‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 4 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Coup (l'œil sur la France — Origine du monastère de l'Hôtol- Dieu de Dieppe — Sa réforme — Son état florissant — Ses fondations.

Lorsqu'on jette un coup d'oeil sur les origines du Canada, et qu'on voit cette foule de perso nna<jf es éniinentB par leurs talents et leur science, uutaiit (lue par leur héroïsme et leur sainteté, qui vinrent en poser les fondements, on se demande quels trésors de fécondité possédait alors la France pour les prodiguer avec tant de facilité.

16 IIISTOIKE UE l'hÔTKI.-DIE'J

A quelle source puisait-elle cette surabondance de vie, qui, après avoir alimenté tant d'autres œuvres, débordait encore de sou sein, se répandait jusqu'aux extrémités de la terre et communiquait un sang si généreux à cette petite colonie de la Nouvelle- France qu'elle venait de fonder ?

Cette colonie, pauvre et entourée d'ennemis, n'était pourtant composée que d'une poignée d'habitants.

Pendant plus d'un demi-siècle, elle ne devait guère compter que quelques centaines de familles, plutôt campées au milieu des immenses forêts de l'Amérique qu'établies définitivement sur les bords du Saint- Laurent. Comment alors s'explic^uer la présence de tant d'hommes et de femmes remariiuables (.{xxi sont venus veiller sur son berceau ?

Le XVII siècle, qui réclame une si large part des gloires humaines, a droit à un autre genre de mérite, d'un ordre plus élevé, qui n'a pas été assez mis en relief.

Ébloui par l'éclat de ses gloires littéraires, on oublie trop les splendeurs surnaturelles qui furent le principe de toutes ses autres grandeurs. Ce rayonnement extraordinaire de la foi qui projette sa luniière sur le grand siècle, provenait de cette puissante rénovation catholique qui date de la seconde moitié du seizième siècle.

Depuis la fin des croisades, la France avait suivi une pente fatale qui avait fini par la faire glisser jusqu'au bord de l'abîme.

Les princes, les pr«^ux chevaliers, désertant le tomoeau du Christ, avaient émoussé leurs épées dans des guerres fratricides, contre des poitrines catholiques ; (•es fils des croisés terminaient aux pieds des courtisanes une carrière commencée au pied des autels

ij(i vice, la corruption, sous le nom de galanterie, s'étalaient sur le trône de saint Louis.

Aux imprudentes entreprises, à la politique perfide de François I, ce roi si chevaleresque et si irréfléchi, qui tendait une main à l'hérésie en Allemagne, pendant que de l'autre il l'écrasait dans son royaume, avaient succédé les désolantes faiblesses des règnes suivants.

Les sanguinaires orgies de Charles IX et de Catherine de Médicis avaient suivi les intrigues de cette astucieuse Florentine durant sa régence.

Les scandaleuses dévotions de Henri III avaient fait place aux fougueuses passions de la Ligue.

De la cour des rois, les désordres étaient descendus et s'étaient infiltrés jusque dans les entrailles du peuple.

La dépravation des mœurs avait conduit peu à peu à la corruption des doctrines déjà ébranlées par le grand cri de Luther et par ce besoin de nouveauté qui travaillait alors tous les esprits et qu'alimentaient sans cesse les récentes découvertes de la science.

Du palais à la chaumière, du sanctuaire au cloître, tout était à' régénérer. L'ignorance opulente et corrompue trônait sur les marches de l'autel ; le clergé

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appauvri par ses immenses richesses, laissait croupir le peuple dans la dégradation où lui-même l'avait laissé tomber.

Des pontites sans zèle, des évêques de cour plus soumis au roi qu'au pape, deshonoraient leurs sièges par leur iaste mondain, et livraient leurs ouailles en proie à des prêtres sans vertus.

^.'antique ferveur des monastères av{)it cisparu.

Aux saintes veilles, aux chants sacré u à l'esprit de recueillement, de pauvreté, de mortifiia.tion, avaient succédé les divertissements profanes, le luxe, la mollesse, et souvent le scandale.

Les épouses du Christ, délaissant le chœur i)our le parloir, couraient aux fêtes et aux plaisirs; et plus d'une fois sous la guimpe on vit éclater les passions du siècle.

Le cloître, jadis tout embaumé des parfums de la prière et retentissant des saints cantiques, répétait maintenant avec effroi les échos des chants mondains.

Les colonnes de l'Eglise semblaient à la veille de crouler, et un matin, la France crut se réveiller dans les bras du protestantisme.

\ux lueurs sinistres de l'orage, elle entrevit l'abîme et recula épouvantée.

Tout ce qu'il y avait encore en elle de sang généreux l)on(lit d'une sainte indignation, et avec cet élan, cette ardeur bouillante qu'elle a[)porte toujours dans la lutte, elle provoqua une des })lus belles réactions religieuses (]ui aient réjoui le cœur de l'Eglise. Jamais

PEEMIÈRE ÉPOQUE 19

on ne vit un si grand contraste de honteuses apostasie» et d'éclatantes réparations, tant dé vertus voisines de tant de corruption, de si merveilleuses résurrections près de ruines irréiiiédiables. Jamais le danger de lEglise n'avait été si grand, jamais non plus l'assistance divine ne se manifesta d'une manière si éclatante et si cfr.cace. Jamais plus riche constellation de saints ne brilla au ciel de l'Eglise. A chacune des ruines qu'avaient accumulées l'hérésie et la corruption des mœurs, il fallait opposer une rénovation. A co siècle dépérissant dans une atmosphère cm[:oisonnée, il fallait faire respirer i'air fortifiant des grands exemples.

Alors, avec cette inépuisable richesse que Dieu déploie en faveur de son Eglise, aux jours critiques, il fit éclore des entrailles de son amour toute une armée de saints, nouveaux croisés qui marchèrent non plus à la conquête du royaume de Jérusalem, mais à celle des âmes.

Les cam])îignes et les villes retentissent des prédications ardentes de cette légion d'aiiôtres, hommes vraiment évangéliques, humljles, jiauvres, mais riches de science, exténués de veilles et de macérations, mais infatigables, qui rivalisent de zèle i)0ur réveiller la foi endormie des populations, les arracher à leur ignorance, leur ouvrir le chemin de la vertu.

Saint François Régis dans les Cévcnnes, Michel le Nobletz, Julien Maunoir, en Bretagne; le bienheureux Pierre Fourier, en Lorraine; le Père Eudes, en Nur-

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mandie; Claude Bernard, surnommé le Pauvre Prêtre, dans l'île de France, opèrent des prodiges de conversion.

L'épiscopat trouve des modèles accomplis dans saint François de Sales, dans le cardinal de Bérulle, prédc'cesseurs des Fénelon, des Bossuet, des Massillon ; tandis qu'à Paris le séraphique Père de Condren prépare l'oeuvre de M. Olier, et que saint Vincent de Paul crée le chel'-d'œuvre de l'amour divin : la Sœur de Charité.

L'arbre monastique reverdit sous les réformes des Prémontrés, de Septfonds, des Feuillants, de Saint- Maur, préludes d'une réforme plus éclatante encore : celle de la Trappe. *

Nés des besoins du temps, de nouveaux ordres religieux surgissent et disséminent leurs chastes générations, encore toutes blanches d'innocence, impatientes de sacrifices, sur le sol français.

Les vierges du Carmel, traversant les Pyrénées, celles de Sainte-Ursule, franchissant les Alpes, viennent dresser leurs nids féconds à côté de ceux de la Visitation et de la Charité.

Et au-dessus de tous plane l'aigle de Loyola, dont le vol a déjà bravé toutes les mers, exploré tous les sommets, transporté sur ses ailes, Xavier aux Indes, Claver en Amérique, Ricci en Chine.

* Voir passim l'Histoire de V Église, par liorlibarlior, ot l'//).<ttoire, de sainte Cfianlal, par l'abbé Bougaiul.

La noblesse, qui avait tout perdu, veut aussi tout sauver, et ne reste étrangère à aucune œuvre réparatrice. Elle a compris que désormais la force n'est plus à l'épée mais à la plume, et dépouillant sa cuirasse, elle s'enferme dans la solitude, à l'ombre du sanctuaire ou de ses donjons, se livre à d'austères méditations, et soutient encore le monde par sa pensée, après ravoir soutenu par son bras.

En moins d'un demi siècle, la France fut régénérée, le peuple rendu à sa foi et à ses mœurs primitives, le clergé régulier et séculier à la science et à la ])iété, l'épiscopat à son ancienne splendeur.

Alors des mains de l'Eglise la société moderne reçut un siècle impérissable.

Quand aux plus beaux jours de l'été, la végétation a mûri sous les rayons d'un soleil resplendissant, que chaque tige plie sous le fardeau des fruits, c'est l'heure où du sein de chaque plante s'exhalent, avec los parfums, les germes de l'avenir. Alors s'élève un souffle mystérieux qui passe sur ces toisons d'or, les balance, les agite ; et sur les ailes de ces tièdes haleines s'envolent les semences qui vont porter au loin les espérances des futures moissons.

Une heure pareille s'était levée pour la France. Elle avait fructifié merveilleusement sous la rosée et les rayons bénis de la grâce, et elle surabondait de force et de foi.

Dans son sein s'agitaient une foule d'âmes ardentes, tourmentées de Dieu, éprises de la passion évangé-

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lique, qui n'attendaient que le souffle de l'Esprit poui ouvrir leurs ailes et s'envoler à la poursuite des âmes.

Ce vent de l'apostolat qui avait déjà passé sur l'Espagne et sur l'Italie, souffla sur la France et dis persa de toutes parts la parole évangélique.

De là naquit l'œuvre admirable des missions étrangères, organisation de l'apostolat, sortie comme tant d'autres merveilles du cœur de l'incomparable Vincent de Paul. *

A la vue des prodiges de ces missions catholiques, le protestant Ranke ne peut contenir son enthousiasme, et comme autrefois Balaam ravi en apercevant le camp d'Israël, il s'écrie: "Quelle activité immense ! embrassant le monde entier, pénétrant en même temps dans les Andes et dans les Alpes, envoyant ses représentants et ses défenseurs au Thibet et en Scandinavie, partout s'attachant le pouvoir de l'État, en Angleterre comme en Chine 1 Et sur cette scène illimitée, partout encore vous la voyez jeune, énergique, infatigable ! L'impulsion qui agissait au centre se faisait sentir peut-être avec plus d'exaltation et de force entraînante sur les travailleurs des pays lointains ! " §

Mais nulle part l'Eglise de France ne fut plus prodigue de ses trésors surnaturels que pour la petite co-

* Et exécuté par son disoiple, le Père Bernard de Sainlo- Thérèse.

g Riinko, tome IV, chap. II, riFùtoire de la PapaïUé.

lonie naissante de la Nouvelle-France. La Compagnie de Jésus lui offrit ses plus vaillants apôtres; celle de Saint-Sulpice ses prêtres les plus exemplaires ; les enfants de Saint-François, d'admirables missionnaires ; le séminaire des Missions Etrangères, des hommes pleins de science et de zèle ; la piété du peuple, de grandes fondatrices, destinées à créer des ordres nouveaux adaptés à de nouveaux besoins. Enfin, tandis que les filles de Sainte-Ursule lui fournissaient dos anges de vertu, d'immortelles héroïnes, elle recrutait d'incomparables ouvrières parmi les vierges de Saint- Augustin, cette famille si pure, et à la fois si humble, si cachée, dont la vie de charité et de dévouement trace un lumineux sillon à travers nos annales, et dont nous avons entrepris de raconter la merveilleuse histoire.

Ce fut à l'époque la plus brillante de cette rénovation religieuse, dont nous venons de tracer une rapide esquisse, que fut réformé le monastère de Diep])e. d'où sortirent, quelques années plus tard (4 mai 1639), les illustres fondatrices de l'Hôtel-Diou de Québec.

L'origine de cet Institut se perd dans la nuit du douzième siècle. *

* Son antiqnit<^ est telle, an t^-moignaee de l'auteur qui a rédipé les constitutions, " qn'attcnchi les iïnindos r(''Volution8 des toni|j8, l'on no j»oiit scavoir un vniy l'aiin<'e do sa fondation, ny 3'il y avait drjà des religieuses l'an 1195, quand Philippe-

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Durant les deux premiers siècl es de leur existence, les Hospitalières desservirent l'Hôpital de Dieppe conjointement avec les Frères de la Charité, qui, de temps immémorial, en avaient la direction. * Ce ne fut qu'au commencement du quinzième siècle que l'Hospice fut confié exclusivement à leurs soins.

Chassées de leur monastère en 1562 par les calvinistes qui venaient de se rendre maîtres de Dieppe et de livrer ses édifices religieux au pillage et à la profanation, elles y furent réintégrées l'année suivante (18 novembre 1563) par l'ordre de la reine mère Catherine de Médicis, régente du royaume pendant la minorit ■ de Charles IX.

En 1609, le cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen, y établit la triennalité des supérieures.

Auguste, roy de France, poursuivant Henri, roy d'Angleterre, qui avait désolé la ville de Dieppe, la vint assiéger, et la saccagea pour la seconde fois ; vu que les plus anciens monuments de la piété et libéralité des habitants de cette ville envers les pauvres malades ne sont datés que de l'an 1250. Mais il est très assuré qu'elles sont établies avant l'an 1285, ainsi qu'il se peut voir par la Bulle de Notre Saint Père Honoré IV, donnée à Sainte-Sabine, l'an second de son Pontificat, le 9 de janvier, lesquelles Religieuses faisaient dès lors profession solennelle des vœux de religion et de servir les pauvres sous la Rèy:le de Saini- Augnstin." [Constitutions de la Congrégation des Religieuses Hospitalières de la Miséricorde de Jésus, p. 40.)

* En 1155, disent les mémoires chronologiques de Dieppe, les Frères de la Charité admirent avec eux les Sœurs Hermites de Saint-Augustin, pour les aider dans le service des pauvres malades. {Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe, tome second, p. 91.)

En 1G2). Monseigneur de Harlay, alors archevêque de Rouen, entreprit la réforme de leur institut, qui n'avait pas encore reçu cette organisation régulière et définitive, d'où naissent la fécondité des œuvres et la persévérance dans les vertus claustrales. Il vint à Dieppe dans ce dessein, et voulut leur imposer la clôture perpétuelle, conformément au décret du saint concile de Trente, et la règle des hospitalières de Pontoise; mais, comme il arrive souvent dans ces questions délicates où il est d'autant plus facile de se faire illusion que chaque parti croit agir pour le plus grand bien, le prélat rencontra d'abord une vive résistance. Cependant, après bien des discussions et des démarches, plusieurs des religieuses, d'une rare énergie et d'une plus rare vertu, se mirent à la tête du mouvement de réforme. Encouragées et aidées par des personnes expérimentées, elles compilèrent soigneusement et mirent en ordre les statuts, règlements et usages alors en vigueur. Elles en firent des constitutions, et en proposèrent l'adoption à l'archevêque.

Après un assez long délai, le prélat, convaincu de la sagesse de cette nouvelle législation par l'édifiante régularité qui en avait été le fruit, y reconnut l'cEuvre de Dieu, et lui donna son approbation par une ordonnance datée du 3 janvier 1621). *

L'inauguration solennelle de cette réforme se lit sous les yeux de l'archevêque de Rouen, qui se rendit

• Voir à l'appendice le t«'.xte de cette ordonnance.

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à Dieppe le 16 juin 1630, pour y faire procéder à l'élection triennale d'une Supérieure et des autres officières du monastère.

Cette heureuse date ouvrit une ère de prospérité merveilleuse pour l'Institut des Filles de la Miséricorde.

Le souffle d'en htiut descendit dans ce cloître jn-ivilégié, y répandit une rosée de grâces et de bénédictions qui y fit germer les plus sviblimes comme les l)lus aimables vertus : l'esprit de détachement et de pauvreté, l'amour de la perfection, le zèle pour l'observation des règles, l'exactitude jusque dans les plus petites observances, l'union parfaite entre tous les membres, la céleste charité pour les malades, en un mot, cette exubérance de vie divine qui se manifeste avec tant d'éclat à la naissance des ordres religieux. *

Par leurs nouvelles constitutions qui avaient pour base la Règle de saint Augustin, les Hospitalières s'obligèrent par vœu à la clôture, au célibat, à la pauvreté, à l'obéissance, au service des malades, et adoptèrent l'habit blanc des chanoinesses de Saint-Augustin. §

* Ces constitutions avaient pour titre : Lea Constitviiniift dcfi Religietixea UoapitaWèrfs de V Ordre de Saint- AugiiMiu , dil n F<llrs de la Mi.iérlrorde, établie!^ à Dieppe. Elles furent in)priirn'»os on 1631. Les Reli<ricuses Hospitalières (le l'Hôtol- Dieu de Québec en conservent un exenipUurn dans leurs archives.

? Kilos avaient porté jusqu'alors l'habit noir des Ermites de Saint-Aujjustin.

PREMIERE EPOQî'E

Ravis de l'excellence de cet Institut, l'archevêque et les administrateurs de l'hôpital postulèrent auprès du roi Louis XTIIdes lettres patentes approhatives, qu'ils obtinrent dans le mois de septembre 103<S.

Ces constitutions furent rédigées de nouveau, complétées et enrichies de plusieurs articles pratiques par !e révérend Père Le Jeune, de la Compagnie de Jésus. * Les Hospitalières changèrent alors leur titre de Filles de la Miséricorde pour celui de Religieuses (le la Miséricorde de Jésus, qu'elles portent encore aujourd'hui.

Quelques personnes envieuses de leur prospérité voulureut contester leur titre de professes régulières, ce qui pouvait occasionner quelques inconvénients, et f)eut-être même causer la ruine de leur ordre. Elles s'adressèrent donc au pape Alexandre VII qui voulut bien acquiescer â leur humble supplique en décrétant, par une bulle donnée A Rome le 19 juillet 1004, que toutes les professes de cette Congrégation étaient véritablement religieuses, faisant les vœux solennels de religion. Sa Sainteté mit le sceau de l'autorité suprême à leurs constitutions en les approuvant par une bulle datée de Rome le 27 août 1065. Elles furent également confirmées et approuvées, le 5 juin 1000, par Monseigneur François de Harlay, archevêque de Rouen. §

* Ellf'8 furent imprim^;os on IfifiG.

§ Neveu de celui qui avait appnnivê lis prcinières constitutions.

28 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU

Dès les premières années qui suivirent la réforme, la réputation de sainteté des Hospitalières se répandit par toute la France comme un parfum d'agréal)lc odeur, et un grand nombre de villes se disputèrent l'honneur de les posséder. Ainsi furent fondés les monastères de Rennes et de Vitré en Bretagne, ceux de Bayeux et d'Harcourt en Normandie, ceux du faubourg Saint- Marcel et Saint-Mandé dans l'île (\v France, etc., etc. *

Quelques années après cette mémorable réforme, tn: vit la communauté de Dieppe s'élever si haut dans l'estime publique par ses vertus et ses inappréciableservices, que lorsqu'il s'agit d'exiger un des plus grands sacrifices qu'on puisse imposer à la nature humaine, lorsque le temps fut venu d'exécuter l'œuvre la plus difficile peut-être qui pût alors être proposée à de saintes religieuses, ce fut aux Hospitalières de la Miséricorde de Jésus que l'honneur en fut réservé. Quand Madame la duchesse d'Aiguillon, enflammée par cet esprit apostolique qui soufflait alors sur la France et qui communiquait les saintes ardeurs du salut des âmes jusque sur les marches du trône, reçut du ciel l'inspiration de fonder un hôpital parmi les peuplades féroces du Canada, ce fut dans le cloître de Dieppe qu'elle alla choisir les trois héroïnes destinées à accomplir cette rude et sublime mission.

* A la fin du dix-septième siècle, plus de vingt fondations étaient sorties du monastère de Dieppe, parmi lesquelles on distingue celles de Vannes, de Fougères, d'Auray, de Caihaix, d'Ku, de Lannion, de Tréguier, de Guingamp et de Château- Goutier.

CHAPITRP: DEUXIEME

ha duchesse (rAiirnilloii — Sa iiai-sance — Son enfance — Son mariage— Elle |jerd ^c)n époux et veut entrer dans le cloître — Opposition do sa famille — Ses vertus — Ses immense- charités.

Si jamais vous êtes entré dans les parloirs de l'Hôtel-Dieu de Québec, vous aurez pu remarquer, parmi d'autres tableaux suspendus aux murs, une gravure antique où l'on reconnaît facilement le vigoureux burin de Montcornet. Ce dessin représente le portrait d'une grande dame de la cour de Louis XIII. Elle est vêtue selon le goût du temps et les usages de la cour, mais avec une simplicité, une grâce sans reclierche, qui devaient contra.ster avec les brillants atours^ les éclatantes parures, le luxe extravagant des dames d'honneur de Marie de Médicis. On ne reniarc^ue en effet sur t«es vêtements, ni cette profusion de broderies, de chaînes, de })ierrerics, ni ces rivières de diamants sur le corsage et dans les cheveux, ni ces vîingées de b(tutons en or sur les manches, que les dames

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nobles recherchaient avec une telle frénésie qu'il fallut des lois spéciales pour réprimer cet abus.

Sa robe de couleur obscure n'a d'autre ornement qu'une frange de dentelle au corsage, s'épanouissant Bur les épaules ; et aux bras des manchettes dans le même goût. On n'aperçoit aucun bracelet autour de ses poignets, aucun anneau, aucune bague à ses doigts; le seul luxe qui paraisse est un collier de perles très unies autour du cou. Un simple bandeau rattache sur le sommet de la tête sa chevelure dont les boucles abondantes retombent sur se- é[;aules.

Mais, en revanche, il est rare de rencontrer sur une figure plus de distinction, de majesté et de grâce ; dans la pose, dans tout l'extérieur, plus de noblesse et de grandeur. La tête, dont la silhouette se détache sur les plis d'une draperie relevée d'un côté par les nœuds d'un cordon à double gland, repose dans une attitude pleine de dignité sur un buste aux proportions irréprochables. L'œil est grand, intelligent et fier ; mais le rayon qui s'en échappe est tempéré par cette sérénité que donnent les pensées graves et les habitudes religieuses ; les sourcils hauts et gracieusement arqués, le nez jjrononcé, un peu aquilin ; les joues arrondies et légèrement saillantes, la bouche fine, spirituelle, délicate. Le front largement développé sur les tempes, laisse deviner l'énergie de l'âme, la fermeté du caractère. Les lèvres demi-sérieuses, demi-souriantes, répandent sur toute cette physionomie (luehiuc peu hautaine un rayon de lumière et de douceur qui charme et attire.

On ne peut contempler sans éprouver un sentiment de respect cette figure sereine, qui reflète avec tant d'oclat les nobles pensées et les généreuses passions d'une grande âme.

Autour du médaillon on lit ces mots : " Très haute et très puissante Dame Marie de Wignerod, duchesse d'Aiguillon." C'est l'illustre fondatrice de r.Hôtel-Dieu de Québec. Elle était fille de René de Wignerod, seigneur de Pont-Courlai et de Glainai, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, mort en 1625, et de Françoise du Plessis, sœur du cardinal de Richelieu.

La famille de Wignerod, originaire d'Angleterre, s'était établie en France sous le règne de Charles VII. Elle était parvenue aux plus éminentes dignités par les services signalés qu'elle avait rendus à la France. *

D'un autre côté, la noble et antique maison du Plessis-Richelieu, après s'être alliée îl des rois et à des empereurs, rivalisait avec les Wignerod de gloire et de puissance par le génie naissant du grand cardinal.

Douée, en venant au monde, des plus beaux dons de la nature, des plus riches qualités de l'esprit et du cœur, Marie de Wignerod dut à une mère chrétienne " qui pouvait lui servir d'exemple et de guide," § cette

* François de Wignerod, frèro de la duchesse (rAignilIon, gén^'ral des galères de France, remporta une éclatante victoirt bur la llotto esiwigiiole i)rèb de Ciêiies, lo 1er septembre lUoS.

i Fléchier: Oruison/uuèhredc lu duclietsc (V Aiguillon.

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forte éducation qui donne au caractère une trempe vigoureuse et à l'âme des convictions inébranlables. " La sagesse, dit Flécliier, n'attendit pas en elle la maturité de l'âge; elle eut de bonnes inclinations; elle conçut de bons désirs ; elle fit de bonnes œuvres presque en même temps. Les vertus semblaient lui être inspirées avant qu'on les lui eût apprises, et son heureux naturel ne laissait presque rien faire à l'éducation. Ainsi Dieu prévient quelquefois ses élus de bénédictions avancées ; et par des dons naturels, préparant lui-môme les voies à la grâce qu'il leur destine, il porte leur volonté naissante au bien par des impressions secrètes de son amour et de sa crainte, pour les conduire aux fins que sa Providence leur a marquées. "Cette jeune plante, ainsi arrosée des eaux du ciel, ne fut pas longtemps sans porter du fruit. On vit croître en cette admirable fille tant de louables habitudes, aussitôt qu'on les eut vues naître ; cette piété qui la fit recourir à Dieu dans tous ses besoins, cette modestie qui la retint toujours dans les lois d'une austère vertu et d'une exacte bienséance, cette prudence qui lui fit discerner le vrai du faux, le vil d'avec le précieux, cette grandeur d'âme qui la soutint également dans la bonne et la mauvaise fortune, cette tendresse et cette compassion qui la rendirent sensible à toutes les misères connues, et cette attention perpétuelle qu'elle eut à rendre aux uns tout ce qu'elle leur devait, et à faire aux autres tout le bien dont elle s'estimait capable.

PRf:MrÈRE ÉPOQUE 33

" Ces vertus qui so^it le fruit de l'expérience et d'une longue réflexion dans les personnes ordinaires, étaient, ce semble, le fond de l'esprit et du tempérament de celle-ci."

La faveur inouïe dont commençait à jouir le cardinal de Richelieu devait naturellement rejaillir sur sa nièce. Elle fut appelée à la cour et nommée dame d'atours de Marie de Médicis. Le cardinal eut toujours pour sa nièce une singulière afifection, parce qu'elle avait comme lui l'âme noble et généreuse, l'intelligence des grandes et belles choses, le sens et le goût des arts. Il lui fit épouser un des premiers partis de la cour, Antoine de Beauvoir du Roure de Combalet, neveu du connétable Combalet Cette alliance fut de courte durée, car Antoine de Beauvoir, jeune et bouillant de courage, après s'être couvert de gloire à l'armée, se fit tuer sous les murs de Montpellier en 1622. Cette mort inopinée fit au cœur de la jeune veuve une blessure qui ne se ferma plus. Ce deuil acheva de la désabuser du monde et de ses fragiles et éphémères félicités.

"C'est vous, mon Dieu, s'écrie l'évêque de Nîmes en racontant cette mort, qui pour attirer à vous seul les désirs et les affections de cette âme choisie, rompiez ces liens aussitôt qu'ils étaient formés, et mêlant à ces |)remières douceurs des amertumes salutaires, l'accoutumiez à ne s'attacher qu'à votre souveraine grandeur, ut à votre immuable vérité."

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Richelieu, "cet esprit, dit Balzac, à qui Dieu n'avait point donné de bornes," étreignait alors de ses puissantes mains le sceptre de Louis XIII. Roi par le génie, Richelieu en avait le pouvoir, n'en laissant que l'ombre à celui qu'il appelait son Maître, et qu'il tint, pendant dix-huit ans, sous sa main, par l'irrésistible fascination de son intelligence, et par l'ascendant de sa volonté.

Quels rêves d'ambition ne pouvait pas former et réaliser la nièce de ce grand ministre, qui joignait à cet avantage tous les dons extérieurs, " la beauté, la douceur, la sagesse, toutes les grâces du corps et de l'esprit," et dont l'influence surpassait celle de la reine elle-même! Mais son âme s'était éprise d'une autre passion. Dédaignant toutes les dignités d'un grand royaume, elle ne soupirait qu'après l'éloignement du monde et la retraite. Ses regards se tournaient sans cesse vers les douces et paisibles solitudes du cloître ; souvent elle s'échappait furtivement de la cour et dirigeait ses pas vers le monastère des Carmélites de Paris, pour aller respirer le parfum d'amour céleste qui s'exhalait à travers les grilles. Elle se persuada que Dieu l'appelait à la vie religieuse, et un matin, l'on apprit que Madame de Combalet était entrée au noviciat du Carmol.

Longtemps après, Fléchier, prêchant sur la tombe de la duchesse d'Aiguillon, dans l'église de ce même monastère où elle avait demandé de reposer après sa mort, n'ayant pu y reposer pendant sa vie, rappelait

ce souvenir aux anciennes religieuses qui l'avaient vue agenouillée à côté d'elles dans ces mêmes stalles d'où elles entendaient son éloge funèbre.

" Vierges de Jésus-Christ devant qui je parle, disaitil, s'il en est encore parmi vous qui aient porté la cjroix depuis si longtemps, et vieilli saintement sous le joug de l'Evangile, vous l'avez vu, sinon vous l'avez appris, qu'avec des ailes de colombe elle vola sur le Carmel, pour y mener, comme vous, au pied des autels, une vie austère et pénitente, et pour cacher une gloire importune qui la suivait, sous le même voile dont on l'a vue couverte après sa mort. Je vois au travers de ces grilles ce chœur où elle a chanté tant de fois les cantiques de Sion ; ces oratoires où elle a pleuré ses péchés, et passé tant de jours et de nuits dans la contemplation des choses célestes ; ce cloître où elle a répandu l'odeur de tant de vertus, qui y sont encore comme vivantes ; et, pour recueillir tout ensemble, ce monastère qu'elle a soutenu par ses libéralités, et qu'elle a édifié par ses exemples." *

Le cardinal de Richelieu et sa famille s'opposèrent vivement à l'entrée de Madame de Corabalet en religion. Elle serait cependant demeurée sourde à leurs réclamations, si sa complexion trop délicate n'eût fléchi sous les effrayantes austérités de la règle de sainte

* Fléchior dit dans un uutro endroit qu'ello eu a été la " seconde fondatrice."

36 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU

Thérèse. Elle se vit donc forcée de reprendre les chaînes du siècle (4u'elle avait quittées avec tant d'allégresse. Mais quelles larmes ne versa-t-elle pas sur le ïeuil de cette chère retraite où elle avait espéré tinir ses jours! "Combien de fois tourna-t-elle ses tristes regards vers l'autel d'où l'on venait de l'arracher, renfermant dans son cœur sa vocation tout entière, et se faisant au milieu d'elle-même une solitude intérieure et secrète, où le monde ne pût la troubler? "

Dieu ne lui en demandait pas davantage ; ou plutôt il l'appelait à une vocation différente, mais non moins fructueuse "C'était assez que la victime se présentât devant l'autel. Son sacrifice fut agréable quoiqu'il ne fût pas accepté. Celui qui sonde les cœurs, et qui voit nos volontés dans le fond de l'âme, se contenta de ce désir qu'il avait lui- même inspiré, et ne permit pas qu'on laissât dans une étroite et sombre retraite celle dont les exemples devaient être si éclatants, et dont la charité devait s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre. "

Rentrée dans le monde, Madame de Combalet ne songea plus qu'à se dévouer aux œuvres de piété et de charité. Elle devint la dispensatrice des libéralités et des aumônes de son oncle. Celui-ci, pour lui donner une marque éclatante de son estime et de son affection, lui fit présent du duché d'Aiguillon et l'en fit recevoir duchesse et paire. (*) Elle n'en profita ([ue

(*) Eu 1()38. DictioiiiuUre Idslorique,

pour augmenter ses aumônes, fonder des hôpitaux, des asiles, adoucir le sort des prisonniers, racheter des esclaves, établir des missions en France et dans les pays étrangers. Elle fut la principale fondatrice du grand hôpital de Paris. I\Iais ce fut surtout à la suite de la famine qui désola quelques-unes des provinces de France, d;^à ravagées par la guerre, qu'elle se surpassa elle-même. "Sa charité, dit son panégyriste, comme un fleuve sorti d'une source vive et abondante, et grossi de quelques ruisseaux étrangers, rompit ses bords, et s'éi)andit sur tant de terres arides. Unissant à ses aumônes celles qu'elle avait sollicitées et recueillies, elle fit couler dans ces provinces désolées un secours de trois à quatre cent mille livres." Son ingénieuse et infatigable charité n'attendait pas même le cri du malheur pour le secourir ; elle allait elle-même au-devant du pauvre et du délaissé, pénétrant dans " ces tristes demeures où se retirent la misère et la î)auvreté, où se présentent tant d'images de morts ot de maladies différentes, recueillant les soupirs des uns, animant les autres à la patience, laissant à tous des fruits abondants de sa piété." Elle savait découvrir jusqu'à "ces lieux somltres et retirés, où la honte tient tant de langueurs et de nécessités cachées, versant à propos des bénédictions secrètes sur des familles désespérées qu'une sainte curioMté lui faisait découvrir pour les soulager.'"

Mais de toutes ses œuvres de charité, celle qu'elle chérissait avec plus de prédilection, pour laquelle

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étaient réservées ses largesses les plus abondantes, était l'œuvre des missions. Le saint directeur qu'elle s'était choisi, lui avait inspiré une véritable passion pour le salut des âmes, cet enthousiasme de l'apostolat dont nous avons dit quelques-unes des merveilles. On n'en sera pas surpris en apprenant le nom de cet ange conducteur de la duchesso d'Aiguillon: c'était cet admirable Vincent de Paul, dont la sublime figure se rencontre à l'avenue de toutes les œuvres de sainteté et de charité de cette époque. Au contact de l'âme brûlante du saint apôtre, la flamme évangélique s'était allumée au cœur de notre pieuse duchesse. Elle n'avait plus de pensées, de soupirs que pour l'extension du règne de Jésus-Christ. Son imagination se transportait sans cesse au delà des mers, parmi ces peuples infortunés qui gémissaient dans les ténèbres et dans les ombres de la mort; on l'entendait s'écrier dans ses ferventes oraisons : " Seigneur, que votre nom soit sanctifié parmi ces nations infidèles I "

Aussi n'épargnait-elle rien pour préparer les voies aux hommes apostoliques qui allaient conquérir de nouveaux héritages à Jésus-Christ. Le palais de la duchesse était le centre de la charité d'où partaient les secours qui alimentaient ces lointaines missions. Elle équipa presque entièrement à ses frais un navire pour faire parvenir en Chine, avec des missionnaires, d'immenses aumônes aux églises naissantes de cette contrée. Malheureusement le vaisseau qui les portait périt en mer. Dans une autre circonstance, elle enga-

gea par contrat, en un seul jour, cent quatre- vingt mille livres de fonds, parce qu'on lui avait donné l'espérance que dix mille livres de rente seraient un moyen efficace qui ferait rentrer dans le bercail de l'Eglise un grand nombre d'âmes égarées.

En un mot, se retranchant tout superflu, vivant dans la plus stricte simplicité, avare pour elle-même, afin d'être prodigue pour Jésus-Christ, notre sainte veuve était l'image vivante de cette femme forte de l'Ecriture, " plus précieuse que les perles qui viennent des extrémités de la terre, " et que le Sage nous montre ayant toujours le cœur et la main ouverts pour répandre les bienfaits.

Tels étaient le caractère et l'âme de Marie Madeleine de Wignerod, duchesse d'Aiguillon, paire de France, que Dieu choisit pour être la fondatrice de l'Hôtel-Dieu de Québec, et dont le souvenir brille aujourd'hui, comme une pure et céleste apparition, parmi ce groupe de femmes héroïques, anges de lumière et d'amour qui veillent autour du berceau de notre jeune histoire.

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