LE SOLEIL COUCHANT SUR LA MER
“ Le globe du soleil prêt à se plonger dans les flots “ apparaissait entre les cordages du navire au milieu “ des espaces sans bornes. On eût dit, par le balance- “ ment de la poupe, que l’astre radieux changeait à “ chaque instant d’horizon. Quelques nuages étaient “jetés sans ordre dans l’orient, où la lune montait avec “lenteur; le reste du ciel était pur. Vers le nord, for- “ mant un glorieux triangle avec l’astre du jour et “celui de la nuit, une trombe brillante des couleurs “du prisme, s’élevait de la mer comme un pilier de “cristal supportant la voûte du ciel.”
“Ensemble nous nous rappelâmes cette belle pièce de Lamartine, intitulée V Isolement:
Souvent sur la montagne à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Etc., etc., etc.
“ En récitant diverses strophes que nous savions par
A. GÉRIN-LAJOIE
cœur, nous nous laissâmes aller à parler longtemps du grand poète, idole des femmes, et on peut dire de tous les cœurs sensibles. Nous récitâmes aussi quelques strophes de cette autre pièce :
Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis dans le vague des airs Le char de la nuit qui s’avance.
Doux reflet d’un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu ?
Viens-tu dans mon sein abattu Porter la lumière à mon âme ?
Etc., etc., etc.
“ La magnifique méditation intitulée les Étoiles , nous revint aussi à la pensée ; car il n’est presque pas une pièce de ce barde sublime qui ne dise les beautés de la nature, les mystères et les charmes de la nuit.
“ De Lamartine nous passâmes à Victor Hugorfe Soleil couchant , dans les Feuilles d'automne ; les Nuits d'été , dans les Rayons et les Ombres ; et plusieurs autres poésies furent rappelées tour à tour. Je pensais bien à une autre pièce du même poète intitulée : Hier la nuit d'été , dans les Chants du crépuscule , mais je n’osais en parler de peur d’y trouver des allusions à l’état de mon âme. Cette pièce commence ainsi :
Hier la nuit d’été qui nous prêtait ses voiles,
Était digne de toi, tant elle avait d’étoiles.
Moi, j’étais devant toi, plein de joie et de flamme,
Car tu me regardais avec toute ton âme 1
A. GÉRIN- LAJOIE
J’aurais pu réciter toute la pièce avec enthousiasme, car tous les sentiments qui y sont exprimés répondaient à ceux de mon cœur.
“ Je récitai aussi quelques strophes d’Ossian, entre autres, l'Hymne du soir, Danthula, commençant par ces mots :
Ainsi qu’une jeune beauté Silencieuse et solitaire,
Des flancs du nuage argenté La lune sort avec mystère.
“ Je pris occasion de faire connaître à Mlle Parent l’histoire des poésies d’Ossian, et de lui indiquer l’influence qu’elles avaient exercée sur les vers de Lamartine. Lamartine lui-même qui l’avait lu beaucoup dans sa jeunesse, s’en est assimilé le vague et la rêverie.”
Peu de temps après cette promenade dont Gérin- Lajoie s’est complu à retracer les impressions, il était engagé avec celle qui devait être sa compagne jusqu’à la fin de sa vie.
A la suite de son mariage, qui eut lieu le 26 octobre 1858, Gérin-Lajoie a consigné dans son journal quelques remarques qui font voir une fois de plus l’esprit d’observation qu’il apportait dans toutes les circonstances de la vie.
“ Les six semaines qui avaient précédé l’époque du mariage, avaient été employées en préparatifs, quoiqu’il eût été décidé d’avance entre nous de faire les choses de la manière la plus simple possible.
“ Mais le mariage parmi les personnes de notre
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classe est toujours une affaire de vanité; ce qu’on appelle le trousseau de la mariée occasionne toujours beaucoup de trouble et de dépenses. On en parle sans cesse dans la famille, surtout parmi les femmes; chacune veut donner son opinion ; les discussions sur les graves questions de toilette ne se terminent que le jour de la bénédiction nuptiale.
“ Pour moi qui me mariais par pure inclination et qui, dans l’union que je désirais contracter, n’avais en vue que les jouissances du cœur, tous ces détails me fatiguaient.”
Quelque temps après, à la suite d’un bal auquel il avait assisté, Gérin-Lajoie écrivant à un ami, se laissait aller à une fine critique du monde frivole.
“Tu n’as pas d’idée du supplice auquel sont condamnés les oreilles et l’esprit d’un homme qui se trouve au milieu de trois ou quatre femmes, la veille ou le lendemain d’un bal. C’est un déluge de paroles à propos de chiffons, de dentelles, de quadrilles, de polkas, de redowa, de scottish, etc...
“ D’abord, avant le bal, tu n’entends que dissertations, discussions continuelles sur les intéressants sujets suivants: “Quelle robe vais-je mettre? Ma robe rose ou ma robe blanche ? Quelle robe vas-tu mettre, toi ? Vais-je mettre mon épingle? Non, ne la mets pas. — Oui, je vais la mettre, etc.” Ces assommantes conversations durent non seulement des heures, mais quelquefois des journées, et même des semaines, lorsqu’il s’agit des grands bals.
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“ Et après le bal, donc. — Il n’y a pas à résister, il faut prendre la fuite. Elles ont tout vu, tout remarqué, non les phrases spirituelles échappées à leurs partenaires, mais la toilette des autres danseuses. Celle-ci avait une magnifique robe de velours; celle-là une robe de soie blanche ; Mme D., sa vieille robe jaune, Mme N. portait encore sa robe de noces, Mlle avait un beau bouquet. — As-tu remarqué Mlle M. ? comme sa robe lui faisait mal. Les hommes même n’échappent pas à l’examen de ces dames : la veste de celui-ci, son col, ses bottines, et jusqu’à sa chemise, tout subit la critique. Puis vient l’histoire des danses, chacune fait l’énumération de ses partenaires, discutant les défauts et les qualités de chacun, puis passent en revue tous les autres danseurs et danseuses de la soirée.
“Vous êtes heureux à la campagne d’ignorer ces petites misères. Parmi vous les seules distinctions qui régnent sont fondées sur le degré de respectabilité, sur l’âge, sur le caractère. Le prêtre et les personnes aux cheveux blancs sont pour vous les seuls personnages devant lesquels tous les autres s’inclinent, tout le reste vit sur un pied d’égalité.
“ Aucun pays n’est plus franchement démocratique que ne le sont les campagnes du Bas-Canada.
“ Que j’envie votre sort !
“Chaque fois que j’assiste à des soirées ennuyeuses comme celle d’hier soir, mon esprit s’envole dans nos campagnes reculées ; je joue en imagination une partie
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d’échecs avec le curé, ou je me promène dans mes champs ou mon jardin, sans craindre le contact du vice prétentieux, de la morgue hautaine. Là, j’aime tous ceux que je rencontre, parce que je sais que tous sont francs et droits, que tous me veulent du bien. Là, je ne suis pas tenu à dire des fariboles aux femmes pour les amuser, je n’ai pas même besoin de faire ce que l’on appelle de la galanterie, c’est-à-dire, flatter et mentir, en répétant à toutes ces dames frivoles un certain nombre de phrases banales ; tout mon devoir envers le sexe se borne à être poli sans affectation, et à parler bon sens comme lorsque je m’adresse aux hommes.”
On n’a pas oublié le système absurde des capitales alternatives imposé en 1855 par la législature des Canadas-Unis. Conformément à ce régime, le siège du gouvernement fut de nouveau transféré à Québec en 1859. Cette ville et le Bas-Canada en tirèrent cependant plus d’un avantage.
La présence de la classe d’hommes intelligents, actifs et instruits qui gravite autour du gouvernement communiqua à la capitale une impulsion qui s’est accentuée surtout en littérature.
Parmi la population canadienne-française les esprits étaient préparés à ce mouvement. Le haut enseignement qui s’était donné sur divers points depuis le commencement du siècle avait répandu le goût des lettres. Il ne fallait que la rencontre de quelques-uns des meilleurs esprits pour créer une révolution intellec-
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tuelle. La présence du gouvernement à Québec en devint l’occasion. C’est alors que furent fondées deux revues qui ont fait époque dans nos annales littéraires, les Soirées canadiennes et le Foyer canadien. Plusieurs des hommes de lettres qui prirent part à la création de ces deux revues étaient attachés au gouvernement.
Aucune idée ne pouvait sourire davantage à Gérin- Lajoie. Il se rappelait l’émulation qu’avait fait naître au collège de Nicolet, la fondation d’une société littéraire , dont il avait été le principal organisateur, et celle de V Institut canadien de Montréal à laquelle il avait pris une part si active. Il y voyait le raffermissement de notre nationalité par l’attachement plus ferme à la langue française, et peut-être la naissance d’une littérature canadienne dont l’idée faisait alors sourire les sceptiques. Dans les discussions assez vives qui se livraient à ce sujet, il répétait souvent avec son vieil ami et son collaborateur, l’abbé Ferland : “ Si nous ne pouvons fonder une littérature, nous aurons toujours ce que nous pourrons. N’est-ce pas assez pour donner de l’émulation à tous les vrais Canadiens ? ”
Sans doute qu’il ne prévoyait pas, et surtout qu’il n’osait espérer l’immense progrès qui s’est fait depuis, et dont il a été témoin avant de mourir. Il ne prévoyait pas que vingt ans plus tard notre littérature serait un fait accompli, que les auteurs ne se compteraient plus parmi nous, que nos compatriotes d’origine anglaise reconnaîtraient hautement notre supériorité sur ce point, que la France accueillerait cette jeune
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littérature comme un fleuron de sa couronne intellectuelle, que l’Académie la couronnerait dans la personne du plus français, si ce n’est du plus canadien de nos poètes. Sans voir de si loin, Gérin-Lajoie avait foi dans l’avenir; et il ne se trompait pas.
Lorsque éclatèrent entre les imprimeurs et les collaborateurs des Soirées canadiennes les difficultés qui engagèrent ceux-ci à fonder une nouvelle revue, ce fut Gérin-Lajoie qui fit accepter pour cette publication, le nom de Foyer canadien , titre qui dans sa pensée avait une double signification facile à saisir.
Aucun membre du comité de direction dont il faisait partie n’y apporta un concours plus constant et plus efficace. Il ne reculait pas devant les tâches les plus ingrates et les plus ennuyeuses, telles que la correction des épreuves et la correspondance, dont le fardeau retombait tout entier sur les directeurs. Sa collaboration nous a valu un des travaux les plus importants qui aient été publiés dans l’une et dans l’autre de ces deux revues, et un des livres les plus franchement canadiens que notre littérature ait produits, Jean Rivard.
Les Mémoires de Gérin-Lajoie nous livrent le secret de cette conception. N’ayant pu réaliser dans sa vie cet éternel rêve de Cincinnatus à la charrue, dont l’image séduisante fuyait toujours devant lui comme le mirage du désert, il a voulu l’incarner dans une œuvre de prédilection, la revêtir d’une forme tangible dont l’apparition fût une jouissance pour lui- même et
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un encouragement pour les plus vaillants de ses compatriotes, les défricheurs des bois. Ceux qui ont cherché dans Jean Rivard un roman à sensation se sont condamnés d’avance à ne pas le comprendre. L’idée d’écrire un roman n’est pas venue à sa pensée; il a même eu soin d’en avertir ses lecteurs. Il a voulu simplement mettre en relief le meilleur type du colon canadien, l’homme instruit qui se fait conquérant de la forêt et travailleur du sol.
Les Mémoires de Gérin-Lajoie sont remplis de passages où il exprime ses idées sur la culture de la terre et sa prédilection pour ce genre de vie. L’état d’agriculteur lui semblait le plus normal, le plus rationnel qui soit au monde, celui qui se prête le mieux au développement physique, intellectuel et moral de l’homme. La vie du colon surtout, de ce hardi bûcheron qui commence par s’ouvrir une terre dans les bois et qui ensuite en tire sa subsistance en enrichissant son pays, lui paraissait grande et noble entre toutes, et digne d’envie.
Gérin-Lajoie qui avec son patriotisme ardent, avait creuse toute sa vie le problème de notre avenir national, avait mieux compris qu’aucun autre l’importance de cette devise des Canadiens- Français : “Emparons-nous du sol.” C’est là qu’il voyait la solution du problème. “Ce travail, disait-il, le plus obscur de la nation, en est le plus fécond. Il n’a de comparable en puissance que celle de la marée montante, calme, invincible, qui envahit ses rivages. Il a reconquis et
assuré à la race française une partie du territoire que les armes lui avaient fait perdre. Qui peut dire où il s’arrêtera ? ”
Cependant l’admiration et l’attrait que cette rude mais salutaire existence inspirait à Lajoie, le mérite et la dignité qu’il y voyait, ne lui en dissimulaient pas les difficultés, ni les fatigues, ni les misères, Il les avait approfondies, au contraire, avec cet esprit de réflexion et cette sûreté de jugement qui distinguent ses écrits. Le plus utile de tous les états en est le plus pénible. Aucune classe de notre société n’est plus exposée au découragement, aucune n’est plus souvent délaissée. L’âme sensible et patriotique de Lajoie en était profondément émue, et il s’était bien souvent demandé comment il pourrait apporter sa part de sympathie à cette classe si nombreuse et si intéressante de ses compatriotes ; comment il pourrait leur faire entendre une parole de consolation et d’encouragement, un cri du cœur qui leur inspirât la persévérance en les relevant à leurs propres yeux, et en ranimant leur espoir. Il aurait voulu aussi augmenter leur nombre et accroître leur influence en détournant des villes où ils végètent, une partie des jeunes gens qui sortent de nos collèges ; il aurait voulu leur mettre une hache à la main, les conduire sur les frontières de nos paroisses, et leur dire : “ Faites comme vos pères ;
“taillez-vous un domaine comme celui qu’ils se sont “créé et sur lequel vous avez vécu. C’est ici que vous “ servirez le mieux votre pays et vos inteiets , que vous
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“acquerrez le plus d’indépendance et de bonheur.” Voilà toute la pensée de Jean Rivard, le défricheur et l 'économiste. Il était difficile de trouver un plus beau sujet, et plus utile, plus capable de tenter un esprit élevé et une âme généreuse. Aucun de nos écrivains n’était mieux doué et mieux préparé que Gérin-Lajoie pour le traiter.
Un pareil travail exigeait une variété de connaissances peu commune ; la maturité du talent et l’expérience pratique. Lajoie les avait acquises, et il les a mises admirablement à profit dans cette étude du colon canadien où il le suit pas à pas depuis son premier coup de hache dans la forêt, à travers toutes les phases de sa vie de défricheur, jusque dans sa carrière d’économiste, alors que, devenu riche et heureux, chef d’une charmante famille, placé à la tête de ses concitoyens dont il se montre le meilleur conseiller, il est élu député au parlement et qu’il prend une part active aux affaires de son pays.
Un des grands mérites de l’auteur de Jean Rivard est d’avoir su rendre son livre intéressant sans sortir de la réalité, sans avoir eu recours à aucune de ces situations qui ne se rencontrent pas dans notre vie sociale et qui ne servent qu’à amuser l’imagination.
Jean Rivard est un héros que l’on peut coudoyer dans la rue, qui existe sous plus d’un nom dans nos campagnes et que bien des lecteurs ont désigné après avoir lu le beau livre de Gérin-Lajoie. Devenu populaire aujourd’hui, Jean Rivard a recueilli, dès son
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apparition, les suffrages des meilleurs juges dont le nombre n’a fait que s’accroître.
Le plan du livre est bien conçu, le style sobre, naturel et correct. On a pu lui reprocher une certaine prolixité, quelques détails trop peu importants dans la vie du défricheur; mais ces légères taches ont disparu dans une nouvelle édition où l’auteur a tout refondu l’ouvrage et lui a donné sa forme définitive. Avec une habileté rare, il a su le mettre tout à la fois à la portée de l’intelligence humble, et à la hauteur de l’esprit cultivé ; l’un et l’autre y trouvent l'utile dulci d’Horace, un sujet d’agrément et de réflexion. N’est-ce pas le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un livre et d’un auteur ? Sans y penser, Gérin-Laj oie s’est peint lui-même dans Jean Rivard, avec son âme exquise, son patriotisme, son honnêteté, sa droiture, son désintéressement, en un mot tel que ses Mémoires nous le révèlent, le meilleur des hommes. Jean Rivard est le premier livre canadien qui ait obtenu les honneurs de la reproduction en France. Un bon nombre des lecteurs du Monde de Paris où il a paru en feuilleton, ne soupçonnaient pas avant de l’avoir lu qu’il pût exister une littérature française de ce côté-ci de l’Atlantique.
Gérin-Laj oie a reçu de son vivant la plus douce récompense qu’il pouvait ambitionner : il a vu son livre donné en prix dans nos colleges, dans la plupart de nos écoles primaires, et répandu jusque dans la chaumière du colon, où sa lecture a déjà fait une partie
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du bien qu’il souhaitait, où elle continue à délasser les esprits et à ranimer les courages.
Si aujourd’hui le bon Gérin-Lajoie voyageait à travers nos paroisses nouvelles, il éprouverait, en plus d’un endroit, quelques-unes de ces suaves et intimes jouissances dont il parle dans ses Mémoires , lorsque, passant un soir dans une rue déserte des Trois- Rivières, il entendit une jeune mère de famille, assise dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte, fredonner le Canadien errant en endormant son enfant. Il entendrait encore les couplets de sa mélancolique chanson s’envoler de quelque mansarde; et pour compléter son bonheur, il verrait, sous le même toit, plus d’une figure épanouie attentive à la lecture de Jean Rivard.
Cependant, quelles que soient les qualités que l’auteur a déployées dans cet ouvrage, il faut bien avouer qu’il n’y a mis qu’une part de lui-même, qu’il n’a guère révélé que le côté pratique, utilitaire de son talent. Ceci nous conduit à une observation plus générale.
Au point de vue purement littéraire, Gérin-Lajoie a-t-il tenu les promesses de son jeune âge? A cette question nous devons répondre : certainement non.
Aucun de nos écrivains n’a montré un talent plus précoce, n’a donné tout d’abord de si belles espérances ; aucun n’est arrivé plus vite à la notoriété. Il était encore sur les bancs du collège, lorsque les feuilles publiques, avec un enthousiasme qui nous fait sourire aujourd’hui, mais qui s’explique, l’acclamèrent comme notre futur Racine.
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Cependant, dès le début de sa carrière, on le vit s’arrêter soudainement, hésiter, puis s’engager dans une voie tout autre que celle qu’il avait rêvée et qu’on lui croyait destinée. Il n’est peut-être pas un seul de nos écrivains auquel s’applique d’une manière plus frappante cette réflexion de Crémazie : “ Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques ; mais il en a été pour eux comme, dans certaines années, pour les fruits de la terre. La gelée est venue qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent d’hiver qui glace les esprits étincelants, c’est le res angusta domi dont parle Horace, c’est le pain quotidien.”
Quand, à force de travail ingrat, Gérin- Lajoie eut acquis ce pain du jour, le poète en lui était mort, la muse qui l’avait inspiré s’était envolée pour toujours.
Un autre homme cependant était né en lui. Au lieu du poète, nous avons eu le prosateur élégant et facile, l’économiste excellent. L’art a été immolé à l’utile. Lequel des deux eût été préférable ? A vingt ans, nous aurions incliné vers l’art, mais aujourd’hui?...
Gérin-Lajoie a laissé en manuscrit une Histoire de rétablissement du gouvernement responsable en Canada ,, qu’il a écrite à la demande de plusieurs membres du parlement. Nous sommes en état d’en parler et de l’apprécier, quoique nous ne l’ayons pas actuellement en main, car nous avons eu le privilège d’en entendre la lecture de la bouche de l’auteur lui-même, il y a quelques années. Les motifs qui l'ont empêché de
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livrer cette Histoire au public peignent bien la bonté de caractère et la délicatesse des sentiments de Gérin- Lajoie. Il était occupé à y mettre la dernière main, lorsqu’il reçut une lettre de L. P. Turcotte, l’auteur du Canada sous F Union, qui le priait de retarder la publication de ce manuscrit pour ne pas nuire à la vente de son livre qui venait de paraître.
Lajoie remit son manuscrit dans sa serviette et ne l’en sortit plus. C’est une perte pour l’histoire de notre pays, car l’ouvrage est resté inachevé. Il y manque cependant peu de chose, et s’il était complété par une plume exercée, je suppose par M. Gérin, frère de Lajoie, ce serait un excellent récit de l’établissement du gouvernement responsable en Canada, et une réponse triomphante à l’injuste Histoire des quarante dernières années, de J. C. Dent.
Dans l’étude humoristique dont j’ai cité un passage au commencement de cette biographie, j’ai essayé de résumer les transformations qu’avait subies le caractère de Gérin- Lajoie dans la seconde période de sa vie.
“ Il y a deux parts dans la vie de Gérin-Lajoie. L’homme d’aujourd’hui n’est pas l’homme d’autrefois.
“ Autrefois, c’était le poète, avec ses rêveries, avec ses chansons, avec ses enthousiasmes; c’était le journaliste qui écrivait l’article militant, chargé à mitraille, qui haranguait les électeurs sur la place publique.
“ Aujourd’hui, c’est l’homme de cabinet, calme,
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silencieux, méditatif, un livre de philosophie ou d’économie politique à la main, cherchant quelque nouveau moyen d’amener le progrès et le bonheur parmi les hommes; ou, mieux encore, c’est le père de famille, heureux au foyer domestique, entouré de sa femme et de ses enfants, ayant toujours sur les lèvres une bonne et utile leçon, un conseil sage, un service à proposer pour faire plaisir à un ami, tout cela arrosé du vieux vin de la gaieté française.
“ L’utile a, peu à peu, envahi le domaine de la poésie.
“ Cependant Gérin-Lajoie cultive encore, dans un coin de sa pensée, quelques fleurs d’illusion ; il bâtit des châteaux en Espagne. Il a surtout un rêve qu’il caresse, qu’il choyé, qu’il espère réaliser tôt ou tard.
“ Il voit, tout là-bas, dans une campagne retirée, paisible, ni trop loin ni trop près du village, une jolie ferme bien cultivée. Sur la ferme, une maison proprette, ni trop grande ni trop petite, avec des arbres alentour, un jardin et un verger.
“ Un petit vieillard, à cheveux grisonnants, parcourt ce domaine, s’occupe d’améliorations, consulte ses voisins, leur parle de la récolte, d’un nouveau système plus économique de drainage ou d’assolement.
“ Lorsqu’il traverse la cour, les pigeons descendent du colombier, et viennent s’abattre autour de lui ; un essaim de poules accourent manger, en caquetant, une poignée de grain qu’il leur jette, tandis que le coq, fièrement perché sur la clôture, chante à tue-tête son Canadien errant.
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“Un beau soleil chaud de juillet ou d’août réjouit cette scène champêtre, douce comme une idylle.
“ La laitière passe parmi les vaches, et s’en retourne à la maison portant deux chaudières pleines de lait jusqu’au bord et couvertes de deux doigts d’écume que les enfants enlèvent avec leurs mains.
“ Le petit vieillard caresse, en passant, sa génisse de race ayrshire qui se frotte tranquillement le dos le long de la barrière ; il interroge les moissonneurs qui arrivent devant la grange avec une charrette ployant sous les gerbes de blé, dont il écrase entre ses mains quelques épis pour s’assurer qu’ils sont beaux et bons.
“Enfin, content de sa journée, il va s’asseoir sur sa galerie, et regarde, en souriant, le soleil se coucher, tout rouge, derrière le coteau.
“ Est-il nécessaire de dire que ce petit vieillard, c’est Gérin-Lajoie en personne?
“ Excellent homme! Si tout le monde était bon et parfait comme lui, on verrait reparaître l’Éden sur la terre. ”
La fin de l’année 1865 inspirait à Gérin-Lajoie, sur la mort de quelques-uns de nos hommes publics, des regrets que le pays partageait avec lui. Il parle d’abord des ennuis que lui avait causés le changement de siège du gouvernement.
“ L’année 1865 qui vient de finir a été remarquable pour moi à plus d’un titre. Le trait le plus saillant a été mon émigration de Québec à Ottawa, laquelle, avec le déménagement de la bibliothèque du par-
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lement, a presque absorbé tout mon temps durant les trois derniers mois de l’année. Les soins de ce déménagement et les démarches que j’ai faites pour notre installation à Ottawa, toutes choses incompatibles avec mes goûts et mes aptitudes, tout cela m’a fait vieillir de plusieurs années. Je crois réellement que c’est ce qui fait en grande partie que mes cheveux commencent à grisonner.
“Il faut dire aussi que j’ai eu durant l’année plusieurs peines de cœur qu’il me sera difficile d’oublier d’ici à longtemps. J’ai perdu plusieurs des hommes qui m’avaient fait le plus de bien et auxquels j’étais le plus attaché, entre autres l’abbé Ferland (dont j’ai écrit la biographie pour le Foyer canadien] ), l’honorable A. N. Morin et sir Etienne P. Taché, deux hommes dont j’avais été le secrétaire intime pendant quelque temps, et qui m’avaient toujours montré un intérêt tout particulier.
“Peut-être le temps n’est pas éloigné où j’irai rejoindre ces anciens amis. ”
Gérin- Lajoie a toujours été sous l’impression qu’il ne vivrait pas jusque dans un âge avancé. Sans pouvoir s’en rendre compte, il s’attendait à être frappé un jour ou l’autre de paralysie. Atteint une première fois, environ deux ans avant sa mort, il y a succombé le 4 août 1882, jour anniversaire de sa naissance.
Lors de la création de la Société royale qui eut lieu peu de mois avant sa mort, on prétexta l’état de sa santé pour omettre son nom dans la liste des membres qui fut soumise au marquis de Lorne.
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Gérin-Lajoie fut très sensible à cette injustice, non qu’il tînt pour lui-même à cet honneur auquel, du reste, aucun de nos écrivains n’avait plus de titre que lui; mais pour sa famille qui y aurait vu un juste hommage offert à ses talents et aux services qu’il avait rendus aux lettres canadiennes.
Cette ingratitude n’a eu pour effet que de relever davantage Gérin-Lajoie dans l’estime publique ; son mérite était au-dessus de pareilles distinctions, et il aurait fait honneur à la nouvelle société plus qu’à luimême en y entrant.
La vie de Gérin-Lajoie se résume tout entière dans la devise qu’il s’était choisie : Plus d’honneur que d'honneurs. Cette existence sans tache a été un enseignement autant que ses écrits ; et son nom sera toujours associé à ceux des hommes qui parmi nous ont bien mérité de la patrie.
Québec, le 15 septembre 1884.