JUGEMENT SUR “ L’HISTOIRE DU CANADA
Pour apprécier avec justice et impartialité l’œuvre de M. Garneau, il faut se reporter à l’époque où il a commencé à écrire. Il traçait les premières pages de son Histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment où l’oligarchie triomphante venait de consommer la grande iniquité de l’union des deux Canadas, lorsque par cet acte elle croyait avoir mis le pied sur la gorge à la nationalité canadienne. La terre était encore fraîche sur la tombe des victimes de l’échafaud, et leur ombre sanglante se dressait sans cesse devant la pensée de l’historien ; tandis que, du fond de leur lointain exil, les gémissements des Canadiens expatriés, leur prêtant une voix lugubre, venaient troubler le silence de ses veilles. L’horizon était sombre, l’avenir chargé d’orages, et quand il se penchait à sa fenêtre, il entendait le sourd grondement de cette immense marée montante de la race anglo-saxonne
F. X. GARNEAU
qui menaçait de cerner et d’engloutir le jeune peuple dont il traçait l’histoire, comme elle avait déjà submergé deux nationalités naissantes de même origine : au sud, celle de la Louisiane ; * au nord, celle de cette infortunée Acadie, jetée aux quatre vents du ciel. Parfois il se demandait si cette histoire qu’il écrivait n’était pas plutôt une oraison funèbre.
L’heure était donc solennelle pour remonter vers le passé, et le souvenir des dangers qui menaçaient la société canadienne prête un intérêt dramatique à ses récits. On y sent quelque chose de cette émotion du voyageur assailli par la tempête au milieu de l’Océan, et qui, voyant le navire en péril, trace quelques lignes d’adieu qu’il jette à la mer, pour laisser après lui un souvenir.
Au milieu des perplexités d’une telle situation, le patriotisme de l’historien s’enflammait, son regard inquiet scrutait l’avenir en interrogeant le passé, et y
* Lorsque nous écrivions ces lignes en 1866, nous avions, comme M. Garneau, quelque espoir dans l’avenir de la nationalité française en Louisiane ; mais nous sommes obligé d’avouer, à notre grand regret, que nous avons perdu toute illusion à cet égard, depuis que nous avons séjourné en Louisiane, durant les hivers de 1880 et 1881, et que nous avons constaté la tendance universelle de la population créole à s’américaniser. On ne peut se dissimuler que, dans un avenir qui n’est pas éloigné, la terre où La Salle, Bien ville et d’Iberville se sont immortalisés n’aura plus rien de français que le nom.
Nous venons de rappeler le souvenir de d’Iberville. On sait que cet illustre marin mourut dans le port de la Havane, en 1706 ; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que ses restes reposent à
F. X. GARNEAU
cherchait des armes et des moyens de défense contre les ennemis de la nationalité canadienne. Car V Histoire du Canada n’est pas seulement un livre, c’est une forteresse où se livre une bataille qui est déjà devenue une victoire sur plusieurs points, et dont l’issue définitive est le secret de l’avenir. Ce coup d’œil jeté sur l’époque peut servira expliquer, sinon à justifier, cer-
côté de ceux de Christophe Colomb dans la cathédrale de la Havane. Voici l’extrait de sépulture de d’iberville qui constate ce fait, et que nous avons copié nous-même, aux archives de la cathédrale de la Havane, le 26 février 18S5.
LEBKO 40 D1D DEFUNCIONES DE BLANCOS ANO 1706.
No 58
Monsieur Moin p En la cindad de la Habana en cinco de de Berbila. f setiembre de mil setecientos seis anos se enterro en esta Santa Iglesia Parroquial Mayor de Sn Cristobal, Monsieur Moin de Berbila, natural del Reino de Francia recibio los santos sacramentos I lo firmo.
J n de Pedraza.
(Traduction.)