BIOGRAPHIES CANADIENNES
A. S. FALARDEAU
Quand vous prenez, le soir, le bateau à vapeur de Québec à Montréal, vous rencontrez sur la rive gauche du fleuve, à environ douze lieues de Québec, un joli village coquettement assis sur un escarpement de la côte.
Au milieu des blanches maisons, l’église avec ses deux hauts clochers luisant au soleil ; partout aux environs, un terrain onduleux, semé çà et là d’érablières, de bouquets d’épinettes, de beaux grands ormes ; des vallons, des ravines ouvrant leurs immenses urnes pleines d’ombre ; des festons de verdure qui dorment penchés au-dessus du fleuve ; sur l’arrièreplan, les crêtes bleues des montagnes ; c’est la plus jolie paroisse de toute la côte du nord.
Quand le vapeur double le village du Cap-Santé, le soleil touche ordinairement à l’horizon.
Alors les brillants reflets de lumière qu’il jette sur
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tous les sommets, pendant qu’il laisse les vallées et tout le revers du rivage dans une ombre profonde, forment un contraste superbe, un tableau qui mériterait d’être croqué.
C’est là qu’est né notre héros, le 13 août 1822.
Antoine Sébastien Falardeau, peintre d’histoire, est le second fils de Joseph Falardeau, cultivateur propriétaire, établi à quelques milles du village du Cap-Santé» dans un charmant endroit décoré par les habitants du nom singulier de “ Petit bois de VAU.''1
Le chef de sa famille, Guillaume Follardeau, vint en Canada vers l’année 1692.
Il servait alors comme “ soldat dans la compagnie du sieur Saint-Jean, et était fils de Pierre Follardeau, “ laboureur, demeurant au bourg de Bignais (Bignay), “ près Saint-Jean-d’Angely, province de Saintonge, et “ de Jeanne Boutanet.” *
Quelque temps après son arrivée dans la colonie, il abandonna la carrière des armes pour se fixer à Saint- Ambroise, près Québec.
Ce fut là que naquit le père de notre artiste.
Ses ancêtres avaient plus d’une fois décroché le fusil que le vieux soldat venu de France conservait suspendu à son chevet, pour faire le coup de feu contre les sauvages ou contre les Anglais.
En 1812, jeune héros de seize ans, Joseph Falardeau
* Archives de Québec.
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combattait dans les rangs des voltigeurs du colonel de Salaberry.
Il était à Châteauguay.
Ce fut à l’époque de son mariage avec Isabelle Savard qu’il quitta sa paroisse natale pour s’établir au Cap- Santé.
Le grand-père de sa femme, comme tous les Canadiens de son époque, avait longtemps exercé le rude métier des armes.
Pendant une expédition au Détroit, il eut à souffrir de telles privations, que lui et ses compagnons furent réduits à manger les attaches de leurs souliers et le cuir de leurs raquettes.
Antoine Sébastien manifesta, dès sa plus tendre enfance, une singulière vivacité d’intelligence et une très grande impressionnabilité.
A huit ans, on l’envoya à l’école, où il fit toujours le désespoir de ses maîtres à cause de son humeur railleuse et de son instinct à toujours crayonner et barbouiller.
Il réussissait fort bien à apprendre ses leçons, à écrire et à chiffrer, mais encore mieux à enjoliver ses cahiers d’une multitude de figures, de dessins fantastiques merveilleusement tracés, et qu’il coloriait ensuite avec du fiel et du jus de betterave.
Il eut pour première institutrice Mme Delâge, mère d’un de nos prêtres les plus distingués par sa science et ses vertus, aujourd’hui curé de l’Islet.
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Son père ne le retint pas longtemps sur les bancs de l’école.
A peine eut-il fait sa première communion, à douze ans, qu’il l’employa à la culture de la terre, pour laquelle l’enfant montrait une aversion invincible.
L’idée de passer ses jours courbé sur un sillon lui faisait tourner le cerveau, lui donnait le vertige.
Aussi, dès qu’il pouvait se dérober aux regards paternels, caché derrière un buisson, ou étendu comme un lézard au soleil, sur quelque levée de fossé, il saisissait ses erayons et dessinait tout ce qui frappait ses yeux, hommes, bêtes, troupeaux, maisons, qu’il encadrait de massifs d’arbres et de gerbes de montagnes.
Ces goûts artistiques convenaient fort peu à M. Falardeau père, qui trouvait que tout ce beau travail n’ensemençait pas son champ et ne faisait pas pousser son grain.
Aussi valurent-ils plus d’une fois à l’enfant de rudes avertissements manuels.
Antoine se relevait tout penaud, et après avoir jeté un regard de désespoir sur les débris de ses dessins tombés sous le courroux du vieux laboureur, il reprenait son travail.
Mais bientôt l’irrésistible passion l’entraînait de nouveau, et il se surprenait lui-même traçant sur le sable force paysages avec un éclat de bois, voire même avec le manche de sa fourche.
Dieu lui pardonne ! il eût fini par dessiner sur le
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soc même de la charrue, sous les yeux et les coups de fouet de son père.
C’eût été bien mal à lui.
Mais si vous eussiez voulu l’en réprimander, il vous aurait répondu comme répondent souvent bien d’autres enfants, grands et petits : C’est plus fort que moi.
Toujours est-il qu’un matin notre peintre de quatorze ans, ne pouvant plus résister au démon des arts qui le torturait intérieurement, se laissa entraîner à une grave désobéissance.
Il ne se résolut à rien moins qu’à s’enfuir de la maison paternelle.
C’était un dimanche.
Ses parents venaient de partir pour la messe.
Il ne restait au logis qu’une sœur de neuf ans et un petit frère tout enfant.
Il déclare son projet d’évasion et, sans se laisser attendrir par les prières de sa sœur et les larmes de son petit frère, il prend un morceau de pain, et part.
Voilà notre petit déserteur trottinant à travers champs et par monts et par vaux.
C’était en été ; il faisait bien chaud, les sueurs inondaient son visage.
Quand arriva l’heure de midi, et que le soleil eut atteint toute sa hauteur, pressé par la chaleur et encore plus par les remords de sa conscience, il fut bien près de retourner.
Enfin, après avoir marché longtemps, il arriva sur
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les bords d’une rivière, à la tête d’un pont bâti dans les terres : c’était la rivière Jacques- Cartier.
Las de fatigue, il s’assit quelque temps pour boire sa sueur, et se désaltérer.
Après avoir grignoté son morceau de pain, il se remit en route.
Il fit pendant cette journée plus de dix lieues, et arriva, le soir très tard, chez un oncle maternel, qui demeurait dans une concession de Saint-Ambroise, appelée l’Ormière.
Il fut deux jours malade des suites de cet esclandre.
Lorsque son père eut appris quelle direction il avait prise, il dit à sa femme, qui pleurait et le suppliait d’aller le chercher :
— Laisse donc faire, femme, quand il aura mangé de la vache enragée , il reviendra bien.
Le respectable habitant se trompait : son fils ne revint pas.
Il se rendit à Québec, où des difficultés de plus d’un genre l’attendaient.
Seul, sans moyen de subsistance, il fut obligé de se mettre au service de différentes personnes, qui toutes remarquèrent en lui beaucoup d’intelligence et d’ardeur pour le travail.
Il demeura successivement chez le docteur Sewell, où il apprit l’anglais, chez le juge Panet, chez Mme Bouchette, en qualité de jeune homme de confiance.
Pendant ses heures de loisir, il continuait toujours à dessiner et à peindre.
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Le juge Panet se plaisait souvent à admirer avec quelle habileté il imitait des bouquets de fleurs d’après de beaux vases en porcelaine de Chine qu’il prenait pour modèles.
Il demeura ensuite en qualité de commis chez M. J. -B. Vézina et d’autres marchands.
Durant l’espace d’une année, qu’il séjourna chez M. Vézina, sans négliger ses devoirs ni sa peinture, il fréquenta les écoles du soir.
Notre excellent artiste, M. Théophile Hamel, qui plus d’une fois avait eu l’occasion d’admirer les croquis du jeune Falardeau, l’encourageait alors de ses conseils et lui prêtait des dessins.
Les deux années suivantes, un peintre d’enseignes M. Todd, l’initia aux secrets de son art.
Bientôt il eut éclipsé tous ses émules et le maître lui-même, qui, tout fier de son élève, et tout extasié devant ses ébauches, se complaisait à les montrer à ses amis.
Pendant l’hiver de 1845, il reçut les leçons d’un peintre de portraits en miniature, M. Fassio, natif de Bonifacio, dans l’île de Corse, appartenant à une riche famille commerçante, mais que des malheurs avaient ruinée depuis et exilée de sa patrie.
Une circonstance vint alors enflammer plus que jamais l’enthousiasme de notre peintre.
M. Hamel, qui étudiait depuis quelque temps la peinture en Europe et perfectionnait son beau talent, était sur le point de s’en revenir au pays, lorsqu’une
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souscription nationale vint lui permettre de compléter des études commencées avec tant de succès.
— Quand me sera-t-il donc donné, à moi aussi, de mériter un tel honneur! se disait le jeune Falardeau, en se frappant le front et se courbant avec une nouvelle ardeur sur son chevalet.
Il avait d’abord nourri le projet d’entrer à l’atelier de M. Hamel à son retour; mais la vue des riches dépouilles du vieux monde que celui-ci déploya devant ses yeux, et le récit qu’il lui fit des merveilles qu’il avait vues, des beautés artistiques, des chefsd’œuvre des grands maîtres qu’il avait admirés, alluma un volcan dans son cerveau.
Il ne dormait plus.
Son cœur était parti pour l’Europe ; il ne songeait plus qu’à l’aller rejoindre.
Il vendit toute la collection de ses tableaux pour la somme de £32, quelques fourrures qu’il possédait, et jusqu’à une partie de sa garde-robe pour se procurer quelque argent.
Plusieurs amis, que sa reconnaissance se plaît aujourd’hui à nommer, s’intéressaient à son talent, entre autres M. Archibald Campbell, * et sa tante, Mme
* Ces lignes étaient écrites lorsque les feuilles publiques sont venues nous annoncer sa mort. L’éloge de ce digne protecteur des jeunes talents doit trouver place dans la biographie d’un de ceux qu’il a su pressentir et encourager. “ Il vient de mourir au Bic, dit le Canadien du 18 juillet dernier, un homme que tout Québec a connu et estimé pour ses belles qualités per-
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Drolet, qui, quoique peu fortunée, lui mit dans la main cinq piastres en l’embrassant et lui disant adieu.
Enfin, dans l’été de 1846, muni d’une lettre de recommandation pour M. R. E. Caron, alors président du Conseil législatif, il partit pour Montréal, avec £104 dans sa poche.
Il fut présenté au gouverneur lord Cathcart, qui le reçut avec bienveillance et lui remit une lettre de recommandation, qui lui servit plus tard de passeport jusqu’à Florence.
Jusque-là tout avait été à merveille, comme sur des roulettes, dirait le langage populaire.
Mais à peine eut-il franchi le seuil de la patrie, que son étoile sembla l’abandonner.
Il fut obligé d’attendre à New-York, trois longues semaines, un vaisseau à destination de Marseille.
Le capitaine était un Américain borgne, espèce de tigre debout sur les pattes de derrière.
sonnelles et sa générosité de cœur surtout. M. Arcbibald Campbell, notaire royal des plus employés et appréciés de cette ville, vient de clore son utile et laborieuse carrière à l’âge de 71 ans. M. Campbell avait du goût pour les beaux-arts et savait les protéger. Plus d’un de nos jeunes compatriotes lui doit son avenir, et nulle nécessité ne s’est jamais fait connaître à lui sans en recevoir un soulagement. Il devinait, pour ainsi dire, les talents prédestinés, se tenait comme à l’affût des occasions de leur être utile ou de les lancer dans la carrière ; et nous pourrions citer, à ce sujet, plusieurs traits qui font le plus grand honneur à sa mémoire. Nous en avons recueilli de la bouche même d’étrangers à notre pays qui publiaient hautement ses nobles qualités,”
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Le premier spectacle qui frappa les yeux cle notre voyageur en mettant le pied sur le vaisseau, fut devoir un petit mousse, Portugais de naissance, haché de coups de cordes par son brutal maître.
Cette scène se renouvela plusieurs fois par jour, avec assaisonnement de blasphèmes, pendant toute la traversée. La bouche de ce monstre, toujours ivre, était un volcan d’imprécations et d’obscénités.
Notre ami avait une immense pitié pour l’infortuné enfant, mais une peur encore plus grande pour luimême, car, à chaque instant, il croyait que l’orage allait fondre sur sa tête.
Malade, et n’osant bouger, il passa presque toute la traversée étendu sur son lit, pleurant, priant et lisant son livre de piété.
Encore n’avait-il pas la consolation de vaquer à ses pieux exercices ; le capitaine ne cessait de tourner en ridicule ce qu’il appelait ses momeries.
Il y avait loin de là aux beaux rêves de gloire qu’il avait entrevus dans l’avenir !
A la hauteur des îles Açores, une tempête horrible, qui dura trois semaines, assaillit le navire.
Il fallut jeter une partie de la cargaison à la mer.
Pendant trois jours, le navire demeura sur le côté sans pouvoir se relever.
La cuisine, avec le nègre cuisinier, fut emportée par une vague. Chaque heure semblait devoir être la dernière.
Adieu tableaux, peinture, parents, amis !
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Enfin, on franchit les colonnes cl’Hercule, et bientôt la ville phocéenne surgit du sein de la Méditerranée.
Le navire mouilla à deux pas du château d’If.
Falardeau avait tellement souffert de la disette et du mal de mer, qu’il fut deux jours à Marseille sans pouvoir marcher autrement qu’appuyé sur le bras d’un marin du vaisseau.
Après avoir touché une traite de deux mille dixhuit francs qu’il avait tirée sur Paris, il prit le bateau à vapeur pour Gênes et Livourne.
Un Français de Marseille, M. Théophile N..., riche marchand de blé, conçut dans le trajet une si haute estime de son talent, qu’il lui offrit généreusement une forte somme d’argent, que celui-ci ne voulut pas acceper.
A Gênes, son nouvel ami voulut se charger de toutes ses dépenses, et lui montrer les beautés de la ville de marbre.
Cet éclair de prospérité fut de courte durée.
Une suite de contretemps l’attendait encore avant on arrivée à Florence, où il comptait se fixer.
Le chemin de fer de Livourne l’ayant conduit à Pontadera, il crut économiser en prenant un vetturino.
Il en fut quitte pour pester contre lui et se faire écorcher et voler les clefs de sa malle à Empoli.
Aux jiortes de Florence, où il arriva le soir par une pluie battante, il lui fallut défoncer sa valise pour la soumettre à la visite des douaniers.
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Enfin on le déposa devant l’hôtel Dette Chiave Doro (amère dérision), V Hôtel des Clefs d’or.
C’était une espèce de bouge où il ne put dormir.
Tous ses rêves poétiques s’étaient évanouis en fumée ; il passa la nuit à soupirer.
Le lendemain matin, étant allé entendre la messe à la cathédrale, au fameux Duomo, la vue de la foule qui parlait dans l’église et des chiens qui circulaient dans la nef, lui rappela combien il était loin de son cher Canada, et, malgré lui, une larme glissa le long de sa joue.
M. Hamel lui avait donné, à son départ, une lettre de recommandation pour un de ses amis de Florence.
Il alla frapper à la porte de ce dernier ; on lui dit qu’il était mort depuis deux mois.
Après bien des démarches, il obtint d’entrer à l’Académie des beaux-arts, par l’entremise de sir George Hamilton, ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire de l’Angleterre près la cour de Toscane.
Son secrétaire, M. Archibald Scarlett, aujourd’hui ambassadeur au Brésil, fut pour notre artiste un excellent protecteur.
Ce fut lui qui, plus tard, le présenta au grand-duc.
Il eut pour premier maître de dessin le professeur Calendi, dont il sut bientôt gagner l’estime et l’affection.
11 trouva aussi un bon père dans la personne du professeur Gazzarini, qui, aux premières vacances
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d’été, lui donna un certificat d’habileté, et lui ouvrit les portes de la galerie des Ufiizzi.
Antoine Sébastien se livra au travail avec une ardeur extrême, et fit de rapides progrès dans son art.
L’étude des grands modèles, la contemplation enthousiaste des chefs-d’œuvre donna bientôt à son pinceau cette harmonie des lignes, cette délicatesse des contours, cette richesse des couleurs, qui firent plus tard sa fortune.
Un autre motif le poussait à l’étude.
Elle lui faisait oublier la nostalgie qui le dévorait, et les privations auxquelles il lui fallait se soumettre pour prolonger ses moyens de subsistance.
Il avait pris une chambre à raison de dix francs par mois, et vivait au pain et au lait. Pendant plus d’une année et demie, il ne goûta presque jamais de viande. A de rares intervalles seulement, il se donnait le luxe d’un saucisson.
En un mot, telle fut son économie, qu’il ne vit la fin de ses 2018 francs qu’après plus de trois ans.
La révolution de 48 troubla le cours de ses travaux.
Ayant refusé d’entrer dans la garde civique des Beaux-Arts, il fut chassé de l’Académie.
Il eut en outre à souffrir, à cette époque, plusieurs autres tribulations.
Un jour qu’il passait tranquillement dans une rue, une bande de révolutionnaires se jeta sur lui aux cris de : Abasso Tedesco ! A bas l’Autrichien !
Un chapeau de paille qu’il portait, par mégarde,
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avec un ruban noir fut le prétexte de cette brutalité.
Le jaune et le noir sont les couleurs autrichiennes.
Après la bataille de Novare, il fut réintégré dans sa place à l’Académie.
Dans l’intervalle, ses deux excellents amis, les professeurs Gazzarini et Calendi lui avaient donné des leçons gratis.
Durant plusieurs années, notre pauvre exilé ne vécut que de privations.
A part quelques rares éclairs apparus de loin en loin, ses jours s’écoulaient sans soleil.
Sur les bords enchanteurs de l’Arno, au milieu des splendeurs du jardin de Boboli, des magnifiques promenades du Cascine, l’isolement et l’ennui le poursuivaient toujours.
Les plus beaux couchers de soleil, même en Italie, ont peu de charmes, quand on a l’estomac vide.
Il devint rêveur et taciturne.
Dans le cours de l’année 1848, la visite d’un jeune Canadien, qui logea quatre mois avec lui, dérida son front. M. Annibal M..., fils d’une des plus honorables familles de notre pays, avait un cœur d’or, une intelligence hors ligne et une verve intarissable.
En peu de jours, il lui eut remonté le moral.
Il le présenta aussi à M. Charles Lefebvre, peintre paysagiste parisien, qui devint son maître et qu’il compte aujourd’hui parmi ses amis.
L’année suivante, comme Falardeau travaillait un jour dans la galerie des Uffizzi, il sentit tout à coup
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une main lui frapper sur l’épaule. Il se retourne et se jette au cou de M. Guillaume Lamothe, de Montréal.
Nous sommes heureux de constater ici que le premier encouragement qu'il ait eu lui est venu d’un Canadien.
M. Lamothe lui commanda son portrait, ainsi que celui de sa femme, Mlle Marguerite de Savoie, jeune Florentine d’origine française, fille d’un ancien militaire de l’Alsace, qu’il venait d’épouser.
La fortune se faisait tirer l’oreille avant de se montrer.
Quelques mois auparavant, ayant réuni ses derniers francs, Falardeau s’était rendu aux bains de Lucques, dans l'espoir d’obtenir quelques commandes.
Les Italiens n’ont pas désappris à voler.
Ils l’allégèrent de ses pinceaux et de ses peintures.
Ce fut tout le succès de son voyage.
A Livourne, il vide sa bourse pour louer une chambre et exposer ses tableaux.
En attendant les amateurs, il peint gratis le portrait d’un capitaine anglais à condition qu’il l’expose dans le bureau des armateurs, à Livourne.
C’était peu lucratif.
Aussi faisait-il piteuse vie.
Huit sous par jour.
Un matin, comme les commandes ne l’accablaient pas, il lui prit fantaisie, non pas précisément pour s’ouvrir l’appétit, d’aller prendre les bains de mer en compagnie d’un jeune Français de sa connaissance.
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Une vieille Livournine, qui les voyait se baigner du rivage, jette tout à coup un cri d’épouvante.
Falardeau venait de disparaître sous les vagues.
Aux cris d’angoisse de la vieille paysanne et d\i jeune Français, qui se trouvait dans l’impossibilité de porter secours à son compagnon, un batelier arrive à force de rames.
Ilsejetteàla nage, plonge et parvient à repêcher notre malheureux peintre, qui était sans connaissance.
Quelques instants de plus, et Falardeau n’eût jamais copié le Saint Jérôme du Corrège, ni accroché à sa boutonnière la croix de Saint-Louis de Parme.
Quand il se réveilla de son évanouissement, il se trouva suspendu la tête en bas dans le bateau de son sauveur.
C’était assez pour le tuer, mais il a la vie dure, comme il l’a encore prouvé plus tard.
Il en revint.
Après sept mois de séjour à Livourne, il retourna à Florence avec SI 40 dans sa poche.
Un Américain lui acheta, vers le même temps (1850), pour $150 de tableaux, et d’études d’après les grands maîtres.
Le Pactole ne coulait pas dans sa bourse ; mais enfin il commençait à vivre.
Sa réputation d’artiste se répandait ; les admirateurs se groupaient autour de son chevalet et un bon nombre de personnes lui commandèrent des portraits et des tableaux.
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Ce fut alors qu’il fit son tour d’Italie.
Il parcourut toute la Lombardie, visita tour à tour Milan. Bologne, Parme, Venise, Rome, Naples, séjournant plusieurs mois dans chaque ville, admirant, étudiant, copiant les chefs-d’œuvre de chaque école, habituant son pinceau à cette variété de style, enrichissant sa palette de ces teintes idéales qui ravissent leurs secrets aux grands maîtres.
De hautes protections commençaient aussi à lui venir.
A son départ pour Bologne, Mme Manucci-Benincasa, née marquise Ruccelai, * lui fournit des lettres de recommandation pour son parent, le comte deBianchi, qui, à son tour, le recommanda au baron Soldati, président des ministres d’État à Parme.
C’est ici que se place l’épisode du concours pour la copie du Saint Jérôme de Corrège, pendant son séjour à Parme.
Nous sommes en décembre 1851.
Avant d’aller plus loin, nos lecteurs aimeront à connaître quelques détails sur ce chef-d’œuvre d’un des plus grands maîtres de l’Italie et du monde entier.
Le sujet du tableau est la Madone avec l’enfant Jésus, sainte Madeleine et saint Jérôme.
* Une des plus anciennes et des plus célèbres familles de Florence.
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“ Rien de plus singulier, dit Viardot, * que la destinée de cette célèbre toile, qui fut peinte en 1524.
“ Une dame de Parme, nommée Bergonzi, qui Pavait commandée au Corrège, la paya 47 sequins (environ $110) et la nourriture pendant six mois qu’il y travailla ; elle lui donna de plus, à titre de gratification, deux voitures de bois, quelques mesures de froment et un cochon gras.
“ Après bien des vicissitudes le Saint Jérôme fut donné à l’Académie par le duc don Filippo.
“En 1798, à l’époque de ce que Paul-Louis Courier nommait nos illustres 'pillages , le duc de Parme offrit un million de francs pour conserver le tableau payé 47 sequins par la veuve Bergonzi; mais, bien que la caisse militaire fût vide, les commissaires français Monge et Berthollet tinrent bon, et le tableau du Corrège vint à Paris, où il resta jusqu’en 1815.”
On le voit aujourd’hui au musée de Parme (. Acade mia delle Belle Arti ), dans un salon à part, sanctuaire réservé à cette incomparable création.
Lorsqu’on lève la tenture de soie qui, par respect, couvre l’œuvre immortelle du maître, on est transporté d’admiration.
La beauté des formes, la grâce, l’élégance égalent la grandeur de la conception et la magie du coloris.
Les mains de l’enfant Jésus se jouant avec la chevelure d or de Marie, sont quelque chose de divin.
* Musée de l'Italie.
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Annibal Carrache disait qu’il préférait le Saint Jérôme, même à la Sainte Cécile de Raphaël.
Voilà le chef-d’œuvre que Falardeau avait la témérité de vouloir reproduire.
Plusieurs autres artistes éminents tenaient aussi le pinceau devant la célèbre toile.
Les curieux et les amateurs suivaient avec intérêt cette joute du talent.
Bientôt les têtes se pressèrent derrière l’épaule de V Americano, comme disaient les Italiens.
A mesure que l’œuvre sortait de la toile, l’admiration croissait et attroupait la foule.
Ce fut à la fin une véritable procession.
Un frisson d’enthousiasme parcourut la ville ; et il fallut ouvrir les portes du musée, les dimanches, pour satisfaire la curiosité publique. *
Avant même la fin du concours et la décision du jury, qui allait bientôt lui décerner le premier prix, l’Académie des beaux-arts l’admit, à l’unanimité, au nombre de ses membres honoraires.
De ce jour commença une ère nouvelle pour notre héros.
M. Antoine Bertani, excellent connaisseur en matière
* Un incident faillit alors changer l’admiration en défiance contre notre artiste.
L’Angleterre offrait 2,000,000 de francs pour le S. Jérôme.
Le bruit circula, pendant quelque temps, que cette copie était destinée à remplacer l’original.
Heureusement que cette alarme n’eut pas de suite.
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d’art, ayant vu son tableau, lui écrivit la lettre suivante :
“ Monsieur,
“ J’ai été, il y a quelques jours, à l’Académie pour admirer votre ravissante copie; malheureusement, vous n’y étiez pas. Et, comme je n’ai pas eu le bonheur de vous voir, laissez-moi m’abandonner par écrit à l’entraînement des idées qu’elle a soulevées dans mon esprit, et permettez que j’obéisse au besoin impérieux de vous en témoigner de nouveau mon admiration. Mais, avant tout, recevez, Monsieur, les sentiments de ma reconnaissance, de ce que vous' avez fait revivre pour moi un temps qui, hélas ! n’est plus, qui ne reviendra peut-être jamais plus ! ce temps si fertile en écoles de peinture, d’où s’envolaient par flots ces légions d’artistes éminents qui allaient porter dans tout le reste de l’Europe le goût exquis du beau, et y répandre la renommée de la glorieuse Italie.
“Oui, Monsieur, j’ai admiré votre œuvre: mon regard courait sans cesse de l’original à la copie; et voyant celle-ci, qui n’attendait que quelques dernières touches de la main si savamment fidèle et passionnée de laquelle elle tient le prestige de la vie, je rêvais, oui, je rêvais qu’un des élèves les plus chéris du grand maître allait venir l'achever. Voilà mon rêve. — Pourtant il y avait bien des difficultés à surmonter dans l’immense tâche que vous vous étiez imposée! Que de beautés dans ce splendide modèle ! Que de beautés que tout le monde peut apprécier, mais qu’il
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est presque impossible de retracer ! Et combien d’artistes n’ai-je pas vus tomber sous le poids trop lourd de ce fardeau de géant ! Mais vous, dans cette copie-là, dans votre œuvre nouvelle, vous ne vous êtes pas borné à reproduire servilement les traits du pinceau et la brillante harmonie du coloris du Corrège, comme beaucoup de vos devanciers ont tâché de faire sans pouvoir parvenir à atteindre leur but : étude ingrate et froide, tour de force d’émailleur. Dans cette copie, vous avez pénétré les mystères de la palette magique du peintre immortel ; vous avez approfondi sa sublime pensée ; vous vous êtes inspiré du souffle de son âme toute divine ; vous avez sondé les recoins les plus intimes de son cœur de poète, et vous vous êtes enivré du doux parfum de son charme : vous avez saisi l’élan de sa brûlante imagination. Dans cette copielà, il n’y a pas seulement du talent, il y a du génie : voilà la réalité. Honneur à vous, jeune homme ! Il ne vous reste désormais qu’à voler de vos ailes ; livrezvous donc dans l’espace, vous ferez grand chemin.
“ Agréez, Monsieur, l’assurance de mon dévouement.
Antoine Bertani.
“ P.-S. — Avant de fermer cette lettre, je suis retourné à l’Académie. Je viens d’y voir votre copie tout à fait achevée ! Que pourrais-je dire, si ce n’est que j’en suis épris jusqu’à l’enthousiasme! Oh! si, dans un jour de malheur (malheur affreux!) l’original venait à subir l’arrêt fatal de cette loi suprême de destruc-
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tion qui pèse sur toute chose émanant de la puissance humaine, certes, il ne nous resterait, pour chercher un soulagement à notre poignante douleur, qu’à tourner nos plus ardents désirs vers le nouveau monde* et à lui demander, comme réfléchie dans un miroir fidèle, i\ne des plus prodigieuses créations de l’esprit vivifiant de la vieille Italie.” f
Le duc de Parme, Charles III de Bourbon, voulut voir cette peinture dont on faisait tant de bruit.
Accompagné de la duchesse de Parme, de don Carlos d’Espagne, et de sa suite, il rendit visite à l’artiste.
Le prince était excellent connaisseur en peinture.
Il fut frappé d’admiration.
— Très bien, très bien, jeune homme, dit-il à Falardeau , vous avez merveilleusement compris l’original.
Et, après quelques instants de silence :
— Si cette toile n’est pas achetée, ajouta- t-il, je la réclame pour moi.
—Je regrette de ne pouvoir me rendre au désir de Votre Altesse, répondit Falardeau: mon tableau n’est pas à vendre. J’ai l’intention de retourner bientôt au
* “ C’est à Québec, lieu de naissance de M. Falardeau, que cette copie devait être envoyée.” ( Note de 1’ Artiste.)
f Voir l’Artiste, revue parisienne, 1er février 1852. Dans une note qui précède la lettre de Bertani, ce journal apprécie la copie du Saint Jérôme, peinte, dit-il, avec un sentiment tout à fait corrégien.
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Canada, mon pays natal, et je désire l’emporter avec moi.
Et le duc passa outre.
Cependant notre ami n’était pas riche.
Refuser de vendre et de bien vendre son tableau, c’était peut-être mépriser un avantage qu’il ne rencontrerait pas de sitôt.
Il alla faire part de la proposition de Charles III au directeur de l’Académie.
Celui-ci réfléchit et lui donna un conseil qui lui porta bonheur.
Le lendemain, le duc s’étant arrêté de nouveau devant le Saint Jérôme , proposa une seconde fois à l’auteur de le lui acheter.
L’artiste lui fit la même réponse que la veille.
— Cependant, ajouta-t-il, puisque Votre Altesse semble si désireuse de posséder mon œuvre, j’ose la prier de vouloir bien me permettre de lui en faire cadeau.
Il attendit la réponse du duc; mais celui-ci s’éloigna sans dire un seul mot.
Décidément, se dit Falardeau, j’ai trop fait le grand seigneur et le duc m’aura trouvé bien indiscret.
Le lendemain matin, il retourna à l’Académie pour y faire enlever sa toile. Mais Son Altesse l’avait devancé. Le tableau avait déjà disparu.
Quelques heures ajn’ès, le peintre était assis à la table du duc.
Après le repas, le prince, détachant de son cou une
A. S. FALARDEAU
magnifique épingle en brillant, lui dit en la lui présentant :
— Chevalier, voilà pour votre cadeau.
Puis il ajouta, en souriant :
— Veuillez, je vous prie, passer chez mon chancelier-
Le titre de chevalier que le duc venait de lui donner et Pair quelque peu mystérieux avec lequel il appuya sur ces dernières paroles, intriguèrent vivement notre héros.
Aussi se hâta-t-il de passer chez le chancelier, qui lui remit des lettres patentes en vertu desquelles M. Antoine Sébastien Falardeau était créé chevalier de l’ordre de Saint-Louis.
D'illustres amitiés vinrent alors lui serrer la main.
Dans le salon où la marquise Strozzi réunissait en son honneur l’élite de la société de Parme, il connut le célèbre professeur Toschi, le directeur du théâtre royal de Parme, Lopez, le professeur Gaibassi, qui devinrent pour lui d’excellents protecteurs et des amis dévoués.
En Canada, tout le monde se réjouit de ses succès.
Ceux qui Pavaient connu tout enfant, et dans la position si précaire où il s’était trouvé à son arrivée à Québec, avaient peine à croire les récits qui leur arrivaient d’outre-mer.
Le nom d’Antoine Falardeau fut répété de bouche en bouche, et le Canada inscrivit un nom de plus dans les fastes de ses glorieux souvenirs.
La fortune arriva bientôt sur les pas de la gloire.
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A son retour à Florence, il reçut d’une seule personne pour $800 de commandes.
La grande-duchesse de Meckleinbourg-Schwérin et l’impératrice douairière de toutes les Russies lui demandèrent aussi plusieurs tableaux.
Il allait donc enfin sortir de la gêne où il avait vécu jusqu’alors.
Après tant de travail, de peines, de difficultés, de privations, il commençait à respirer un peu, à jouir de la vie.
Les nuages se dissipaient dans son ciel, et le jour éclairait l’horizon.
Quel plaisir, après un bon dîner, de contempler, sous les charmilles, des hauteurs du jardin de Boboli, le soleil se couchant dans une atmosphère de saphir, derrière les marronniers fleuris du Cascine, jetant une traînée de lumière éblouissante sur le cours sinueux de l’Arno, dorant la corniche de marbre du Campanile, les courbes si harmonieuses du Dôme de Brunelleschi, la façade de Santa-Maria-Novella, que Michel- Ange appelait sa fiancée !
Quel éclat nouveau, quels reflets de lumière rose qu’il n’avait pas encore remarqués, sur les saillies des montagnes, sur les coupoles couronnées de neige des Apennins !
Mais pendant que notre peintre lauréat, dans le ravissement et l’extase, jouissait si délicieusement du far niente, il n’apercevait par derrière lui une divinité
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jalouse qui allongeait le bras vers son piédestal et s’apprêtait à l’en précipiter.
En un clin d’œil, les belles visions s’évanouirent. Un crêpe funèbre s’étendit entre lui et toutes choses.
La fièvre au teint jaune, au regard éteint, tremblante sur son échine, s’était assise à son chevet.
Il fut bientôt entre la vie et la mort.
Sa maladie était compliquée d’une fièvre rhumatismale et d’une pleurésie.
Après lui avoir donné une saignée sur chaque bras, on lui appliqua des sinapismes aux jambes, et une légion de sangsues sur la poitrine.
Le trente-deuxième jour, il y eut consultation entre les médecins, qui tous déclarèrent la maladie sans remède.
C’est peut-être ce qui le sauva.
Laissé pendant quelque temps pour mort le drap sur la figure, on n’attendait plus que les ensevelisseurs.
Ami lecteur, si vous avez encore pu presser la main de votre brillant compatriote, remerciez-en le bon Federigo Piccini, le fidèle domestique, qui, jour et nuit auprès de son lit, est parvenu à force de dévouement à l’arracher à la mort.
La convalescence fut très longue.
D’après l’avis des médecins, on le transporta sur un lit, a Livourne, pour guérir une toux opiniâtre qui menaçait de devenir fatale.
Au lieu de diminuer, le mal y fit des progrès alar-
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mants, et il lui fallut revenir à Florence, où il languit encore pendant plusieurs mois.
En 1853, près d’une année après les événements qui viennent d’être racontés, un jour qu’il s’était traîné péniblement à la galerie des Uffizzi, pour terminer une copie de la Madone de Sasso-Ferrato, * il vit venir vers lui notre autre éminent artiste, M. Bourassa.
Ceux qui ont vécu sur la terre étrangère comprendront seuls le bonheur qu’il y a de presser sur son cœur un compatriote, loin de la patrie.
La visite de M. Bourassa lui rendit la santé.
Après un voyage à l’île d’Elbe, Falardeau, quoique encore faible, s’était remis à l’ouvrage avec ardeur, car (soit dit en passant) peu d’hommes mènent une vie aussi active et aussi laborieuse.
Il rentrait chez lui, un soir, après une rude journée de labeur.
— Signor cavalière, lui dit sa vieille servante, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Vous savez, votre beau chat, que vous avez élevé et que vous aimez tant, il va mourir.
Tous les artistes ont leur fantaisie ; le nôtre aime les chats.
En entrant, il aperçut le petit animal, les yeux vitreux, l’écume aux lèvres. Comme il n’avait aucune
*. Cette Madone lui a porté bonheur; ce fut aussi le premier tableau qu’il voulut copier à son arrivée à Florence. Une copie de cette Madone a été achetée par M. Louis B alardeau, parent du peintre.
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défiance, il voulut le prendre sur ses genoux ; mais aussitôt le chat, dans un accès de frénésie, s’élança et le mordit au doigt.
— Allez chercher le chirurgien vétérinaire, dit-il à sa servante, en s’enveloppant la main de son mouchoir.
— Votre chat est enragé, vint lui dire le chirurgien.
Et comme i! lui voyait le bras en écharpe:
—Vous aurait-il mordu? continua-t-il avec anxiété... A Dio mio, non ce piu remedio !
Mon Dieu, il n’y a plus de remède !
En entendant ces paroles, Falardeau tomba sans connaissance.
On le conduisit à l’hôpital, où la plaie fut cautérisée ; mais, malgré tous les soins, il tomba dangereusement malade.
— J’étais, racontait-il plus tard, si bien persuadé que j’allais mourir d’hydrophobie, qu’aussitôt que je pus me tenir sur mes jambes, je me hâtai de mettre ordre à mes affaires spirituelles, et de partir pour Bologne et Venise, où il me restait plusieurs tableaux inachevés. Je n’avais qu’une idée : c’était de terminer ces tableaux, et de m’en revenir mourir à Florence.
Les forces lui manquèrent à Bologne. De retour à Florence, il y fut saisi d’un accès de fièvre terrible, accompagné de tous les symptômes de l’hydrophobie.
A quelque temps de là, lorsqu’il se croyait en voie de rétablissement, il fit une rechute presque aussi redoutable que sa première maladie.
Le bras, l’epaule, le côté gauche n’étaient qu’une plaie.
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Il fallut y appliquer le fer et le feu. Il perdit une phalange d’un doigt de la main gauche.
Bientôt il ne fut plus qu’un squelette, obligé de marcher tout courbé d’un côté, soutenu par son domestique.
Ce ne fut qu’à la fin de l’année 1855 que sa guérison devint complète.
Depuis lors son étoile n’a pas pâli.
Une des belles époques de sa vie est l’année 1856, pendant laquelle il entreprit, en compagnie de son fidèle serviteur, Federigo Piccini, un voyage artistique dans les montagnes.
Le choléra faisait alors de grands ravages à Florence et en Italie.
Notre voyageur, à l’abri de tout danger au milieu de l’air pur et vivifiant des Apennins, cheminait de couvent en couvent, étudiant et copiant les chefsd’œuvre qu’ont semés les princes de l’art, avec tant de profusion, dans chaque monastère, dans chaque vallon, sur chaque éminence de cette terre fortunée ; — faisant poser les moines pour ses tableaux, — esquissant les splendides paysages, les hautes cimes baignées de cette lumière italienne toute mêlée d’or, d’azur et de rose, les troupeaux suspendus aux flancs des rochers, avec leurs pâtres assoupis sous les buissons, au chant des cigales, — s’extasiant devant les perspectives sans bornes, les aurores, les levers de soleil éblouissants, les bois penchés sur les abîmes, la neige des torrents, les lacs endormis dans le creux des vallées,
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les nuages glissant sur la moire de leurs eaux, — puis, le soir, s’agenouillant devant quelque Madone couronnée de fleurs en sa niche rustique, ou dans quelque chapelle recueillie au sein d’un cloître.
Le 17 septembre 1861, il laisse un moment sa palette et ses pinceaux pour offrir sa main à une noble fille de Florence, Mlle Catherine Manucci-Benincasa.
Le marquis Manucci-Benincasa, père de Mme Falardeau, compte parmi les gloires de sa famille une des plus grandes saintes de l’Église, sainte Catherine de Sienne.
Sous le premier Empire, il servit longtemps dans l’armée française, en qualité de capitaine d’état-major de Napoléon 1er, et fut décoré sur le champ de bataille de Bautzen.
Mme Falardeau perdit, très jeune, son père et sa mère (descendante des comtes Rossi), et. fut confiée à la tutelle d’un oncle, jusqu’au jour où elle est entrée sous le toit de notre heureux compatriote.
Il ne manquait plus pour compléter le bonheur de celui-ci que de revoir sa patrie et de venir embrasser sa famille et ses amis.
Il a quitté Florence pour le Canada, le 23 avril dernier, et par une heureuse coïncidence, c’est le matin même de notre fête nationale qu’il mettait pied à terre à Québec.
Ici s’arrête notre tâche.
Nous ne dirons pas l’accueil chaleureux, les patriotiques encouragements qu'il a reçus parmi nous.
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L’éclio de la voix publique retentit encore à notre oreille.
Nous citerons seulement la charmante pièce de vers que lui a adressée notre jeune poète, Louis Fréchette. C’est une heureuse inspiration de sa muse.
Ainsi, des rives de l’Arno et des bords du Saint- Laurent, la peinture et la poésie canadiennes se sont donné la main.
Quand l’aigle est fatigué de planer dans la nue, Retraversant l’espace en son vol triomphant,
Il revient se poser sur la montagne nue,
Qui tressaille d’orgueil en voyant son enfant.
Peintre, tu nous reviens, ainsi que l’aigle immense Qui, faisant trêve un jour à son sublime essor,
Avant que dans les deux sa course recommence,
Se repose un instant pour disparaître encor.
Arrivé tout à coup des sphères immortelles,
Où sans craindre leurs feux tes pieds se sont posés,
Tu resplendis encore, et l’on voit sur tes ailes I a poudre des soleils que ton vol a rasés.
Un jour, jeune inconnu, sentant dans ta poitrine Couver du feu sacré l’étincelle divine Et ton destin se révéler,
Tu dis : Quittons ces lieux aux muses trop acerbes !
A moi le large espace ! à moi les monts superbes !
Je suis aigle, je puis voler !
Et tu partis. Longtemps la foule indifférente Ne daigna du regard suivre ta course errante.
Comme un oiseau perdu dans l’air,
Nos rives t’oubliaient, lorsque la renommée A ta patrie, encor si tendrement aimée.
Jeta ton nom dai s un éclair.
A. S. FALARDEAU
Enfin, tout enrichi des trésors du vieux monde, Où la gloire, enchaînant ta palette féconde. T’avait trop longtemps retenu,
Tu reviens visiter, après seize ans d’absence,
Le vieux foyer béni qui t’a donné naissance :
O peintre, sois le bienvenu !
Mais confiant dans ton étoile,
O noble fiancé des arts,
Demain tu remets à la voile Pour le vieux pays des Césars ;
Tu retournes au champ fertile Où croît le laurier de Virgile,
Où dort le luth d’Alighiéri.
Florence, la ville artistique,
Réclame ton pinceau magique Et ton talent qu’elle a mûri.
Va ! quitte nos climats de neige !
Pour toi trop sombre est notre ciel ;
Il te faut le ciel du Corrège,
Le ciel d’azur de Raphaël ;
Il te faut la douce Ausonie,
Ses horizons pleins d’harmonie,
Ses chants, ses échos, ses zéphirs ;
Il te faut ses blondes campagnes,
Ses bois, ses fleuves, ses montagnes,
Ses chefs-d’œuvre, ses souvenirs !
Va ! poursuis ta noble carrière !
Jusqu’au sommet porte tes pas !
Tu ne peux rester en arrière,
Ta gloire ne t’appartient pas !
Ouvrant l’essor à ton génie,
Va cueillir la palme bénie
Qui doit un jour ceindre ton front.
Pars! et nos rives étonnées,
En contemplant tes destinées,
Avec orgueil te nommeront!
A. S. FALARDEAU
Au moment de dire adieu à nos lecteurs, nous allions commettre un impardonnable oubli, et manquer à un devoir essentiel du biographe en omettant de tracer le portrait de notre héros.
M. Falardeau est de taille moyenne, d’une charpente un peu osseuse ; il paraît doué d’une organisation que le travail et les maladies, au lieu de l’user, semblent avoir trempée comme l’acier. A l’énergie de ses traits, on voit qu’il est prêt à supporter encor'e longtemps les balafres de la fortune. Son menton un peu proéminent et le développement du bas de sa figure accusent de la fermeté dans le caractère.
Son œil, légèrement enfoncé sous l’orbite, est plein cl’éclairs, et reflète l'intelligence et l’inspiration.
On dirait qu’un rayon du ciel éclatant de sa nouvelle patrie s’y repose encore.
Il y a toujours un sourire, prêt à s’envoler, sur le coin de sa lèvre.
Nous admirons beaucoup son talent; mais il est une chose en lui que nous admirons plus encore: c’est sa modestie et la simplicité de ses manières.
La prospérité a souvent plus d’écueils que l’infortune.
Il a été fort contre le bonheur.
A Florence, sa vie est régulière comme celle d’un
religieux.
Dès le matin, il est à son atelier. C’est un sanctuaire où personne n’est admis aux heures de travail.
De trois heures à six, il reçoit. L’accueil aimable, la
A. S. FALARDEAU
grâce parfaite avec lesquels il fait les honneurs de son foyer, l’entourent d’un nombreux cercle d’amis, et grâce à lui, Florence, depuis plusieurs années, est le rendez-vous de tous les voyageurs canadiens.
Si jamais la fantaisie vous prend de traverser l’Océan et de faire votre tour d’Italie, n’oubliez pas d’aller frapper au nn 1325, Via de Bardi.
On vous y recevra à bras ouverts, avec cette cordialité, cette bonhomie toute canadienne qui vous rappelleront le parfum de la patrie.
Si vous êtes artiste ou connaisseur, vous aimerez à étudier et à admirer la belle collection de tableaux du peintre.
Il ne nous a pas été donné de voir le fameux Saint Jérôme de M. Falardeau ; mais d’après celles de ses peintures que nous avons eu occasion d’apprécier, il nous semble que son talent a plus de charme que de fierté, de finesse et d’élégance que de vigueur, de délicatesse exquise et de sentiment que d’énergie.
Il excelle dans la perfection du fini, dans la poésie de l’exécution.
Ses miniatures sont d’une vérité de ton, d’une pureté de lignes, d’une transparence, d’une fraîcheur, d’une harmonie de style et souvent d’une naïveté ravissantes.
Nous avons pu admirer la réunion de ces brillantes qualités spécialement dans un des petits tableaux qu’il a exposés ici.
Nous voulons parler de la copie du portrait de Mme
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Lebrun d’après elle-même, copie maintenant en la possession de M. P. B. Casgrain, de Québec.
Cette toile est enlevée avec une chaleur de coloris, une richesse de carnation éblouissantes.
Il y a une limpidité dans ces yeux expressifs qui vous regardent, un charme dans cette bouche qui vous sourit, une souplesse et une légèreté dans ces cheveux bouclés et flottants, un abandon, un naturel dans les ondulations de ces draperies, qui rivalisent avec la perfection de l’original.
Pendant ses longues luttes contre les tristes réalités de la vie, qui absorbaient les grandes énergies de son être, on dirait que tous les sentiments suaves, les frais rayons, les douces pensées, si longtemps exilées de son âme, se sont réfugiées au bout de son pinceau.
Il y aurait dans l’analyse de ce phénomène toute une étude psychologique.
Puisse- t-il maintenant n’avoir plus à soutenir d’autres luttes que celles de son art.
Assez de malheurs ont troublé ses jours.
L’aimable compagne que le ciel lui a donnée, l’ange du foyer, désormais le couvrira de ses ailes pour l’abriter contre les orages, et n’écrira que des bonheurs sur les pages de leur vie.
Québec, 10 juillet 1862.
A. E. AU B RT
Aujourd’hui, 24 juin 1865, est parti pour l’Europe, par le vapeur Peruvian, M. A. E. Aubry, professeur à la faculté de droit de Québec, et rédacteur en chef, pendant quatre ans, du Courrier du Canada.
Durant les neuf années de son séjour dans notre pays, M. Aubry s’est acquis, dans la haute position qu’il a occupée, l’estime universelle ; et il laisse après lui un des noms les plus purs et une des mémoires les plus aimées que la France nous ait léguées depuis que le drapeau français a cessé de flotter sur les rives du Saint- Laurent.
Plusieurs de ses amis viennent de lui serrer la main peut-être pour la dernière fois. Tandis que leur pensée l’accompagne sur les mers, ils aimeront à retrouver, dans cette courte notice biographique, leur ami absent, et à le suivre à travers les diverses phases de son existence semée de tant de péripéties étranges et saisissantes.
Auguste Eugène Aubry est né, le 14 juillet 1819, à Tuffé, département de la Sarthe, ancienne province du Maine. Tl était le douzième et dernier enfant de Julien François Aubry et de Charlotte Scholastique Launay.
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Son père, vieux soldat de la République, partit dans la première levée de 300,000 hommes, fut incorporé dans les armées du Nord et du Rhin, et fit les campagnes d’Allemagne. Envoyé ensuite en Vendée avec la garnison de Mayence, il servit successivement sous les généraux Kléber et Duhoux.
Il était à l’affaire des Ponts-de-Cé.*
Quinze cents grenadiers républicains, attaqués par quatre mille Vendéens, y furent tous tués, à l’exception de cinquante-deux. De part et d’autre on s’était battu avec un acharnement qui tenait de la rage ; déjà on ne faisait plus de quartier.
Enfin les débris de la colonne républicaine, acculée jusqu’au bord de la Loire, y furent culbutés et noyés.
M. Aubry dut son salut, en cette terrible journée, à une protection spéciale de la divine Providence. Quoique soldat de la Convention, il avait toujours eu une grande dévotion envers la sainte Vierge.
Au moment suprême, poursuivi par un soldat vendéen à cheval, il se recommande à sa protectrice et se précipite dans la Loire.
Son ennemi s’élance après lui, les balles sifflent de toutes parts autour de sa tête, et quoiqu’il n’eût jamais su nager, il parvient sans trop savoir comment, sur l’autre rive de la Loire. Le Vendéen l’y suit de près; mais celle qu’il a invoquée lui donne des ailes, et il
* Les Ponts-de-Cé sont situés à quelques milles d’Angers.
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arrive épuisé aux avant-postes de l’armée, sans avoir reçu aucune blessure.
Tous les ans, depuis ce jour, à l’anniversaire de la bataille, le vieux soldat, quelles que fussent ses occupations, allait entendre une messe d’actions de grâces en l’honneur de la sainte Vierge.
En 1795, il entra dans la cavalerie et prit part à la glorieuse campagne de Hollande, sous Pichegru.
Rentré dans ses foyers en 1799, il se maria et prit un petit commerce qui lui permit d’élever honnêtement ses douze enfants.
Après Waterloo, la France fut, comme on sait, envahie et occupée par les armées étrangères. Le village de Tuffé reçut un détachement de Prussiens.
M. Aubry, père, dut loger quatre soldats pour sa part. Comme il avait appris un peu d’allemand, entre deux blessures reçues au delà du Rhin, on se comprenait et l’on faisait assez bon ménage. Mais un jour, en son absence, nos Prussiens, qui étaient déjà un peu dans la vigne du Seigneur , veulent se faire servir de l’eau-de-vie.
Madame Aubry, qui n’entendait rien à leur baragouin, leur apporte du cidre. Voilà nos soldats furieux qui se mettent à jurer et à pester contre leur hôtesse.
Sur ces entrefaites, entre M. Aubry; il s’informe de la cause de tout ce tapage. Les Prussiens continuent à jurer et lui font comprendre que c’est de l’eau-de-vie qu’ils demandent. M. Aubry leur déclare net que, puisqu’ils le prennent sur ce ton, ils n’auront pas une
goutte d’eau-de-vie, et que s’ils ne veulent pas de cidre, ils peuvent aller au diable.
Pour toute réponse, un Prussien prend la bouteille de cidre et la jette à la tête de M. Aubry.
Le vieux soldat avait la tête près du bonnet. Il esquive le projectile, d’un bon il va saisir son sabre de cavalerie accroché à la muraille, revient sur ses adversaires avec la rapidité de l’éclair, fend la tête au premier, et met les trois autres en fuite.
Revenu à lui après cette échauffourée, il vit que, s’il était pris, on lui ferait bientôt perdre le goût du pain. Il se glissa par une fenêtre derrière sa maison, prit la clef des champs et disparut.
Pendant plusieurs mois, jusqu’au départ des Prussiens, il erra de ferme en ferme, se cachant tantôt derrière les haies ou dans les vergers, tantôt sous les meules de foin.
Cependant il ne quitta pas le canton, et, malgré toutes les récompenses promises, pas un paysan ne le trahit.
Auguste Eugène apprit à lire chez le magister du village vers sept ou huit ans.
Les premiers jours, tout alla à merveille: mais quand il s’agit d’assembler les syllabes de trois ou quatre lettres, voilà notre enfant qui n’en veut point entendre parler et qui refuse d’aller à l’école. Le père se fâche et montre un peu les dents; l’écolier pleure, mais s’obstine.
L’affection ingénieuse et délicate de ses deux sœurs, Pauline et Joséphine, vainquit sa résistance. *
On passa sur les syllabes de trois ou quatre lettres, et bientôt on put lire couramment.
Dès lors la lecture devint pour lui un impérieux besoin. Il lisait ou plutôt dévorait la Vie des saints. L’exemple des martyrs enflammait sajeune âme ; mais, tout en s’éprenant d’amour pour les confesseurs de la oi, et en désirant les imiter, il s’indignait contre les persécuteurs.
Il aurait voulu avoir vécu au milieu des combats de la primitive Eglise, pour la défendre et verser son sang pour elle.
Ce fut dans ces touchantes dispositions qu’il fit sa première communion sous les soins de M. l’abbé André, vénérable vieillard d’une piété d’ange et d’une rigidité d’anachorète, qui, pendant plus de quarante ans, fut curé de Tuffé.
Cependant le jeune enfant subissait à la maison de mauvais traitements ; il avait perdu sa mère à cinq ans, et son père s’était remarié quelques années après.
Le vent de la vie avait dispersé une â une les feuilles de l’arbre paternel.
* Ces deux sœurs vivent encore. L’une, Mme veuve Beaudoux, n’a pas quitté Tuffé; l’autre, Mme veuve Briquet, demeure au Mans. Toutes les deux, dans leur modeste condition, riches de foi et de vertu, élèvent leurs familles dans la pitié et l’honneur chrétien.
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Les deux sœurs, Pauline et Joséphine, avaient épousé deux braves artisans ; depuis longtemps les frères avaient quitté le logis.
Auguste Eugène se trouvait donc seul à la maison avec la belle-mère. Celle-ci avait des enfants, qu’elle cherchait à avantager. Elle maugréait sans cesse contre lui, l’accablait de reproches au moindre prétexte, surtout depuis que, par suite d’un accident, le vieux grenadier était cloué sur un lit de douleur où il resta près de six mois. L’enfant pleurait à l’écart pour ne pas attrister le cœur paternel.
Cependant, avec la cruelle maladie, la gêne, la faim même s’étaient assises à la table déserte. Auguste avait onze ans, il venait de faire sa première communion ; il prend une soudaine résolution :
— J’irai à Paris, se dit-il, et je gagnerai ma vie moimême.
Un matin donc, il aborde son père et lui demande quelque argent pour se rendre à Paris. A ces paroles, le vieillard embrasse son fils en pleurant ; Auguste se jette à ses pieds, reçoit sa bénédiction et dix francs : tout ce que son père possédait.
On était aux derniers jours du mois de mars 1831 ; une magnifique matinée de printemps.
Malgré son âge et ses infirmités, M. Aubry voulut accompagner son fils jusqu’à La Ferté-Bernard, jolie petite ville à trois lieues de Tuffé. Là, un oncle d’Auguste, marié à la sœur de sa mère, M. Juignet, le recommande à des rouliers partant pour Paris ; et voilà
notre héros trotte menu sur la route de la grande ville.
Quand il était trop fatigué delà marche, les rouliers le faisaient monter sur la bâche de leurs lourds et lents véhicules.
Quatre jours après, il avait franchi ses quarante-cinq lieues, et entrait à Paris. Il lui restait encore deux francs.
Deux de ses frères y exerçaient le métier d’ouvriers boulangers. Ils l’accueillirent à bras ouverts.
On lui montre les splendeurs de la capitale, on le promène de merveille en merveille, du Luxembourg au Jardin des Plantes, du Père-Lachaise aux Champs-
Elysées, vrai conte des Mille et une nuits. Notre petit villageois demeure tout ébahi; un instant il croit rêver.
Mais ses deux francs qui s’égrènent, et la bourse des frères qui était fort peu garnie le ramènent bien vite à la triste réalité.
Il faut choisir un état ; on le place chez deux associés peintres en bâtiments. Du matin au soir, le jeune apprenti, penché sur le marbre, broie les couleurs. La besogne était d’un mince agrément et d’un revenu plus mince encore.
Toutefois il se serait résigné de bonne grâce; mais ses maîtres étaient buveurs, jureurs et d’une impiété révoltante. Ils tournaient en dérision ce qu’il avait de plus cher, et se moquaient de lui chaque fois qu’ils le voyaient faire sa prière du matin et du soir. L’âme candide de l’enfant était en deuil.
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Pendant quelques jours, il ne dit mot, dévorant son chagrin en secret. Mais, à l’exemple de son père, il a l’humeur peu endurante et un caractère que la sottise, comme l’injustice, révolte. Or, un jour que les propos impies lui pinçaient les oreilles plus que jamais, il bondit tout à coup de son siège au ricanement d’un dernier sarcasme, et le rouge de la colère sur la figure, la flamme dans les yeux, il jette aux patrons un geste de mépris, leur signifie net qu’il ne veut plus rester avec de pareils gueux, saisit sa casquette et prend son élan vers la rue, laissant nos deux hommes stupéfaits et tout penauds.
Il était d’ailleurs malade: le broiement des couleurs et plus encore le cynisme des deux associés l’avaient si profondément affecté que l’on jugea prudent de le renvoyer respirer l’air natal.
M. Aubry père fut tout joyeux de revoir son fils, car il désirait le mettre au fait de son petit commerce de fil, auquel il songeait à joindre celui des toiles.
Préalablement il crut devoir lui faire apprendre le métier de tisserand, et le mit en apprentissage à Avézé, village situé sur l’Huisne à quatre lieues de Tuffé, chez un nommé Loriot.
Il y resta huit mois. Il apprit vite à pousser la navette avec rapidité et dextérité; mais les fils qui cassaient et qu’il fallait raccommoder à chaque instant mettaient sa patience à bout.
D’autre part, il lisait une partie des nuits à la lueur de grossières chandelles de résine qu’on appelle oribus
dans le pays. A la Vie des saints avait succédé la vie des capitaines de la République et de l’Empire. Les hauts faits des Pichegru, des Moreau, des Bonaparte, des Hoche, des Marceau, des Kléber, etc., enflammaient son imagination. Il retenait littéralement tout ce qu’il lisait.
La boutique du père Loriot devint le rendez-vous journalier de vieux soldats de l’Empire qui prenaient plaisir à entendre raconter toutes ces grandes épopées de la Révolution ; et les récits de l’enfant leur arrachaient des larmes,
— Est-il drôle, se disaient-ils entre eux, ce petit bambin qui connaît mieux que nous les batailles où nous avons fait nous-mêmes le coup de torchon !
Tout cela était fort bien; mais la mère Loriot n’en était pas trop fière ; car en fait d’épopée, elle n’en connaissait guère d’autre que celle de la marmite, et le père Loriot ne gagnait plus de quoi la faire bouillir.
Au lieu de quatre ou cinq aunes de toile par jour comme autrefois, le bonhomme n’en faisait pas même deux ; l’apprenti en faisait encore moins, car on pense ' bien que pendant toutes ces narrations, la navette ne faisait guère son jeu. Donc la mère Loriot maugréait.
De leur côté, les auditeurs du jeune Aubry, les vieux grognards, trouvaient mauvais qu’un savant de ce calibre fût condamné à faire de la toile, à n’être sa vie durant qu’un rat de cave ; et il fut décidé solennellement et à l'unanimité, y compris la mère Loriot, qu’il devait pousser ses avantages dans le monde.
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Il revient à Tuffé, expose le cas à son père, en n’oubliant pas de lui dire que c’était l’avis unanime des hauts bonnets d’Avézé. M. Aubry père se fâche un peu, car le nouveau projet contrariait ses plans ; mais enfin il le laisse entièrement libre.
Quelques jours après, notre héros était au Mans dans un excellent hôtel, la serviette sous le bras. Le colonel du 9rae dragons, alors en garnison au Mans, M. Bureau de Pusy, prenait sa pension dans cette maison. Il prit Auguste en affection, et lui proposa de l’engager comme trompette dans son régiment.
L’enfant avait alors treize ans; il lui fallait l’autorisation de son père; il court à Tuffé; mais le père ne veut pas en entendre parler.
— Seulement, lui dit-il, si tu persistes jusqu’à quinze ans dans cette idée, je te laisserai libre.
L’affaire n’eut pas de suite.
Après un nouveau séjour de quelques mois au Mans, ayant fait quatre-vingts francs d’économie, il en laisse quarante à son père et s’en retourne à Paris.
De rudes épreuves l’y attendaient; il serait difficile d’énumérer ici les divers métiers qu’il dut faire pour gagner sa chétive existence. Plus d’une fois il regretta la boutique du père Loriot.
Ce qu’il y eut de plus malheureux, c’est que peu à peu il désapprit le chemin de l’église et ne fit plus aussi régulièrement sa prière du matin et du soir.
Une maladie qui l’obligea d’aller à l’hôpital Saint- Louis, commença à le faire rentrer en lui-même. Au
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sortir de l’hôpital, il trouva une place de porteur de paiu chez un boulanger du marché des Innocents.
Parmi les pratiques qu'il servait tous les jours, étaient trois sœurs dont les noms doivent revivre dans ces pages ; car elles furent les anges gardiens que la Providence plaça sur son passage pour le ramener à Dieu.
Mlles Rose. Angélique et Marianne Favier, fabrieantes de corsets, habitaient le passage Saint-Guillaume, près du Palais-Royal. Toutes trois d'un certain âge. elles vivaient tendrement unies, partageant leur existence entre le travail, les saintes prières et les œuvres de dévouement. Elles possédaient surtout cette charité ingénieuse qui sait choisir les moindres occasions pour glisser un bon conseil, une salutaire parole.
Plusieurs fois déjà, le jeune Aubry était allé chez elles, lorsqu'un samedi, au lieu d'un pain de six livres qu'elles avaient coutume de prendre, elles en demandèrent deux.
— Comme cela, mon enfant, lui dit Mlle Angélique avec un doux regard et un accent plein de bonté, vous n'aurez pas besoin de venir demain, et vous pourrez aller à la messe.
Ces paroles tombèrent sur lame de l'enfant prodigue comme une céleste rosée ; une larme glissa le long de sa joue, et. le lendemain, il se rendit à la messe.
De ce jour, il prit la résolution de revenir entièrement à Dieu, quoi qu'il en pût coûter.
Les demoiselles Favier l'accueillirent dans leur mai-
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son comme leur enfant, et le raffermirent dans ses bonnes résolutions.
A la même époque, il fit rencontre d’un prêtre aussi renommé pour ses grandes vertus que pour la solidité de sa doctrine, M. l’abbé Badiche, sans contredit le plus savant hagiographe de France, qui lui donna la main pour achever l’œuvre commencée.
Cependant le boulanger chez lequel il était, avait un frère qui avait quelque littérature et qui se piquait de philosophie. Il connaissait son Voltaire, et tous les jours il prenait le jeune Aubry à partie, entassant objection sur objection.
Ces attaques lui firent comprendre qu’il ne suffit pas d’avoir une ardente et vive foi, mais qu’il faut savoir la défendre au besoin.
Mlle Angélique Favier avait dans sa petite bibliothèque un excellent ouvrage : Le Triomphe de l’Evangile. Il lut avec avidité cet ouvrage et quelques autres, s’en pénétra profondément, et bientôt il fut en état de soutenir la lutte sans désavantage.
Son adversaire, qui était de bonne foi, parut souvent frappé de la valeur de ses arguments. Dieu veuille que ce grain de sénevé ait plus tard porté ses fruits !
Ce genre de discussion, qui dura trois ou quatre mois, lui donna un goût décidé pour les études de controverse.
C’est aussi le souvenir de cette discussion qui plus tard lui fit naître l’idée de lire et d’étudier à fond Voltaire, Rousseau, Michelet, Proudlion, Quinet, etc.
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On comprend par là pourquoi, dans ses Cours d'histoire , il a si souvent rompu des lances avec ces braves gens. Leur manière de travestir l’histoire, leur passion, leur haine contre l’Église le fait bondir d’indignation; et il se prend d’une immense douleur à la vue de tant d’hommes sincères mais superficiels qui se laissent tomber dans leurs lacets.
Aussi verrons-nous plus tard qu’il conçut le plan d’un Cours de 'philosophie de l'histoire, où il se proposait de démontrer avec la dernière évidence le faux et l’inanité des théories de ces hommes trop fameux.
C’est en 1836 que le jeune Aubry fut si gracieusement accueilli par les demoiselles Favier ; il avait par conséquent dix-sept ans.
Mlle Angélique crut voir en lui de la vocation pour l’état ecclésiastique. Sa ferveur et la vivacité de sa foi le lui firent croire à lui-même. Il s’en ouvrit à l’abbé Badiche, qui avait les secrets de son cœur, et qui ne chercha point à l’en détourner.
Mais il ne savait pas un mot de latin ; c’était là une pierre d’achoppement.
Sur ces entrefaites, les demoiselles Favier subirent des pertes relativement considérables et se virent dans l’impossibilité de subvenir entièrement aux frais que devaient nécessiter les nouvelles études.*
* Ces trois excellentes sœurs furent singulièrement éprouvées à partir de ce jour. Avec la perte de leur petit avoir, qui les força de céder leur établissement, elles virent arriver les infirmités. L’une mourut après trois ans d’une maladie cruelle. Mlle Ma-
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D’ailleurs Auguste était déjà un peu vieux ; toutefois il ne perdit pas courage. Mlle Angélique, de son côté, lui répétait souvent le mot de saint François Xavier : •‘Avec une bonne volonté, il n’est rien dont on ne puisse venir à bout.”
Mais comment commencer ? Le ciel mit sur son chemin un jeune homme nommé Lafaurie, qui demeurait près de l’église Saint-Merry, et qui venait de terminer ses études.
Lafaurie lui donna une grammaire latine, lui dit d’en étudier les premières pages, et de venir le retrouver le lendemain.
Il fut fidèle au rendez-vous ; l’autre l’interroge ; son élève avait tout lu jusqu’à la syntaxe, et tout retenu, les déclinaisons, les conjugaisons et même la préface, ce qui fit étrangement rire le maître.
rianne, qui avait une tendance à la surdité, devint presque entièrement sourde; elle est morte il y a quatre ans. Mlle Angélique fut frappée de cécité dans les dernières années de sa vie ; elle mourut un an après sa sœur Marianne.
Par un de ces touchants retours que ménage souvent le ciel à la vertu, même ici-bas, celui qu’elles avaient protégé devint leur providence à la fin de leur vie. Du fond du Canada, M. Aubry leur envoyait chaque année une petite pension de trentesix louis.
Les bienfaits des trois sœurs n’étaient pas tombés sur une terre ingrate.
Le vénérable curé actuel de Saint-Sulpice à Paris, M. Hamon, payait leur loyer : elles recevaient aussi des secours annuels de l’Impératrice. C’est ainsi qu’elles s’éteignirent doucement dans les sentiments de la plus vive piété et avec la résignation la plus parfaite à la volonté du Seigneur.
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Il le fit passer tout de suite à l’explication des auteurs, et lui mit entre les mains Sulpice-Sévère.
Tout allait à merveille ; mais, dès la quatrième leçon, le maître manqua. Il était pauvre, et l’on venait de lui offrir une situation brillante en Belgique. Il serra la main de son élève en lui disant de continuer, et partit.
M. l’abbé Badiche, à qui M. Aubry conta sa nouvelle aventure, lui donna lui-même des leçons malgré ses immenses occupations. *
Quand il était trop obéré d’affaires, il se faisait remplacer par M. l’abbé Magnié, aujourd’hui curé dans les environs de Paris.
L’élève n’avait que la nuit pour étudier, car le jour il travaillait pour gagner sa maigre pitance. Il avait quitté le rude métier de porteur de pain, et était entré en qualité de commis, dans un magasin de lingerie en gros, chez une dame veuve Loyau, rue du Sentier.
Bientôt une excellente femme, Mlle de Proizy, discernant ce jeune homme plein de talent et d’avenir, offrit de payer sa pension chez M. l’abbé Giraud, troisième aumônier de la Salpétrière ; il put alors étudier, libre de toute préoccupation.
M. l’abbé Giraud, ancien secrétaire du cardinal Fesch, puis professeur d’hébreu en Lithuanie, était un de ces hommes de la bonne vieille roche qui affection-
* M. l’abbé Badiche est actuellement premier vicaire de Saint- Louis en l’Ile, à Paris.
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naient les jeunes gens, surtout les enfants pauvres ayant de la bonne volonté. Il accueillit Aubry avec bonté.
En fait d’enseignement, il avait à peu près la méthode de M. l’abbé Latouche, faisant découler tout de l’hébreu.
Voilà donc notre élève menant de front l’étude de l’hébreu, du grec et du latin. Ils étaient huit à recevoir les leçons du professeur, tous les huit pauvres et jeunes ; et l’excellent homme leur donnait sa science et la nourriture et le logement pour une rétribution insignifiante. *
Auguste Aubry resta dix mois à la Salpétrière ; il avait été auparavant quatre ou cinq mois sous la direction de Lafaurie ou de M. l’abbé Badiche.
A cette époque, il écrivit dans quelle situation il se trouvait à un de ses cousins, M. l’abbé Aubry, alors premier vicaire de la Trinité de Laval (Mayenne).
Celui-ci ne l’avait vu qu’une seule fois, il y avait onze ou douze ans.
C’était un homme d’une haute intelligence et d’un cœur plus grand encore. Il avait pendant sept ans professé la philosophie au collège de Laval, et avait donné sa démission lors des malheureuses ordonnances du 16 juin 1828, qui prescrivaient aux professeurs de
* M. l’abbé Giraud est mort, il y a quelques années, sous bibliothécaire de la Sorbonne ; et, sauf sa bibliothèque, qui était fort belle, c’est à peine si l’on aurait trouvé chez lui de quoi payer les frais d’enterrement.
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collèges de déclarer par écrit qu’ils n’appartenaient à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France.
Le coup était dirigé contre les jésuites. Charles X, qui était un honnête homme dans la haute acception du mot, avait eu, à l’instigation de Mgr Feutrier et d’autres, la faiblesse d’apposer sa signature au bas de ces déplorables ordonnances.
M. l’abbé Aubry n’était pas jésuite, mais il avait toujours eu une profonde vénération pour ces religieux qui de tout temps comme aujourd’hui ont rendu de si éminents services. Il regardait d’ailleurs comme une lâcheté de faire la déclaration prescrite, et il donna sa démission.
Dès lors il se livra tout entier au ministère de la parole et de la direction des âmes. Il avait une activité prodigieuse et un zèle qui lui permettaient de suffire à tout D’un caractère ferme et décidé, il était d’une charité inépuisable. *
Il reçut donc de son jeune cousin la lettre dont nous Venons de parler et dans laquelle MM. Giraud et Badiche avaient mis quelques mots.
* M. l’abbé Aubry avait refusé en 1836 la cure de Saint-Julien, cathédrale du Mans. M. de Hercé, curé de la Trinité, ayant été nommé évêque de Nantes, voulut l’emmener comme grand vicaire ; il refusa encore, tant il était attaché à Laval. Il fut même nommé curé de l’église de la Trinité, et M. Martin (du Nord), alors ministre des cultes, allait entrer dans le cabinet de Louis- Philippe pour faire signer cette nomination, lorsqu’un député
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La réponse ne se fit pas longtemps attendre. L’abbé lui proposait de venir le voir à Laval, et promettait de se charger de son éducation. S’il agréait ses propositions, l’argent nécessaire lui serait fourni pour payer la diligence.
Son parti fut bientôt pris ; il avait onze ou douze francs en caisse, de bonnes jambes, et n’était guère effrayé des soixante-douze lieues qui séparent Laval de Paris.
Au lieu d’écrire, il fait ses adieux ce jour-là même à ses amis et à ses bienfaiteurs, et le lendemain de grand matin, il quitte Paris, à pied.
C’était en mai 1838. Le soleil n’avait pas encore l’œil sur l'horizon, lorsqu’il franchit la barrière de Passy. Un ami l’accompagna jusqu’à Versailles.
Le soir, à l’entre chien et loup, il arrive à Rambouillet, passablement fatigué. Il entre dans une petite auberge pour souper et coucher, et demande deux sous de fromage, deux sous de pain et une chopine de vin.
Dans la même salle se trouvaient six soldats s’en allant en congé illimité, car ils étaient dans la dernière
vint lui représenter que ce serait un vrai triomphe pour les légitimistes ; et le ministre fut assez faible pour céder à une telle raison.
M. l’abbé Aubry mourut le 19 juillet 1856 ; il était simple chanoine honoraire du Mans.
Il a publié un ouvrage intéressant sur Ballon, son pays natal, et laissé en manuscrit des documents précieux sur l’histoire ecclésiastique de la province du Maine.
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année de service. Sur la table était un appétissant morceau de lard frais rôti.
Le soldat français, lion au combat, est dans la vie ordinaire d’un sans façon, d’une gaieté et d’un entrain proverbial.
On buvait joyeusement, et, à chaque rasade, c’était un feu roulant de bons mots et d’éclats de rire. Mais voyant la fatigue et la maigre pitance du jeune voyageur, et devinant que le gousset était léger, ils échangèrent un rapide coup d’œil :
— Camarade, où allez-vous ?
— A Laval.
— Bon ! nous ferons route ensemble jusqu’à Chartres.
— Jusqu’au Mans avec moi, ajouta l’un d’eux.
— C’est dit.
— Puisque nous sommes associés pour la route, tout est commun déjà, et vous nous ferez le plaisir de souper avec nous.
Et ce disant, on remplit les verres, on trinque et voilà notre ami à leur table avec une bonne assiettée de lard ; car le moyen de refuser une invitation faite de si grand cœur !
Le lendemain, à trois heures du matin, nos joyeux convives étaient sur la route de Chartres, où ils arrivèrent vers quatre heures de l’après-midi, fort contents lui d’eux, eux de lui.
Ils lui avaient raconté les espiègleries, les tours amusants de la vie de caserne ; en échange, il leur avait dit les stratagèmes sérieux des grands capitaines, surtout
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des généraux de la République et de l’Empire ; et, comme les grognards de la boutique du père Loriot, ils passaient du rire aux larmes.
Bien qu’assez bons chrétiens, ils lui dirent carrément qu’il ferait mieux d’entrer à l’école militaire qu’au séminaire. Ils lui voyaient déjà le bâton de maréchal de France.
Arriva le moment de la séparation.
On trinqua une dernière fois, et l’on se serra la main avec effusion.
— Je ne les ai jamais revus, me disait M. Aubry en me racontant ce trait, mais quel bon souvenir j’ai gardé d’eux !
Le même jour, il continua sa route, avec un seul des six camarades, jusqu’à Courville, par une pluie battante.
Ils avaient fait dix-sept lieues dans leur journée.
Trempés jusqu’aux os, ils allèrent frapper à la mairie.
Le maire de Courville donna au soldat un billet de logement chez l’un des meilleurs habitants de l’endroit. Aubry y fut reçu avec lui.
Un bon grand feu, une bonne cuisine et de bon vin leur redonnèrent de la force et de la gaieté. L’hôte était un causeur charmant. On devisa jusqu’à minuit, et le lendemain il leur fit partager avec lui un excellent déjeuner.
On partit ; mais les fatigues et la pluie de la veille avaient laissé des traces. Leurs pieds étaient enflés et leurs souliers en séchant s’étaient rétrécis. Ils prirent leurs souliers à la main.
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Le soldat tourna la chose en plaisanterie.
— Avant d’être maréchal de France, mon ami, il faut gagner ses éperons.
Enfin Auguste arriva à Laval. M. l’abbé Aubry l’accueillit comme un père reçoit son enfant.
Il fut convenu qu’il entrerait au petit séminaire de Précigné, à la prochaine rentrée, au mois d’octobre, et qu’en attendant, il resterait à Laval.
Le cousin avait une belle et grande bibliothèque ; Auguste s’y enferma du matin au soir.
A Précigné, il entra en troisième.
Le collège de Précigné est situé sur les confins du Maine et de l’Anjou.
Il avait alors trois cents élèves sous la direction d’un homme de bien, M. l’abbé Belenfant, mort quelques années après.
Le préfet des études, M. l’abbé Boutier, aujourd’hui supérieur, prêtre aussi distingué par sa piété que par sa science profonde des hommes et des choses, avait imprimé à l’enseignement une salutaire et forte direction.
Le personnel des professeurs n’était pas moins remarquable. *
* M. Aubry eut pour professeurs en troisième, M. l’abbé Launay, aujourd’hui curé de La Ferté-Bernard, qui inspira à ses élèves un véritable enthousiasme pour les saints Pères, et spécialement pour les Pères de l’Eglise grecque, saint Jean Chrysostôme, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, etc. ; en seconde, M. l’abbé Heslot, chevalier de la Lé-
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Auguste Eugène fit ses classes avec éclat. La fièvre du savoir le consumait.
Sorti de Précigné en 1841, il alla faire sa philosophie au séminaire du Mans.
Il se passionna pour la philosophie comme il s’était passionné pour les lettres, et lut, dans l’année, un nombre immense d’auteurs, depuis Platon et Aristote, jusqu’à saint Thomas d’Aquin et de Maistre.
A la fin du cours, il fut désigné avec cinq autres pour soutenir publiquement en latin des thèses de philosophie.
L’année suivante, il entra en théologie; ce fut du savant et digne évêque actuel du Mans, Mgr Fillion, alors professeur au grand séminaire, qu’il eut le bonheur de recevoir des leçons d’Ecriture sainte et d’hébreu.
De l’avis du supérieur, M. l’abbé Chevreau, aujourd’hui chanoine titulaire de la cathédrale, il rentra dans le monde pour étudier davantage sa vocation.
gion d’honneur, maintenant curé d’Andouillé (Mayenne) ; en rhétorique, M. l’abbé Baissin, aujourd’hui curé de la cathédrale du Mans, et grand vicaire; en mathématiques, M. Palicot, actuellement curé de Lassay (Mayenne).
Le collège de Précigné partage avec ceux de Châteaugontier, de Mayenne et de Sainte-Croix du Mans, l’honneur d’avoir formé presque tout le clergé des diocèses de Laval et du Mans.
Il a fourni à l’armée, à la magistrature, au barreau, à la politique des hommes distingués; plusieurs évêques, notamment Mgr Grandin, coadjuteur de Mgr Taché, et plusieurs missionnaires aimés du Canada, le Père Royer, le Père Grouard, etc.
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La chaire de rhétorique française était alors vacante au lycée de Vendôme. M. Aubry l’accepta. C’était un cours spécial donné aux jeunes gens qui se destinaient aux écoles polytechniques cleSaint-Cyr et de la marine.
Le lycée de Vendôme était à cette époque une institution libre où nombre des plus grandes familles de France envoyaient leurs enfants pour les préparer aux carrières de soldat ou de marin. On y étudiait en conséquence force mathématiques et sciences exactes.
Aubry ne voulut pas se laisser vaincre sur ce point par ses élèves ; il se mit à travailler dix heures par jour aux mathématiques ; et la nuit, de dix heures du soir à quatre heures du matin, il lisait la littérature facile du jour.
C’est ainsi qu’entre les logarithmes et les tropes, il se mit au fait de ce prodigieux amas de prose et de vers qui inondait chaque jour la France.
En fait de repos, il était de l’avis d’Alfred de Vigny :
“ La nécessité d’un long sommeil est un paradoxe “ inventé par les sots qui n’ont rien à dire et les pa- “ resseux qui n’ont rien à faire. ”
Bientôt l’un des deux professeurs de mathématiques étant tombé malade, il fut chargé de la chaire par intérim.
L’intérim dura six mois.
Au bout de deux ans, tourmenté de l’idée d’aller faire son droit à Paris, il abandonna la chaire de Vendôme.
En arrivant dans la capitale, son premier soin fut de
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se faire recevoir bachelier ès lettres. Il commença son droit, et vécut des économies faites à Vendôme.
Le dernier franc disparu, il se vit de nouveau face à face avec la détresse.
Il donna des leçons de grec et de latin; mais les élèves étaient presque aussi pauvres que le maître.
La chambre et le blanchissage payés, il lui restait en moyenne trois ou quatre sous par jour pour vivre.
Plus d’une fois il lui arriva de se coucher sans avoir donné à son estomac le moindre prétexte d’indigestion.
Cependant il ne voulait pas se plaindre. Son cousin et ses amis l’avaient vu avec peine partir de Vendôme.
Il leur laissa ignorer la gêne profonde où il se trouvait.
Il était d’ailleurs plein d’ardeur et de courage, et travaillait jour et nuit.
Après une année environ de ce régime, la Providence vint à son secours. Il entra comme précepteur dans une excellente maison, chez M. Bilbille- Fayard, rue Saint-Louis au Marais.
Quinze cents francs d’appointements, bonne table, bon logement, toute facilité pour suivre les cours à l’école de droit : c’était un vrai paradis terrestre.
Du premier coup d’œil, M. Bilbille comprit par quelle misère son homme avait passé.
Excellent cœur, il avait lui-même souffert dans sa jeunesse, mais par son énergie, son activité et sa grande intelligence des affaires, il était arrivé à quarante-deux ans à une haute situation financière.
Aubry fut choyé comme un enfant, et pour réparer
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les avaries de son estomac, on le mit au bon vieux vin de Bordeaux.
Louis Bilbille, son élève, avait environ quinze ans. Il avait déjà fait trois ou quatre pensions de Paris et avait toujours été le désespoir de ses maîtres. Le fait est qu’il abominait le grec et le latin, et les braves gens perclus entre les dactyles et les spondées, avaient décidé gravement qu’il ne ferait jamais rien.
M. Aubry s’aperçut bien vite qu’il avait affaire à une belle et vive intelligence et que le problème à résoudre était tout simplement de l’amener par degrés à prendre l’étude à cœur.
Au bout de six à huit mois, on ne paraissait pas avoir fait grand progrès. Mais voilà qu’un beau matin notre gaillard se jette au cou du maître et lui déclare qu’il veut reconnaître ses soins et lui donner autant de satisfaction qu’il lui avait causé de peines.
Il se met à l’étude avec une ardeur incroyable.
Moins de deux ans après, il se présentait à la Sorbonne, passait ses examens et recevait le diplôme de bachelier ès lettres. *
Nous sommes maintenant au 8 février 1847.
M. Aubry épousa ce jour-là Mlle Marie Geneviève Victoire Lejuste, fille de Jean Marie Lejuste et d’Ursule Forville, braves et honnêtes cultivateurs du village de Tartiers, près Soissons.
* U est aujourd’hui propriétaire et directeur d’immenses usines dans l’Anjou.
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Admis au barreau de Paris, quelque temps après, il y pratiqua jusqu’au moment de son départ pour le Canada.
De fortes études, une parole vive et incisive, la facilité et la promptitude de la réplique, une argumentation nette, serrée, le firent remarquer tout d’abord par d’éminents confrères.
Un jour, à la suite d’un éloquent plaidoyer qu’il fit à la Conférence des Avocats, M. Duvergier, aujourd’hui conseiller d’Etat, alors bâtonnier de l’ordre, le félicita chaleureusement.
Sur les entrefaites, éclata la révolution de Février.
M. Aubry fut incorporé dans la 12me légion de la garde nationale et nommé lieutenant.
Il prit part en cette qualité à tous les engagements qui eurent lieu pour refouler le socialisme communiste, aux démonstrations de mars et d’avril, à l’équipée du 15 mai, et surtout à cette terrible bataille de quatre jours (22, 23, 24, 25 juin) dans laquelle il n’y avait pas moins de 500,000 hommes aux prises.
Il y courut plus d’un danger.
Le poste qu’il commandait, sur le quai de la Tournelle, était composé d’environ quatre-vingts hommes.
Parmi eux il s’en trouvait plusieurs qui avaient combattu, les deux premiers jours, dans les rangs de l’insurrection, et qui, écrasés par une épouvantable canonnade de trente-deux heures, s’étaient réfugiés dans divers postes de la garde nationale.
Us avaient formé le projet de donner la main aux
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insurgés de la rive droite et de prendre en queue le bataillon de ligne qui gardait le pont de la Tournelle, pendant que les frères et amis attaqueraient de front.
Pour la réussite du projet, il était nécessaire de se débarrasser des officiers fidèles au drapeau.
M. Aubry devait être égorgé dans la nuit.
Des gardes nationaux sur lesquels on avait cru pouvoir compter, ayant été initiés au secret, vinrent le lui révéler.
Notre lieutenant ne perdit pas son sang-froid ; il leur commanda la prudence, et alla s’entendre avec le chef d’un détachement de ligne qui bivouaquait à une centaine de pas du poste.
Ce détachement faisait environ cinquante hommes, débris de deux belles compagnies presque entièrement exterminées aux barricades.
L’officier promit de donner main-forte au premier signal.
M. Aubry rentra alors à son poste, et fit mettre les fusils au râtelier.
Citoyens, dit-il d’un ton énergique, je sais ce qui se passe ici; je n’ai qu’un mot à dire, et le voici: le premier qui, sans mon ordre, prendra un fusil au râtelier, ou fera quelque démonstration, sera immédiatement passé par les armes.
Personne ne bougea.
Quelques heures apres, il avait le bonheur de sauver la vie à un jeune homme de dix-huit ans, qui la veille avait combattu aux barricades.
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Notre jeune étourdi était de faction au poste, lorsque deux gardes nationaux blessés y entrèrent.
Tous deux, atteints à la tête, avaient la figure tout ensanglantée, et étaient encore furieux du combat.
— En voilà un qui fait le bon apôtre, s’écrièrent-ils en le reconnaissant, et qui nous canardait hier ! Il faut le fusiller !
Le lieutenant fit mine de dire comme eux, et sous prétexte de le faire passer au conseil de guerre, il le prit par dessous le bras et sortit.
Après être entré un instant dans la boutique d’un marchand de vin pour distraire l’attention de ses hommes, il prit une rue détournée et le conduisit par le pont de la Tournelle jusqu’à son quartier.
L’ordre rétabli, M. Aubry avait repris les habitudes du barreau, lorsque la chaire de droit romain de l’université Laval de Québec lui fut offerte par l’entremise de M. l’abbé Hamel, alors élève de l’école ecclésiastique des Carmes, aujourd’hui professeur à la faculté des arts.
Mais le degré de docteur en droit était exigé.
Il fallut de nouveau se remettre sur les bancs pendant quinze mois.
Après avoir subi les deux examens préalables, il soutint la thèse pour le doctorat avec une distinction qui lui valut des éloges du doyen de la faculté de droit.
M. Pellat, considéré en Europe comme le plus savant et le plus judicieux interprète du droit romain que la
France ait eu depuis Cujas, lui donna en souvenir d’estime et d’admiration un de ses propres ouvrages. C’était le 20 décembre 1856 ; le 22, il quittait la France pour le Canada.
Sa famille ne devait l’y suivre que cinq mois plus tard.
Dans l’intervalle, Mme Aubry reçut de M. Rivolet, secrétaire du conseil de l’ordre des avocats à la cour impériale, la lettre suivante. On ne lira pas sans intérêt cette sorte d’adieu amical.
Paris, 18 mai 1857.
Mad ame,
J’ai l’honneur de vous adresser le certificat de notre confrère Aubry. Je suis heureux d’y avoir mis nia signature et de penser ainsi qu’il conservera dans une pièce officielle un souvenir de moi.
J’ai été bien sensible à la lettre qu’il ma écrite et j’ai été heureux d’apprendre qu’il se trouvait bien à Québec.
Sa lettre au bâtonnier a été lue au conseil et sera conservée dans nos archives.
Dites-lui bien, je vous en prie, que nous tenons à l’espoir de le revoir un jour parmi nous, et que nous le considérons comme un compatriote n’ayant pas perdu l’esprit de retour. S’il a besoin de quelque service en France, il sait que je suis toujours à sa disposition et que je tiens à être un de ses correspondants...
Permettez-moi, madame, de vous souhaiter une bonne traversée et une heureuse arrivée. Les vœux de tous vos amis, et je vous prie de me croire de ce nombre, vous accompagneront dans votre voyage et dans une résidence qui n’est pas la France sans doute, mais qui est toute pleine de souvenirs français.
J’ai l’honneur d’être
votre bien dévoué serviteur,