‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 23 sur 64 · COMME UN LUTH D'IVOIRE · texte numérisé non relu

COMME UN LUTH D'IVOIRE

Après ce récit prononcé d'une voix émue par une sorte d'enthousiasme religieux, ie sauvage et le Canotier gardèrent un moment le silence.

— C'est bien là, au fond, ce que rapportent les missionnaires, pensa Mme Houel avec inquiétude...

" Ciel ! si jamais mon cher Harold venait à... " 0 mon Dieu ! protégez mon enfant !

— Eh bien ! reprit l'indien, le cœur de la Fleur-des- Neiges est-il aussi fort maintenant ?

— J'ajouterai foi à tous ces mystères quand j'en aurai été témoin, répondit Mme Houel d'une voix qu'elle cherchait en vain à rassurer.

" Vous ne l'avez jamais vue, ni toi, ni le Canotier, n'est-ce pas?

— Madame, repartit le chasseur canadien avec sa lenteur habituelle et un ton solennel qui dénotait une profonde conviction; un soir que je remontais le Saguenay, je rencontrai...

Il s'arrêta tout à coup.

Un sourd ronflement, pareil au souffle profond du marsouin lorsqu'il vient respirer à la surface de l'eau, se fit entendre à l'avant du canot.

Un homme qui n'aurait pas été habitué à la vie sauvage, n'aurait prêté aucune attention à ce bruit.

Mais l'oreille exercée du Canotier ne pouvait sy méprendre.

C'était bien la voix du Tshinépik' qui, pour lui signaler quelque danger sans donner l'éveil, imitait la respiration du marsouin.

Le chasseur prêta l'oreille un instant et crut entendre, dans le lointain, un son étrange et vague, d abord à peine perceptible, puis se rapprochant, devenant plus distinct, et se prolongeant sur les flots en molles ondulations, pour s'éloigner, osciller encore et s'évanouir un instant après.

Longtemps ces mystérieuses vibrations, qui seni-

blaient tantôt descendre des nuages, tantôt remonter du fond des cavernes de la mer, ou s'échapper d'une conque marine, ou filtrer à travers le treillis des bois, voltigèrent en notes intermittentes parmi le silence solennel de la nuit ; ne parvenant à son oreille qu"à de longs intervalles et par frêles lambeaux.

Il crut d'abord être le jouet d"une illusion; mais après quelques minutes de silence, la même mélodie bizarre, mais plus distincte et plus rapprochée...

— Eh bien ! madame, chuchota le Canotier, entendezvous?... Croirez- vous maintenant aux paroles d'un homme qui n'a pas appris ce qu'il sait dans les livres ?...

Et continuant comme s'il se fût parlé à lui-même :

— Minuit !... ce soir la nouvelle lune et la...

— Bah ! repartit madame Houel, la plainte de quelque loLip-iuarm sur les rochers. *

Le Canotier haussa les épaules, et attendit sans répondre.

— Vous aviez raison, reprit enfin Mme Houel après quelque temps de silence, j'entends maintenant très

*0n sait que les cris du loup-marin imitent, à s'y méprendre, les plaintes d'un enfant.

clairement une voix; mais est-ce une voix humaine?.,. Jamais je n'ai rien entendu de si extraordinaire. Je sais que les sauvages sont renommés pour la beauté de leur voix ; mais ces magiques accents n'ont rien d'humain, tant ils captivent et entraînent avec un irrésistible attrait.

En effet, c'était une sorte d'incantation fantastique qui empruntait à la sombre majesté de ces heures solennelles et à son origine inconnue un singulier caractère de merveilleux et de surnaturel ; sorte de mélopée, tantôt plaintive et rêveuse, noyée de mystère et de mélancolie, ondulant sur la lame, flottant dans l'atmosphère et se perdant dans les plis de la brume; soupirs infinis, échos de voix d'anges, rêves d'enfants au berceau, chant des courlis ; ou bien, vive et légère, découpée en frileuses dentelles de sons, montant et descendant en spirales aériennes, groupes de notes folâtres se tenant par la main ; et puis tout à coup, triste et morne, comme le vent d'automne qui brame dans les ramées, comme l'hymne funèbre sur les tombes • ou fanfare inouïe, vibrant comme un cuivre.

— Je distingue bien des paroles, dit tout bas Mme Houel au Canotier, mais d'une langue qui m'est inconnue.

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— Je les comprends, mais il m'est impossible de vous les traduire : le sens en est plus dans le chant que dans les paroles.

Deux éclairs soudains, suivis d'une double détonalion, interrompirent tout à coup les magiques évocations de la sibylle inconnue ; et en même temps deux balles, venant du côté opposé à celui d"où l'on entendait cette mystérieuse musique, et dont une entama la pince du canot à quelques pouces du Canotier, sifflèrent aux oreilles des voyageurs.

Un souffle de terreur sembla rouler dans l'atmosphère avec l'écho de la double explosion répercutée par les nuages et les deux rives du fleuve.

Et puis tout rentra dans un silence si profond qu'on eût dit que le fleuve eût toujours été entièrement désert.

couRSi:

— Sept Iroquois dans le canot, chuchota le Tshinépik' ; j'ai eu le temps de les compter à la lueur de l'explosion.

*' Camarade, nous allons être pris entre deux feux.

"A droite, les Iroquois; à gauche, la Matshi Skouéou et ses compagnons.

— Il n'y a qu'un moyen, reprit le Canotier avec la présence d'esprit et la promptitude de décision que donnent le calme et le sang-froid, fruit d'une longue habitude de vie au milieu des dangers, c'est de dérouter nos ennemis.

" Scie, * Tshinépik', nous allons reculer quelque temps; puis nous gagnerons le rivage à force d'avirons.

" iNIadame, retenez les pleurs de votre enfant ; il faut du silence pour cacher notre marche.

" Couchez-vous au fond du canot, vous courrez ainsi moins le risque d'être atteinte par les balles.

"Ah! chiens d'Iroquois ! murmura-t-il entre ses dents, vous êtes fort heureux que la vie de ces deux êtres faibles ait été confiée à ma garde ; vous ne me verriez pas reculer ainsi devant vous : une cruelle expérience a dû vous apprendre que ce n'est pas ma coutume.

" Que j'aurais de plaisir à loger du plomb dans quelques-uns de vos crânes pour me refaire un peu la main ! Vraiment le cœur m'en dit. car il y a déjà longtemps que je n'ai pas essayé mon mousquet contre une peau rouge. Mais laissez faire, vous ne perdez rien pour attendre.

Tout en faisant ces réflexions, le Canotier après avoir imprimé au canot un mouvement rétrograde «n nageant à reculons pendant quelque temps, avait

*En terme, de marine, .<<d>r veut dire ramer à reculons.

tourné la proue de la légère nacelle vers le rivage, et pagayait vigoureusement dans cette direction.

— Nagez, nagez maintenant tant que vous voudrez, imbéciles d'Iroquois, reprit-il tout bas avec ironie, vous serez quelque temps, je pense, sans nous atteindre, si vous continuez de ce côté.

'•' Vous croyez donc qu'un blanc est aussi bête que vous, et qu'il...

Le cri d'un huard qui s'éleva à quelque distance en avant du canot, éveilla son inquiétude et interrompit le cours de ses invectives, qu'il ne ménageait jamais à ses ennemis dans ces moments de danger.

— Je me trompe fort si c'est là le cri d'un huard... il y a là des inflexions qui ne sont pas celles du huard.

" Les infâmes coquins ! auraient-ils prévu notre mouvement, par hasard?...

A peine eut-il achevé ces mots, que deux raies de feu déchirèrent le voile des ténèbres en avant d'eux.

Heureusement pour nos voyageurs que la nuit était .si obscure que l'ennemi ne pouvait viser qu'à peu près.

Les balles, dirigées d'une main incertaine, ricochèrent sur l'eau à quelques pieds du canot.

— Notre ruse est déjouée! s'écria le Canotier avec amertume.

Et, d'un coup d'aviron faisant décrire un angle à la proue du canot pour lui faire reprendre sa première position :

— Il est inutile de songer à atteindre le rivage, continua-t-il. C'est maintenant, Tshinépik', qu'il nous faut

montrer si nous entendons quelque chose à manier un aviron.

" Ils sont sept contre deux ; mais leur canot m'a l'air plus pesant que le nôtre et je doute qu'ils aient tous des avirons.

" Madame, nous allons être obligés de jeter vos effets à l'eau, afin d'alléger notre canot autant que possible et de ne pas ralentir notre marche; car ce sera une course désespérée.

— Faites, faites tout ce que vous voudrez, pourvu que vous arrachiez mon enfant des griffes de ces tigres, s'écria avec angoisse madame Houel.

En un clin d'œil le canot fut débarrassé de tout ce qui pouvait l'alourdir.

— Maintenant, Tshinépik', hardi sur l'aviron, et

ensemble ! Mais auparavant poussons notre cri de

guerre pour montrer à ces mécréants que nous ne les

redoutons pas plus que les poissons qui nagent sous

nos pieds.

Deux cris horribles, capables de faire tressaillir les cœurs les plus intrépides, s'échappèrent à la fois de la poitrine des deux guerriers, et se prolongèrent au loin sur les flots.

Madame Houel se boucha les oreilles de terreur.

Le Canotier ! la Grande-Couleuvre ! répétèrent en chœur les Iroquois reconnaissant la voix des deux héros qui avaient acquis une si terrible célébrité en immolant un nombre effrayant de leurs plus braves guerriers; et d'épouvantables hurlements répondirent à leur cri.

Puis à cette infernale harmonie succéda un morne et lugubre silence, comme si la nature entière, glacée d'épouvante, avait suspendu tous ses bruits.

On n'entendit plus que le bouillonnement de l'eau sous les coups des avirons, et le clapotement de la vague sur les flancs de la légère pirogue qui bondissait sous les énormes brassées du Canotier, aidé du Tshinépik', et volait sur la nappe du fleuve, comme ces légères plumes détachées de l'aile des oiseaux et qu'emportent en se jouant, sur les flots, les grandes brises des mers.

Le salut des fugitifs ne dépendait plus que de la vigueur des nerfs des deux rameurs.

Que la lassitude vînt, un moment, à amollir et à détendre Tacier de leurs muscles, c'en était fait d'eux; et leurs chevelures scalpées séchaient à la ceinture des Iroquois.

Le Tshinépik', il est vrai, était un habile et vigou-

reux rameur; et la supériorité du Canotier à conduire un canot et à manier l'aviron était sans égale.

Son habileté, en ce genre, était si bien connue dans toute la colonie et même parmi les tribus indiennes, qu'elle lui avait valu le surnom de Cmotier.

Outre une longue habitude, acquise i)endant toute une existence consacrée à la vie sauvage, la nature, en le douant d'une force musculaire exceptionnelle et en développant ses deux longs bras d'une manière démesurée, semblait l'avoir formé tout exprès pour ce genre d'exercice.

D'ailleurs, c'est un fait digne de remarque que les blancs une fois accoutumés aux mœurs et aux arts indiens les surpassent bientôt, non seulement en adresse, mais même en vigueur.

Car, sans parler de leur supériorité intellectuelle, ils paraissent encore jouir d'une constitution plus robuste.

Mais, quels que fussent les avantages personnels des deux rameurs, ils étaient trop inférieurs en nombre }>our pouvoir, ce semble, lutter longtemps avec chance d'échapper.

Et puis, une balle perdue pouvait, d'un moment à l'autre, casser un bras, ou fendre un aviron.

Cependant ces dangers si éminents ne faisaient rien perdre au Canotier de son admirable sang-froid, et paraissaient n'avoir d'autre effet «lue de délier sa langue

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— Il faut montrer à ces chiens d'Iroquois que nous nous connaissons en écorce de bouleau, Tshinépik'.

"Je ne nie pas qu'ils possèdent quelque habileté à fabriquer un canot ; mais ils ne savent pas comme nous choisir la véritable écorce.

" Et puis, ont-ils jamais eu le tour de relever avec grâce les deux pinces d'un canot de manière à lui donner cette forme svelte qui prête aux nôtres un air si coquet quand ils dansent sur la lame?

" Ah ! je reconnaîtrais un des miens parmi toute une flotte de canots iroquois.

" Ne me parlez pas non plus d'un canot mal gommé ; il faut pour qu'il glisse bien sur l'eau que l'enduit de gomme soit posé avec tant de soin que les flancs soient polis et glacés comme la lame d'un rasoir.

" Alors ce n'est plus un canot, c est une plume,

c'est une aile d'oiseau qui nage dans l'air ; c'est un

nuage chassé par l'ouragan ; c'est quelque chose

d'aérien, d'uilé. qui vole sur l'eau comme... comme

nous maintenant.

Le Canotier disait vrai ; car la légère pirogue, obéissant à ses gigantesques coups d'aviron, semblait à peine effleurer les flots.

On eût dit une sarcelle, effrayée par le chasseur. rasant la cime des vagues- à tire-d'aile.

— Camarade, voici encore deux balles à notre adresse, interrompit le Tshinépik", qui jusque-là s'était renfer-

mé dans ce silence flegmatique qui caractérise la race indienne, et que les sauvages affectent surtout au moment du danger, afin de cacher toute émotion ; l'Iroquois s'imagine déjà nous avoir devancés, car ses coups ont porté en arrière de notre canot.

" Mais mon frère s'aperçoit-il que nous n'avons rien gagné et qu'ils sont toujours en ligne avec nous?

— Ça ne peut pas durer, tu as raison, reprit le Canotier en secouant la tête ; nous ne sommes jamais capables de les dégrader. Ils sont trop nombreux contre nous.

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