cela joint au manque d'honnêteté qui existe chez presque toutes les classes, et en particulier chez la classe marchande et les gens d'affaires, met à chaque instant le voyageur dans l'embarras et l'expose à se faire duper.
" Je ne me rappelle plus le nom du vapeur qui nous porta sur le lac Cham pi ain jusqu'à Whitehall,
mais je le trouvais magnifique. Nous dûmes cependant, par économie, passer la nuit sur le pont auprès de nos valises.
" J'avoue que ce genre de privation ne m'allait guère. Je préfère me priver de manger que de me priver de dormir. L'insomnie me donne le spleen. Et, cette nuit-là encore, je ne pus fermer l'œil, je fus même légèrement affecté du mal de mer.
" Le lendemain matin, un peu après le lever du soleil, nous étions à AVhitehall : nous touchions la terre classique de la liberté !
'' Nous descendîmes à une vaste auberge tenue par un Canadien du nom de Benoît.
" On nous conseilla d'attendre jusqu'au lendemain matin pour continuer notre route, parce que les bateaux de l'opposition qui partaient ce jour-là de Whitehall pour Troy, transportaient les voyageurs jjour la moitié du prix ordinaire.
" Nous suivîmes ce conseil : nous achetâmes nos tickets pour le lendemain et nous passâmes tout le jour à rire, badiner, et faire toute sorte de projets tous plus ou moins ridicules.
" Le lendemain, au départ des steamboats, je me mis en quête de mon compagnon de voyage; mais inutilement, il n'était nulle part. Ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure, et après le départ des bateaux, que je le trouvai dans une chambre à coucher, entre les bras de Morphée.
" Nous ne pouvions attendre plus longtemps et
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nous prîmes un autre bateau, où nous eûmes à payer de nouveau le prix de notre passage, ce qui, vu l'état de nos finances, n'était rien moins qu'agréable.
" A cette époque, le trajet de Whitehall à Troy se faisait par le canal appelé canal Champlain. Les bateaux étaient traînés par des chevaux qui longeaient les bords du canal. A chaque instant, nous avions à passer sous quelque pont ; le conducteur criait bridge, et nous avions tous à nous prosterner pour éviter un choc trop brutal. Plus d'une fois, mon compagnon de voyage qui était généralement distrait, faillit se faire assommer.
" Le mot bridge (pont), était du grec pour nous, et pour lui encore plus que pour moi. Notre ignorance de la langue anglaise, et notre curieuse manière de prononcer le peu de mots que nous connaissions, donna lieu, de temps à autre, à des scènes assez comiques.
" Chaque fois que mon compagnon avait à demander le prix de quelque objet, il demandait invariablement : Hoio much do you pay f ce qui ne faisait pas du tout l'affaire des vendeurs. On se moquait généralement alors de lui et il avait le tort de se fâcher, quoiqu'il fût d'une nature très pacifique.
" La colère était loin d'améliorer son anglais. De mon côté, je fus assez longtemps avant de pouvoir me faire donner du cidre, parce que je prononçais toujours le mot à la française ceeder, au lieu de prononcer sayeder.
" Notre ignorance de la langue anglaise nous rendit cette journée ennuyeuse,
" Il y avait sur le bateau quelques jolies Américaines dont le babil paraissait charmant, et qui étaient sans cesse entourées d'admirateurs. Dans d'autres cercles, composés d'hommes seulement, on s'amusait à parler politique, manufactures, agriculture, tarifs, esclavage, liberté, etc., et on pouvait voir par le ton des discoureurs que les discussions étaient très animées.
" Enfin, vers neuf heures du soir, nous arrivâmes à Troy. C'est une petite ville d'assez jolie apparence, et où résidaient un grand nombre de Canadiens-Français. Nous logeâmes dans un hôtel tenu par un nommé Joubert.
" Le lendemain matin, qui était un dimanche, nous entendîmes la basse messe dans une charmante petite église, où nous eûmes le bonheur de voir un grand nombre de compatriotes.
" Après la messe, nous partîmes pour Albany, situé à environ deux lieues de Troy.
" Notre véhicule était une diligence traînée par deux chevaux, avec des sièges pour six personnes.
" Nous nous trouvâmes assis en face d'une jolie fille, aux grands yeux noirs, que j'avais déjà vue sur le bateau de Whitehall. Elle s'aperçut facilement que nous sortions tout frais du collège, et elle parut s'amuser à nos dépens. Elle prenait plaisir à nous lancer des œillades et à nous efî"rayer par une tenue et des manières qui n'indiquaient nullement la réserve d'une personne bien élevée.
" Ici encore mon compagnon, malgré sa bonhomie ordinaire, se fâchait tout rouge et menaçait de laisser la voiture.
" Mais cette contrariété, si c'en était une, fut de courte durée, puisqu'au bout d'une heure nous étions au centre de la ville d'Albany, l'ancienne Orange des Français, et actuellement la capitale de l'Etat de New- York.
" Il faisait une chaleur accablante, et tout ce que nous pûmes faire fut de nous abriter sous le portique d'une grande hôtellerie, située sur le bord de l'eau et d'y attendre tranquillement le départ du vapeur qui devait nous conduire à New- York.
" A cinq heures du soir, nous nous embarqucâmes dans un vaste bateau à vapeur, ressemblant à un palais. Nous étions éblouis de tant de magnificence. Il était encombré de passagers. Comme les billets de première classe n'étaient que d'un écu, nous résolûmes de prendre chacun une cabine, afin, cette fois, de ne point passer la nuit blanche.
" Le trajet ne nous offrit rien d'extraordinaire, vu que la plus grande partie s'accomplit de nuit.
" A notre lever, le matin, nous éprouviimes encore un de ces petits contretemps qui ne sont rien pour les touristes ordinaires, mais qui sont des événements pour le pauvre jeune homme qui sent à chaoue pas sa bourse s'amincir d'une manière effrayante.
" En nous couchant^ nous avions laissé nos bottes près de nos lits. Un domestique nègre les avait cirées
et nous les présenta le matin en nous demandant à chacun un shilling ; un chelin ! c'était une somme exorbitante pour nous qui, au collège, faisions faire la même besogne pour deux sous. Nous nous rebiffâmes, protestant que la chose avait été faite sans ordre de notre part, et que la demande n'était rien moins qu'une exaction. Cependant, comme la discussion devenait excessivement désagréable, nous finîmes par offrir une pièce de vingt-cinq cents, ce qui fut accepté de suite et sans hésitation.
" Nous pensions avoir obtenu une réduction considérable. Ce ne fut que quelques jours plus tard que nous apprîmes que le shilling de New- York ne valait que 12ï cents, et qu'en conséquence, nous avions satisfait pleinement à la demande de notre cireur de bottes.
" Bien que nous ne mangions que juste assez pour ne pas laisser crier l'estomac, et que les comptoirs des auberges et des bœr rooms n'eussent jamais eu l'honneur de faire notre connaissance, nos fonds diminuaient à vue d'œil, si bien qu'en arrivant dans la grande cité, nous crûmes prudent de n'aller pas loger à VAstor House.
" On peut juger qu'au moins nous n'étions pas des chevaliers d'industrie, et que nous étions loin de nous faire illusion sur nos ressources pécuniaires.
" A la vue de New- York, de ce vaste amas de maisons formant plusieurs milles de long, et contenant plusieurs mille âmes, nous sentîmes nos espérances
se ranimer, nous disant que nous serions bien malheureux si, au milieu de cette immense population, nous ne trouvions pas à assurer notre existence.
" C'est pourtant là que commencèrent nos désenchantements et que s'écroulèrent les magnifiques châteaux en Espagne que nous avions construits.
" Nous séjournâmes trois jours dans cette grande cité, et ces trois jours furent probablement les plus pénibles que j'aie eu à passer, pour la raison que jusquelà, je ne m'étais nourri que d'illusions et de chimères, et que je me vis transporté dans un monde tout difi'érent de celui que j 'avais rêvé. Ce fut un réveil affreux. Tomber tout à coup d'une campagne du Bas-Canada dans la ville de New-York, la première ville de l'Amérique, c'est un changement qui peut intéresser ceux qui ont le goût des contrastes ; mais pour l'écolier novice, s'y aventurer, sans ressource et sans expérience, c'était une imprudence, pour ne pas dire une folie. Qu'on se fasse une idée de notre position ! Nous étions au milieu de New-York, sans un seul ami, sans une seule connaissance. Avec cela, nous n'avions pas la moindre recommandation, à part quelques certificats de respectabilité et de capacité signés par nos professeurs et les principaux magistrats de nos localités, dont les noms étaient du chinois pour les habitants de New- York !
" Admettons aussi que notre extérieur n'était guère de nature à nous conquérir des admirateurs. J'avais l'air excessivement timide, et j'étais complètement
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dépourvu de manières. Quant à ma toilette, quoiqu'elle fût assez propre, et suivant les dernières modes de ma paroisse, je ne jurerais pas qu'elle fût à la mode de New- York.
" C'était des détails que je croyais indignes de l'attention d'un homme sérieux, et il est probable qu'assez souvent pour l'œil exercé d'un dandy, ma mine devait friser le ridicule.
" Une toilette soignée, irréprochable, beaucoup d'assurance, des manières aisées, sont cependant partout des choses de la plus grande importance pour celui qui se met en quête d'une situation.
" Nous prîmes logement dans une auberge d'assez modeste apparence, mais qui nous parut propre et respectable. Elle était tenue par un Allemand.
" Lorsque nous lui annonçâmes que nous étions Canadiens, il y eut presque un sourire d'incrédulité sur ses lèvres. On n'avait vu jusqu'alors que des Canadiens sans éducation; et nous reçûmes force compliments sur l'élégance et la pureté de notre langage.
" Cette auberge était assez près du débarcadère. Mais le cocher qui nous y avait conduits, avait eu le soin de nous faire accomplir un long circuit, afin de pouvoir nous extorquer une piastre. Je dois à la justice de dire que, pendant les trois jours que nous passâmes dans cette auberge, où le principal commis parlait très bon français, nous fûmes traités avec beaucoup d'égards et de libéralité.
" La table était bonne. Mais un inconvénient grave
à mes yeux, c'est qu'il n'y avait que deux ou trois grandes chambres à coucher, contenant chacune une demi-douzaine de lits, et que de cette manière, il fallait se résigner à dormir à côté de personnes qui nous étaient totalement étrangères.
" La seule chose que j'avais à faire pour gagner ma vie, était de donner des leçons de grammaire et de littérature.
" Je commençai par faire une visite au rédacteur du Courrier des États-Unis, que je connaissais de réputation. Je lui dis en peu de mots quel était mon dessein. Il me répondit avec beaucoup de politesse et de bienveillance, mais ne put me cacher qu'il me serait fort difficile de rencontrer ce que je cherchais. " New- York, me dit-il, est probablement, en Amérique, l'endroit où se trouve le plus grand nombre de Français inoccupés. Vous feriez mieux d'aller dans les campagnes environnantes."
" Il finit cependant par me donner l'adresse d'un ancien professeur de français, dont j'ai oublié le nom (peut-être Gauvin), qui avait sa résidence sur la grande rue Broadway. Je m'y rendis immédiatement et fus reçu avec une aménité vraiment touchante. J'expliquai le but de ma visite. Ce professeur était un vieillard aux cheveux blancs,, d'une apparence très respectable. Il m'écouta avec attention, me fit différentes questions pour s'assurer de l'étendue de mes connaissances, et me demanda de quelle partie de la France je venais?
" Je m'enpressai de lui dire que j'étais Canadien et que je n'avais jamais reçu d'autre instruction que celle qui se donne dans nos collèges du Bas-Canada. Nous étions fiers de notre nationalité ; et chaque fois que l'occasion s'en présentait, nous la proclamions avec emphase.
" Il me parut surpris, et m'assura que je prononçais le français comme un Lyonnais. Mais il me déclara que si je voulais réussir, je devais laisser croire que j'étais Français, parce qu'on ne croirait jamais, à New- York, qu'un Canadien pût enseigner la langue française.
" Ce bon vieillard m'encouragea beaucoup cependant et me fit entendre un langage bienveillant et presque affectueux, et à Theure où j'écris, j'en ressens encore une vive reconnaissance.
" Il m'adressa, à son tour, a un Dr Côté, qui venait comme moi du Canada, et qui donnait des leçons de français à un petit nombre d'élèves.
" Je vis ce dernier, et je n'eus aussi qu'à me féliciter de son accueil. Mais il ne put m'offrir aucun encouragement. Il me conseilla même de laisser New- York et de visiter les campagnes environnantes.
" Il m'adressa toutefois à un prêtre français du nom de Lafond ; ce dernier me renvoya à un autre, et cet autre à un autre, et tous s'accordaient à me dire que mes efforts seraient inutiles, que les situations comme celle que je cherchais, étaient déjà encombrées, que je ferais beaucoup mieux de m'éloigner.
" Chaque soir, je revenais à mon logis, mort de fatigue, car la chaleur, à cette époque de l'année, était écrasante; mais mon esprit était encore plus fatigué que mon corps, j'étais complètement désillusionné; l'inquiétude s'emparait de moi, et malgré toute ma lassitude, je ne pouvais dormir.
" Il faut avoir passé par une pareille situation pour comprendre ce qu'elle a de pénible.
" Mon compagnon désirait trouver une place de commis et cherchait de son côté pendant tout le jour. Mais, chaque soir, nous revenions aussi tristes l'un que l'autre. Il ne savait pas l'anglais, et n'avait aucune expérience du commerce; on ne voulait même pas le prendre pour sa nourriture.
" Je fus tenté, le troisième jour, d'offrir aussi mes services dans une maison de commerce ; j'entrai à cet effet successivement dans douze ou quinze magasins de livres; ayant une bonne mémoire, aimant beaucoup les livres, je pense qu'en peu de temps j'aurais pu faire un bon commis libraire.
" Mais on n'avait besoin de personne, et partout je fus rebuté. On me répondait généralement par un non très sec.
" Il est vrai que je devais avoir l'air bien peu propre à faire un commis. Ma tournure derrière un comptoir n'aurait certainement eu rien d'invitant.
" L'égoïsme qui régnait dans toutes les classes de cette population, nous glaçait. C'était du nouveau pour nous, et du nouveau d'un genre terrible.
" Tout en faisant nos courses, cependant, nous pûmes observer un peu les curiosités de la ville. J'admirais beaucoup le Park et surtout la batterie, et j'aurais aimé pouvoir me promener à loisir sous ses frais ombrages.
" Décidés d'aller chercher fortune ailleurs, nous partîmes de New- York dans un bateau à vapeur qui nous conduisit par la rivière de l'Est et le Sound de Long Island jusqu'à Stonington, petit village de TÉtat du Connecticut, où nous fîmes station. Ce village n'était pas assez important pour que nous pussions y trouver de l'emploi ; mais nous y prîmes logement dans un hôtel respectable, et de là je visitai plusieurs villages voisins. Je fus partout accueilli aussi poliment que je pouvais m'y attendre; mais je ne trouvai d'emploi ni pour moi, ni pour mon ami. Mon titre seul de Canadien- Français, dont j'avais soin de me glorifier, suffisait pour me faire rejeter.
" Un ministre protestant, du nom de Wood, me fit un accueil tout à fait bienveillant et que je n'oublierai jamais. C'était un bel homme qui portait sur sa physionomie l'empreinte de la paix et du bonheur. Il savait assez de français pour comprendre mes certificats. Il me fit dîner chez lui, me parla longuement de religion, de politique et me conduisit ensuite chez les principaux citoyens du village. Mais les jeunes demoiselles auxquelles je fus présenté, s'aperçurent bien vite que je ne pourrais guère enseigner autre chose que la grammaire et ne furent, par conséiiuent, nullement entichées de moi. oU
•• Je retournais chaque soir à Stonington, et racontais à mon ami mes aventures de la journée. Il riait le plus souvent aux éclats et m'invitait à prendre un verre de quelque breuvage fortifiant. Pour lui, disaitil, chaque fois qu'il en prenait, il était " au-dessus de ses affaires." Mais j'avais le dédain le plus prononcé pour les boissons enivrantes, et je préférais envisager ma situation de sang-froid.
" Lorsque j'avais quelque temps à moi, j'allais m'asseoir sur le bord de la mer, où je me livrais à mes rêves de poète. Je résolus, un jour, de me rendre jusqu'à Providence, capitale de l'État de Rhode-Island, pour y tenter un dernier effort, mais j'étais déjà tristement désenchanté.
" Je me souviens encore que rendu à mon hôtel, je m'étendis sur un lit, et ne pouvant dormir, je me mis à lii-e les Aventures de Télémaque que j'avais avec moi ; j'étais presque porté à envier son sort. Je n'aurais jms été fâché au moins de tomber tout à coup sous la protection d'un Mentor."
En ouvrant le beau poème de Fénelon, Gérin-Lajoie était amené malgré lui, comme on le voit, à faire des comparaisons entre son voyage d'aventures et les aventures de Télémaque. I] y avait également entre son caractère et celui de 1 "auteur, des traits de resseml)lance qui expliquent sa prédilection pour le livre et l'admiration qu'il eut toujours pour le grand écrivain. (iérin-Lajoie avait toute la sensiljilité et la douceur de Fénelon, avec quelque chose de son esprit chevaleresque et de sa nature poétique.
Il n'eut pas alors le bonheur qu'il souhaitait de rencontrer un guide comme celui de Télémaque, quoique peu d'hommes eussent mieux profité que lui de ses conseils ; mais il s'étudia toute sa vie à acquérir ses lumières, sa sagesse, sa prudence ; et ceux qui l'ont connu de près savent jusqu'à quel point il s'était approché de ce beau modèle.
" Le lendemain, en me promenant dès le matin dans les rues de la ville, j'aperçus sur une porte le nom de " Dr LeProhon." Je connaissais le Dr Leprohon de réputation ; c'était un Canadien, neveu de notre ancien directeur au collège de Nicolet. Je frappai avec empressement à la porte, et je montai à Voffice du docteur, où je le trouvai et me présentai sans plus de cérémonie. On ne saurait croire tout le bonheur que j'éprouvais à voir une figure canadienne, à presser la main d'un compatriote, après seulement quelques jours d'absence de la patrie. Je lui fis part de mes projets qu'il était en état de comprendre, parce qu'il avait lui-même parcouru les mêmes sentiers.
" Je lui parlai démon intention de passer en France.
— Si vous avez seulement cent louis dans votre poche, me dit-il, je vous conseille de traverser la mer.
" Grand Dieu ! si ces chiffres étaient pour quelque chose dans la balance de mes fonds, c'était en retranchant les deux zéros. Je ne voulus pas lui confier mes inquiétudes, mais je lui exprimai le désir d'apprendre l'anglais, tout en donnant des leçons de français.
Alors il m'écrivit l'adresse d'un Canadien du nom de Fortin qui enseignait cette langue à l'université de Providence.
" Je ne l'y trouvai pas; mais dans l'après-midi, en longeant une des grandes rues, je vis un bel homme, mis avec beaucoup d'élégance, traverser tout à coup la rue et me demander d'un air gracieux si je n'étais pas un Canadien.
" Je répondis que oui. C'était M. Fortin. Ce compatriote avait autrefois pratiqué comme avocat à Québec.
" Il s'empressa de m'inviter à entrer chez lui. Je lui fis part de mes intentions, mais il me déclara sans détour que j'avais fait une folie en quittant le Canada. Déjà il me connaissait un peu par ce que les journaux avaient raconté de mes exploits de collège, et il me dit que je n'avais aucune chance de succès aux Etats- Unis où les professeurs de français pullulaient."
Ce franc parler aurait décidé Lajoie à rebrousser chemin si un sentiment d'amour-propre ne l'avait retenu. Il se rendit jusqu'à Boston, toujours en quête d'emploi, rencontrant toujours les mêmes rebuffades. Là il ne put y tenir davantage; il ne restait plus que quatre piastres au fond de son escarcelle. Son ami Vassal, plus persévérant que lui, était résolu à tenter fortune coûte que coûte. Gérin- Lajoie lui annonça sa résolution de retourner à New- York, et de là reprendre la route de Montréal dès qu'il en aurait les moyens.
A New- York, ses dernières démarches furent aussi infructueuses que les premières.
" J'allai même, dit-il, offrir mes services au millionnaire Astor, qui me répondit qu'il avait déjà plus d'employés qu'il ne lui en fallait.
" Enfin, le pasteur Lafond m'adressa à un marchand français qui me renvoya à son tour cà mon compatriote Robillard, jeune homme de IMontréal, qui tenait une boutique d'agent de change quelque part dans Fulton street.
" Je me fis connaître à M. Robillard, je lui montrai ma tragédie que j'avais en manuscrit dans ma poche, et je le priai de m'indiquer quelque moyen de me procurer des ressources suffisantes pour me permettre de retourner à Montréal.
" Il me connaissait déjà un peu, ayant l'habitude de lire VAurore des Canadas, qui avait parlé de moi avec beaucoup d'éloge. Il m'offrit de me prêter deux piastres pour lesquelles il me fit signer une traite sur M. Barthe. Comme j'étais bien décidé de remettre cette somme aussitôt après mon retour, je consentis à cette transaction, sauf à m'excuser plus tard auprès de M. Barthe.
" Avec cette somme, et le produit de quelques livres que je vendis, je réussis à revenir à Montréal.
" On était au 30 août; mon voyage avait duré dixsept jours. C'était bien court, mais ces dix-sept jours avaient suffi pour chasser de mon esprit toutes les chimères qu'il avait nourries depuis plusieurs années.
" En débarquant du bateau qui m'amena par le lac Champlain jusqu'à Saint- Jean, mon premier soin fut
(le me rendre à l'église et d'y faire une prière. Jamais je n'avais prié avec autant d'onction et de ferveur.
" Malgré ma pauvreté et mon isolement, je me sentais heureux, car je me retrouvais au pays; cependant, ce bonheur n'était que passager, car d'autres contretemps m'attendaient encore.
" J'étais bien résolu de ne pas m'adresser à mes parents, qui auraient certainement fait les plus grands sacrifices pour me venir en aide, s'ils eussent pensé que j'avais besoin de leur secours. Mais quoiqu'ils ne fussent pas pauvres, ils avaient tant d'autres enfants à établir, que je ne voulais plus qu'ils s'occupassent de moi.
" Ainsi j'étais seul, sans protecteur, sans argent. On peut juger de l'embarras de ma position, surtout si l'on songe que je venais de quitter le collège, et que jusqu'alors je n'avais jamais eu à penser au lendemain. Ajoutez a cela que j'étais timide, complètement dépourvu d'intrigue et toujours défiant de moi-même. Mon apparence extérieure n'annonçait rien qui pût prédisposer en ma faveur. J'avais à subvenir moimême à mon existence, c'est-â-dire à gagner au moins ma pension et mon entretien, tout en étudiant une profession libérale.
" Je me rendis tout droit chez mon ami Loranger, la seule personne que je connusse à INIontréal. Il demeurait alors au n" 20, rue Sanguinet, dans une maison qui a été incendiée en 1849. Il avait avec lui toute sa famille, se composant de sa mère, trois frères et deux jeunes sœurs.
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" Enfants de la même paroisse, Loranger et moi nous avions été amis d'enfance, amis de collège ; nous avions correspondu régulièrement. Il y avait entre nous sympathie de plus d'un genre, et s'il avait été riche alors, il m'aurait certainement épargné bien des embarras. Mais il faisait à peine lui-même assez pour subsister, et il était trop pauvre et trop nouvellement établi pour pouvoir exercer la moindre influence sur ma destinée. Comme Mme Loranger gardait chez elle quelques pensionnaires, je fus accueilli au même titre, avec autant de délicatesse que d'empressement. Loranger, qui aimait beaucoup à rire, eut un plaisir infini à m'entendre, le soir de mon arrivée, lui faire le récit de mes aventures. Il riait sans cesse aux éclats ; et cette manière de prendre la chose me fit du bien, car elle m'aida à supporter mes revers avec plus de philosophie. Enfin, après avoir été pendant dix-sept jours en butte à la froideur et à l'égoïsme, il me sembla me trouver de nouveau comme en famille, et ce fut du côté du cœur un grand soulagement.
" Je me rappelle encore combien le bruit des voitures, le mouvement des rues, et cette activité fiévreuse qui régnait dans la ville, me déplaisaient; déjà je soupirais après la vie paisible et poétique de la campagne.
'' Mon premier soin fut d'écrire à mes parents que j'étais à Montréal, en parfaite santé et sur le point de commencer l'étude du droit. Je trouvai moyen de faire une longue lettre sans dire un mot de mon expé-
dition ; de sorte qu'ils furent obligés de m'écrire pour me demander si j'avais été aux Etats-Unis. Mon but était de leur ôter toute inquiétude sur mon compte, quoiqu'il s'en fallût beaucoup que j'en fusse exempt moi-même.
" M. Barthe, alors rédacteur de V Aurore des Canadas et qui avait asssisté, dans le mois de juillet précédent, aux exercices littéraires du collège de Nicolet et y avait vu représenter ma tragédie, avait voulu à toute force la publier dans son journal. Je crus donc l'occasion favorable, quoique je fusse loin de me faire illusion sur le mérite de mon œuvre; mais j'avais besoin de me faire connaître, et comme on m'assurait que cette publication pourrait m'être utile, je consentis à me rendre au désir de M. Barthe, et je lui portai mon manuscrit. Il le reçut avec empressement, et dès le lendemain, il annonça à ses lecteurs qu'il allait enfin pouvoir livrer au public cette production depuis longtemps désirée et dont il fit des éloges exagérés."
Imprimée d'abord dans le journal, puis en brochure et dédiée à lord Metcalfe, alors gouverneur du Canada, cette pièce eut quelque retentissement et fixa davantage l'attention sur Gérin-Lajoie. Lord Metcalfe lui fit même témoigner sa satisfaction par Tintermédiaire de M. D. B. Viger, chef de cabinet pour la province de Québec, et lui fit remettre la somme de vingt-cinq piastres avec l'expression de ses remerciements pour l'envoi des exemplaires que le poète lui avait adressés.
La lecture de cette tragédie nous laisse bien froid au-
j ourd'hui ; mais quand on se reporte au temps où Laj oie l'a écrite, quand on songe que cette œuvre est le premier effort sérieux d'un Canadien dans la voie des lettres, on comprend les éloges et les sympathies qu'elle a attirés à son auteur.
Dès lors le nom de Laj oie figura au premier rang parmi le groupe de jeunes gens qui commençaient à s'agiter pour créer un mouvement littéraire.
L'émulation qu'avait excitée, à Nicolet, la fondation d'une société littéraire, lui donna l'idée d'une organisation du même genre à Montréal. A peine l'eut-il exprimée, que plusieurs jeunes gens vinrent lui demander son concours pour la mettre à exécution. Ce fut l'origine de V Institut canadien de Montréal. Laj oie en fut élu secrétaire-archiviste. Aucun membre ne prit une part plus active à son développement et aux discussions qui s'y livraient périodiquement.
Pendant les premiers mois de son séjour à Montréal et malgré les sympathies que ses talents avaient attirées sur lui, Gérin-Lajoie frappa en vain à toutes les portes pour trouver une situation qui lui fournît les moyens de subvenir à ses frais de pension. Sa garderobe était devenue tellement délabrée qu'il n'osait plus sortir dans les rues en plein jour, et que lorsqu'il était forcé de le faire, il avait la précaution de suivre des rues détournées.
Enfin M. Duvernay, propriétaire de la Minerve, lui proposa d'entrer à la rédaction de son journal. Laj oie accepta avec empressement.
" Après avoir été trois mois à chercher inutilement, je me trouvais heureux d'avoir au moins une place où reposer ma tête. Le travail intellectuel, quelque ardu qu'il fût, était pour moi unejouissance comparée aux inquiétudes, aux déboires que j'avais essuyés.
" Je me livrai avec ardeur aux travaux de rédaction. Je traduisais, j'écrivais des correspondances, je corrigeais les épreuves : cette espèce d'occupation convenait à mes goûts, et je ne restais pas un instant oisif. La Minerve avait été fondée en 1827, par l'honorable A. N. Morin, alors étudiant en droit ; et presque aussitôt transportée à M. Duvernay. Elle s'était toujours distinguée par ses opinions libérales et démocratiques. En 1837, M. Duvernay avait été mis en prison pour avoir attaqué la constitution du conseil législatif; plus tard, durant l'agitation de 1837, la Minerve devint l'organe du parti patriote, et lorsque l'insurrection éclata, la tête de son propriétaire fut mise à prix. M. Duvernay s'expatria et ne revint qu'en 1842, époque à laquelle il reprit la publication de son journal. Le passé de la Minerve était bien propre à inspirer de l'enthousiasme à un jeune homme et je me trouvais honoré de travailler dans la même chambre où s'étaient assis successivement MM. A. N. Morin, L. H. LaFontaine, etc.
" L'aspect du bureau n'avait pourtant rien de bien imposant. L'ameublement se composait d'une moitié de table rongée par le temps, tachée d'encre et pleine d'entailles de couteau. Cette moitié de table, longue
de six pieds et appuyée sur le mur, nous servait de pupitre commun, au propriétaire et à moi ; le propriétaire s'asseyait dans un fauteuil de bois et moi sur une chaise empaillée.
" Ce magnifique ameublement occupait un coin de l'imprimerie, c'est-à-dire d'une grande salle au troisième étage, dans laquelle se trouvaient réunis une trentaine de cases, la presse du journal et tous les accessoires nécessaires à une imprimerie. Une dizaine d'ouvriers typographes travaillaient avec nous.
" Le but de M. Duvernay en plaçant son bureau dans cette chambre, était de tenir constamment ses ouvriers en respect. Mais le local exhalait une odeur d'encre de Chine détestable, l'atmosphère était saturée de la poussière des caractères de plomb, l'air, surtout vers le soir, y était vicié à tel point que j'en étais presque suffoqué. Pour toute bibliothèque, nous avions un dictionnaire de Boiste et un petit dictionnaire anglais. Mais je ne cherchais pas le luxe ; tout était bon pour moi, pourvu que je pusse me rendre utile et vivre.
" M. Duvernay était un homme intelligent, mais sans aucune instruction classique; il n'avait jamais pu apprendre l'orthographe. Il pouvait cependant écrire de petits faits divers, des nouvelles locales, des accidents, etc., mais il n'a jamais pu rédiger un article raisonné sur une question politique. Toutefois, lorsqu'il s'agissait d'écraser quelqu'un au moyen d'injures, de personnalités insultantes, c'est lui qui se chargeait de cette besogne et il s'en tirait assez bien ;
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Duvernay avait un talent particulier pour cette tâche à laquelle malheureusement le commun des lecteurs donne trop d'importance.
" A cette époque pourtant V Aurore des Canadas n'en cédait guère à la Minerve sous ce rapport. M. Barthe et M. Duvernay s'étaient attaqués et traités sans ménagement dans les colonnes de leurs gazettes respectives, et, comme il arrive souvent dans les altercations de cette nature, on passa d'un combat de plume à une lutte physique. Environ quinze jours après mon entrée à la Minerve, M. Duvernay ayant rencontré M. Barthe dans la rue, l'assaillit à coups de canne. Aussitôt M. Barthe le fit arrêter par la police : M. Duvernay subit son procès devant les magistrats, plaida coupable et fut condamné à cinq louis d'amende et à quinze jours de prison. Grâce aux efforts de ses avocats, cependant, ces quinze jours furent ensuite réduits à quatre. Cette affaire créa beaucoup d'émoi dans Montréal. Je visitai M. Duvernay en prison; il était traité bien humainement et vivait même dans une espèce de confort ; mais l'idée d'être sous les verroux par le fait de la poursuite de M. Barthe le faisait pleurer de rtige.
" Le rédacteur en chef de la Minerve à cette époque, c'est-à-dire la personne chargée de la partie politique, était M. Phelan, avocat de Montréal. Il écrivait généralement un article ou deux par numéro, et travaillait à sa résidence ; il ne venait à l'établissement qu'une ou deux fois par semaine. M. Phelan était un homme détalent, auteur d'assez jolies poésies et d'un grand
nombre d'excellents articles en prose publiés dans les colonnes de la Minerve. Mais à l'époque où je l'ai connu, il paraissait indifférent et découragé. Il avait une dizaine d'enfants et son salaire était très modique ; encore n'était-il payé qu'irrégulièrement.
" Je n'avais pas été trois mois à la Minerve que M. Duvernay rompit avec son rédacteur. M. Phelan menaça de le poursuivre, mais finit par se désister. Plus tard, il tomba dans la plus profonde misère, et sa mère fut obligée d'aller supplier ses anciens amis de lui donner quelques chelins pour ne pas laisser ses enfants périr de faim.
'' M. Phelan fut successivement pourvu de plusieurs emplois dans les bureaux publics, mais son esprit trop fier et trop indépendant, peut-être aussi son inconstance, ou son tempérament maladif, affaibli et capricieux, l'ont toujours empêché de les conserver. J'ignore ce qu'il fait aujourd'hui; mais il doit vivre misérablement. *
" Le prote de l'établissement, à cette époque, était un Français du nom de Quittée, aujourd'hui propriétaire du Courrier de Saint- Hyacinthe. Il corrigeait les épreuves et surveillait la mise en pages. Mais lorsque j'entrai au bureau de la Minerve, je fus chargé de cette partie de la besogne en même temps que des traductions.
* Toute cette iiremièi'o partie des mémoires de Gt'rin-Lajoie a été écrite en 1849.
" Ainsi, au départ de M. Phelan, je me trouvai tout à la fois rédacteur, traducteur et correcteur d'épreuves, à moi seul je faisais l'ouvrage que se partageaient mes trois prédécesseurs. Aussi je travaillais sans cesse, mais je me plaisais à ces fonctions, si j'excepte pourtant certaines parties, comme la traduction des annonces et la correction des épreuves qui m'ennuyaient un peu, parce qu'elles ne me fournissaient aucune idée nouvelle.
" Bientôt certains scrupules vinrent troubler quelque peu le contentement dont je jouissais. Je m'aperçus que je n'étais pas à la hauteur de ma mission de journaliste. A peine sorti du collège, je n'avais jamais approfondi aucune des connaissances qui composent la science politique, je n'avais, en outre, aucune expérience. Puis en examinant bien ma position, je ne voyais guère d'espoir de l'améliorer. Il ne me restait pas un moment pour étudier, et je n'avais pas un seul livre qui pût m'aider à acquérir les notions nécessaires à celui qui veut traiter de l'administration de la chose publique.
" Cependant, malgré mon ignorance et mon défaut d'ex])éricnce, je tranchais toutes les questions avec l'aplomb d'un vieil homme d'Etat; j'en ai honte aujourd'hui ; mais alors pourtant, je trouvais des hommes qui m'applaudissaient, des lecteurs qui m'admiraient.
" La Minerve pouvait avoir 1,500 abonnés, mais une moitié ne payait pas ; les annonces constituaient la meilleure partie de son revenu. I\I. Duvernay me
voyant si zélé se mit à croire, je suppose, que je travaillais comme amateur et ne me donnait que juste assez pour payer ma pension.
" Au mois de juin, ma mère vint me voir chez mon ami Loranger; elle me questionna beaucoup, fit l'examen de ma garde-robe et ne tarda pas à s'apercevoir que j'étais loin d'être aussi prospère que je l'avais donné à entendre. Elle me laissa en partant une somme suffisante pour acquitter toutes mes dettes, qui pouvaient se monter à cinq ou six louis.
" Je me trouvai alors relativement riche et heureux Je n'avais plus qu'à me livrer au travail, sans inquiétudes, sans tracasserie, sûr de faire assez pour subsister convenablement.
" En mai 1845, je fus nommé secrétaire de la société Saint-Jean-Baptiste, qui comptait dans son sein la masse des Canadiens-Français de Montréal. Je continuai à l'être pendant plusieurs années ; tous mes devoirs en cette qualité se bornaient à consigner dans un registre les minutes des délibérations de chaque séance. Mais au loin, cette nomination paraissait avoir de l'importance, et mes jeunes amis de Nicolet, en apprenant cette nouvelle, se laissèrent aller à de grandes démonstrations de joie en mon honneur.
" Ma société de prédilection à cette époque était celle que je rencontrais à V Institut canadien-, je n'en manquais pas une séance; je prenais une part active aux diseussions et à toutes les délibérations; et malgré mes occupations de rédacteur de la Minerve, je trou-
vais moyen d'écrire de temps à autre des essais que j'y lisais les jeudis.
" Mon zèle et mes travaux me valurent l'honneur d'être élu président de cette société à l'élection générale qui eut lieu dans le cours de l'été.
" Les deux grands incendies arrivés à Québec en juin et juillet 1845, eurent l'effet d'interrompre un instant les discussions politiques. Mais l'antagonisme qui existait entre MM. D. B. Viger et LaFontaine continuaient à diviser le parti canadien-français. Le Canadien et V Aurore des Canadas soutenaient le gouvernement; la Minerve et le Journal de Québec étaient les principaux organes de l'opposition ; la Revue canadienne^ devenue journal politique, s'était rangée avec ces derniers.
" La lutte était vive et personnelle, comme elle l'est malheureusement trop souvent dans ce pays. Avec les loups, je cherchais â hurler. Mais, en général, je préférais m'occuper des questions d'éducation, d'agriculture, d'industrie et de tous les sujets sur lesquels il existe généralement unanimité d'opinion,
" La bibliothèque de V Institut s'étant grossie d'un bon nombre d'ouvrages, je pus, de fois à autres, et lorsque j 'en avais le temps, lire et consulter les bons auteurs. Je fis certaines études de politique, de législation, d'histoire, d'économie politique. Mais j'avais déjà le défaut de vouloir trop embrasser,
" Ayant été réélu président de VInstitut au mois de novembre, je redoublai d'efforts pour me rendre utile,
et il ne se passait presque pas une séance sans que je prisse part aux discussions.
" Depuis longtemps nous nous proposions de faire une séance extraordinaire pour célébrer l'anniversaire de la fondation de V Institut. J'avais été chargé, comme président, de prier l'honorable A. N. Morin, ministre résignataire qui pratiquait alors comme avocat à Montréal, de faire ce jour-là une lecture devant les membres de V Institut, sur un sujet de son choix. Cette mission qu'on m'imposait me donna occasion de voir de près cet homme si distingué et si populaire, que j'avais appris à regarder avec respect dès mes premières années de collège. Je fus surpris de sa bonhomie, de ses manières simples ; son extrême politesse me mettait presque à la gêne. Il se rendit volontiers au désir de VInstitut et me dit que le sujet de sa lecture serait : ^éducation, ce qiCelle est et ce qu^elle devrait être. Elle fut prononcée le 17 décembre ; et je terminai la séance par un discours qui fut beaucoup applaudi, principalement la partie qui contenait des allusions aux chefs politiques de cette époque, dont quelquesuns étaient présents. A la suite de cette réunion, plusieurs des membres s'emparèrent de moi et m'emmenèrent, malgré ma résistance, dans un hôtel où l'on but à ma santé, et à la prospérité future de VInstitut.
" Mes occupations multipliées qui absorbaient presque tous mes instants sans me permettre la moindre distraction, jointes au défaut complet d'exercice, me fatiguèrent peu à peu et je tombai gravement malade
de la jaunisse. Malheureusement j'étais, à cette époque, dans une maison de pension anglaise où l'on ne s'occupait guère des malades, et je fus très mal soigné. On était à la fin de décembre ; le froid était intense et je n'avais pas de feu dans ma chambre. Je me couchais tout habillé, et malgré cela je grelottais dans mon lit. J'ai tellement souffert alors que je ne comprends pas comment je n'en suis pas mort.
" Enfin, le 17 janvier 1846, sur la recommandation de mon médecin, je partis de Montréal pour me rendre chez mes parents. Je fis ces trente lieues en diligence, dans l'espace d'une journée, par un froid de vingt-deux degrés. Chaque fois que se présentait un cahut^ je sentais la tête m'ouvrir et j'étais obligé de me la tenir à deux mains. J'arrivai chez mes parents à la nuit ; personne ne m'attendait, on ignorait même que je fusse malade. Ma mère était au lit depuis plusieurs jours; mais mon arrivée inattendue lui causa une telle émotion qu'elle fut complètement guérie; elle se leva et continua à rester debout."
Les bons soins que Gérin-Lajoie reçut sous le toit paternel triomphèrent de la maladie. Il profita de sa convalescence pour aller serrer la main de ses amis de Nicolet.
De retour à Montréal, le 17 février, il reprit la rédaction de la Minerve. La session s'ouvrit le 20 mars et ne fut close que le 9 juin suivant.
" Je suivis les débats avec une grande assiduité ; j'y trouvais beaucoup d'intérêt et c'était en même
temps pour moi une excellente école. Je pus faire une étude attentive des affaires du pays et des hommes politiques qui guidaient les deux partis de la chambre. On distinguait du côté ministériel, MM. Draper, Viger, Sherwood, Daly, etc. ; du côté de l'opposition, MM. La- Fontaine, Baldwin, Taché, Morin, Chauveau, Cauchon, etc. La lutte était intéressante ; les discours de M. Alywin surtout faisaient fureur.
" Je travaillai jour et nuit durant cette session, ayant à rendre compte fidèlement dans mon journal de tous les débats législatifs ; j'étais, en outre, rédacteur et correcteur d'épreuves; je travaillais en même temps pour V Institut, quoique je fusse souvent indisposé, mais je me guérissais sans interrompre mes travaux.
" Aujourd'hui que je considère les choses plus froidement, je comprends que cette continuelle tension d'esprit a dû faire à ma santé un tort irrémédiable."
Les habitudes sérieuses de Gérin-Lajoie, son amour de la tranquillité, ses idées d'ordre et de moralité s'accommodaient mal de la vie d'hôtel, qui le mettait sans cesse en contact avec une foule de jeunes gens d'une vie plus ou moins dissipée et irrégulière.
" A la fin d'octobre de cette année, je reyus la visite d'un M. Routhier, employé à la banque de la Cité. Il venait me demander si je consentirais à aller demeurer dans sa famille en me chargeant de donner à ses jeunes filles des leçons de littérature et de grammaire. J'acceptai cette proposition avec plaisir.
" M. Routhier était veuf. C'était un homme d'un extérieur extrêmement respectable, âgé d'environ cinquante-cinq ans. Il avait quatre filles, dont la plus jeune pouvait avoir seize ans. Toutes étaient charmantes, d'une conversation agréable et bonnes musiciennes.
" Le père était un homme doux, bon, poli, gai et tout à fait agréable. Après avoir passé plusieurs mois dans sa maison, je ne lui ai pas découvert un seul défaut.
" Je me trouvai là dans un paradis terrestre. C'était justement ce qu'il me fallait, ce que j'eusse voulu trouver dès mon arrivée à Montréal. Après avoir travaillé tout le jour à mon bureau, je revenais à la maison où je trouvais des visages riants, où j'entendais toujours quelques propos agréables, du chant ou de la musique. La plus parfaite harmonie régnait entre tous les membres de cette famille ; jamais la plus petite querelle. Le soir, le père qui aimait la musique autant que moi, prenait son violon dont il jouait très bien, invitait quelqu'une de ses filles à l'accompagner, et il s'amusait ainsi pendant des veillées entières."
Après les heures de classe que Gérin-Lajoie donnait à ses élèves, il se plongeait dans l'étude du droit avec autant d'ardeur que s'il n'avait pas eu d'autre occupation. A part sa pension, qu'il gagnait chez M. Routhier, son seul moyen d'existence était la rédaction de la Minerve, qui l'absorbait tout le jour et qui, cependant, était loin d'être rémunérative. Duvernay
était un de ces hommes qui exigent le plus possible de leurs employés et les paient le moins possible. Profitant de l'inexpérience de Lajoie à son arrivée à Montréal, sachant qu'il était sans ressources pécuniaires, il ne lui donna pour tout salaire que deux piastres par semaine : encore oubliait-il souvent de les lui remettre. Lajoie, toujours timide et réservé, n'osait les lui demander. Duvernay ne doubla ce salaire que le jour ou son rédacteur reçut d'un ami des offres plus avantageuses.
" Duvernay soutenait que c'était une chose damnable que le désir de faire des épargnes. Souvent lorsque quelqu'un de ses ouvriers lui demandait de l'argent, on l'entendait s'écrier ironiquement: " Mais auriez-vous par hasard la prétention de thésauriser?" Thésauriser, ou faire des épargnes, c'était pour lui quelque chose d'extravagant, de monstrueux.
" Vers ce temps sortit de Nicolet mon parent et ami Bellemare, qui songeait comme moi à gagner sa vie, tout en étudiant la loi. Je lui proposai de venir à Montréal, lui promettant, s'il ne trouvait aucune situation convenable, de lui donner ma place de rédacteur de la Minerve. Ce sacrifice ne me coûtait pas, tant je désirais avoir la société d'un ami ! De tous les jeunes gens que je connaissais à Montréal, la plupart n'avaient pas mon estime. Il me fallait un ami vertueux, laborieux et intelligent. Or, toutes ces qualités, je les trouvais réunies dans mon ami Bellemare. Il ne croyait pas avoir les connaissances et l'habileté neces-
saires pour la rédaction d'un journal, et mon offre parut d'abord l'effrayer. Mais après lui avoir promis de l'aider jusqu'à ce qu'il fût au fait de la politique et des nécessités du journalisme, il consentit à venir me rejoindre. Son arrivée à Montréal fut pour moi un jour de fête; nous logeâmes ensemble, nous ne nous quittions pas d'une minute, et i3endant tout le temps qu'il fut garçon^ nous fûmes liés comme les deux doigts de la main.
" Cependant, il ne me fut pas aussi facile que je l'avais pensé de quitter la rédaction de la Minerve; M. Duvernay tenait beaucoup à me garder, je lui coûtais si peu! il faisait toutes sortes d'objections à mon départ; me priait de continuer encore quelques jours, me payait régulièrement, m'emmenait à sa chambre pour me faire prendre un verre de quelque liqueur, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Il finit même par me faire présent d'une montre d'argent. Mais enfin, mon ami Bellemare était avec moi depuis quinze jours, j'avais un motif pour résister à toutes ces séductions. Il fallait bien décider, d'une manière ou d'une autre, s'il allait me remplacer.
" Le 18 août, je présentai Bellemare à Duvernay, lui disant qu'il allait commencer à travailler à ma place et que si, au bout de quelque temps, il ne s'acquittait pas de sa besogne à la satisfaction du propriétaire de la Minerve, je reprendrais de nouveau la rédaction. Bellemare ne fit aucun arrangement avec Duvernay. A la fin de la première semaine, il fut agréablement
surpris de recevoir le prix de cinq semaines ; il était loin de s'attendre à une pareille libéralité ; j'avais été moi-même plus d'une année avant de toucher autant d'argent. Cette somme était beaucoup plus qu'il ne fallait à Bellemare pour subvenir à ses premières dépenses. Dans la suite, il eut toujours le soin de se faire payer régulièrement chaque semaine, et de s'adresser à Duvernay chaque fois que celui-ci faisait semblant de l'oublier.
" Duvernay, d'ailleurs, en fut bientôt satisfait et n'aurait pas voulu l'échanger pour moi.
" Le travail auquel je fus assujetti pendant les deux années et demie que je fus rédacteur de la Minerve me força d'étudier la politique, de suivre attentivement les affaires publiques et d'acquérir beaucoup de connaissances que j'eusse dédaignées sans cela. Mais, d'un autre côté, cette nécessité de compiler sans cesse, d'analyser, de traduire, de recueillir une foule de petits faits divers, a pour conséquence de rendre un homme superficiel, de détourner son attention des matières sérieuses, en sorte qu'il se trouve après tout à n'avoir rien approfondi ; il ressemble au Chrysologue dont parle J. B. Rousseau,
Qui savait tout et ne savait rien.
" Si le temps que j'ai employé à écrire sur tant de sujets différents avait pu être appliqué à l'étude d'une branche spéciale de connaissances, mon travail m'eût été certainement plus utile. L'habitude d'écrire à la
hâte et au jour le jour nuit beaucoup au style. On s'habitue à écrire sans aucun soin, et ce défaut ne peut plus guère disparaître.
" Pour une autre raison, mon séjour à la Minerve m'a moins servi que je ne me l'étais imaginé d'abord. M. Duvernay qui, quoique simplement propriétaire, tenait cependant à passer pour rédacteur, me tint toujours dans l'ombre autant qu'il lui fut possible. Il est vrai qu'après deux ans et demi passés exclusivement dans cet emploi, je devais nécessairement être un peu connu ; mais jamais M. Duvernay ne m'a publiquement reconnu comme rédacteur. Un avantage incontestable pourtant que j'ai retiré de ma carrière de journaliste, a été de me mettre souvent en contact avec les premiers hommes du pays, j'ai pu ainsi faire la connaissance et acquérir l'amitié de MM. LaFontaine, Morin, Taché, etc., ce qui m'a été d'une grande utilité par la suite...
" Ma passion pour le journalisme me faisait tout supporter. M. Duvernay n'aurait pu trouver personne pour faire le travail que je faisais à moins de trois cents louis par an; et quand je songe que, durant les deux années et demie dont je parle, je n'ai pas reçu en tout la moitié de cette somme, je crois que beaucoup de personnes me dispenseront de reconnaissance.
" Pendant tout ce temps, je ne suis pas entré une seule fois dans un restaurant ou dans un café; je ne crois pas avoir dépensé un écu pour mes menus plaisirs; jamais je n'ai été ni aux soirées ni aux théâtres,
lorsqu'il me fallait faire l'achat d'une carte de spectacle. N'ayant que les vêtements absolument nécessaires, je n'aurais pas été en état de sortir dans la société, quand même j'en aurais eu le goût.
" Ma carrière eût pu être bien différente si ma fortune m'eût permis de fréquenter les salons, de me faire des amis, et de rechercher ces rapports sociaux qui sont toujours si avantageux aux jeunes gens qui veulent réussir dans le monde, et surtout dans le monde politique.
" A ma sortie de la Minerve, ayant quelques épargnes, je me livrai de tout cœur à l'étude du droit. Mais voilà qu'un jour la rumeur d'une prochaine dissolution de la chambre législative commença à circuler dans le public. Pour moi, qui, durant toute ma carrière de journaliste, avais combattu contre le gouvernement qui déjà menaçait ruine, cette nouvelle était bien de nature à me causer de l'émotion. En effet, la politique vint m'absorber de nouveau.
" Mes amis me proposèrent de me rendre dans le comté de Saint-Maurice, où le solliciteur général de l'administration Sherwood (M. Turcotte) devait se présenter. J'étais chargé d'empêcher, par tous les moyens possibles, l'élection de Turcotte.
" Je partis pour Machiche le 4 décembre. Le lendemain, qui était un dimanche, je fis un long discours à la porte de l'église.
" On parlait depuis quelque temps, dans le comté, de prier l'honorable L. J. Papineau, arrivé de France
depuis deux ans et dont le nom était encore extrêmement populaire parmi les Canadiens- Français, de se porter candidat. A mon départ de Montréal, M. La- Fontaine m'avait dit que le parti libéral serait flatté d'avoir M. Papineau pour un de ses champions; mais qu'il était sûr que celui-ci ne consentirait jamais à rentrer dans la vie publique.
" M. Turcotte voulait se servir de ce nom populaire pour se faire accepter des électeurs ; mais je m'efforçai de déjouer son dessein en me joignant sans hésiter à ceux qui proposaient M. Papineau. Je convoquai à Machiche^ une assemblée de tout le comté; j'y rédigeai et fis accepter une série de résolutions condamnant sans réserve l'administration du jour, et priant M. Papineau, s'il partageait ces sentiments, de se laisser porter candidat pour la représentation du comté.
" J'appuyai ces résolutions d'un long discours. M. Turcotte lui-même ne voulut pas y faire d'opposition, quoique sa conduite fût condamnée par les résolutions de l'assemblée.
" Une députation fut envoyée à M. Papineau, et à la surprise d'un grand nombre, il se rendit aux vœux du comté et publia son adresse aux électeurs. Elle ne contenait rien qui ne fût parfaitement en harmonie avec les idées politiques de la Minerve. Le but de ma mission était donc rempli, et je revins à Montréal.
" La session s'ouvrit le 25 février et se ferma le 23 mars. Le ministère fut renversé, et MM. LaFontaine et Baldwin appelés au pouvoir.
" Après la session, l'honorable A. N. Morin, qui avait été nommé orateur de l'assemblée législative, me dit qu'il aurait bientôt besoin d'un secrétaire, et que si, en attendant, je voulais étudier l'anglais et me mettre en état de faire sa correspondance dans les deux langues, il m'emploierait et me donnerait un salaire convenable.
" Pour cela, il me fallait interrompre encore les études que j'avais commencées. Mais, réflexion faite, j'acceptai et je fermai mes livres de droit."
Vers ce temps un grand changement s'opéra dans les sentiments de la jeunesse de Montréal. L'unanimité qui a.vait régné jusque-là parmi les Canadiens- Français n'existait plus. Un parti s'était formé parmi les jeunes gens, et un petit journal fondé l'année précédente par M. G. Batchelor, puis acheté par ]\I . J. B. E. Dorion, leur servait d'organe. Ce petit journal s'appelait V Avenir; il s'agrandit plus tard, et durant les années 1848, 1849 et 1850, rédigé par un comité de collaboration composé d'une quinzaine déjeunes gens les plus habiles de l'Institut, il joua un rôle important dans la politique du pays. Dès les premiers mois de son existence, il déclara la guerre à la Minerve et cette guerre ouverte a duré jusqu'à ce qu'il ait cessé d'exister.
Cependant l'honorable L. J. Papineau, élu représentant du comté de Saint-Maurice, et qu'on avait entièrement oublié dans les nouveaux arrangements ministériels, manifestait des sentiments d'opposition à la
politique suivie par le grand parti canadien-français dont MM. LaFontaine et Morin avaient été les chefs depuis l'union des Canadas.
Cette opposition, d'abord contenue durant la courte session de 1848, devint bientôt ouverte et même violente. En avril et mai, sous prétexte de répondre à des lettres qu'on lui adressait, il publia deux ou trois articles qui prirent le nom de manifestes, dans lesquels il insultait sans ménagement la majorité de la chambre et particulièrement son chef, M. LaFontaine. Alors la Revue canadienne, à son tour, attaqua M. Papineau, mais le fit peut-être avec trop de violence. Le parti de jeunes gens qui depuis quelque temps désirait abandonner le drapeau de M. LaFontaine, se rangea aussitôt aux côtés de M. Papineau.
" J'avais toujours admiré les talents oratoires de M. Papineau, je ressentais une espèce de vénération pour ce vieil athlète politique, et rien ne me brisa le cœur comme la nécessité de m'éloigner de lui. Mais il n'y avait pas à balancer, il fallait ou se déclarer ouvertement contre M. Papineau, ou déserter le parti LaFontaine-Morin, qui se composait de la presque totalité des Canadiens-Français, et sous la bannière duquel j'avais marché et combattu depuis ma sortie du collège. Dans cette alternative, je ne pouvais hésiter un instant, et je ne cachai pas mes sentiments."
Une grande fermentation régnait dans les esprits, et de l'arène politique les divisions descendirent jusque dans la vie privée. Des haines personnelles éclatèrent
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avec une violence inouïe, même clans l'enceinte paisible de rinstitut canadien, dont Gérin-Laj oie était le président. Il y eut scission et les élections des ofiSciers qui se firent peu de temps après furent marquées par des scènes déplorables, dont l'âme sensible et pacifique de Lajoie fut profondément affectée.
" Au dehors, l'opposition de Papineau s'accentuait de jour en jour. Dans une démonstration politique qui eut lieu dans le comté de Saint-Maurice, on invita le grand agitateur à prendre la parole : il fut écouté attentivement ; mais d'autres orateurs ayant voulu lui répoi'dre. des gens ivres, partisans aveugles de Papineau, les firent taire par leur tumulte. Je tentai à plusieurs reprises de parler, mais chaque fois des cris assourdissants étoufifèrent ma voix. On me reprochait surtout de venir combattre M. Papineau, après l'avoir proposé moi-même comme représentant du comté six mois auparavant. On ne pouvait comprendre que sa politique fût moins acceptable au peuple de la province en 1848, qu'elle ne l'avait été en 1847. On se refusait à croire qu'il cherchât à diviser le parti canadien-français, comme c'était pourtant malheureusement le cas. Ce ne fut que dans une assemblée tenue quelques jours plus tarda la Rivière-du-Loup que je pus à loisir expliquer ma conduite, et faire entendre pourquoi, après avoir été naguère admirateur de M. Papineau, je me trouvais forcé de me séparer de lui et de son parti. Je parlai, je crois, avec modération et je fus cette fois écouté avec une attention parfaite."
Les violences auxquelles se livrèrent à cette époque les hommes extrêmes des deux partis achevèrent de dégoûter Lajoie de la politique. Comme il venait d'être reçu avocat, il ouvrit un bureau, mais il était pauvre à tel point qu'il avait à peine de quoi se vêtir. Sa timidité naturelle s'en était accrue, et il se sentait porté plutôt à fuir qu'à rechercher l'approche des clients. Ajoutez à cela une conscience honnête jusqu'au scrupule.
" Malgré, dit-il, le soin que je prenais de ne pas sortir de ma retraite, quelques personnes cependant vinrent à moi ; mais les récits qu'elles me faisaient étaient bien propres à me dégoûter de la profession. L'un voulait satisfaire une rancune, un autre cherchait naïvement quelque moyen de faire attendre ses créanciers. Je répondais que je ne me chargeais pas de ces sortes d'afîaires."
On devine facilement qu'avec de pareilles dispositions, Gérin-Lajoie ne pouvait pas faire fortune au palais. Il ne tarda pas à le comprendre et profita de la première issue pour en sortir. Nommé payeur au ministère des travaux publics, puis traducteur au parlement, il ne sortit plus guère des emplois et il fit bien. C'est là qu'avec ses aptitudes, il pouvait se rendre le plus utile à son pays. Gérin-Lajoie était un rêveur; il était trop homme de pensée pour être homme d'action. La vie d'employé, en lui ôtant les soucis du lendemain, devait le rendre à cette liberté d'esprit qui était pour lui la source de tant de jouissances.
Après le rêA'e d'une existence à la campagne qu'il caressa jusqu'à la fin, aucun genre de vie ne convenait rûieux à son caractère. La régularité des heures de bureau satisfaisait ses goûts d'ordre et de tranquillité. Les loisirs qu'elle lui laissait lui permettaient de donner libre carrière à ses idées spéculatives et à s'abandonner tout entier à son amour de l'étude.
Lajoie n'était cependant pas alors sans ambition ; il n'avait pas été insensible aux invitations que des journaux lui avaient faites de solliciter un siège au parlement. On en trouve des traces dans les lignes suivantes, écrites le 24 janvier 1849. Elles révèlent en même temps la droiture des intentions de cet homme de bien.
" Dans toutes les discussions politiques auxquelles j'ai eu part, soit dans les journaux, soit ailleurs, je n'ai jamais pris une décision sans avoir réfléchi longtemps ; ce qui fait que jusqu'aujourd'hui, je n'ai eu à me repentir d'aucune de mes démarches, ni de mes opinions politiques. Lorsqu'il me faut choisir entre deux partis, ce que je considère par-dessus toutes choses, c'est le bonheur du peuple.
" Entré bien jeune dans les luttes du journalisme, j'ai aimé la vie publique. J'en suis un peu désenchanté, depuis que la discorde s'est mise parmi mes compatriotes, et que je les vois se déchirer à belles dents. Je suis tenté d'attendre un meilleur ordre de choses pour rentrer dans la carrière.
" Mon désir maintenant est de rester tranquille et
d'étudier jusqu'après trente ans, hormis que des circonstances particulières ne viennent changer ma détermination. Il est si difficile en politique de prévoir ce qui arrivera, qu'il serait imprudent de fixer longtemps d'avance la marche à suivre. Mais si jamais j'entre dans la vie publique, ce sera plus par devoir que par inclination."
Gérin-Lajoie n'envisageait pas avec moins de désintéressement et de raison les devoirs delà vie privée que ceux de la vie publique. Il balança longtemps avant de se décider à se marier et il en donne les raisons ; ces raisons semblent plutôt celles d'un vieillard que celles d'un jeune homme de vingt-quatre ans.
Il plaçait au premier rang le devoir de la piété filiale. Après les sacrifices que ses parents avaient faits pour lui, il se croyait obligé de leur aider dans l'éducation de leur nombreuse famille. Il le fit en effet, et il est beau de voir les sages avis dont il accompagnait ses offrandes pécuniaires. Il était devenu le conseiller des siens et ceux-ci n'entreprenaient rien d'important sans le consulter. Plusieurs de ses avis sont consignés dans ses Mémoires, et sont autant de témoignages de son jugement précoce.
A plusieurs reprises il proposa à son père et à sa mère d'abandonner leur terre à l'un de leurs enfants, et de venir passer le reste de leurs jours avec lui, promettant que de leur vivant il ne se marierait pas afin de leur assurer une vieillesse indépendante et tranquille. Leur bonheur eût été le sien, et il n'eût fait
que deux parts de sa vie : l'une à ses parents, l'autre à l'amitié.
On a vu quelle place occupait dans cette amitié son compagnon d'étude Bellemare, dont, à la date du 12 février 1849, il saluait le retour après une longue absence.
" Mon ami Bellemare est arrivé de Baltimore pour me remplacer au bureau de la Minerve, où j'étais rentré pendant son absence. J'en suis doublement heureux. Je pourrai désormais me livrer avec plus de loisir aux études sérieuses et semer pour récolter plus tard. Je ne prévois guère encore ce que je pourrai faire pour ce pauvre pays qui a tant besoin de nous ! peutêtre la pauvreté m'empêchera-t-elle de me dévouer jamais tout entier à son service. Que la volonté de Celui qui veille sur les destinées humaines soit faite ! Mais en attendant, je veux étudier pour fortifier ma raison, former mon jugement et agrandir le cercle de mes connaissances. Si mon pays n'en profite pas un jour, j'aurai au moins la satisfaction d'avoir travaillé en pensant à lui.
" Il est probable que quand je serai prêt à jouer un rôle actif, le Canada sera en république; je dois donc étudier les institutions républicaines et suivre attentivement le progrès des idées démocratiques dans le monde. La solitude où je vis favorise la réflexion, je mettrai donc à profit mes moments de loisir, ayant toujours devant les yeux la maxime si vraie que le temps perdu ne se recouvre jamais.
498 A. GÉKIN-LAJOIE
" Je caresse depuis quelque temps le projet de m'acheter une terre à la campagne, aussitôt que j'en aurai les moyens. L'état paisible du cultivateur me sourit toujours. Je l'ai déjà dit, je ne pourrai jamais être qu'un avocat, ou un journaliste, ou un cultivateur. D'après la manière dont j'envisage la chose aujourd'hui, je suis porté à croire que l'exercice de ma profession, qui ne m'a jamais plu, pour une infinité de raisons, ne me procurerait pas le bonheur. La carrière du journaliste pour laquelle je me sens beaucoup plus de penchant, est ingrate et stérile. Le sort le plus désirable me paraît donc être celui du cultivateur instruit, qui n'est pas forcé de travailler lui-même du matin au soir; mais qui, après avoir passé une partie du jour dans sa bibliothèque, va dans son champ diriger les travaux de sa ferme et prendre un exercice salutaire ; qui à son retour s'entretient avec des voisins instruits sur les affaires publiques. Car je pense que, pour qu'à la longue cette vie des champs ne devienne pas ennuyeuse, il faut être entouré de quelques amis éclairés (lui sachent nous comprendre et nous répondre. Il faut même, je crois, pouvoir se donner certains plaisirs de luxe, de ceux que nous avons en ville, tels que la musique, le chant, etc. On peut, par ce moyen, se délasser très agréablement de ses travaux champêtres, et couler des jours heureux dans l'innocence et la tranquillité.
"Voilà pourquoi je projette d'aller m'établir d'ici à peu d'années dans la paroisse de Nicolet, entre le port
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Saint- François et le collège, pour être près des steamboats qui vont aux grandes villes, et du collège où j'aurai probablement toujours des amis éclairés et vertueux. Voilà pourquoi aussi je projette, avant de me rendre dans ce lieu, de m'attacher quelque jeune personne aimable et sensible, qui possède la musique et qui ait, comme moi, des goûts simples et champêtres. Mais laissons faire le temps.
27 septembre 1849.
" On ne parle depuis quelques jours que d'un changement du siège du gouvernement * Cette question se décidera dans le courant de la semaine prochaine. On dit que Toronto sera probablement la future capitale. En quelque lieu que soit porté le siège du gouvernement, il faudra bien que je l'y suive. Il y a aujourd'hui plus de neuf mois que je suis copiste au bureau des travaux publics. Depuis cinq mois, j'ai fait en outre le service de payeur dans les townships de l'Est et sur la rivière Chambly. Si mon salaire était élevé à £200 par an, il est probable que je conserverais cette place pendant plusieurs années. Les hommes de profession gagnent si peu ! D'ailleurs, comme avocat, je suis certain queje ferais à peine assez d'argent pour vivre et que l'inquiétude que me causeraient les affaires dont j'aurais la gestion ruinerait ma
* A la suite des émeutes et de l'incendie du Parlement à Montréal.
santé en peu de temps. J'aimerais être homme de loi, mais à n'avoir pas à me reposer pour vivre sur les gains de cette profession. Il me semble que, avec un peu de bonne volonté, on pourrait empêcher une grande partie des procès ; et on le doit en conscience. Je ne conçois pas de rôle plus honorable que celui d'un homme indépendant sous le rapport de la fortune, qui consacre son temps à la noble tâche d'obtenir justice pour ceux qu'il croit injustement lésés.
" Je sais que la vie de bureau, ou plutôt que le métier de copiste n'est pas fait pour développer les facultés, et exercer le jugement. C'est une besogne routinière qui rend souvent incapable d'aucun autre emploi. Pour échapper à cet inconvénient, je continuerai à étudier des matières sérieuses, telles que le droit, l'économie politique, l'histoire, la théologie, etc. etc.
" J'ai fait des épargnes depuis que je suis employé. Je suis riche déjà d'une cinquantaine de louis. La vie paisible et peu dispendieuse que je mène convient à mon caractère, mais je sens cependant qu'ici je ne suis pas à ma place."
28 septembre 1849.
" Depuis que mon caractère a commencé à se développer et à prendre de la consistance, il y a toujours eu deux hommes en moi : l'un d'eux, tranquille, insouciant, ami de l'obscurité et ne souhaitant rien de plus que Vaurea mediocritas d'Horace ; l'autre, plein d'énergie, d'enthousiasme, d'ambition, désirant les hon-
neurs, les dangers, la gloire du monde. Ces deux hommes si opposés commencèrent à se faire connaître au dedans de moi, dès mes premières années de collège : depuis ils ont combattu sans cesse l'un contre l'autre, sans qu'aucun des deux ait remporté une victoire définitive sur son adversaire. L'homme ardent et ambitieux parut, pendant plusieurs années, gagner du terrain, et s'il eût eu quelque fortune à sa disposition, peut-être aurait-il commandé en maître. Mais, pauvre comme j'étais, sans ami, sans soutien, sans protection, il m'a bien fallu briser avec mes idées de gloire et d'avancement ; la misère m'abattit, mais non pas complètement, et l'homme paisible et indifférent finit par triompher, du moins en apparence. Je me trouvai avec un salaire annuel certain, insuffisant pour satisfaire le moindre désir d'ambition, mais capable de contenter les appétits modérés d'un philosophe de mansarde. Depuis ce temps, j'ai vécu dans une complète insignifiance. Je cherche les moyens d'être heureux. Mais il ne faut pas encore dire que l'homme doux et insouciant ait établi son empire. Non, comme dans presque toutes les altercations de ce monde, les deux adversaires se sont fait des concessions mutuelles, voilà tout...
"Comment dois-je employer les années que Dieu m'accorde ? La nature me répond de chercher le bonheur. Mais comment me le procurer? Voilà le grand point. Pour qui a été élevé dans des principes de religion, et même pour celui qui croit à une religion naturelle et qui n'est pas tout à fait épicurien, la satis-
faction de tous ses désirs sensuels ne saurait le rendre heureux. Pour pouvoir goûter un bonheur durable, il faut qu'il puisse se dire, à chacune de ses actions, je crois remplir mon devoir et m'acquitter de ce que je suis appelé dans mon état à faire ici-bas. Il est impossible d'être malheureux lorsqu'on agit par de tels motifs; si l'on rencontre des obstacles, si l'on est désappointé, si l'on travaille inutilement, au moins on a la consolation de se dire: "j'ai fait ce que je devais faire," et on vit sans remords; au milieu des passages les plus difficiles, on goûte la paix du cœur. Mais pour celui que l'ambition, l'avarice, etc., agite ou tourmente, quelle consolation peut-il avoir, lorsque ses efforts sont sans succès, ou qu'il éprouve quelque cruel désappointement? Aucune, il faut qu'il ronge en silence son dépit, ou qu'il se suicide. Je dis donc que pour être heureux sur la terre, l'homme doit. avoir dans toutes ses actions un but qu'il croit conforme à sa destinée. Là-dessus il doit consulter son jugement.
"Maintenant, doit-on se détacher tout à fait de ses semblables, et vivre comme un égoïste en ne pensant qu'à se rendre la vie agréable ? Non, un homme qui adopte ce genre de vie ne saurait vivre heureux, parce qu'il doit avoir des reproches à se faire. Il ne peut toujours éviter de penser que son devoir l'obligeait à se rendre utile à ses semblables, que chacun doit travailler à soulager les maux de l'humanité, et à répandre autant de bonheur que possible autour de soi. S'il se croit capable de s'acquitter d'une charge qu'on voudra
A. GÉEIN-LAJOIE 503
lui imposer, il est coupable s'il la refuse. Les hommes sont sujets à tomber dans les excès. Tel qui ne voit pa's jour à s'élever aux honneurs, renoncera tout à coup à la vie publique et se cloîtrera loin des yeux du monde. Ce n'est pas ainsi que doit agir un véritable philanthrope, ni un vrai patriote. Un homme qui ne cherche que le bonheur de ses semblables et qui agit par vertu, ne se rebute pas, il ne boude pas, il tâche de faire du bien malgré l'opposition qu'on pourrait lui susciter, parce qu'il sait qu'il n'en aura point de remords, et ([ue peut-être on reconnaîtra un jour qu'il avait raison...
12 octobre 1849.
" J'en suis revenu à mon projet d'aller vivre à la campagne, aussitôt que possible. Mais auparavant je veux me marier. Il me semble me voir sur les bords de la rivière de Nicolet, ayant une coquette demeure, une jolie femme, musicienne, des amis, dignes de ce nom, une belle et bonne terre que je cultiverai avec succès, etc. etc. Ah ! si j'étais cultivateur!... L'on ne s'enrichit pas en appauvrissant les autres, comme font quelquefois les avocats, les médecins et les marchands. On tire ses richesses de la terre ; c'est l'état qui semble le plus naturel à l'homme. C'est en même temps l'état le plus favorable à la santé, parce qu'il offre au corps un exercice suffisant, et que le travail en plein air est toujours extrêmement salubre. Les cultivateurs forment la classe la moins égoïste, la plus vertueuse de la population. Mais elle a besoin d'hommes instruits qui puis-
sent servir ses intérêts. Le cultivateur instruit a tout le loisir nécessaire pour faire le bien, il peut servir de guide à ses voisins, conseiller l'ignorant, soutenir le faible, le défendre contre la rapacité du spéculateur. Le cultivateur éclairé et vertueux, est, à mon avis, le plus beau type de l'homme.
31 décembre 1849.
" Encore une année de passée sur le monde!.. Il est toujours intéressant, au dernier jour d'une année, de jeter un coup d'œil en arrière, de mesurer ce qu'on a fait, ce qu'on aurait pu faire, de rassembler un instant devant soi toutes les circonstances qui peuvent avoir quelque influence sur nos destinées, de considérer les modifications qu'ont subies nos idées, les démarches que nous regrettons,l'expérience que nous avons acquise, et les progrès que nous avons pu faire dans la voie de la vertu ou du perfectionnement intellectuel.
"Qu'étais-je, il y a un an, à même époque?
" Sous le rapport moral, les changements qui se sont opérés chez moi ne me paraissent pas sensibles. Mes idées religieuses n'ont pas changé. Cei^endant je crois me sentir plus de force et une détermination plus vive pour faire le bien et pratiquer la vertu. Il me semble voir, sous un jour plus frappant, le néant des choses humaines, la frivolité de tout ce qui attache les hommes à la terre, la folie de l'ambition, de la cupidité ; la vie de l'homme public n'a plus d'attrait pour moi, l'obscurité d'une vie paisible me paraît offrir beaucoup
plus de jouissances et de vrai bonheur. L'idée du devoir me domine continuellement, je suis enclin à croire qu'il y a plus de véritable bonheur à suivre cette idée qu'à satisfaire tous les caprices, toutes les chimères qui nous occupent sans cesse.
"Cette idée du devoir dans l'homme politique doit être la source de mille jouissances journalières durant le cours de sa vie ; elle doit surtout lui épargner ces désappointements amers qui font blanchir la tête de l'ambitieux.
" Je ne crois pas que je sois appelé à me mêler de politique avant que le Canada soit annexé à l'Union américaine, époque que je désire de tout mon cœur et que je saluerai avec enthousiasme, comme l'aurore d'un beau jour. *
" Je suis devenu très tolérant en politique, et si mes opinions ne changent pas, je ne crois pas que l'on puisse jamais m'accuser de violence ou de fanatisme. J'ai appris à respecter les idées de chacun. Il est si difficile d'être certain qu'un autre a tort.
30 décembre 1850.
" J'ai quitté, le premier juin dernier, la charge que j'occupais sous le gouvernement. J'ai visité Québec que je voyais pour la première fois et d'où je suis revenu enchanté tant des mœurs de la population qui
* Les idées de Gérin-Lajoie se sont bien modifiées depuis.
me plaisaient infiniment que des beautés grandioses et pittoresques de la nature qui m'enthousiasmaient.
" Contre mon attente et sans la moindre démarche de ma part, M. Bourret, assistant commissaire des travaux publics, est venu m'offrir un emploi dans son département. Après avoir réfléchi mûrement pendant une semaine et m'être consulté avec plusieurs amis, j'ai accepté la proposition. Me voilà donc secrétaire des arbitres provinciaux, charge créée par la loi de la dernière session.
'* Depuis le mois de mai, je pensionne avec mon ami Bellemarre et je vis assez heureux. Il y a là un joli enfant, qui a quatre mois à peine, et qui est un de mes plus doux amusements. Je l'aime presque autant que s'il m'appartenait. J'ai toujours aimé les enfants à la folie. En m'amusant avec eux, je songe souvent au bonheur qu'il y a d'être père, et je fais des projets de mariage. L'an dernier, je m'étais proposé de me marier durant l'année 1850, et pourtant je ne suis pas plus avancé aujourd'hui que je ne l'étais alors. J'en suis encore à faire des projets pour l'année 1851 qui ne se passera pas, j'espère, sans que je les exécute.
" J'ai employé mes heures de loisir, depuis quelque temps, à rédiger un petit ouvrage qui contient les éléments de notre droit public et que j'ai intitulé : " Catéchisme politique.'''' Je fais imprimer cette brochure par M. Louis Perrault. J'ignore comment elle sera reçue du public. Elle ne peut froisser les sentiments de personne. Dans tous les cas, je suis sans inquiétude, ne
comptant pas sur cette publication pour améliorer ma position sous le rapport pécuniaire, ni sous le rapport purement social.
"Je n'ai jamais si bien connu que depuis peu combien je suis inconstant et irrésolu; quelle manie j'ai pour les projets qui semblent même les plus chimériques. Prévoyant que mon emploi dans le département des travaux publics devra cesser vers le milieu de l'été prochain, je me suis mis à songer à ce que je pourrais faire après cela. Je n'ai pas conçu moins de cinq ou six différents plans... Mais depuis près de trois semaines, j'en ai un en tête que je n'exécuterai probablement jamais, mais qui m'a tant occupé que je ne puis m'empêcher de le confier au papier.
" Ce serait d'aller en Europe et de m'établir à Paris. Je pourrais y gagner quelque argent en qualité de correspondant de certains journaux français du Canada. Je pourrais aussi commercer sur les livres, partie que j'entends assez bien. J'enverrais des livres à Montréal et à Québec pour y être vendus, etc. En même temps, et c'est là mon grand but, j'étudierais la littérature, les sciences et les arts, au sein même de cette capitale du monde civilisé. Quel enthousiasme s'emparerait de mon âme à la vue de la patrie si célèbre de mes ancêtres! car, pour moi, j'ai presque toujours vécu dans ce petit coin de l'Amérique, naguère encore couvert de forêts et la proie des nations barbares.
" Je sais bien que ce projet n'offre pas un avenir bien brillant et qu'en le mettant à exécution je devrais
me résigner à demeurer pauvre, mais je me dis: Je n'amasserais, à la vérité, aucune richesse, mais mon opinion, d'après ce que j'ai pu connaître du monde, est que la richesse ne contribue en rien au bonheur de l'homme.
"Je ne puis pourtant pas dire que cette vie aventureuse et, en quelque sorte, sans but soit propre à procu. rer le bonheur. Mon caractère ne pourrait peut-être pas s'y faire ; j'ai toujours souhaité les plaisirs du cœur; le foyer domestique a toujours eu des attraits infinis pourmoi ; la perspective de la félicité que je goûterais en vivant dans l'obscurité avec une femme et quelques enfants me ravit par avance. Ces plaisirs du cœur me semblent presque aussi indispensables que les plaisirs de l'esprit. Mais comment me les procurer ces plaisirs du cœur ? J'ignore quand je serai devenu assez riche pour me marier. Dans ma position actuelle, tenir ménage serait beaucoup trop dispendieux pour mes moyens. Je craindrais tant de mettre une femme dans l'embarras ou la pauvreté, que je ne pourrais me résoudre à l'épouser avant d'avoir un revenu assuré de deux à trois cents louis par année, encore ce revenu serait-il assez mince, s'il n'augmentait pas à mesure qu'augmenterait la famille. Ce revenu, je ne l'ai pas et ne l'aurai peut-être jamais.
" J'aime l'étude du droit, mais la chicane et les procès m'ennuient excessivement. Avec cette disposition et mon peu de talent pour me faire payer, je ne crois pas que je puisse gagner assez pour faire vivre une
famille convenablement. Ma sensibilité invincible me rendrait également malheureux ; la perte d'un procès contre mon attente, me désappointerait tellement qu'elle me rendrait la vie amère. Je suis beaucoup plus sensible à la perte qu'éprouvent d'autres personnes qu'à celle que j'éprouve moi-même, et si je perdais un procès par un défaut de connaissances légales, je ne pourrais plus vivre heureux, si je ne remboursais à mon client tout ce qu'il aurait ainsi perdu par ma faute. Ce ne serait que justice. Ces raisons ont beaucoup de poids pour m'engager à renoncer pour toujours à cette profession pour laquelle je vois bien que je ne suis pas né. '• Je suis enclin à croire qu'une vie obscure et retirée me conviendrait bien mieux. Hier matin je m'éveillai de bonne heure et, pendant que tout était encore dans le silence, je me formais en imagination un genre de vie des plus attrayants. J'étais employé au titre permanent avec un salaire fixe de deux à trois cents louis par année. Nous étions à Québec, je m'étais marié à Mlle X, une jeune Irlandaise de talents remarquables et dont les écrits m'ont souvent fait verser des larmes, car elle est poète et littérateur distingué. Je la connais de vue; j'aime sa figure, mais je ne connais rien de ses qualités. Cependant je m'imaginais être marié à cette charmante personne, et là-dessus je me construisais tout un plan de vie. Je me levais matin, je déjeunais à neuf heures avec ma femme, j'allais à mon bureau depuis dix heures jusqu'à quatre, et, pendant ce temps-là, elle, de son côté, travaillait et lisait. A
quatre heures, nous dînions ensemble, après quoi nous allions faire une promenade et prendre l'air, ou bien elle me jouait quelques airs de musique et me chantait quelques chansons. Ensuite je lui demandais ce qu'elle avait lu dans la journée, et nous parlions de littérature, de poésie, etc. Oh ! quelles belles chimères ! Mais ce genre de vie a pourtant des attraits réels, et c'est probablement le plus propre à procurer le bonheur."
Montréal, 20 mai 1852.
"Me voici de retour de Boston où j'ai séjourné plusieurs mois pour apprendre l'anglais. Je m'occupe maintenant à mettre par ordre, en français, mes impressions de voyage et les notes que j'avais prises en anglais durant mon séjour aux Etats-Unis."
Gérin-Lajoie avait l'intention de publier ces notes dans la Minerve; mais son irrésolution habituelle lui fit ajourner, puis abandonner ce projet. Ce manuscrit que nous avons sous les yeux formerait un volume considérable, et offre une étude approfondie des institutions américaines, principalement de celles du Massachusetts, le plus ancien comme le plus remarquable des Etats de l'Union. La situation politique, sociale, religieuse, commerciale et industrielle du peuple américain y est appréciée avec autant de justesse que d'impartialité.
Le travail auquel Gérin-Lajoie se livrait pour rédiger ces notes sur les Etats-Unis, n'avait pas interrompu
A. GÉKIN-LAJOIE 511
l'étude psychologique qu'il faisait sur lui-même dans ses Mémoires. Les loisirs dont il jouissait alors lui permettaient môme de s'appliquer avec plus de soin à cette espèce de vivisection où il mettait à nu toutes les fibres de son âme. Cette occupation était devenue pour lui une habitude, et il trouvait un plaisir délicat à se regarder ainsi mentalement, et à s'observer comme dans un miroir.
A la date du 24 mai, il écrivait :
"J'emploie une partie de mon temps à étudier l'économie politique, l'histoire, la littérature, etc., etc.
"Je sens cependant toujours un vide au dedans de moi, et je voudrais bien être en état de me marier!... je soupire chaque jour après cet heureux instant!...
"Un jeune homme demandait un jour à Aristote s'il pensait qu'il ferait bien de se marier. "Mariez- vous, dit Aristote, vous le regretterez ; restez célibataire, vous le regretterez aussi."
"Je vois que cette réponse était assez juste. Bien que je me sois décidé à me marier après mûre réflexion et que je préfère cette vie à l'existence isolée et ennuyeuse du célibataire, cependant je sens bien que je ne pourrai m'empêcher de jeter, de temps à autre, un regard de regret sur mon indépendance perdue.
"Ce qui me fatiguera surtout durant tout le cours de ma carrière, c'est qu'il me faudra suivre un genre de vie qui me déplaît. Dans la classe à laquelle j'appartiens, il faut malheureusement sacrifier chaque
jour à la vanité ; c'est le mobile de toutes les actions ; je crois qu'on pourrait facilement calculer que la moitié des dépenses d'un ménage, parmi les gens de notre condition, est consacrée à la satisfaction de la vanité. Dans le choix d'une demeure et d'un ameublement, on ne se borne pas à chercher le confort et une élégante simplicité, il faut quelque chose de beau, de brillant, qui frappe les yeux du visiteur et donne une grande idée de vos ressources pécuniaires. Il faut que votre table soit couverte d'un surcroît de choses inutiles, que des boissons de toute sorte puissent être offertes aux amis qui vous visitent.
" Pour votre toilette, il est nécessaire que vous ayez ce qu'il y a de mieux, c'est-à-dire, ce qui coûte le plus cher, et que vos habits soient confectionnés par les premiers tailleurs ou les premières modistes. Esclavage que tout cela !...
" Je suis revenu à Montréal le 25 juin 1854, et n'en suis reparti que le l*''" septembre, pour Québec. J'ai passé ces neuf semaines chez mon ami et cousin Bellemare, à son petit cottage de la rue Sanguinet. Cette maison est pour moi la plus charmante solitude du monde. La dame de céans est douce, bonne, prévenante, et j'aime beaucoup sa société. Son petit enfant, Alphonse, maintenant âgé de quatre ans, est intéressant et amusant, quoique •pétillard comme tous les enfants de son âge. Une petite fille âgée de six mois, commence aussi à être très aimable par ses rires, ses joies et ses fantaisies.
" Un petit jardin attaché à la maison m'occupait une partie de la journée; je sarclais les carrés et les plates-bandes, j'émondais les arbres fruitiers, je faisais la guerre aux chenilles, je mangeais des fruits, cerises de France, framboises, groseilles, ou bien je me promenais dans les allées, mon livre à la main, ou les mains derrière le dos, m'abandonnant à la rêverie, et respirant avec délices l'air frais et embaumé de la campagne. Le petit Alphonse accourait presque toujours à moi, sautant, gambadant comme un jeune agneau, me montrant, tantôt des cerfs-volants qui se perdaient dans les nues, tantôt des nuages qu'emportait le vent, tantôt un arc-en-ciel dont les couleurs lui faisaient pousser toutes sortes d'exclamations. Ses petites questions enfantines m'amusaient beaucoup, et quelquefois m'embarrassaient. Les allusions qu'il ne manquait jamais de faire, en regardant le ciel, à son petit frère Oreste mort en mai 1853, me touchaient quelquefois jusqu'aux larmes.
" Dans les jours de grande chaleur, je passais généralement l'après-midi à lire dans la cour à l'ombre, sur la verdure. Cette cour, composée de tout l'espace d'un lot à bâtir, est belle et couverte de gazon. Je m'étendais à l'aise dans une chaise berçante, et je lisais à loisir. Mme Bellemare venait généralement s'asseoir sur le seuil avec son panier à ouvrage, et nous causions. Par intervalle, je lui lisais le journal, ou quelques pages d'un roman ou d'un ouvrage historique ; ou bien nous parlions des nouvelles de la ville.
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" Je n'ai pas lu autant que j'aurais pu le faire durant cet espace de temps. Je tenais à me reposer l'esprit, étant convaincu par expérience que le travail trop soutenu de la pensée nuit à la santé. Cependant j'ai pu lire V Histoire du Canada de Garneau que je n'avais pas encore lue, plusieurs romans de Balzac, Adolphe de Puibusque, Benjamin Constant, Spurzheim sur VÉducaiion, Fowler sur la Physiologie, et nombre d'autres. J'ai commencé un long prospectus de journal (qui ne paraîtra probablement jamais). Ma passion pour le jeu d'échecs m'a fait perdre bien des heures. Je n'ai pas été deux jours de suite sans jouer une, deux et trois parties."
L'estime dont jouissait Gérin-Lajoie lui valut, en 1855, une position lucrative et permanente: celle de traducteur à l'assemblée législative.
" La question, écrivait-il alors, qui a produit la plus grande sensation parmi les employés, et je pourrais dire aussi parmi les membres du parlement, a été celle du siège du gouvernement. Après de longs débats, la chambre a décidé, à une assez faible majorité toutefois, de recommander au gouverneur de faire transporter les bureaux publics à Toronto pour quatre ans. Les membres du district de Québec, en vue d'avoir à leur tour dans quatre ans le gouvernement à Québec, ont tous voté pour le système alternatif, source de dépenses énormes et d'inconvénients de toute sorte. A l'heure où j'écris ces mots, le gouvernement canadien est rendu à Toronto.
" Je prenais un vif intérêt à cette question, et quand le résultat de la discussion me fut annoncé (vers 3 heures du matin), je soupirai comme un criminel condamné à quatre années d'exil. J'eusse préféré Montréal à toute autre ville ; mais ce que je désirais avant tout, c'était la permanence, fût-ce même à Toronto : car une fois établi quelque part pour y passer sa vie, on peut s'entourer d'amis, devenir propriétaire, et travailler enfin à se rendre la vie aussi agréable que possible, ce qui n'est guère réalisable lorsqu'il vous faut, au bout de trois ou quatre ans, vous séparer de vos voisins et amis et des lieux auxquels peut-être vous commenciez à vous attacher, pour transporter vos pénates à une distance de deux cents lieues ! Système absurde et qui prouve ce que peut faire faire l'égoïsme de localité."
1er juiu 1855.
"J'ai quitté Québec aujourd'hui pour revenir à Montréal; je suis parti armes et bagages, et le cœur gai; car je ne sais trop pourquoi je ne préfère pas Québec ; j'aime pourtant sa nature grandiose, ses points de vue, ses promenades publiques; et je me souviendrai toujours des moments heureux que j'ai passés à me promener sur la Plateforme, ou dans le jardin du Fort, ou sur les glacis de la citadelle, ou encore dans la Grande- Allée. Les beautés de Québec et de ses alentours portent à la rêverie, et si j 'eusse été encore possédé de la manie des vers, j'aurais dû me sentir inspiré plus d'une fois.
" Ce qui me fait préférer Montréal à Québec, c'est que j'y ai des personnes que j'aime, quelques amis de collège que je revois avec plaisir, des amis politiques ; c'est ici que j'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse ; et quelque soit le lieu où m'appelle la Providence, Montréal ne cessera jamais d'occuper une place dans mes plus chers souvenirs.
" Je vins loger tout droit à la maison de mon ami Bellemare. Je lui apportais la nouvelle de sa nomination à la charge d'inspecteur du revenu, nouvelle dont M. Cartier, le secrétaire provincial, avec qui j'étais venu en steamboat de Québec, m'avait fait part, avec permission de la communiquer à mon ami. La vue de sa femme et de ses deux enfants me réjouit le cœur. Sa belle petite fille Mathilde, alors âgée de 16 mois, me fit des caresses comme si elle se fût souvenue de moi. Je goûtais d'avance le plaisir de cette vie de famille, que je faisais contraster avec la vie froide et ennuyeuse des maisons de pension. Je revoyais avec bonheur le jardin avec ses arbres et ses ombrages, la grande cour et son tapis de verdure où j'avais coutume de passer mes jours d'été à lire ou à écrire, tout en causant avec Mme Bellemare qui s'occupait de travaux d'aiguille, pendant que les deux enfants folâtraient autour de nous.
" Je lis beaucoup moins que par le passé, mais j'observe et réfléchis beaucoup plus, et je crois gagner au changement. La réflexion, chez un homme de bon sens et consciencieux, a des résultats plus avantageux
A. GÉEIN-LAJOIE 517
pour lui que la plupart des lectures qu'il pourrait faire, sans compter que sa santé doit en être meilleure. Je jouis d'une excellente santé; depuis ma nomination comme traducteur, je n'ai pas eu une minute d'indisposition. J'attribue cela en partie à l'absence de toute inquiétude sur mon sort à venir et à l'équilibre que j'ai tâché d'établir entre l'exercice de toutes mes facultés intellectuelles et physiques. Sous le rapport hygiénique, je n'ai pas encore ce qu'il me faut, et j'ai des projets que j'espère pouvoir effectuer plus tard. Le manque de gymnase à Montréal m'a fait souvent soupirer ; et si je devais demeurer toujours ici, je prendrais certainement des mesures pour en faire établir un.
"Je m'observe sans cesse, et l'étude de moi-même est pour moi une occupation quotidienne. Les ouvrages qui m'intéressent le plus aujourd'hui sont ceux qui traitent de physiologie, d'anatomie, de ijhrénologie, et de tout ce qui se rattache à l'union du physique et du moral chez l'homme. Peut-être suis-je un peu enclin à ce qu'on appelait autrefois le matérialisme ; mais toute l'influence que je suis porté à accorder au physique sur les facultés intellectuelles et morales, ne m'empêche nullement d'apercevoir en toute chose la main d'un créateur.
" Les idées religieuses m'intéressent aussi plus que par le passé, et je me réjouis d'avance dans l'espoir que la religion pourra consoler mes vieux jours. J'ai acheté dernièrement une Bible illustrée, et j'en lis quelques pages de temps à autre.
" Une autre distraction non moins agréable pour moi et beaucoup moins fatigante, c'est celle que je prends avec les enfants. De temps en temps je joue avec Alphonse dans la cour, ou je l'emmène faire une promenade avec moi quelque part en dehors de la ville ; je prends plaisir à le voir gambader et courir. Mais la petite Mathilde me cause une joie plus douce ; il est impossible d'aimer plus une enfant que je ne l'aime; je la fais parler, je la fais sauter, je l'asseois sur mon épaule, je la fais rire; elle est intelligente et comprend tout, et les moments que je passe avec elle sont les plus heureux de la journée."
Toronto, 24 septembre 1856.
" La session qui s'est ouverte le 14 février, ne s'est close que le premier juillet. Elle a été longue et orageuse. Un assez petit nombre de lois ont été adoptées ; mais en revanche la chambre s'est occupée de questions importantes, telles que celles du siège du gouvernement, de l'aide à accorder au grand réseau de chemins de fer actuellement en construction, et de trois ou quatre votes de non confiance dans l'administration du jour. Les séances se sont presque toutes prolongées fort avant dans la nuit. Ce S3''stème établi depuis longtemps, et dans plusieurs pays, de prendre la nuit pour le temps des débats, me semble absurde, et m'a toujours souverainement déplu. A part cet inconvénient, j'aime assez le temps des sessions, surtout
à Toronto, parce qu'il donne occasion de revoir des figures amies, et que les mesures qui se discutent présentent toujours quelque intérêt pour celui qui n'est pas encore tout à fait indifférent sur les destinées de sa patrie.
" Mon temps s'est donc passé assez agréablement dans cet intervalle, d'autant plus que je me suis trouvé durant tout ce temps avec des amis et des compatriotes : MM. Etienne Parent, Prévost, McDonald (de Cornwall), Lachevrotière, Glackmeyer, etc."
Ce fut dans le cours de cette session que, sans aucune demande de sa part, Gérin-Lajoiefut nommé bibliothécaire au parlement. Aucune position ne pouvait mieux rencontrer ses goûts.
Toronto, septembre 1856.
" Lorsque je porte mes regards sur mon passé, écrit-il, et que je vois devant moi toutes les vicissitudes de ma petite existence, les phases de gêne pénible et d'inquiétudes morales que j'ai eu à traverser, les regrets que j'ai formés, les souhaits que j'ai faits, je devrais certainement me jeter à genoux pour remercier Dieu de m'avoir conduit où je suis aujourd'hui. Par un bienfait de la Providence, je me trouve précisément dans la position qui convient le mieux à mes goûts et que je puis occuper avec le plus d'avantage; j'acquiers chaque jour de nouvelles connaissances, ce qui a toujours été une passion pour
moi; je ne me rouille plus à copier ou à traduire les idées des autres, comme je faisais lorsque j'étais dans le bureau des travaux publics ou des traducteurs. Je puis employer chaque minute de ma journée à mon perfectionnement intellectuel, écrire, analyser, compiler, critiquer, lire, et enfin réaliser le rêve de ma vie, le rêve de presque tous les jeunes gens qui aiment l'étude et la littérature.
" Et croira-t-on que malgré tout cela, je me suis surpris quelquefois faisant de nouveaux projets ? Cette vie tout intellectuelle, me dis-je, est contraire aux lois de la nature, elle détruit l'équilibre qui doit exister entre toutes les facultés. Que me sert d'avoir à ma disposition un si grand nombre de livres que je ne puis lire? Une petite bibliothèque d'une centaine de volumes, d'ouvrages choisis serait infiniment préférable. Aujourd'hui je suis comme ces gourmands qui se trouvent devant une table chargée d'une multitude de mets différents et qui voudraient goûter de tout. Ma passion pour la lecture est insatiable, et quand je vois que même en employant à lire attentivement tous les instants d'une longue vie, je ne pourrais lire la meilleure partie de ce que je voudrais lire (car presque tous les sujets m'intéressent), je suis porté au découragement, et alors je désirerais plutôt me voir dans les bois avec une petite bibliothèque que je relirais sans cesse, et dont chaque volume serait pour moi comme un ami intime.
" La vie des champs m'a toujours plu, et mainte-
nant que je ne puis désirer autre chose, et que les circonstances ne me permettent pas de réaliser ce rêve, je m'y livre plus que jamais, tant il est vrai qu'il faut que chacun ait son dada, comme disait Diderot. Il me semble qu'en travaillant en plein air plusieurs heures tous les jours, en laissant reposer ma tête pour donner de l'exercice à mes muscles, mon intelligence n'en serait ensuite que plus active, et je reprendrais mes travaux d'esprit avec bien plus de vigueur. J'ai étudié beaucoup la physiologie et l'hygiène depuis quelques années, et tout ce qui a rapport à la santé du corps et de l'esprit m'occupe tellement que je me demande souvent si je ne suis pas hypocondriaque. Si toutefois je suis attaqué de cette manie, au moins je ne le suis pas au point de me croire malade. Depuis plusieurs années, je n'ai jamais eu recours au médecin. Toutes mes inquiétudes sur ma santé se bornent aux précautions hygiéniques, et c'est pour cela que je désirerais tant trouver les moyens de respirer le bon et grand air de la campagne auquel j'ai été habitué dès mon enfance, de prendre chaque jour un exercice convenable, et suspendre en même temps les opérations fatigantes du cerveau.
" M. Etienne Parent, assistant-secrétaire de la province, avait passé l'hiver de 1856 dans la même pension que moi ; mais il n'avait pas encore sa famille avec lui. Il partit vers la fin de mai pour aller la chercher à Québec, et comme la maison qu'il avait louée à Toronto n'était pas tout à fait prête, il fut
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obligé de venir pour quelques jours se loger à la pension Lewis, avec toute sa famille. Cette famille se composait de la mère, de trois jeunes filles dont l'aînée n'avait pas encore dix-huit ans. Ces jeunes demoiselles sortaient toutes du couvent, et elles avaient l'air modeste et timide qu'ont la plupart des jeunes filles qui entrent dans le monde... L'aînée, dont j'avais déjà entendu parler, comme d'une jeune fille d'esprit et de talent, attira particulièrement mon attention, et, dès le lendemain de leur arrivée, leur père m'ayant demandé de leur faire visiter la bibliothèque, j'acceptai cette proposition avec le plus vif plaisir. Je m'aperçus en examinant les livres avec mademoiselle Parent, qu'elle partageait absolument mes goûts pour la lecture, et surtout pour la poésie ; je fus surpris en même temps des connaissances qu'elle déploya : je n'avais aucune idée qu'on donnât dans nos institutions de femmes une instruction aussi variée. Si je fus enchanté de ses connaissances et de son goût, elle ne parut pas moins l'être des trésors que renfermait la bibliothèque. Elle ne cessait de répéter que j'étais dans un paradis terrestre, et prétendait que je devais être l'homme le plus heureux du monde... Peut-être lisait-elle déjà dans mes yeux une afî"ection que je cherchais à refouler au fond de mon cœur. Car malgré toutes les bonnes qualités qu'il me semblait voir chez elle, la grande difî'érence d'âge existant entre nous, m'empêchait de donner cours à mes sentiments, et je voulais me contenter de voir en
elle une aimable enfant, une jeune fille spirituelle, intéressante, dont je désirais le bonheur, sans prétendre pouvoir le faire moi-même.
" Nous ne fûmes pas longtemps cependant sans avoir occasion d'entrer dans certaines explications."
9 juillet.
" Je suis allé ce soir chez Mlle Parent dans l'intention de faire une promenade avec elle; je vis qu'elle m'attendait, elle fut prête en deux minutes, et après avoir dit quelques mots à son père, nous partîmes.
" C'était une de ces soirées où il semble que toute la terre se livre aux plaisirs de l'amour ; une brise tiède tempérait l'atmosphère, et comme une légère ondée était tombée le matin, une douce fraîcheur s'élevait de la terre, l'air était embaumé par l'odeur des fleurs des jardins, des feuilles des arbres dont presque toutes les rues sont bordées... Je goûtais intérieurement un bonheur calme et sans mélange ; Joséphine manifestait une joie d'enfant et semblait se retenir pour ne pas sauter et courir. Avec son petit chapeau de paille à grands bords, sans autre ornement que ses attaches de ruban, son petit ruban rouge autour du cou, son ajustement simple et de bon goût, elle était charmante, et j'avoue qu'à côté d'elle, et en présence de toutes les autres magnificences de la nature, je me sentais ému, et il fallait me prendre le cœur à deux mains, pour ne pas laisser éclater mon enthousiasme.
" Tout en conversant, nous gagnâmes une espèce de monticule, d'où nous pouvions apercevoir le soleil couchant, et nous nous arrêtâmes pour contempler ce beau et grand spectacle.
"J'ai toujours aimé à assister au coucher du soleil. Ce soir-là, tout l'occident semblait une mer de feu, et je me rappelai involontairement la belle description du Génie du christianisme :