‹ Œuvres completes. -- (volume 5)Chapitre 23 sur 25 · MORT DE M. DE GASPÉ · texte numérisé non relu

MORT DE M. DE GASPÉ

“ Depuis quelques années, l’aimable auteur des Anciens Canadiens n’écrivait plus, mais sa causerie abondante et spirituelle ne tarissait pas, et les souvenirs d’un passé dont il était presque le dernier et à coup sûr le plus fidèle témoin, revenaient sans cesse sur ses lèvres. La vieille société revivait en lui et la nouvelle admirait ce parfait modèle des belles manières et des mœurs d’autrefois. Québec s’enorgueillissait de l’avoir dans ses murs, et, c’est avec une sorte de respect mêlé d’affection, qu’on le suivait du regard parcourant nos rues, un livre sous le bras, arrêté à chaque pas, non par le ralentissement de l’âge, mais par mille réminiscences irrésistibles. Notre ville était pour lui remplie d’attraits, peuplée de figures familières ; il avait connu les grands-pères de tous ceux dont il voyait les noms indifférents, et il portait intérêt à tous.

“ M. de Gaspé était l’exquise personnification de l 'homme d'esprit d’autrefois. On retrouvait dans sa conversation, dans ses saillies, un genre à peu près perdu. Nous avons encore de l’esprit, mais ce n’est plus le même ; il coule moins directement de source, il est plus apprêté et surtout moins gai. Nos pères plaisantaient autrement et s’amusaient mieux.

“ Lorsque plus tard l’historien voudra recomposer

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pour la postérité l’ancienne société canadienne, il placera au sommet des événements politiques la fière et mâle figure de M. Papineau, et au-dessus du tableau animé de la cour et de la ville l’image souriante de M. de Gaspé.” *

M. de Gaspé est décédé le 29 janvier 1871, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, chez son gendre, l’honorable juge Stuart, qui a entouré sa vieillesse des soins du plus tendre des fils.

Après avoir fermé les yeux à mon vénérable ami, j’écrivis, à travers mes larmes, les lignes que je transcris ici :

i£ Il est mort le noble vieillard, le conteur aimable, le témoin et le peintre des anciennes mœurs canadiennes, le chantre émouvant de nos malheurs !

£C Tout ce qu’il y a de Canadiens jaloux de nos gloires nationales, joindront leurs regrets aux nôtres, pleureront comme nous cette étoile brillante qui vient de s’éteindre dans notre ciel, et viendront apporter leur tribut d’hommage et de respect à cette noble mémoire.

“ Après une longue vie remplie de vicissitudes, vouée longtemps au silence, M. de Gaspé est devenu en peu d’années le plus populaire de nos écrivains : son nom est aussi connu sur les bords du Saint- Laurent que celui du vieil Ossian dans les montagnes d’Ecosse; et sa mort sera pleurée par nos compatriotes, comme celle du barde écossais par les fils de Fingal.

L'Événement, 30 janvier 1871.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

“ Ce rapprochement avec le poète calédonien rappelle involontairement un passage des Mémoires de M. de Gaspé, où celui-ci parle en termes trop saisissants de sa mort pour que cette citation ne trouve pas place ici. Après avoir raconté une de ces soirées brillantes que donnait le gouverneur Craig, à Spencer Wood, M. de Gaspé fait ce retour sur lui-même :

“ Soixante ans se sont écoulés depuis ce jour. Mes pas, qui se traînent aujourd’hui pesamment, laissaient alors à peine la trace de leur passage. Toute la jeunesse qui animait cette fête des anciens temps dort aujourd’hui dans le silence du sépulcre; celle même qui a partagé mes joies et mes douleurs, celle qui, ce jour même, accepta pour la première fois une main qui, deux ans plus tard, devait la conduire à l’autel de l’hyménée, celle-là aussi a suivi depuis longtemps le torrent inexorable de la mort qui entraîne tout sur son passage.

“ Ces souvenirs rappellent à ma mémoire ce beau passage d’Ossian :

“ But why art thou sad, son of Fingal ? why grows the cloud of thy soûl ? the sons of future years shall pass away : another race shall arise. The people are like the waves of the océan ; like the leaves of woody Morven : they pass away in the rustling blast, and other leaves lift their green heads on high.

“ En effet pourquoi ces nuages sombres attristentils mon âme ? les enfants de la génération future passeront bien vite, une nouvelle surgira. Les hommes

PHILIPPE A. DE GASPÉ

sont comme les vagues de l’Océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; les tempêtes des vents d’automne dépouillent mes bocages, mais d’autres feuilles aussi vertes couronneront leur sommet. Pourquoi m’attrister ? quatre-vingts enfants, * petits-enfants et arrière-petits-enfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé. Et si je trouve grâce au tribunal de mon souverain juge, s’il m’est donné de rejoindre l’ange de vertu qui a embelli le peu de jours heureux que j’ai passés dans cette vallée de tant de douleurs, nous prierons ensemble pour la nombreuse postérité quemous avons laissée sur la terre.”

“ Il est allé rejoindre, dans la terre des vivants, cette compagne chérie, et goûter enfin ce repos qui fut absent de sa vie. Sa dernière heure, accompagnée de prières et de bénédictions, réjouie par toutes les grâces et les secours de la religion, a été douce comme l’espérance, suave comme la charité. Juste et épuré par les larmes, il s’est vraiment endormi dans le Seigneur : nous qui avons été témoin de ses derniers instants, après l’avoir suivi chaque jour de sa maladie, nous pouvons en donner l’assurance à ses amis et à sa famille qui le pleurent.

“ Cette heureuse mort est un grand exemple qu’il fait bon mettre sous les yeux de la génération présente.

* A sa mort, M. de Gaspé comptait cent quinze enfants et petits-enfants.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

“ La douceur de M. de Gaspé, sa patience au milieu d’atroces douleurs, furent inaltérables jusqu’à la fin. Cette exquise amabilité qu’on admirait chez lui, paraissait plus exquise encore que d’habitude. Il était attendri jusqu’aux larmes des soins maternels que lui prodiguaient ses enfants. Voyant autour de son lit ses trois filles, madame Stuart, madame Fraser et madame Hudon, qu’il appelait, en souriant, “ ses trois Grâces,” leur tendresse lui mettait sur les lèvres les plus gracieuses paroles.

“ S’adressant à madame Alleyn, son autre fille, qui se penchait vers lui pour l’assister, un souvenir classique lui venant en mémoire, il se mit à réciter ces vers d’Horace :

Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume,

Labuntur anni : nec pietas moram

Adferet indomitæque morti.

“ Mais, tiens, ma fille, continua- t-il, j’oubliais que tu ne sais pas le latin. Voici ce que signifie cela: Hélas ! mon ami, les années rapides s’enfuient, et ta piété filiale ne saurait retarder l’indomptable mort.

“ Le moment suprême du bon vieillard a été une scène vraiment biblique. Entouré de ses enfants et de ses petits-enfants, qui remplissaient la chambre mortuaire, et qu’il voyait agenouillés autour de sa couche funèbre, son agonie ressemblait à celle des patriarches des anciens temps, Isaac, Jacob, Tobie, expirant, calmes, pleins de jours et d’espérance, au milieu de

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leur nombreuse postérité. Sa figure enflammée par la fièvre, illuminée par l’émotion et la ferveur, semblait entourée d’une auréole. Ses yeux, où toute sa vie et son âme s’étaient concentrées, brillaient d’un éclat qu’on ne lui avait jamais vu; et son intelligence était aussi lucide, sa parole aussi claire que dans ses plus beaux jours.

“ Après avoir dicté ses dernières volontés, distribué ses derniers conseils avec ses dernières charités, il joignit les mains, se recueillit et levant les yeux au ciel: “Mes enfants, dit-il, je meurs dans la foi en laquelle j’ai été élevé, la foi de l’Église catholique, apostolique et romaine. J’ai été absous par le ministre du Seigneur et j’espère que Dieu aura pitié de mon âme. Mon seul regret est de n’avoir pas mieux vécu.” Puis étendant les mains : “ Recevez ma dernière bénédiction; je vous bénis, mes enfants et mes petitsenfants.”

“Une de ses filles lui dit alors en sanglotant: Papa, bénissez donc mes petits enfants qui sont absents. — Oui, ma chère fille, dit-il, je les bénis. Qu’ils soient heureux sur la terre et bons chrétiens ! ”

“M’approchant de lui: Je ne vous oublierai pas dans mes prières, lui dis-je. — Ni moi, dans l’éternité,” répondit- il en me serrant affectueusement la main. “ Vous vous rappelez, continua-t-il, ce sauvage dont je vous ai raconté l’histoire et que ses ennemis torturaient si cruellement. Eh bien! je souffre plus que lui, mais j’offre mes souffrances en expiation de mes péchés.”

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“ Chose étonnante ! sa surdité qui avait été si grande sur la fin de ses jours, disparut, et il suivit avec un profond recueillement les prières des agonisants. Il se joignit à cette sublime prière qu’il admirait tant, qu’il a citée lui-même avec un si rare bonheur dans les Anciens Canadiens :

“ Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de “ Dieu le Père tout-puissant qui vous a créée ; au “ nom de Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui a souf- “ fert pour vous ; au nom du Saint-Esprit qui vous a “ été donné, etc., etc.”

“ Ce fut ensuite un spectacle navrant et consolant à la fois de voir ses enfants et ses petits-enfants, venir, l’un après l’autre, baiser une dernière fois le front glacé du vieillard, qui adressait à chacun une parole affectueuse. Enfin, il joignit les mains, leva les yeux, les referma, et, comme son Sauveur, poussa un profond soupir et ce fut tout. La pâleur de la mort s’étendit sur sa figure, qui devint placide et blanche comme un marbre.” *

M. de Gaspé est mort comme devait mourir un fils des croisés, un allié du grand maître des chevaliers de Malte, Villiers de l’Isle-Adam, un petit-fils d’un des héros de Carillon et de Sainte-Foye.

Les funérailles de M. de Gaspé ont eu lieu à Saint- Jean-Port- Joli, où il avait exprimé la volonté de reposer à côté de ses ancêtres.

* Le Courrier du Canada, 30 janvier 1871.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

Un immense concours cle personnes assistait à ce service, le plus triste et le plus solennel qu’ait vu la paroisse de Saint-Jean-Port-Joli.

Cette paroisse, plus heureuse que bien d’autres qui lui envient ce privilège, a prouvé, en cette circonstance, qu’elle était digne d’être gardienne de cette précieuse dépouille.

Et maintenant, ô vénérable ami ! laissez-nous vous faire nos adieux. Après tant d’épreuves et d’amertumes dont votre longue carrière a été remplie, reposez en paix parmi ceux que vous avez aimés. Comme vos ancêtres, yous avez noblement servi votre pays ; vous avez laissé après vous, avec de bons exemples, des œuvres que nos neveux se transmettront comme un précieux héritage. Us grandiront dans l’attachement à ces belles traditions que vos livres ont conservées, et apprendront à prononcer avec respect et amour le nom de Philippe Aubert de Gaspé.

Québec, janvier 1871.

FRANCIS PARKMAN

Vous connaissez, ou vous ne connaissez pas le Revere House de Boston : c’est l’hôtel fashionable de la ville. C’est au Revere House qu’on a récemment préparé des appartements pour la réception du grandduc Alexis, lors de son passage.

Il faut avoir visité quelques-uns de ces hôtels princiers des Etats-Unis, pour se former une idée du luxe qu’exige en voyage le peuple américain, cette grande tribu nomade campée en Amérique.

Au mois de mai de l’année dernière, je montais les degrés du péristyle du Revere House en admirant les deux beaux lions en bronze couchés sur leurs piédestaux de chaque côté de l’escalier, lorsque je fus distrait de mon attention par un étranger qui s’avança vers moi, et vint en souriant me souhaiter la bienvenue.

Je reconnus à l’instant mon ancien ami M. Francis Parkman,

FRANCIS PARKMAN

Depuis plusieurs années nous correspondions ensemble sans nous être jamais vus. M. Parkman était venu à Québec pour me rencontrer, j’étais allé à Boston dans le même but; mais une étrange fatalité nous avait toujours tenus éloignés l’un de l’autre: c’était pour la première fois que nous avions le plaisir de nous serrer la main.

Après les premiers épanchements de l’amitié, M. Parkman me dit que sa voiture nous attendait à la porte de l’hôtel, et s’offrit à me faire les honneurs de sa ville natale.

Boston, qui a été justement surnommé l’Athènes moderne des Etats-Unis, est le centre des lettres et des sciences, la capitale intellectuelle de la grande république.

Nous visitâmes ses principales institutions, et particulièrement le célèbre Harvard College, fondé en

J’y admirai le magnifique musée d’histoire naturelle formé par M. Agassiz, et qui rivalise avec les plus riches musées de l’Europe.

De là nous allâmes rendre visite au célèbre professeur et à son illustre voisin, M. Longfellow, le Lamartine américain. M. Agassiz est une de ces physionomies que l’on n’oublie pas, figure douce et attractive que les calmes études de la science ont empreinte d’une lumineuse sérénité.

Madame Agassiz, née miss Carey, issue d’une opulente famille de Boston, est une femme d’un esprit

FRANCIS PARKMAN

supérieur. Elle partage les études et les courses scientifiques de son mari, et a écrit ses voyages avec autant de grâce que d’originalité.

L’auteur d ’Évangêline est un beau vieillard, aux traits animés, au regard limpide et inspiré. Sa noble figure, la longue et abondante barbe qui tombe en flots de neige sur sa poitrine, lui donnent un air de majesté qui rappelle les bardes ou les voyants des anciens jours: c’est ainsi qu’on se représente Ossian, Baruch, ou le Camoëns.

Chez M. Longfellow, comme chez M. Agassiz, le cours de la conversation nous entraîna naturellement à parler du Canada ; ces hommes éminents ne tarissaient pas d’admiration sur la beauté de notre histoire, qu’ils avaient appris à apprécier par la lecture des œuvres de M. Parkman. Pour eux comme pour bien d’autres, cette lecture avait été une révélation.

De son côté, madame Agassiz me parla longuement, avec des larmes dans les yeux et dans la voix, de l’héroïsme de nos premiers missionnaires et de nos fondatrices religieuses.

Déjà, en France, en Angleterre, et dans plusieurs

autres parties des Etats-Unis, j’avais été fier d’entendre faire l’éloge de notre peuple d’après l’auteur des

Pioneers.

Mon séjour à Boston acheva de me convaincre des immenses services que M. Parkman a rendus à notre pays par ses travaux historiques.

Un intérêt et une sympathie toute naturelle se rat-

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tachent donc à cet écrivain, qui nous a si noblement vengés des odieuses calomnies qu’on a inventées pour avilir le nom et le caractère de nos ancêtres.

La famille de M. Parkman est une des plus anciennes des États-Unis ; elle se glorifie de sa généalogie qui remonte jusqu’aux Pilgrim Fathers. *

Francis Parkman est né à Boston le 16 septembre 1823. Dès l’âge cje huit ans, il fut transporté des rives de l’Océan aux rives de la forêt. Quatre années de son enfance s’écoulèrent dans la résidence de son grandpère, située à l’intérieur du Massachusets, sur les limites des défrichements. L’imagination vive et rêveuse de l’enfant, qui s’était bercée d’abord aux roulis des vagues de l’Océan, dut se plonger avec une singulière volupté dans ces vagues autrement mystérieuses

* Au moment où nous écrivons ces lignes, une lettre nous apprend qu’un malheur subit vient de frapper au cœur M. Parkman. Son unique frère, John Elliot Parkman, lieutenant ' dans la marine américaine, et servant sur la flotte du Pacifique, sous le commodore Stembel, est mort soudainement à San-Francisco, le dix-neuf décembre dernier. Après avoir couru mille dangers dans ses voyages, ayant fait plusieurs fois le tour du monde, après avoir affronté la mort sur les champs de bataille de la dernière guerre, il est tombé tout à coup, en pleine paix, sans cause apparente. Officier plein d’espérance et d’avenir, aimable autant qu’aimé, sa carrière promettait d’être aussi honorable qu’utile à son pays.

FRANCIS PARKMAN

des grands bois. C’est dans ses courses enfantines qu’il puisa ce goût pour les aventures, cet amour pour la vie sauvage dont ses écrits portent une si puissante empreinte.

Il entra au collège de Harvard en 1840, et y fit son cours d’études. Durant ses vacances d’été, il s’amusait à parcourir la lisière des forêts, les rivières et les

lacs qui séparent le Canada des Etats-Unis. Il passa un mois entier à sillonner en tous sens le lac George, à admirer ses rivages pittoresques, à gravir les montagnes, à étudier, dans leurs moindres détails, les lieux historiques, les champs de bataille où Français et Anglais, colons et sauvages ont versé tant de sang pour remporter de stériles victoires. Le génie descriptif du futur auteur se déploya, durant ces excursions, avec une nouvelle science de la solitude et un sentiment plus profond de la poésie du désert. Il se passionna pour l’histoire de la Nouvelle- France en parcourant, les livres à la main, ce vaste théâtre où la France et l’Angleterre se sont disputé, pendant si longtemps, le sceptre de l’Amérique du Nord.

A la fin de l’année 1843, quoiqu’il n’eût pas encore achevé son cours d’études, M. Parkman fit un voyage en Europe, en passant par Gibraltar et Malte. Il visita la Sicile, il demeura une partie de l’hiver en Italie.

Durant son séjour à Rome, il lui pritfantaisie de s’enfermer, pendant quelques jours, dans un monastère de passionnistes.

M. Parkman m’a souvent raconté les étranges im-

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pressions qu’avaient laissées clans son esprit ces quelques jours de retraite.

La fenêtre grillée de sa cellule s’ouvrait sur le Colisée ; et l’on peut se figurer les émotions qui devaient faire battre ce cœur de clix-neuf ans, les rêves qui faisaient frissonner cette puissante imagination, lorsque, le soir, accoudé aux barreaux de sa fenêtre, le jeune solitaire contemplait, en silence, les rayons de la lune se jouant à travers les arcades en ruine du Colisée, lorsqu’il entendait passer sur les arbustes et monter jusqu’à lui le murmure de la brise tiède et parfumée de la nuit, lorsqu’il écoutait tout ce monde de souvenirs qui s’éveillait dans un pareil lieu.

Au retour du printemps, il quitta Rome, remonta par le nord de l’Italie, traversa la Suisse, et, passant par Paris et Londres, il arriva à temps en Amérique pour sabir ses examens dans l’été de 1844.

Il embrassa alors la carrière du droit. Pendant deux ans, il lutta pour courber son esprit à cette aride étude ; il essaya de couper les ailes à son imagination. Mais c’était vouloir retenir l’aigle en captivité ; le noble oiseau déploya ses ailes, brisa sa chaîne, et prit son vol.

M. Parkman jeta ses livres de désespoir, et partit, en 1846, pour une expédition dans les montagnes Rocheuses. Il a écrit un beau livre sur ce voyage, où il a failli laisser sa vie.

Le Far West était à cette époque une région fort peu explorée. Les mormons n’avaient pas encore mis

FRANCIS PARKMAN

le pied sur les bords du lac Salé. M. Parkman rencontra, aux environs du fort Laramie, les saints des derniers jours, campés sur la berge d’une rivière. Ils fuyaient le contact de l’Égypte moderne, dont les habitants se refusaient au bonheur de se laisser piller par eux ; et ils s’avançaient dans le désert à la recherche de leur terre promise.

M. Parkman vécut pendant plusieurs mois, de la vie sauvage parmi les Dacotahs des montagnes Rocheuses. Il les suivit dans leurs chasses annuelles, afin d’étudier, dans tous ses aspects, le caractère sauvage, qu’il devait faire revivre dans ses resplendissantes descriptions tel que nos pères l’avaient connu aux jours de Champlain et de Montcalm.

Il pénétra même parmi d’autres tribus plus lointaines et plus sauvages pour y observer le type primitif de la race indienne ; mais les fatigues et les privations qu’il eut à endurer durant ces courses lui firent contracter une maladie qui donna un choc irréparable à sa santé, et lui légua des infirmités pour le reste de ses jours.

Le talent de l’auteur se révéla dans le récit qu’il fit de cette excursion et qui parut d’abord dans le Knickherboher Magazine , puis en volume sous le titre de The Prairie and Rocky Mountain life (1849). Le même ouvrage fut publié plus tard par un autre éditeur sous le titre de The California and Oregon Trait.

Dès ses plus jeunes années, M. Parkman avait résolu d’écrire l’histoire de la domination française en

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Amérique. Son imagination avait été, de bonne heure, séduite par la nouveauté et la poésie de ce sujet.

L’origine, le développement et la décadence de l'influence française en Amérique, offrent une suite de scènes d’une beauté sans rivale dans l’histoire moderne. La lutte longue et acharnée que se livrèrent la France et l’Angleterre, et qui se termina par le triomphe de la race anglo-saxonne, eut d’ailleurs sur les destinées de ce continent des résultats immenses, dont le contre-coup s’est fait sentir jusqu’en Europe. Cette influence a grandi avec le temps, et la civilisation moderne en a subi une déviation sensible.

L’histoire des deux colonies française et anglaise a mis en regard deux systèmes opposés : la monarchie et la république, la féodalité et la démocratie. Ces deux systèmes, exprimés par deux croyances religieuses, le catholicisme et le protestantisme, ont fait ressortir avec éclat le génie si différent des deux races.

A l’aurore du dix-septième siècle, la monarchie était dans tout l’éclat de sa puissance triomphante ; le catholicisme, au lendemain de la réforme, retrempé par ses désastres, surgissait avec une vie nouvelle du sein de ses propres ruines, et se répandait sur tout l’univers pour conquérir au dehors ce qu’il avait perdu au dedans. Ces deux puissances, fortement organisées, poussaient dans les déserts d’Amérique leurs indomptables soldats et leurs prêtres dévoués, révélaient les secrets des terres inconnues, pénétraient les forêts, marquaient les lacs et les rivières, plantaient partout

FRANCIS PARICMAN

leurs emblèmes, construisaient des forts, et réclamaient comme leur domaine le soi où ils mettaient le pied. L’expansion de la colonie canadienne fut la tentative hardie de ces deux puissances pour s’emparer d’un continent: la Nouvelle-France ressemblait plutôt à un camp militaire bivouaqué dans les solitudes américaines, qu’à un peuple colonisateur. Le commerce lui-même portait l’épée : la noblesse mercantile, fière du blason de ses ancêtres, aspirait à se créer des seigneuries forestières, ayant des hordes sauvages pour vassaux. Avec sa hiérarchie civile, militaire et religieuse, avec son gouvernement sans peuple, la Nouvelle-France était “ une tête sans corps.”

Sur les bords de l’Atlantique, grandissait lentement mais vigoureusement une puissance opposée. Bannis de leur pays par l’intolérance religieuse, les exilés puritains n’avaient pas pour leur mère patrie, comme les colons français, ce lien puissant qui unit l’enfant avec sa mère. Le développement de la Nouvelle-Angleterre fut le résultat des forces réunies d’une multitude patiente et industrieuse, où chacun, dans son cercle étroit, travaillait pour son propre compte afin d’acquérir l’aisance ou la fortune. Géant au berceau, plein de sang et de muscles, la Nouvelle- Angleterre, avec son peuple sans organisation, était “ un corps sans tête.”

Chacune des deux colonies avait sa force ; chacune avait sa faiblesse : toutes les deux possédaient leur

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genre particulier de vie ardente et vigoureuse. L’une favorisée à temps, était destinée à vaincre ; l’autre, abandonnée et écrasée par le nombre, devait succomber ; l’une allait croître, l’autre languir. L’histoire de la première est l’inventaire d’un riche marchand ; celle de la seconde est la légende d’un soldat blessé. L’une possède le réel, l’autre l’idéal; l’une est le prosaïsme, l’autre la poésie.

On comprend ce qu’un pareil sujet devait avoir de charme et d’attrait pour l’intelligence à la fois romanesque et raisonneuse de M. Parkman. Sa pensée se complaît dans ces curieux rapprochements, d’où surgissent parfois d’utiles leçons, ou de philosophiques enseignements.

“ La domination française en Amérique, dit-il, est un souvenir passé ; lorsqu’on évoque les ombres évanouies de ses héros, elles se lèvent de leurs tombes comme des fantômes étranges et romanesques. La flamme mystérieuse de leur bivouac semble briller encore, et sa lumière incertaine se projeter .sur les nobles seigneurs et les vassaux, sur la robe noire du prêtre, parmi les groupes farouches des guerriers indiens, tous, blancs et sauvages, unis d’une étroite amitié, et suivant l’âpre sentier de leur vie aventurière. Une vision sans borne se déploie devant vos yeux : un continent indompté; d’immenses déserts de verdure forestière; des montagnes ensevelies dans le silence de leur sommeil primitif; des rivières, des lacs, des marécages sans nombre chatoyants au soleil ; un océan

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de solitude se confondant avec le ciel; tel était le domaine conquis par la France à la civilisation. Les casques d’acier, ornés de leurs blancs panaches, étincelaient sous l’ombre des forêts; et dans les antres farouches de la barbarie, on voyait s’agiter la robe du missionnaire. Là, des hommes qui s’étaient imbus depuis leur enfance des sciences antiques, qui avaient pâli dans la froide atmosphère des cloîtres, consumaient le midi et le soir de leur existence à contenir des hordes sauvages sous une autorité douce et paternelle, et restaient calmes et sereins en face des plus horribles genres de mort. Là, des hommes élevés à la cour, les rejetons élégants de grandes familles, dont les ancêtres remontaient aux croisades, faisaient rougir, par leur indomptable courage, les plus vaillants fils du travail.” *

La série des œuvres historiques de M. Parkman s’ouvre par V Histoire de la conspiration de Pontiac, qui parut en 1851.

Cette histoire embrasse la période qui suivit immédiatement la conquête du Canada, période courte mais décisive, durant laquelle les tribus sauvages du bassin des lacs et de la rive orientale du Mississipi, soulevées par le génie barbare de Pontiac, ourdirent cette

* Pioneers of France in the New World , Introduction, p. X.

FRANCIS PARKMAN

vaste conspiration qui avait pour but d’anéantir ou de repousser l’invasion des conquérants anglais.

Ce fut le dernier effort de ces malheureux enfants des bois pour se soustraire à l’extermination : lutte inégale, mais héroïque, dont la conséquence fatale fut leur ruine irrémédiable, mais qui eut la gloire de produire Pontiac, le Vercingétorix américain, ce génie étonnant qui, par son éloquence, son audace et sa ruse, tint pendant quelque temps sous sa main toutes ces nombreuses tribus. Ce guerrier barbare ne réussit qu’à retarder de quelques années la ruine de sa race; il y perdit sa puissance, et y trouva enfin une mort tragique ; mais sa grande ombre est restée debout sur les tombes de ses pères.

M. Parkman déploya dans l’histoire de cette conspiration des qualités supérieures, aussi brillantes que solides, qui, dès l’apparition de son livre, lui conquirent une place au premier rang des historiens américains.

La puissance des recherches y rivalise avec l’ampleur et l’éclat de l’exécution. On admire le génie du poète joint au talent de l’historien.

M. Parkman appartient à l’école romantique. L’histoire, telle qu’il la conçoit, n’est pas un squelette desséché qu’on exhume de la tombe ; c’est une ombre évanouie qu’elle doit ressusciter, revêtir de chair et de muscles, animer d’un sang vermeil, et faire palpiter d’un souffle immortel.

M. Parkman a eu l’avantage exceptionnel de compléter ses études de cabinet par l’étude sur la nature

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elle-même. Il excelle dans la peinture des mœurs et de la vie sauvages, qu’il connaît à fond, dans la description de la nature américaine, où il a vécu. A la vérité de ses tableaux, à la vivacité de leur coloris, on reconnaît qu’ils ont été peints sur les lieux mêmes, et, pour ainsi dire, photographiés sur l’original.

L 'Histoire de la conspiration de Pontiac eut un grand succès dans les Etats-Unis, où elle fut considérée comme la meilleure monographie qu’eût encore produite la littérature américaine. L’ouvrage est aujourd’hui parvenu à sa sixième édition.

Il eut en Angleterre des appréciateurs éminents qui firent à son auteur une réputation presque égale à celle qu’il avait acquise dans son pays. L’auteur d’une critique publiée dans la Westminster Review , résumait son appréciation en disant que “ V Histoire de la conspiration de Pontiac était une production admirable, unissant la profondeur des recherches à la beauté pittoresque de l’expression, et présentant un récit fascinateur d’un des épisodes les plus importants de l’histoire américaine.”

En 1858-59, M. Parkman fit un second voyage en Europe, et recueillit, dans les archives coloniales de Londres et de Paris, une riche moisson de documents destinés à la continuation de ses travaux historiques.

Il y retourna en 1868-69, et passa l’hiver à Paris, uniquement occupé de ses recherches favorites.

A son retour à Boston, il fit paraître successivement, et à des intervalles rapprochés: Pioneers of

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France in the New World (1865) ; The Jesuits in North America (1867) ; The Discovery ofthe Great West (1869). * Dans le premier de ces ouvrages, M. Parkman raconte l’origine de la colonisation française en Amérique : d’abord les tentatives infructueuses d’établissement en Floride, cette page tachée de sang commencée par le sanguinaire Ménendez et terminée par la main vengeresse de Dominique de Gourgues ! ensuite la découverte du Canada par Jacques Cartier et la naissance de la colonie, jusqu’à la mort de Champlain.

Le second volume embrasse cette période que, dans une étude antérieure, f nous avions appelée l’époque du gouvernement théocratique : époque merveilleuse où l’Église de la Nouvelle-France apparaît, dominant les événements, toute radieuse de son dévouement apostolique, tenant d’une main la palme de ses martyrs, de l’autre la couronne de ses héroïnes.

Dans le troisième volume : The Discovery of the Great West, M. Parkman a largement esquissé l’époque des découvertes, sur laquelle il a détaché en relief la figure du grand et infortuné La Salle.

Dans le cours de cette année (1872), M. Parkman doit retourner pour la quatrième fois en Europe, afin

* Les œuvres de M. Parkman ont été publiées à Boston par Little, Brown & Co. Elles se vendent à Québec chez Middleton & Dawson, côte de la Basse-Ville ; et à Montréal, chez Dawson Bro’s, rue Saint-Jacques, f Biographie de M. Garneau.

FRANCIS PARKMAN

de compléter ses savantes recherches. Il termine en ce moment V Histoire de la féodalité du Canada, dont Frontenac est le plus remarquable représentant.

Cette nouvelle étude, qui formera deux volumes, est justement regardée par l’auteur comme la plus importante de ses oeuvres.

Elle sera suivie plus tard d’une autre étude qui retracera l’époque des exploits militaires à laquelle d’Iberville a si glorieusement attaché son nom.

Tel est le vaste plan qu’a entrepris d’exécuter M. Parkman.

Quand il aura noué les deux extrémités de cette chaîne historique qui commence aux Pioneers et qui se termine avec Pontiac, quand il aura mis la dernière pierre à cet édifice, M. Parkman aura élevé un monument qui sera admiré à l’étranger, et contemplé avec reconnaissance par les Canadiens.

Malgré tous les talents que possède l’auteur, il y a lieude's’étonner qu’il ait pu surmonter les difficultés immenses de la tâche qu’il s’est imposée, quand on connaît les circonstances pénibles dans lesquelles il a travaillé. M. Parkman a été valétudinaire presque toute sa vie ; à plusieurs reprises, tout travail intellectuel lui a été interdit par ses médecins ; et pendant trois ans, sa vue menacée d’une amaurose, ne pouvait supporter ni lecture ni écriture ; la lumière même du jour lui était un supplice. Presque toutes ses recherches et la composition de ses ouvrages ont été faites à l’aide cl’un secrétaire. Ses livres sont des chefsd’œuvre de patience, plus encore que d’exécution.

FRANCIS PARKMAN

Dans l’intérêt des lecteurs curieux de détails intimes, nous dirons que M. Parkman a épousé, en 1850, miss Catherine Bigelow, fille du Dr Jacob Bigelow, l’éminent médecin de Boston. Cette union fut éphémère : madame Parkman est morte en 1858, laissant deux filles qui lui survivent.

Durant l’hiver, M. Parkman habite Boston, et il passe la belle saison à Jamaica Plain, délicieuse campagne des environs de la ville.

Son charmant cottage, encadré de feuillage, est assis au bord d’un lac èn miniature ( Jamaica Pond), et regarde les opulentes villas et les gracieuses collines, richement boisées, qui ondulent tout autour de l’horizon.

L’historien de Pontiac est un amant passionné des roses : dans un de ses voyages d’Europe, il en a rapporté plus de deux cent cinquante espèces différentes, qu’il cultive avec prédilection, tant en serre qu’en plein air. C’est en émondant sa forêt de rosiers, qu’il médite ses ouvrages, qu’il compose ces pages fleuries, tout embaumées de parfums exquis, qu’on croit respirer en ouvrant ses livres.

Pendant les loisirs forcés que lui faisait la maladie, en se promenant dans les allées ombreuses de ses jardins, il a étudié la vie et les mœurs de la rose, ses nombreuses variétés, les soins qu’exige sa culture. Il

FRANCIS PARKMAN

a réuni tout cela en bouquet dans un charmant ouvrage qu’il a publié en 1866. The Book of Roses est une fraîche et suave conception, dont chaque page semble imprimée sur une feuille de rose.

Sur sa personne, M. Parkman est d’une simplicité tout américaine. Sa taille grande, mais frêle, accuse une nature toujours souffreteuse. Les traits de sa figure offrent un de ces types remarquables qu’aimait à peindre Léonard de Vinci : harmonieuse combinaison d’intelligence, de finesse et d’énergie ; front large, nez finement taillé, menton fort et proéminent.

Du reste, rien ni sur sa physionomie, ni dans sa conversation, ne trahit la puissante imagination qui a jeté un reflet de poésie sur toutes ses œuvres.

Les lignes fines et déliées de ses lèvres, fortement accentuées aux angles, décèlent plutôt le penseur que le poète; mais l’observateur attentif voit jaillir l’éclair au fond de son regard, toujours à demi voilé par sa débile paupière.

Sa pensée, naturellement inclinée vers les choses sérieuses, s’épanouit volontiers dans l’intimité ; et le franc rire de la gaieté applaudit toujours à une saillie spirituelle.

Que dire du cœur généreux, de l’âme droite et loyale?. ..mais l’amitié a des secrets qu’elle défend à l’écrivain de dévoiler.

FRANCIS PARKMAN

Il nous reste à jeter un coup d’œil d’ensemble sur les œuvres de M. Parkman, à les juger au triple point de vue littéraire, national et religieux.

Chacun de ses ouvrages mériterait une critique spéciale, tant il y a de louanges à donner et de réserves à faire.

On se rappelle les splendides aurores boréales qui ont paru dans le cours de l’hiver de 1871. Certaines gens en étaient même effrayées : rapprochant ces phénomènes des désastres inouïs que chaque télégramme nous apportait, elles y voyaient de sinistres présages pour l’avenir.

Je me souviens qu’un soir nous étions allés, quelques amis, nous promener sur la terrasse du château Saint-Louis pour mieux jouir de leur ravissant spectacle. Du nuage étrange, aux rebords frangés d’éclairs, qui leur servait de clavier lumineux, elles lançaient vers le zénith leurs étincelantes vibrations. L’œil restait ébloui devant ces myriades de rayons qui jaillissaient, s’évanouissaient, pour reparaître encore, se réunissaient en gerbes de rose et de saphir, ondulaient comme un champ d’épis, mariaient leurs nuances aux blanches clartés de l’aurore, et formaient, vers le nord, une immense draperie, si riche qu’on eût cru voir un pan du manteau divin.

Les rayonnements du style de M. Parkman sur le

FRANCIS PARKMAN

ciel bleu de notre histoire, ont quelque chose de ces splendeurs boréales. Ils produisent sur l’esprit une égale fascination. L’œil séduit ne s’en peut détacher; et pour mieux justifier la comparaison, il faut ajouter que le sophisme y présente des miroitements qui font tressaillir la pensée catholique, et lui donnent ce genre d’effroi qu’éprouvent les imaginations populaires à la vue de nos phénomènes nocturnes.

Mais, avant d’entrer dans le domaine des réserves, laissons-nous entraîner au charme de quelques-unes de ces aurores littéraires que l’œil peut admirer sans crainte. Nous assistons à la naissance de Montréal.

“ Sous plus d’un aspect, l’entreprise de Montréal appartient au temps des croisades. L’esprit de Godefroy de Bouillon survivait dans Chomedey de Maisonneuve ; et, dans Marguerite Bourgeoys, se réalisait ce pur idéal de la femme chrétienne, fleur de la terre épanouie aux rayons du ciel, qui subjuguait par sa douce influence la férocité d’un âge barbare.

“ Le dix-sept mai 1642, la petite flottille de Maisonneuve, une pinasse, un bateau plat, et deux chaloupes, celles-ci à la rame, ceux-là à la voile, approchaient de Montréal. Tous les voyageurs entonnèrent à l’unisson une hymne d’action de grâces...

“ Le jour suivant, ils glissaient le long des rivages verdoyants et solitaires, aujourd’hui tout remuants de la vie d’une ville active, et mirent pied à terre à l’endroit que Champlain, trente et un ans auparavant, avait choisi comme un site favorable pour un établis-

FRANCIS PARKMAN

sement. C’était une langue, ou triangle de terre, formée par la jonction d’un ruisseau avec le Saint- Laurent, et connue depuis sous le nom de Pointe-à- Callières. Au bord du ruisseau s’étendait un champ, et au delà s’élevait la forêt avec son avant-garde d’arbres isolés. Les fleurs hâtives du printemps s’épanouissaient dans l’herbe naissante, et les oiseaux aux plumages variés voltigeaient dans les buissons.

“ Maisonneuve sauta à terre et se jeta à genoux ; ses compagnons imitèrent son exemple ; et tous unirent leurs voix en un cantique enthousiaste d’action de grâces. Les tentes, le bagage, les armes et les munitions furent transportés à terre. Un autel fut dressé auprès, sur un site gracieux ; et mademoiselle Mance, avec madame de La Peltrie, aidées de leur servante, Charlotte Barré, le décorèrent avec un goût qui fit l’admiration de tous les assistants. Alors toute la petite colonie se réunit autour du sanctuaire improvisé. En avant, se tenait le P. Vimont, vêtu des riches ornements du sacrifice; auprès, les deux dames avec leur servante ; Montmagny, spectateur peu empressé ; et Maisonneuve, figure guerrière, droit et grand de taille, ses hommes groupés autour de lui, — soldats, marins, artisans et laboureurs, — tous soldats au besoin. Chacun s’agenouilla dans un respectueux silence pendant que le prêtre élevait l’hostie sainte au-dessus de leurs têtes ; et lorsque le sacrifice fut achevé, le missionnaire se tourna vers eux et leur dit: “Vous êtes “ un grain de sénevé qui germera et croîtra jusqu’à ce

FRANCIS PARKMAN

“ que ses branches couvrent cette terre. Vous n’êtes “ qu’un petit nombre; mais votre œuvre est l’œuvre de “ Dieu. Son sourire est sur vous, et vos enfants rem- “ pliront cette terre.”

“La journée fut bientôt sur son déclin: le soleil descendit derrière les grands arbres du couchant, et fit place au crépuscule. Les mouches à feu étincelaient dans l’obscurité, sur la prairie. Ils en prirent un grand nombre, les attachèrent avec des fils en brillants festons, et les suspendirent devant l’autel, où l’hostie était encore exposée. Ils dressèrent ensuite leurs tentes, allumèrent les feux du bivouac, établirent leurs sentinelles, et se livrèrent au repos. Telle fut la première nuit de la naissance de Montréal.

“ Est-ce de l’histoire véritable ou une légende de chevalerie chrétienne? c’est l’un et l’autre.” *

Et nous, à notre tour, nous demandons : où trouver un tableau plus gracieux, une scène plus sereine et plus fraîche? Ne croirait-on pas lire un fragment d’épopée chrétienne ?

Voulez-vous maintenant jeter un coup d’œil sur la nature américaine telle qu’elle apparut aux Européens dans sa virginité première ? Suivons un instant le P. Marquette dans la découverte du Mississipi.

Au moment où nous le rejoignons avec son compagnon Joliet, ils laissent glisser leur canot d’écorce sur l’un des affluents du Wisconsin.

“ La rivière serpentait à travers des lacs et des ma-

* The Jesuits in North America, p. 207.

FRANCIS PARKMAN 315

récages qui disparaissaient sous des champs de folle avoine ; et, sans leurs guides, à peine auraient-ils pu suivre le vague et étroit chenal. Il les conduisit enfin au portage, où, après avoir marché un mille et demi, à travers la prairie et les savanes, leurs canots sur leurs épaules, ils les lancèrent sur le Wisconsin, dirent adieu aux eaux qui coulent vers le Saint- Laurent, et se confièrent au courant qui devait les conduire ils ne savaient où, — peut-être au golfe du Mexique, peut-être à la mer du Sud, peut-être au golfe de la Californie. Ils glissèrent en paix sur l’onde tranquille, le long d’îles surchargées d’arbres et tapissées d’un réseau inextricable de vignes sauvages ; le long de forêts, de massifs d’arbres, de prairies, — parcs et jardins de cette prodigue nature ; — le long de halliers, de marécages, et de larges dunes arides ; sous l’ombrage des arbres, qui, à travers leurs cimes, laissaient voir dans le lointain quelque sommet boisé dont le puissant sourcil se baissait pour les regarder. Puis, à la nuit tombante, le bivouac, les canots renversés sur la plage, la flamme vacillante, le souper de venaison ou de chair de bison, la pipe durant la veillée, et le sommeil sous les étoiles. A l’aurore, quand ils se rembarquaient, le brouillard du matin flottait sur la rivière comme le voile d’une fiancée, puis se dissolvait aux rayons du soleil, jusqu’à ce que l’onde unie comme un miroir et que la forêt languissante se fussent endormies, sans voix, sous un soleil étouffant.” *

* Discovery of the Gréai West, p. 54.

FRANCIS PARKMAN

Certains critiques reprocheront à M. Parkman de trop sacrifier au coloris et à la mise en scène, de faire des tableaux à effet.

Quant à nous, nous avouons notre préférence : nous admirons autrement un Corrège qu’un Overbeck, une page d’Augustin Thierry qu’un récit de Bancroft.

Si nous voulions relever un défaut saillant au point de vue de l’art, nous dirions que l’auteur est trop prodigue de notes, d’ailleurs fort intéressantes, mais qui interrompent le récit.

C’est la seule réserve que nous ferons sur la forme; il nous en reste d’autres à indiquer sur des points plus importants.

Nous avons fait aussi large que possible la part de la louange, afin de donner à la vérité tous ses droits, à la critique ses coudées franches.

Disons-le sans ambages, sous le rapport des principes, l’œuvre de M. Parkman est la négation de toute croyance religieuse. L’auteur rejette aussi bien l’idée protestante que le dogme catholique : il est purement rationaliste. Il n’admet d’autre principe que cette vague théorie qu’on appelle la civilisation moderne. On entrevoit une âme droite et née pour la vérité, mais perdue, sans boussole, sur un océan sans rivage. De là ces aspirations vers le vrai, ces aveux éclatants, ces hommages à la vérité, suivis, hélas ! d’étranges affaissements, d’accès de fanatisme qui étonnent.

“ Par son nom, dit-il, par sa position géographique, et par son caractère, chacune des deux colonies était

FRANCIS PAEKMAN

le remarquable représentant de cet antagonisme : la liberté et l’absolutisme, la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France.” *

Or, l’œuvre de M. Parkman offre le plus éclatant démenti à cette assertion. Il n’y a que l’embarras du choix, parmi les preuves qu’il fournit lui-même, pour démontrer quelle était celle des deux colonies qui apportait avec elle la civilisation, et par suite, la liberté. Fidèle au dessein de ses rois, fidèle au principe de son fondateur, Champlain, qui proclamait que “le salut d’une âme vaut mieux que la conquête d’un empire,” la domination française en Amérique n’a été qu’un long dévouement à la race indigène. Son ambition a toujours été de civiliser les sauvages en les convertissant ; c’est pour atteindre ce but que ses missionnaires ont versé leur sang, que les héroïnes de ses cloîtres ont consumé leur vie.

Tandis que les puritains de la Nouvelle-Angleterre pendaient leurs hérétiques ; que, renfermés dans leur égoïsme, ils n’étaient préoccupés que de leur progrès matériel ; qu’ils ne songeaient qu’à refouler les tribus indiennes, à les anéantir, ne leur montrant jamais que le canon de leurs fusils, ou une bouteille d’eau-de-vie, trafic ou destruction, que faisait la Nouvelle-France? Écoutez M. Parkman.

“ Paisibles, bénignes et bienfaisantes furent les armes de sa conquête. La France cherchait à sou-

* Pioneers of France, Introduction, p. VIII.

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mettre non par le sabre, mais par la croix ; elle aspirait non pas à écraser et à détruire les nations qu’elle envahissait, mais à les convertir, à les civiliser et à les embrasser dans son sein comme ses enfants.” *

Ailleurs, après avoir raconté la destruction des missions huronnes, M. Parkman ajoute:

“ Si les jésuites avaient pu fléchir ou convertir ces bandes féroces, il est à peu près certain que leur rêve serait devenu une réalité. Des sauvages apprivoisés, — non civilisés, car cela était à peine possible, — auraient été distribués en sociétés au milieu des vallées des grands lacs et du Mississipi, gouvernés par des prêtres selon les intérêts du catholicisme et de la France. Leurs habitudes d’agriculture auraient été développées, et leurs instincts, d’égorgement mutuel réprimés. Le rapide déclin de la population indienne aurait été arrêté, et elle serait devenue, par le trafic des pelleteries, une source de prospérité pour la Nouvelle-France.” f

Nous le demandons, quelle est la nation qui ne se glorifierait pas d’avoir conçu et préparé un aussi noble proj et ?

Or, voulez-vous savoir quelle étrange conclusion M. Parkman tire de ces réflexions ? Lisez :

“ La liberté peut remercier les Iroquois d’avoir, par leur furie insensée, réduit à néant les plans de ses

* Pioneers, etc., p. 417.

f The Jesuits in North America, p. 447.

FRANCIS PARICMAN

adversaires, et de lui avoir épargné un péril et un malheur ! !” *

Un exemple tiré de M. Parkman lui-même va nous faire voir où était la meilleure sauvegarde de la liberté, du côté de la Nouvelle-Angleterre, ou du côté de la Nouvelle-France.

Un siècle plus tard, quand la France, vaincue, eut repassé les mers, quel fut un des premiers actes du nouveau conquérant ? Tandis que, d’une main, il essayait de nous étouffer, de l’autre, il cherchait à exterminer par le poison les tribus sauvages.

En 1773, sir Jeffrey Amherst écrivait au colonel Bouquet :

“ Ne pourrait-on pas essayer de répandre la petite vérole parmi les tribus révoltées des indiens ? Nous devons en cette circonstance user de tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les réduire.”

Bouquet lui répondit :

“ Je vais essayer d’inoculer la - au moyen de

couvertes qui pourront tomber entre leurs mains, et je prendrai garde de ne pas contracter la maladie moi-même. Comme il est déplorable d’exposer contre eux de braves gens, je désirerais faire usage de la méthode espagnole, les chasser avec des chiens anglais, supportés par les rangers et quelques chevaux agiles qui pourraient efficacement, je crois, extirper ou éloigner cette vermine.”

* The Jesuits, p. 448.

FRANCIS PARKMAN

Amherst se hâta de lui répondre: “ Vous ferez bien d’essayer d'inoculer les indiens au moyen de couvertes et aussi d’employer tout autre moyen qui pourrait servir à exterminer cette exécrable race. Je serais très content si votre projet de leur donner la chasse des chiens, pouvait s’effectuer, mais l’Angleterre est à une trop grande distance pour penser à cela maintenant.” *

Quelques mois plus tard la petite vérole faisait d’affreux ravages parmi les malheureuses tribus.

La Nouvelle-France avait apporté la vie ; la Nouvelle-Angleterre apportait la mort.

Où était la civilisation ? où était la liberté ?

Ah ! M. Parkman, si la France fût restée maîtresse en Amérique, vous n’auriez pu écrire votre Histoire de la conspiration de Pontiac ; car la France n’eût jamais, par sa politique inhumaine, attiré sur elle ce formidable orage, f

* Conspiracy of Pontiac, vol. II, p. 39.

f Qu’il nous soit permis de rapporter ici, à l’honneur des Canadiens, un incident de cette guerre qui vient à l’appui de la thèse quo nous soutenons.

Pendant que Pontiac faisait le siège de Détroit, la garnison anglaise fut sur le point de manquer de vivres, et elle serait tombée infailliblement aux mains de ses féroces ennemis, sans un acte de pitié de la part de ces mêmes Canadiens que l’on cherchait, en ce moment-là même, à anéantir. Le bisaïeul de l’auteur, Jacques Duperron Baby, qui demeurait alors sur la rive opposée du Détroit, fut touché de compassion à la pensée du sort épouvantable qui attendait les malheureux assiégés. Profitant de la liberté que les sauvages laissaient aux Caria-

FRANCIS PARKMAN

L’œuvre de M. Parkman est un lit de Procuste où il réduit tout a sa taille. Rejetant le surnaturel, il se perd en conjectures, il suppose mille motifs humains pour expliquer les actes d’héroïsme que la foi et le zèle apostolique inspiraient à nos aïeux.

Toutefois, à son insu, son âme loyale trahit l’émotion : impatiente dans cette cage de fer du naturalisme où elle est emprisonnée, elle jette des cris superbes.

Recueillons celui-ci en passant :

“ Mais, quand on les voit (les missionnaires des Hurons), dans les sombres jours du mois de février de 1637, et dans les mois plus sombres encore qui suivirent, parcourir péniblement à pied, l’une après l’autre, chaque bourgade, se frayer un chemin à travers la neige fondante dans les forêts dépouillées et humides, trempés jusqu’aux os par des pluies incessantes, jusqu’à ce que enfin ils eussent aperçu le groupe de cabanes de quelque village barbare, — quand on les voit entrer dans ces misérables réduits de l’indigence et des ténèbres, les visiter l’un après l’autre, et tout cela dans un seul but, le baptême de quelque malade ou de quelque mourant, on peut sourire de

diens, il fit embarquer tous ses bestiaux, à la faveur de la nuit, dans un petit navire, les transporta de l’autre côté de la rivière, et les donna au commandant du fort. Ces provisions suffirent à la garnison, jusqu’à l’arrivée des secours qui lui avaient été expédiés.

Voir V Histoire de la conspiration de Pontiac, vol. I, p. 248.

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la futilité de leur objet, mais on ne peut s’empêcher d’admirer le zèle, plein d’immolation personnelle, avec lequel ils le poursuivaient...” *

“ Une ferveur plus intense, une abnégation personnelle plus complète, un dévouement plus constant et plus infatigable, peuvent-ils se rencontrer dans les pages de l’histoire humaine ? ” f

Dans un autre endroit, parlant de la fondation de Montréal, l’auteur avoue ingénument son impuissance à expliquer ce dévouement désintéressé.

“ Que dirons-nous de ces aventuriers de Montréal, de ces hommes qui donnaient leur fortune, et surtout de ceux qui sacrifiaient leur paix et risquaient leur vie dans une entreprise en même temps si romanesque et si dévouée?... Il est bien difficile de les juger. Il y avait, sans aucun doute, un grand mérite chez plusieurs d’entre eux ; mais il est permis de récuser la tâche de le mesurer ou de le définir. Pour apprécier une vertu enveloppée de circonstances si anormales, il faut peut-être un jugement plus qu’humain.”

Nous pourrions multiplier les citations et rendre plus évidentes les fluctuations de ce noble esprit entre la vérité et l’erreur. Trop fier pour fléchir devant ses convictions, trop éclairé pour se laisser entraîner au préjugé sans examen, mais pas assez pour embrasser toute la vérité, il ressemble à ces voyageurs attardés

* The Jesuits, p. 98. f The Jesuits, p. 83.

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dans nos dangereuses savanes. Partout il sent le sol fléchir sous ses pas, et il s’avance en tâtonnant tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant dans l’ombre un sentier qu’il ne trouve pas.

Citons un dernier passage plus éclatant encore que tous les autres, et qui honore autant l’historien que ceux dont il parle :

“ Les compagnons du P. Druillettes étaient tous des convertis, qui le regardaient comme un ami et un père. Il y avait prières, confession, messe et l’invocation de saint Joseph. Ils construisaient leur chapelle d’écorce à chaque bivouac, et aucune fête de l’Eglise ne passait sans être observée. Le vendredi saint, ils étendirent leurs plus belles peaux de castor sur la neige, placèrent dessus un crucifix, et s’agenouillèrent autour en prière. Quelle était leur prière? C’était une supplication pour demander le pardon et la conversion de leurs ennemis, les Iroquois. Ceux qui connaissent l’intensité et la ténacité de la haine d’un sauvage verront dans cet acte plus que le changement d’une superstition en une autre. Une idée avait été présentée à l’esprit du sauvage, idée nouvelle à laquelle il avait été auparavant complètement étranger. C’est là le plus remarquable exemple de succès qu’on trouve dans toutes les Relations des Jésuites ; mais cet exemple est bien loin d’être le seul qui prouve qu’en ensei-

gnant les dogmes et les observances de l’Eglise romaine, les missionnaires enseignaient aussi la morale du christianisme. Quand on cherche les résultats de

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ces missions, on reste bientôt convaincu que l’influence des Français et des jésuites s’étendait bien au delà du cercle des convertis. Elle finit par modifier et adoucir les mœurs de plusieurs tribus non converties. Durant les guerres du siècle suivant, on ne retrouve pas souvent ces exemples d’atrocité diabolique dont les premières annales sont remplies. Le sauvage brûlait ses ennemis vivants, mais rarement il les mangeait : il ne les tourmentait pas non plus avec la même délibération et la même persistance. C’était encore un sauvage, mais pas si souvent un démon. Le progrès n’était pas grand, mais il était visible. Et il semble s’être accompli partout où les tribus indiennes se sont trouvées en communications étroites avec quelque société de blancs bien réglée. Ainsi la guerre de Philippe dans la Nouvelle-Angleterre, toute cruelle qu’elle était, était moins féroce, à en juger par l’expérience canadienne, qu’elle n’aurait été, si une génération de rapports civilisés n’avait pas abattu les plus saillantes aspérités de la barbarie. Toutefois, c’est aux prêtres et aux colons français, mêlés de bonne heure avec les tribus de l’immense intérieur, que ce changement doit être surtout attribué. Dans cet adoucissement des mœurs, quel qu’il fût, et dans le catholicisme soumis de quelques centaines de sauvages apprivoisés, réunis en missions stationnaires dans différentes parties du Canada, se trouve après l’intervalle d’un siècle, tout le résultat des travaux héroïques des jésuites. Les missions avaient failli, parce que les Indiens avaient

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cessé d’exister. De toutes les tribus sur lesquelles reposaient les espérances des premiers missionnaires canadiens, il ne restait que des vestiges : presque toutes étaient virtuellement éteintes. Les missionnaires avaient travaillé ardument et bien, mais ils étaient condamnés à bâtir sur une fondation croulante. Les indiens s’évanouissaient, non pas parce que la civilisation les détruisait, mais parce que leur propre férocité et leur indolence indomptable rendait impossible leur existence en face de la civilisation. Peut-être l’énergie plastique d’une race supérieure, ou la souplesse servile d’une race inférieure, chacune à sa manière, les aurait-elle préservés : quoi qu’il en soit, leur extinction était une conclusion inévitable. Quant à la religion que les jésuites leur enseignaient, malgré tout ce que les protestants peuvent y trouver à critiquer, c’était la seule forme de christianisme qui vraisemblablement pût prendre racine dans leur nature gros sière et barbare.” *

Comment concilier ce magnifique témoignage, ce jugement si impartial avec tant d’autres passages des écrits de M. Parkman, où il proclame l’inutilité des travaux apostoliques, où il sourit de pitié à la vue des efforts de la Nouvelle- France pour convertir et civiliser les sauvages ?

Il a manqué à l’historien américain de fortes études philosophiques, un couronnement intellectuel du genre

* The Jesuits, p. 318.

FRANCIS PARKMAN

de cette éducation oxfordienne qui transporte sur les cimes de la vérité, qui, en Angleterre, donne aux écrivains une hauteur de pensées, une largeur de vues que n’ont pas atteintes les écrivains de ce continent.

M. Parkman confond trop souvent deux choses essentiellement distinctes, le principe et son application. La vérité en elle-même est toujours pure, c’est le rayon sans tache ; mais chaque fois que la vérité s’exprime dans la nature humaine, elle traverse un nuage. Le rayon alors se décompose, une partie rejaillit triomphante, étincelle et s’épanouit en fruits de vie. Une autre partie se noie, languit et reste mêlée d’ombres.

Les splendeurs que M. Parkman lui-même découvre dans la prédication évangélique, dans l’apostolat de

l’Eglise en Canada, sont trop éclatantes pour ne pas révéler une origine plus qu’humaine. Les ombres légères, inhérentes à la faiblesse de notre être, qui voilent parfois l’éclat de la vérité, ne devraient pas l’empêcher d’apercevoir le foyer divin d’où elle jaillit.

En résumé, ses écrits, quoique mêlés de bien et de mal, sont une réparation et une œuvre de justice que nos ennemis nous ont trop longtemps refusée.

Etranger à notre pays, ignorant nos luttes de partis, il ne s’est pas laissé préjuger par les calomnies inventées avant lui. Il est allé aux sources mêmes de notre histoire ; il les a étudiées avec un soin, un amour dignes de tout éloge ; il a ensuite raconté les événe-

FRANCIS PARKMAN

ments, tels qu’il les a vus, et il a dit: “Acceptez ou “ rejetez mes conclusions; mais voici les faits.”

L’éloquence des faits, racontés véridiquement et loyalement, triomphe des appréciations erronées ; la lumière perce à travers les nuages, et l’impression qu’elle laisse est tout à l’avantage de notre nationalité. Une expérience personnelle de plusieurs années nous met en droit de l’affirmer. * Nous avons même vu des pro-

* Depuis que nous avons écrit ce qui précède, nos yeux sont tombés, par hasard, sur une critique des Pioneers de M. Parkman publiée récemment par un écrivain français, M. Alexandre Deloucke. Nous en extrayons les lignes suivantes qui corroborent notre jugement sur l’historien américain :

“ Anglo-Saxon et protestant, il ne faut pas demander à M. Parkman des jugements définitifs sur nous. Néanmoins, si l’amour de sa race et les ardeurs de sa croyance l’aveuglent quelquefois, sa loyauté est au-dessus de ses préjugés.

“ Sous la plume de cet étranger, l’ancienne France se révèle dans une jeune et splendide beauté. Nos pères pensent, parlent, agissent comme il convient à des hommes de chair et de sang mus par d’héroïques ressorts : nous vivons en eux et par eux. Quels caractères doux et fiers ! quelle initiative ! quel mépris de la mort! quelles puissantes individualités! Le baptême trempait ces gens-là dans l’amour du bien et de la patrie.”

Plus loin, après avoir cité un passage du livre de M. Parkman, l’écrivain français ajoute :

“ Vient ensuite le récit d’entreprises inouïes, de souffrances sans pareilles, de sanglantes catastrophes, et de triomphes qui nous donnèrent la plus noble des colonies. Mais ce qui domine en tous ces événements, c’est la bonté inhérente à la race française, le don vainqueur ignoré de tous les autres peuples, l’invisible lyre dont les accords domptaient les natures les plus rebelles. Nos aventuriers savaient se faire aimer...

“ M. Parkman est très explicite sur ce point : il abonde en

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testants éclairés rejeter les conclusions de M. Parkman, et se ranger de préférence de notre côté.

Il y aurait bien à relever çà et là, au point de vue de la critique historique, quelques erreurs échappées à l’auteur, principalement dans ses premiers écrits; * * mais

. Ubi plura nitent... non ego paucis

Offendar maculis .

Malgré ce qu’au point de vue catholique, il y a à reprendre dans les livres de M. Parkman, il a acquis à la reconnaissance des Canadiens un droit qu’ils n’oublieront pas : f aucun écrivain n’a plus que lui

faits que nul ne lira d’un œil sec ; d’autre part, il nous rend de précieux témoignages :

“ Les colons français, dit-il, agirent, à l’égard de l’inconstante et sanguinaire race qui réclamait la souveraineté de cette terre, dans un esprit de mansuétude bien propre à contraster d’une éclatante manière avec la cruauté rapace des Espagnols et la dureté des Anglais.

“ Dans le plan de la colonisation anglaise, il n’était tenu nul compte des tribus ; dans le plan de la colonisation française,

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