Oeuvres complètes
Enregistré, conformément à l'acte duparlementdu Canada, en l'année 1875, par l'abbé Henri Raymond Casgrain. au bureau du ministre de l'agriculture.
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Il existe au monastère des Ursulines de Québec, un petit tableau qui rappelle une touchante tradition des premiers temps du Canada : c'est une peinture faite par un artiste canadien, d'après d'anciens croquis conservés depuis longues années au monastère. Le sujet, du reste, en est bien connu ; car un grand nombre d'élèves des Ursulines en ont crayonné des miniatures, que nous retrouvons aujourd'hui suspendues dans leurs salons en souvenir de leur vie de couvent.
La toile représente l'antique forêt qui couronnait le promontoire de Québec à la naissance de la colonie. Au centre du tableau s'élève, à travers les érables et les grands pins, le premier monastère fondé, en 1641, f>ar Madame de La Peltrie. * Sur l'avant-scène se
* Le monastère des Ursulines fut incenilié le 31 décembre 1650, rebâti l'année suivante, incendié de nouveau en 1686, et reconstruit peu de temps après.
dessine, en perspective, la maison que cette fondatrice fit bâtir, pour son propre usage, trois années plus tard. L'espace compris entre ces deux édifices est occupé ])ar un champ défriché entouré d'une palissade, * où l'on voit paître un troupeau de brebis. A gauche du tableau, une large issue perce la forêt: c'est la Grande-Allée, devenue, depuis, la rue Saint- Louis, qui conduisait alors au village de Sillery. Deux cavaliers, vêtus à la Louis XIV, se rencontrent sur cette voie: l'un est M. d'Ailleboust, gouverneur de la colonie, et l'autre M. Du Plessis Bochart, gouverneur des Trois- Rivières. Ils sont interrompus au milieu de leur conversation par un chef sauvage qui leur présente une peau de castor.
A quelques pas de son habitation. Madame de La Peltrie se tient debout auprès d'un autre chef sauvage, qui l'écoute, la tête inclinée, dans l'attitude du plus l)rofond respect, pendant que, d'un air plein de noblesse et d'autorité, elle l'instruit des saintes vérités de la foi. Cette scène contraste admirablement avec une autre qui se passe à deux pas de là : c'est un guerrier sauvage qui, d'un air dédaigneux et impératif, donne des ordres à une sauvageste qui paraît être sa femme, mais qu'à son attitude soumise et humiliée, on prendrait plutôt pour une esclave. A elles seules, ces deux scènes formeraient un tableau.
* Cette palissade fut élevée en 1659, lorsque Mgr de Laval vint habiter la maison de Madame de La Peltrie.
On y voit en présence le? deux religions : le paganisme et la religion du Christ. L'une qui, par l'orgueil, abaisse l'hommejusqu'à la férocité, et abrutit la femme en la rendant esclave ; l'autre qui humanise et relève l'homme par l'humiliation, et ennoblit la femme en lui mettant au front l'auréole de la sainteté
Non loin de ce groupe, un missionnaire, '^ après avoir visité quelques cabanes de sauvages réunies autour de la maison de Madame de la Peltrie, s'achemine dans un petit sentier qui s'enfonce sous les sombres arcades de la forêt.
L'heureux rapprochement de ces cabanes de sauvages du monastère des vierges chrétiennes est plein d'harmonies. Ces farouches Indiens, devenus plus doux que des agneaux, et dont les tentes se dressent autour de cette palissade où paissent des brebis, symbole des vierges du cloître, n'ofifrent-ils pas l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe : On verra le loup et la brebis habiter ensemble; le lion et le léopard reposer auprès de Pagneau f
Mais ce qui surtout attire et charme les regards dans ce tableau, c'est un groupe de jeunes enfants attentives aux leçons d'une religieuse que l'on voit, à droite, assise à l'ombre d'un frêne. L'impression qu'éveille cet antique souvenir est d'autant plus délicieuse et plus vive, qu'en détournant un instant la vue du
* Le Père Jérôme Lalemant.
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tableau, on aperçoit encore aujourd'hui, dans l'enceinte du cloître, la tête chenue du vieux frêne sous lequel la tradition nous montre la vénérable Mère de l'Incarnation catéchisant les petites sauvagesses, et instruisant les jeunes filles de la colonie. *
Lorsque vous avez étudié, pendant quelques instants, cette peinture, vous demeurez involontairement tout pensif; car elle vous raconte toute l'histoire des temps héroïques du Canada, avec ses alternatives de joies et de sacrifices, d'allégresse et de deuil, de sang et de triomphe ; — l'arrivée des premières flottille? remontant les eaux vierges du grand flleitve, qui s'étonne de refléter le mirage de ces canots étranges venus d'au delà du grand lac ; l'admiration des naturels du pays, se penchant au-dessus des caps et s'avançant parmi les joncs du rivage pour contempler ces hommes d'une autre race qui portent le tonnerre dans leurs mains ; — les premiers coups de hache retentissant sous les voûtes des bois séculaires. On croit encore entendre le long frémissement qui fit tressaillir les flancs de la forêt à l'heure où le Verbe de l'Evangile fut annoncé, pour la première fois, sur ces plages inconnues. Les missionnaires martyrs vous apparaissent, au milieu de cette vision. — comme autrefois
* Ce vétéran de la forêt, resté seul debout de tous ses compagnons, compte aujourd'hui plus de^OO ans d'existence. (Note de la prcniûre édition.)
Le vieux frêne a été renversé par une tempête le 24 juillet 1867.
le Christ prêchant sur la montagne, — les regards au ciel, les bras étendus, et faisant descendre la rosée du ciel sur les innombrables tribus accourues des extrémités de l'aurore et du couchant pour entendre la bonne nouvelle. Enfin, après un demi-siècle de combats, la vérité se lève, encore ruisselante du sang de ses martyrs; et l'hymne de la victoire, répété par les échos des AUeghanys et des Laurentides, retentit depuis les rivages des grands lacs jusqu'au golfe Saint- Laurent.
Mais au-dessus de toutes les apparitions que fait éclore la contemplation du tableau des Ursulines, surgit et plane une douce et pure image : c'est la figure de la vénérable Mère de l'Incarnation, de cette femme forte de l'Évangile, si bien nommée la Thérèse de la Nouvelle-France. C'est autour de cette grande figure que convergent toutes les autres pensées du tableau, que viennent se ranger tous les autres personnages.
Bien souvent, accoudé au mur du monastère, nous nous sommes pris à méditer en face de ces vieux souvenirs ; nous laissant d'autant plus volontiers bercer au charme de leurs silencieux entretiens, qu'ils avaient pour nous, comme pour tant d'autres Canadiens, un motif personnel.
Parmi ce groupe d'enfants rangées autour de la Mère de l'Incarnation, il nous semblait reconnaître une de nos ancêtres, qui eut le bonheur de recevoir ses saintes leçons, et de contempler ses grands exemplcB. Aussi cette hietoire est- elle à la fois, pour nous'
une œuvre de reconnaissance, et un faible monument élevé à la mémoire de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation.
Mais avant d'entreprendre d'écrire sa vie, nous croyons nécessaire de tracer une rapide esquisse du temps où elle a vécu, afin de mieux faire ressortir la grandeur de ce caractère qui nous apparaît entouré de tant d'héroïsme, même au milieu de cette pléiade d'âmes fortes qui ont valu à cette époque la gloire d'être reconnue comme les temps héroïques de la Nouvelle- France.
D'ailleurs, la vie de la Mère de l'Incarnation est tellement liée à l'histoire des premiers temps de la colonie, qu'on ne saurait l'envisager d'une manière complète, sans avoir présents à l'esprit au moins les événements les plus importants de cette partie de aotre histoire.
Notre intention n'est pas cependant de faire connaître toute l'histoire religieuse de cette époque, mais seulement d'en tracer les principaux linéaments, et de détacher de cet ensemble les traits les plus saillants.
Avant la découverte du nouveau monde, les peuples de l'Amérique étaient dans l'attente d'envoyés qui devaient venir de l'Orient. Les enfants du soleil viendront de l'aurore, — annonçaient d'anciennes prophéties,— les sacrifices humains seront abolis, et les peul)les régénérés. Cette espérance, dernier lambeau de la révélation, s'est retrouvée chez toutes les nations de l'univers ; car les ténèbres de l'idolâtrie, amoncelées
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sur la tête des sociétés, ne parent jamais intercepter entièrement toute lumière venue d'en haut. Chatiue peuple, plié sous le joug de l'erreur, est venu, à son tour, secouer ses chaînes devant l'autel invisible du Dieu inconnu, et faire éclater le cri de la délivrance. A mesure que l'heure approche, on voit ce« lueais d'espérance se multiplier et s'accroître: c(- sont les premiers rayons de l'aube qui précède le grand jour de la vérité.
Pendant bien des siècles, les enfants de l'extrême Occident, — de cette Atlantide qu'avaient rêvée jadis les voyants du vieux monde, — tournèrent en vain, dans l'attente, leurs regards vers l'Orient.
L'heure n'était pas encore venue.
L'Europe, prédestinée de Dieu pour aller porter le rameau de la croix au nouvel hémisphère, devait d'abord se rendre digne d'un si glorieux privilège, et mériter cette gloire en accomplissant quelque grande œuvre en faveur de la vérité. Ce jour arriva enfin.
Plusieurs fois, à la voix du chef de l'Eglise, toute la chrétienté s'était précipitée sur l'Asie pour écraser le croissant et reconquérir le sépulcre du Sauveur. L'enthousiasme de la foi avait accompli des prodiges d'héroïsme et de dévouement.
C'était le sacrifice exigé de Dieu.
L'Europe chrétienne avait pris la croix pour conquérir un tombeau, en récompense Dieu lui donna tout un monde. *
Histoire de V Eglise, par Rohrbacher.
En eifet, la découverte du continent américain fut l'œuvre des croisades. Le résultat de ces grandes expéditions, impénétrable d'abord aux regards des hommes, était prévu dans les desseins de Dieu. Les croisades développèrent cet esprit chevaleresque et aventureux qui donna l'impulsion à une foule de voyageurs, dont un grand nombre pénétrèrent alors jusqu'aux extrémités de l'Orient. Les récits qu'à leur retour ces voyageurs firent des pays qu'ils avaient parcourus, des merveilles qu'ils avaient admirées, enflammèrent les imaginations. L'amour des découvertes fermenta dans tous les cœurs. C'est alors que l'homme qui personnifie toute cette époque, Christophe Colomb, se lève, et que debout sur les rivages européens, il scrute du regard les horizons des mers où l'esprit d'en haut, qui l'illumine, lui découvre les terres nouvelles promises à son génie.
Ce fut à Ferdinand le Catholique et à Isabelle, son épouse, que Dieu réserva l'honneur de comprendre la pensée de ce grand homme. Car ces deux souverains venaient de mettre la dernière main à l'œuvre des croisades, en rejetant de l'Espagne sur les côtes d'Afrique, le dernier sultan de Grenade, Boabdil avec ses Maures.
Sur les traces de Christophe Colomb, s'élancèrent bientôt d'autres découvreurs, qui, chaque jour, levèrent un nouveau pan du voile mystérieux qui, pendant tant de siècles, avait dérobé à l'univers ancien cette moitié du monde. Alors s'ouvre la première page de l'histoire de la Nouvelle-France.
Ici, l'on nous pardonnera de nous arrêter quelques instants, et de baiser avec amour et respect cette première page de nos annales, si fervente et si pure, qui prophétise toute la suite de notre histoire; — de nous prosterner tout ému, devant ces premiers vestiges qu'ont laissés nos pères sur la route d'une conquête qui fut plus encore celle de Dieu que celle de leur roi.
C'était par une matinée du printemps de l'année 1535. Toute la ville de Saint- Malo était dans une sainte allégresse, car on célébrait la solennité delà Pentecôte. Dans ces temps heureux où la société était encore imprégnée de l'idée religieuse, un profond recueillement et une tendre piété sanctifiaient toutes les fêtes de l'Eglise. Cependant, ce jour-là, la vieille cathédrale gothique de Saint-Malo était remplie d'une foule encore plus nombreuse qu'à l'ordinaire ; car à l'issue de l'office du matin, devait avoir lieu une touchante cérémonie.
Au milieu de la nef était réunie une troupe, composée de plus de cent hommes, qu'à leur air et à leur accoutrement, il était facile de reconnaître pour des marins. A la veille de partir pour une longue et dangereuse expédition, ils venaient, par une démarche solennelle, implorer la j)rotection de Celui qui commande au vent et aux tempêtes. Un cercle de plusieurs gentilshommes entourait leur chef, qui, appuyé sur le pommeau de son épée, était absorbé dans la méditation et la prière. Ce chef, on l'a reconnu, c'était Jacques Cartier, accompagné de ses braves marins ; ces
gentilshommes, c'étaient Claude de Pontbriand, fils du seigneur de Montcevelles et échanson du Dauphin ; — c'étaient Garnier de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, de Goyelle, Philippe de Rougemont et plusieurs autres jeunes gens de distinction qui, par amour pour les aventures, avaient voulu s'associer, comme volontaires, à l'expédition.
A l'heure de la communion, tous, Cartier en tête, vinrent s'asseoir à la table sainte. Il faisait beau voir, agenouillés sur les dalles du temple, comme desimpies enfants, ces fiers gentilshommes aussi chevaleresques que François I" ; et ces vieux loups de mer, qui, toute leur vie, avalent affronté la furie des flots et Ihorreur des tempêtes. Ces âpres visages, dont les traits, hâlés par le soleil et l'écume des vagues, se détendaient sous les rayons de la prière, apparaissaient épanouis, transfigurés, doux comme des visages d'enfants.
Elle est grande et belle aujourd'hui la France, drapée dans ea force et sa gloire. * Mais était-elle moins grande et moins belle en ces jours où ses enfants, dignes fils des croisés, venaient courber leur front dans les temples ; quand son roi s'agenouillait sur le champ de bataille ; quand, arrivé aux dernières étapes du malheur, il pouvait encore dire : Tout est perda^ fora Vknnneur !
Après la célébration des saints mystères, toute la troupe s'avança jusque dans le chœur de la cathédrale,
* Ceci était écrit en 18G3.
INTRODUCTION Lj
et vint se ranger autour du trône où l'évêque de Saint- Malo, Mgr Bohier, revêtu des ornements pontificaux, appela sur eux et sur leur expédition, les grâces du ciel, et leur accorda sa bénédiction.
Cet acte solennel fut le sacre de la France américaine à son berceau. Ainsi fut écrite, aux clartés du sanctuaire, la première page de son histoire ; plus tard, bien d'autres furent écrites au pied des autels, et souvent avec le sang des martyrs ; car c'étaient encore les gestes de Dieu que faisaient les Francs, en créant une France nouvelle sur les rivages canadiens. Israël, au désert, marchait à la lumière de la colonne de feu ; — la croix, cette autre colonne lumineuse, guida toujours nos pères au désert du nouveau monde. Et lorsqu'on ouvre aujourd'hui le sépulcre des générations où dorment ces preux chevaliers de la civilisation, l'odeur de l'encens et les parfums de l'autel nous embaument encore.
Trois jours après l'imposante cérémonie que nous venons de décrire, le mercredi, 19 mai 1535, trois voiles disparaissaient, au loin, sur la ligne de l'Océan. C'était la petite flottille de Cartier, la Grande Hermine, la Petite Hermine, et VEmerillon, qu'une brise favorable venait de pousser hors de la rade de Saint-Malo, aux acclamations de la foule accourue sur le rivage.
On se figure difficilement aujourd'hui l'audace et la témérité de ces voyages sur des mers inexplorées, vers des mondes inconnus, que l'imagination surexcitée des peuples enveloppait de fables et de mystères effrayants.
Peu de jours après leur départ, les trois vaisseaux furent assaillis par une violente tempête. " Le temps, dit naïvement Cartier, se changea en ire et tourmente qui nous a duré ... autant que jamais navires qui passassent la dite mer eussent sans aucun amendement, tellement que le vingt-cinquième jour de juin. .. nous entreperdîmes tous trois."
Enfin les navires, réunis, remontèrent les eaux du Saint-Laurent.
Le Canada était découvert.
Bientôt la croix, plantée sur les rives du grand fleuve, étendit ses bras vers les nations sauvages, et les invita à venir se reposer sous son ombre.
Ici, se termine la mission de l'immortel navigateur de Saint-Malo.
La noble figure de Cartier, d'une grandeur et d'une simplicité antique?, ouvre dignement la longue galerie de portraits héroïques qui illustrent les annales canadiennes. Jamais la civilisation chrétienne, en mettant le pied sur le sol américain, n'eut de plus digne représentant. La foi naïve et ardente des beaux jours du christianisme coule à pleins bords à travers la vie et les écrits de ce chef auguste de la hiérarchie de héros canadiens.
Le premier, il pénètre au cœur de ce continent, en remontant, avec une poignée d'hommes, les eaux du Saint- Laurent, arborant partout le drapeau du Christ et de la France, et dotant ainsi l'empire des lis de contrées plus vastes que l'Europe entière. A son passage.
les peuplades descendent de leurs montagnes et apportent leurs malades aux pieds de ce grand pèlerin de la civilisation, qui leur impose les mains à l'exemple du divin maître, priant Dieu qu'il leur donnât grâce de recouvrer chrétienté et baptesme.
Après avoir accompagné Cartier dans ses courses aventureuses, on aime encore à le suivre dans sa paisible retraite de Limoilou, quand, de retour de ses longues pérégrinations, et anobli par son roi, l'illustre capitaine, la pensée attachée au ciel, l'œil sur l'Océan, remonte vers le passé; tantôt évoquant, au murmure si mélancolique de la plage armoricaine, l'ombre exilée de Donoacona ; tantôt menant merveilleuse joie à rêver encore aux royaumes de Saguenay, de Canada et d'Hochelaga.
Le portrait de l'illustre marin, conservé pieusement par sa ville natale, est devenu aujourd'hui populaire parmi nous. L'artiste qui crayonna ce tableau, avait bien compris le grand caractère de Cartier. L'attitude méditative du héros, ses traits énergiques, son œil inspiré, perçant les bornes de l'horizon, réalisent bien l'idéal et le prestige au milieu desquels il nous apparaît aujourd'hui à travers le lointain des âges. C'est bien ainsi que nous aimons à revoir cette mâle figure, qui conserve encore, plus tard, sous sa couronne de cheveux blancs, cette fraîcheur de l'âme qui rejaillit sur les traits, quand la foi et le génie se sont embrassés, pendant toute une vie, dans un noble cœar.
Après d'opiniâtres et infructueuses tentative^, Car-
tier était descendu au tombeau sans avoir vu s'accomplir un des rêves les plus chers de sa vie, sans avoir pu contempler une colonie française assise sur le sol qu'il avait découvert.
Bien des années après, le 3 juillet 1608, un autre chef français, Samuel de Champlain, arborait le drapeau blanc sur le promontoire de Québec. Une nation nouvelle allait naître à l'ombre de ce drapeau.
Le mouvement et la vie succèdent tout à coup au silence et à la solitude ; les premiers coups de hache éveillent les échos endormis depuis tant de siècles sur cette plage déserte; et bientôt, une spacieuse habitation s'élève et abrite le premier noyau de la colonie. L'étendard fleurdelisé, planté au sommet du nouveau fort, se déploie au souffle de la brise.
Si alors Champlain eût pu plonger son regard dans l'avenir, quel noble orgueil eût fait tressaillir son âme en voyant tomber des plis de ce glorieux drapeau tous les lauriers et les palmes qui devaient bientôt fleurir autour du berceau du jeune peuple qui commençait ù surgir de terre ! Du moins, en regardant flotter, pour la première fois, les blanches couleurs de la France au-dessus de cette riche nature, le fondateur de Québec dut-il concevoir d'heureuses espérances.
Quelques années après cette prise de possession du territoire canadien par Champlain, une autre prise de possession solennelle avait lieu au nom de Dieu et de la religion. Le 25 juin 1615, tous les colons, en habits de fête, étaient réunis dans une petite chapelle récem-
ment construite auprès du fort de Québec, et assistaient avec recueillement au saint sacrifice de la messe célébré par un vénérable missionnaire récollet, le R. P. Dolbeau.
" Rien ne manqua, dit le P. Le Clercq, pour rendre cette action solennelle, autant que la simplicité de cette petite troupe d'une colonie naissante le pouvait permettre ; s'étant préparés par la confession, ils y reçurent le Sauveur par la communion eucharistique. Le Te Deum y fat chanté au son de leur petite artillerie, et parmi les acclamations de joie dont cette solitude retentissait de toutes parts, l'on eût dit qu'elle s'était changée en un paradis, tous y invoquant le roi du ciel, et appelant à leur secours les anges tutélaires de ces vastes provinces."
Cet acte religieux de quelques pauvres émigrés européens, perdus au milieu d'un immense désert, est bien de peu d'importance aux yeux de quiconque n'a pas conservé ardente en son cœur la vie de la foi. Mais pour le chrétien, dont le regard s'ouvre au delà du monde visible, cet acte, si simple en apparence, est un événement. Derrière chaque détail de cette cérémonie se cache un mystère, toute une révolution morale.
Au moment où l'aurore de ce jour apparaissait audessus des forêts du Canada, l'aube d'un autre jour se levait aussi, dissipant des ténèbres bien autrement obscures. A l'instant où le prêtre éleva, pour la première fois, l'hostie sainte au-dessus de la foule prosternée dans l'adoration, un soleil nouveau répandit ses
rayons sur cette terre. La nature entière se réjouit. Chaque feuille des bois frémit et palpite avec amour au passage de la brise que parfume l'encens de la prière. Le flot radieux se déroule et baise avec respect cette plage devenue sacrée. Les échos embrassent avec transport, et renvoient au loin le? chants, mêlés aux salves d'artillerie, qui annoncent à ces contrées lejour de la régénération et de la délivrance. Désormais abritée sous les deux ailes de la France et de la religion, la petite colonie française pourra lutter contre les ennemis qui la menacent de tous les points de l'horizon. Car, à peine sorti de terre, ce faible arbrisseau sera assailli par des tempêtes. Bien souvent, à moitié déraciné, en apparence prêt à mourir, il penchera tristement sa tête flétrie et désolée vers l'abîme ; mais cent fois battu de l'orage, toujours il se relèvera, pour soutenir de plus violents assauts. Enfin vainqueur de tous les combats, il plongera dans le sol de fortes et profondes racines, et élèvera son front audessus des nuages, jusqu'au jour (déjà venu) où il étendra ses vastes rameaux, chargés de fleurs et de fruits, sur les deux rives du plus beau fleuve du monde.
A la fin de l'année 1635, Champlain, frappé de paralysie, s'éteignait au milieu des compagnons de son entreprise. Un long cri de deuil suivit le père de la Nouvelle- France rappelé vers un séjour meilleur, jamais, dans la suite, le Canada ne fit de plus grande perte. Aujourd'hui que nous avons appris à admirer
autre chose dans l'histoire que les héros qui ont laissé après eux un sillon de sang, nous pouvons plus facilement apprécier la grandeur du caractère et de l'œuvre de Champlain.
Lorsque nous rêvons la perfection chez l'homme, nous nous plaisons à le créer entouré des dons les plus précieux de l'esprit et du cœur : intelligence vaste et éclairée, vues hautes et larges, expérience consommée des hommes et des choses, honneur, désintéressement, loyauté, courage, fermeté dans les revers, grandeur d'âme, persévérance. Or l'énumération de de ces qualités résume toute la vie et le caractère de Champlain. Que sont tous ces brigands de l'histoire, qu'on est convenu d'appeler héros, auprès de tels bienfaiteurs de l'humanité? Tandis que les premiers ont semé chacun de leurs pas de larmes et de sang, les autres ont laissé derrière eux une trace féconde où germent la reconnaissance et l'amour.
Quand, aux heures de solitude, dans le silence et le recueillement de l'âme, nous remontons vers le passé, et que, saisis d'une religieuse émotion, nous pénétrons dans le temple de notre histoire, parmi tous ces héros, dont les robustes épaules soutiennent les colonnes do l'édifice, nul mieux que Champlain ne porte sur un visage plus serein de plus majestueuses pensées. Type et modèle de tous ces héros qu'un même honneur assemble, il occupe le rang suprême près de l'autel de la patrie. Nul, en effet, parmi ces rois de notre histoire, ne réunit plus d'éminentes qualités, ne déploya un
caractère plus énergiquement trempé, ne fit éclnter l)lus d'intrépidité et de persévérance. Car c'était l'œuvre de Dieu que le gentilhomme saintongeois avait eu la conviction d'accomplir, lorsque, la croix sur le cœur, le regard au ciel, il descendit les degrés du château de ses pères pour venir s'enfoncer dans les solitudes américaines. En portant pendant plus de trentecinq ans le fardeau de notre avenir. Tâme dTchirée i)ar les soucis, les fatigues, et les obstacles sans nombre, il sut toujours rafraîchir son front baigné de sueurs, aux sources pures et limpides de la foi. Aus-i, lorsqu'à son lit de mort il promena un dernier regard d'adieu sur le cercle de vaillants hommes qu'il avait formés, qu'il appelait ses enfants, et qui le regardaient comme leur père, dut-il avoir foi dans l'avenir de son œuvre.. Car il leur léguait le plus sûr gage d'immortalité : la sève vigoureuse de mœurs au-tères, la pratique de toutes les vertus chrétiennes qu'il leur avait <'onstanunent enseignée de paroles et d'exemples.
La discipline qu'il avait établie parmi cette petite société était admirable. " Le fort, dit un chroniqueur (lu temps, paraissait une académie bien réglée... Bon nombrede très honorables personnes viennent rejeter (hms nos bois, comme dans le sein de la paix, pour vivre ici avec plus de piété, plus de franchise et plus (le liberté... Les exactions, les tromperies, les vols, les rapts, les assassinats, les perfidies, les inimitiés, les malices noires, ne se voient ici qu'une fois l'an, sur les |)apiers et sur les gazettes que quelques-uns apportent de l'ancienne France."
A l'exemple de leur chef, tous menaient la conduite la plus édifiante, et s'approchaient régulièrement des sacrements de l'Eglise. Pour rappeler plus souvent à chacun la pensée du ciel, Champlain établit la coutume si pieuse et si touchante, conservée jusqu'à nous, de sonner l'angélus trois fois par jour. L'intérieur du fort ressemblait plus à une communauté religieuse qu'à une garnison. La lecture se faisait régulièrement à chaque repas ; au dîner, on lisait quelque livre d'histoire; au souper, c'était la vie des saints. Une douce et franche gaîté assaisonnait les moments de loisir; et, chaque soir, le vénérable patriarche de la colonie rassemblait tous ses enfants pour réciter la prière en commun et faire l'examen de conscience.
Telle était la vie des premiers colons. L'Eglise, dont la jeunesse se renouvelle comme celle de l'aigle, ramenait ici l'âge d'or de ses années primitives.
Cette étincelle du foyer catholique, à peine jetée sur la montagne de Québec, répandait déjà bien loin ses premiers rayons. Dès l'année 1616, le premier apôtre des Hurons * pénétrait avec Champlain à plus de trois cents lieues dans les terres, et célébrait les mystères sacrés parmi ces tribus barbares, au cœur môme de l'idolâtrie sauvage. " Il serait difficile, écrivait-il en ])arlant de son voyage, de vous dire la lassitude que j'ai soufferte, ayant été obligé d'avoir tout le long
* Le P. Le Caron, missionnaire récollet.
du jour l'aviron à la main et de ramer de toute ma force avec les sauvages. J'ai marché plus de cent fois dans les rivières, sur des roches aiguës qui me coupaient les pieds, dans la fange, dans les bois, où je portais le canot et mon équipage... Je ne vous dirai rien du jeûne pénible qui nous désola, n'aj'-ant qu'un peu de S9gamité, espèce de fiulment composé d'eau et de farine de blé d'Inde, que l'on nous donnait soir et matin, en très petite quantité." Ainsi ce courageux enfant de saint François ouvrait par des fatigues et des souffrances inouïes ce chemin vers les Hurons que d'autres apôtres devaient clore avec leur sang. La moisson allait être abondante ; mais avant d'avoir défriché ce nouveau champ du père de famille, couvert de ronces, les ouvriers du Seigneur devaient arroser chaque pierre de leurs sueurs, cueillir une douleur sur chaque épine. Enfin, après avoir longtemps semé dans les larmes, les missionnaires devaient revenir courbés sous les gerbes.
Plusieurs missionnaires suivirent, à divers intervalles, les traces du P. Le Caron, tandis que l'Evangile était annoncé à d'autres peuplades sauvages. Ce ne fut toutefois qu'en 1634 que trois religieux de la compagnie de Jésus, les Pères de Brébeuf, Daniel et Davost,fondèrent définitivement la mission huronne, qui ne fut interrompue que par la destruction de cette nation (1649).
Nous nous trouvons ici en présence d'un des plus beaux phénomènes que la terre ait jamais offerts au
ciel, et qui fera l'éternelle admiration des anges et des hommes: la vie du missionnaire dans les bois au milieu des nations sauvages ! Qui dira les travaux de son apostolat, ses dangers, ses longues et pénibles marches, ses privations, ses jeûnes, ses veilles, ses incomparables vertus ? A peine descendu au rivage de sa nouvelle patrie, il s'enfonce dans le dédale de la forêt. Il a dit adieu à tout ce qu'il avait de cher au monde; — adieu aux cheveux blancs de sa mère, qu'il a baignés de ses larmes dans une suprême et dernière étreinte; — adieu au seuil de ses ancêtres, où il laisse peut-être une opulente fortune et un beau nom, car souvent cet humble soldat du Christ est le rejeton d'une noble lignée ; * adieu au beau pays de France, dont le souvenir attendri vivra longtemps dans son cœur, et sera l'holocauste quotidien qu'il immolera sur l'autel de ses affections parmi tant d'autres sacrifices. Il s'avance, entouré d'êtres barbares dont il ne comprend pas même la langue, qui l'abandonneront sans pitié et le laisseront expirer seul au bord du chemin, si la lassitude, la misère, quelque blessure viennent à exténuer ses forces ; ou qui peut-être, dans une heure de défiance et de férocité, Tassommeront à coups de tomahawk, ou l'exposeront sur quelque rapide à une
* Le Père de Brébeuf, entre autre», descendait d'une ancienne et noble famille de Normandie, que l'on dit avoir été la souche de l'illustre maison d'Arundel, en Angleterre.
mort inévitable. * Assis au fond d'un frêle canot, d'écorce, le bréviaire suspendu au cou, Taviron îX la main, dans une posture incommode, sans avoir la liberté de se tourner de crainte de chavirer et de se noyer ou de se briser sur les rochers, il rame tout le long du jour avec des fatigues inouïes, rendues encore bien plus pénibles par le manque d'habitude. Il remonte ainsi les fleuves, les lacs, les rivières jusqu'à ce qu'une cascade ou un rapide l'oblige de mettre pied à terre et de charger sur ses épaules engourdies le canot, le bagage, ou les provisions. Souvent un soleil brûlant darde ses rayons entre des rives encaissées et l'enveloppe d'une atmosphère de feu ; ou bien une pluie torrentielle le surprend pendant une longue marche à travers la forêt. Peut-être un heureux hasard lui offrira- 1- il quelquefois un abri ; mai? si, après l'orage, il veut continuer sa course, pendant que ses pieds plongeront dans la fange, il ne pourra remuer une branche d'arbre sans être inondé d'un déluge d'eau. Enfin lorsque harassé, baigné de sueurs, ou trempé jusqu'aux os, il s'assied le soir au feu du bivouac, il n'a pour toute nourriture qu'une poignée de maïs moulu entre deux pierres et cuit avec un peu d'eau ; pour abri que les étoiles ; pour lit où reposer ses membres endoloris, ses pieds écorchés, que
* C'est ainsi que périt en 1625 le P. Nicolas Viel, réoollet, qui se noya aveo un jeune néophyte, près de Montréal, sur le rapide qui depuis a porté le nom de Sault-au-Récollet.
la terre nue et humide, ou bien des roches inégales et raboteuses. Encore avant de s'étendre sur cette rude couche lui faut-il réciter son bréviaire à la lueur du bûcher. Bien souvent la nuit ne fait que varier' son supplice ; étoujffé par la fumée, ou dévoré par les moustiques, à peine peut-il clore la paupière. Heureux encore si l'insomnie, le forçant malgré lui à faire sentinelle, lui laisse le temps de crier aux armes et d'éviter la haclie que lève sur sa tête l'Iroquois rôdant furtivement derrière les broussailles. *
Il voyagera ainsi pendant des mois entier? avant d'arriver au villagedela mission. ''Nous vous recevrons, écrivait du pays des Hurons le P. de Brébeuf à quelques personnes qui brûlaient du désir de venir partager ses labeurs apostoliques, nous vous recevrons dans une si chétive cabane que je n'en trouve point quasi en France d'assez misérable pour pouvoir vous dire, voilà comment vous serez logé. Tout harassé et fatigué que vous serez, nous ne pouvons vous donner qu'une pauvre natte et tout au plus quelque peau pour vous servir de lit ; et de plus vous arriverez en une saison où de misérables petites bestioles, que nous appelons ici taouhac... vous empêcheront quasi les nuits entières de fermer l'œil... Et puis comment penseriez-vous
* Le P. Bresi^ani échappa ainsi à la mort, et sauva la vie à «es compagnons en donnant l'alarme au moment où les Iroquois, qui s'étaient glissés près d'eux pendant la nuit, allaient fondre sur leur camp.
passer ici l'hiver ?...Je le dis sans exagération, les cinq et six mois de l'hiver se passent dans ces incommodités presque continuelles, les froidures excessives, la fumée, et l'importunité des sauvages ; nous avons une cabane bâtie de simples écorces, mais si bien jointes que nous n'avons que faire de sortir dehors pour savoir quel temps il fait ; la fumée est bien souvent si épaisse, si aigre et si opiniâtre, que les cinq et six jours entiers, si vous n'êtes tout à fait à l'épreuve, c'est bien tout ce que vous pouvez faire que de connaître quelque chose dans votre bréviaire... Ajoutez à tout cela que votre vie ne tient qu'à un filet. ..Un mécontent vous peut brûler ou fendre la tête à l'écart. Et puis vous êtes responsable de la stérilité ou fécondité de la terre, sous peine de la vie ; vous êtes la cause des sécheresses ; si vous ne faites pleuvoir, on ne parle pas moins que de se défaire de vous."
A travers tous ces périls, le nouvel apôtre, à peine remis du voyage, se livre avec ardeur à l'étude d'une langue informe, hérissée de mille difficultés et entremêlée de divers dialectes. Cet homme, aussi distingué par sa science que par ses vertus, devient l'humble disciple d'enfants de la nature, ignorants et grossiers. Il ira ensuite rompre le pain de la divine parole à quelques néophytes dispersés çà et là en différents villages, ou bien durant la saison d'hiver, il suivra en raquettes les partis de chasse, marchant le jour enveloppé dans un tourbillon de neige, dormant la nuit sur un lit de sapin. Un canot sauvage abordait un soir aux Trois-
Rivières; les Français accourus au rivage furent touchés jusqu'aux larmes en reconnaissant parmi les Indiens le P. Daniel, qui arrivait d'une de ses missions. Il avait l'air joyeux, le regard rayonnant; mais la figure amaigrie, brûlée et toute défaite. Il avait les pieds nus et était vêtu d'une vieille soutane déchirée en lambeaux ;*sa chemise était toute pourrie sur son dos. Mais il était heureux, car il avait eu le bonheur de baptiser un pauvre malheureux qu'on menait à la mort. Tous se jetèrent à son cou et embrassèrent avec attendrissement ce glorieux apôtre de Jésus-Christ. QuHls sont beaux sur les montagnes et sur les âpres sentiers du désert les pieds de ceux qui annoncent la paix.
Ainsi furent évangélisées, en moins de quinze ans, les diverses tribus sauvages disséminées depuis les sources des grands lacs jusqu'au golfe Saint- Laurent, et depuis les glaces de la baie d'Hudson jusqu'aux rivages de l'Atlantique ; à une époque où les colons de la Nouvelle- Angleterre n'osaient encore perdre de vue le seuil de la forêt.
Mais de toutes ces missions, la plus célèbre par le nombre de chrétiens et de martyrs qu'elle a donnés au ciel autant que par ses touchantes infortunes, c'est la. petite église huronne. L'histoire de toutes les autres missions se résume dans les différentes phases qui
* Les sauvages obligeaient les voyageurs de se déchausser en entrant dans les canots d'écorce, de crainte de les briser.
accompagnèrent la conversion de cette tribu et sa destruction si pleine de péripéties et de larmes.
Nous en tracerons ici une esquisse un peu détaillée, afin de donner au lecteur une idée complète de l'œuvre des missions, qui occupe une des pages les plus importantes et les plus admirables des annales canadiennes. L'histoire du Canada, en effet, est, pour ainsi dire, l'histoire de la religion et de la civilisation sur les rivages du Saint-Laurent.
Bien longtemps la nation huronne résista à tous les traits de la grâce. Déjà huit années s'étaient écoulées depuis la fondation de cette mission, et à peine quelques rayons de lumière avaient-ils lui dans les ténèbres de l'idolâtrie, à peine de loin en loin quelques néophytes avaient-ils demandé le baptême. Les ouvriers de cette vigne du Seigneur, toujours entre la vie et la mort, avaient beau remuer ces sillons arides et les tremper de leurs sueurs, ils ne produisaient que des ronces. Kn traçant la vie du missionnaire, nous avons dit les meurtrissures du corps ; mais qui dira les saignements du cœur, les déchirements de l'âme? Tant de sacrifices allaient donc être inutiles? Le Seigneur n'é- 'coutait donc pas leurs gémissements et leurs soupirs? Mais voici venir l'innocente et pure victime, l'holocauste sans tache, dont le sang va fertiliser les précieux germes confiés à la terre. C'est le séraphique Père Jogues. Ceint pour le combat,il descend des montagnes
de l'Occident où il a annoncé la parole du salut aux Ojibewais, * il quitte les bords du lac Huron, séjour de cette nation huronne, objet dotant de sollicitude, et pour laquelle, depuis cinq ans, il élève ses mains suppliantes vers le ciel.
Le voilà tombé entre les mains des féroces Iroquoîs, avec plusieurs captifs français et sauvages (1642). Comment peindre ici l'héroïsme de cet Illustre témoin de la foi ? Il faudrait citer en entier les pages admirables où lui-même a tracé d'une main mutilée le récit de sa captivité et de ses souffrances ; — pages tombées du ciel et qui arrachent des cris d'admiration même aux ennemis de la foi. Pendant le combat où il est fait prisonnier, il ne oonge ni à fuir, ni à se défendre. S'oubliant entièrement lui-même, il ne s'occupe que de ses compagnons d'infortune ; il entend l'aveu de leurs fautes, les absout et les prépare à la mort. Quelques sauvages catéchumènes reçoivent le baptême. L'uii d'eux était un vieillard octogénaire ; lorsqu'on voulut l'entraîner avec les autres captifsil dit à ses bourreaux^ '* A mon âge, comment puis-je aller dans un pays lointain et étranger ? Non, je mourrai ici." Et il reçut la couronne du ciel à l'endroit môme où il venait de recevoir celle du baptême.
Les Iroquois assouvirent leur férocité sur le P. Jogues en lui arrachant avec leurs dents presque tous
* Dans une mission quile fit pénétrer jusqu'au Sault-Sainte Marie.
INTRODUCTIOiN
les ongles, et en lui mâchant les deux index. Ils l'accablèrent tellement de coups qu'il demeura longtemps privé de sentiment et presque sans vie.
Pendant le voyage qui dura treize jours, chacunde ses pas fut marqué par quelques tortures. Aux horreurs de la faim s'ajoutaient les chaleurs excessives pendant le jour, le froid pendant la nuit, les fatigues, les menaces et des cruautés dont le récit seul ûiit frémir. Les vers naisvsaient dans ses plaies encore ouvertes et envenimées, et il pouvait dire avec Job : Tai dit à la pourriture, votes êtes mon j)ère, et aux vers, vous êtes ma mère et ma sœur.
Le cœur navré du saint martyr était en proie à de bien plus vives douleurs encore, lorsqu'il considérait cette marche funèbre de chrétiens traînés avec lui au supplice et à la mort.
Enfin ils arrivèrent au premier village iroquois, où ils furent reçus par une grêle de coups de bâtons, de massues, et de baguettes de fer. Respirant à peine, le Père fut traîné sur un échafaud où, après avoir subi de nouveaux tourments, il eut le pouce gauche coupé par un sauvage. " Je pris alors, dit-il, ce pouce avec l'autre main, et je vous le présentai, ô Dieu vivant et véritable, en mémoire des sacrifices que, depuis sept ans, je vous offrais dans votre Eglise ; mais un de mes compagnons m'avertit de ne pas agir ainsi, dans la crainte que mes ennemis ne me le missent dans la bouche et ne me forçassent à le manger tout sanglant."
Des jours et des nuits sans fin s'écoulèrent ainsi dans d'inénarrables 8oufî*rances, presque sans aucune nourriture et sans sommeil.
IKTRODUCTION 33
" Une nuit, on nous réunit dans une cabane, où les jeunes gens nous attendaient. Ils nous ordonnèrent alors de chanter, comme c'est l'usage des prisonniers, et nous nous mîmes à chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère (pouvions-nous chanter autre •chose?). Au chant succéda le supplice. ..Ils jetèrent sur moi des cendres chaudes et des charbons ardents.
" Avec des cordes, faites d'écorce d'arbres, ils me suspendirent par les bras à -deux poteaux plantés au milieu de la cabane. Je m'attendais à être brûlé ; car c'est la posture qu'ils donnent ordinairement à leurs victimes. Le Seigneur, pour me faire reconnaître que si jusque-là j'avais pu souffrir avec un peu de courage et de patience, je le devais non à ma propre vertu, mais à Celui qui donne la force aux faible s, m'abandonna pour ainsi dire à moi-même pendant ce nouveau tourment. Je poussai des gémissements (car je me glorifierai volontiers dans mes infirmités, afin que la vertu de Jéhus- Christ habite en moi), et l'excès de mes douleurs me fit conjurer mes bourreaux de relâcher un peu mes liens ; njais Dieu permettait, avec raison, que plus je faisais d'instances, plus ils me serrassent étroitement. Après environ un quart d'heure de souffrance, ils me détachèrent; sans cela je serais mort."
A tous ces tourments, venait se joindre à chaque instant l'appréhension de l'horrible supplice du feu. Enfin le Père fut relégué dans un village avec un autre prisonnier français, René Goupil, jeune chirurgien, •d'une admirable piété, qui était venu en Canada pour
se consacrer à l'œuvre des mispîons. Après tant de coups et de blessures, tant déjeunes multipliés et de veilles continuelles, et surtout après tant de poignantes angoisses et de peines intérieures, n'étant plus occupée pour ainsi dire qu'à sentir leurs douleurs, les deux captifs exténués pouvaient à peine marcher ou se tenir debout. Leurs membres, qui n'étaient plus qu'une plaie, ne leur laissaient de repos ni le jour ni la nuit. Enfin, réduits à la dernière extrémité, ils crurent pendant quelque temps que chaque jour allait être le dernier. Leur unique consolation, parmi tant de maux, était de se traîner péniblement sur une colline qui dominait le village, et dans cette solitude, loin du tumulte et des importunités, de répandre leurs âmes devant Dieu en de tendres épanchements, et de déposer à ses pieds leurs croix, leurs tristesses et les amertumes de leurs cœurs. Un jour qu'ils rentraient au village en récitant le chapelet de la sainte Vierge, un sauvage,
apercevant René, l'étendit mort à ses pieds d'un coup de hache.
A la vue du tomahawk ensanglanté, le Père Jogues se jette à genoux, ôte son bonnet, recommande son âme à Dieu, et attend le même sort ; mais le sauvage lui ordonne de se relever.
Le cadavre de René fut traîné dans le village, abandonné aux chiens, puis jeté dans un torrent. A la première occasion favorable, le Père Jogues se mit â la recherche des restes de son infortuné ami, afin de lui donner la sépulture. " Je partis de bonne heure,
dit-il, avec une bêche pour creuser une fosse ; mais on m'avait enlevé mon frère. Je vais à l'endroit où il était. Je gravis la colline, au pied de laquelle coule le torrent; j'en descends, je parcours la forêt qui est de l'autre côté : tout est inutile... Que de gémissements je poussai alors! Que de larmes, pendant que je vous adressais, ô mon Dieu, le chant des psaumes d'usage dans notre sainte Eglise, pour l'office des morts !
" Cependant après la fonte des neiges, j'appris de quelques jeunes gens qu'ils avaient vu les ossements épars du cadavre de ce Français. Je me transporte alors sur les lieux. Je recueille quelques os à demi rongés, restes des chiens, des loups et des corbeaux, et en particulier une tête brisée en plusieurs endroits. Je baise avec respect ces saintes reliques et je les cache en terre."
Resté seul au milieu des Iroquois, l'héroïque martyr eut à subir, pendant près d'une année encore, un esclavage mille fois pire que la mort. En proie à d'éternelles angoisses, objet du mépris de ses bourreaux, lui dont le monde n'était pas digne, mourant de faim et de froid, il ne fut plus bientôt qu'un squelette ambulant. La vie lui était un tourment, et la mortun véritable gain. Son unique refuge était la prière et la méditation des saintes Ecritures. Tous les matins, dès qu'il pouvait s'échapper, il se retirait, à l'exemple du Sauveur, stir la montagne, au milieu de la forêt. Là, agenouillé au pied d'une croix qu'il avait tracée sur un arbre en lui enlevant son écorce, il passait la plus grande
partie des journées dans l'oraison et l'union avec Dieu, qu'il était seul à adorer et à aimer dans ces vastes déserts. Il fit même, malgré les rigueurs du froid, une retraite de quarante jours dans les bois.
^' Que de fois, écrivait le sublime anachorète, nous nous sommes assis sur les bords desfltuves de Babylone et nous avons versé des larmes au souvenir de Sion, non seulement de la Sion triomphante dans les cieux, mais de celle qui glorifie Dieu sur la terre ! Que de fois, bien que sur une terre étrangère, nous avons chanté le cantique du Seigneur, et nous avons fait retentir les forêts et les montagnes des louanges de leur auteur, qu'elles n'avaient pas entendues depuis leur création ! Que de fois j'ai gravé le nom de Jésus sur les arbres élevés des forêts, afin que les démons, qui tremblent en Ventendant prononcer, prissent la fuite en le voyant I Que de fois en découpant l'écorce, j'ai tracé sur les arbres la très sainte croix de mon Dieu, pour faire fuir ses ennemis, et que par elle, 6 mon Seigneur et mon Roi, vous régnassiez au milieu des ennemis de la croix, les hérétiques et les païens, habitants de ces contrées, et sur les démons qui y dominent au loin."
Les habitants de la Nouvelle-Hollande, qui travaillaient depuis longtemps à sa délivrance, lui offrirent un jour les moyens de s'évader ; mais quelle ne fut pas leur stupéfaction, lorsqu'au lieu de saisir cette chance de salut avec empressement, il leur demanda quelques jours de réflexion. Car ayant eu le bonheur de baptiser un bon nombre de captifs et d'enfants, il avait résolu
de vivre et de mourir sur cette croix où le Seigneur Vavait attaché. Et ce ne fut qu'après s'être bien convaincu que sa présence ne serait d'aucune utilité à ses ennemis, qui venaient de former la résolution de le mettre à mort, qu'il se décida à prendre la fuite.
Enfin, après bien des traverses et des dangers,ilaborda sur les côtes de la Bretagne, où il reçut l'hospitalité chez un paysan breton. Toute la famille fondit en pleurs au récit de ses infortunes, et le Père lui-même ne put retenir ses larmes lorsque les deux jeunes filles de la chaumière vinrent, en sanglotant, lui offrir un ou deux sous, leur unique trésor.
Son séjour en France fut à peine de quelques mois. Enivré de la folie de la croix, ce sublime insensé ne soupirait plus qu'après ses chères missions du Canada, n'avait d'autres désirs que d'y consommer son sacrifice. De retour dans la colonie, il fit, par l'ordre de ses supérieurs, trois voyages chez les Iroquois. Au dernier, il eut le pressentiment de sa mort. " Ibo et non redibo ; j'irai et je ne reviendrai pas, écrivait-il ; mais je serais heureux si Notre-Seigneur voulait achever le sacrifice où il l'a commencé, et que ce peu de sang que j'ai répandu sur cette terre fût comme les arrhes de celui que je donnerais de toutes les veines de mon corps et de mon cœur."
A peine arrivé chez les Iroquois, il fut dépouillé de ses vêtements, accablé de coups, et peu de temps après assommé à coups de hache à l'entrée d'une cabane (18 octobre 1646).
En parcourant la vie de ce grand crucifié de Jésus- Christ, ne croirait-on pas lire une page dérobée aux Actes des Martyrs ? En lui revit tout entière la fraîcheur des anciens jours, de cette aurore du christianisme, dont les premiers ray >ns resplendissent encore d'un éclat si radieux.
L'astre du nouveau martyr, à peine apparu au firmament de l'Eglise, ramena le printemps dans les sillons de la mission huronne.* Une merveilleuse germination se révéla tout à coup et couvrit bientôt le sol, jusquelà ai stérile, d'une riche floraison. Moins de deux ans après la murt du Père Jogues, la nation entière avait embrassé la foi. Mais le ciel semblait craindre les orages pour la nouvelle moisson, car sans attendre la maturité, il voulut la cueillir encore en fleur, et la mettre à Tabri dans les céie-tes greniers.
La nation iroquoise, qui élait eu guerre depuis plusieurs années avec les tribus huronnes, avait enfin acquis sur elles, après bien des alternatives de défaites et de succès, une supériorité incontestable. Elle entreprit alors une dernière lutte d'extermination. Pendant rhiver de 1649, une nombreuse armée d'Iroquois se présenta aux portes du village Saint-Ignace Déjà,
* La Mère de l'Incarnation, racontant la conversion clos H lirons, disait " I/on attribue cette fécondité aux mérites et aux prières du 11. P. Jogues, dont le sang répandu a éié comme la ï^emence de tant de généreux néophytes." {Lettres hislO' r>ijite!^, 10 sept. 1()4S.)
l'année précédente, ils avaient détruit deux bourgades et massacré le P. Daniel. Le fort, attaqué à l'aube du jour avec une hardiesse et une habileté incroyables, fut emporté presque sans résistance. Les Hurons ne soupçonnaient pas même la présence de l'ennemi et étaient plongés dans un profond sommeil. Le village fut livré aux flammes et tous les habitants, hommes, femmes, enfants, furent passés par le fer et le feu. Trois Hurons seulement parvinrent à s'échapper demi-nus, et coururent à une lieue sur la neige et la glace, donner l'alarme au village Saint- Louis,
Au milieu de la consternation générale, le cri de guerre des Iroquois retentit dans la forêt et glaça toutes les âmes d'épouvante. Les ennemis ne voulaient pas donner à leurs victimes le temps de se reconnaître. Ils cernèrent la place de tous les côtés et montèrent à l'assaut. Deux fois les guerriers hurons, qui se défendaient en héros, les repoussèrent avec pertes ; mais eniin, écrasés par le nombre, ils tombèrent sous le? débris des palissades. Les féroces vainqueurs pénétrèrent alors par toutes les brèches et firent un horrible carnage. Bientôt une colonne de fumée, qui s'éleva des cabanes en flamme, annonça la fatale nouvelle aux bourgades voisines.
Les Pères deBrébeuf et Lalemant se trouvaient alora au village Saint-Louis. Malgré les pressantes sollicitations des Hurons, qui les suppliaient de prendre la faite, ils aimèrent mieux se vouer à une mort certaine que d'abandonner leur troupeau à l'heure du danger,
Dans l'horreur de la mêlée parmi les flèches et les balles, les couteaux et les tomahawks qui tournaient sur leurs tête?, les hurlements des vainqueurs et les lamentations des mourant?, ils baptisent les catéchumènes et donnent l'absolution aux néophytes, les confirmant tous dans la foi. Chargés de liens avec les autres prisonniers, ils sont conduits sur les ruines fumantes du village Saint-Ignace pour y être torturés. On les accueille à leur arrivée par une grêle de coups de bâtons. Le Père de Brébeuf se jette à genoux au pied du poteau où il va être attaché, et comme autrefois l'apôtre saint André à la vue de la croix après laquelle il soupirait depuis si longtemps, il l'embrasse avec amour et respect. Puis apercevant autour de lui une foule de chrétiens condamnés comme lui au supplice, il lève les yeux au cif^l, (t dans une fervente prière adressée à Dieu, il les exhorte à souffrir courageusement en leur montrant les palmes qui les attendent là-haut. " Echon,"* lui répondent les bons sauvagas, notre esprit sera dans le ciel, lorsque nos corps souffriront sur la terre. Prie Dieu pour nous, qu'il nous fasse miséricorde, nous l'invoquerons jusqu'à la mort."
Le caractère du P. de Brébeuf est unique par sa grandeur dans l'histoire de l'héroïsme en Canada. Nous venons d'assister avec un frémissement mêlé
* Nom que les sauvages donnaient au P. de Brébeuf.
d'horreur et d'inexprimable pitié au martyre du P. Jogues. Sa constance admirable dans les tourments, son héroïsme uni à une candeur et à une simplicité angéliques nous arrachent des larmes. Parfois cependant un soupir, un gémissement trahissent en lui les défaillances de la nature ; c'est l'agneau résigné, mais suppliant, sous la griffe du tigre. Le P. de Brébeuf, au contraire, c'est le lion dans toute sa force et sa majesté. Chez lui, l'âme est souveraine et maîtresse de son enveloppe mortelle ; l'humanité semble avoir perdu tous ses droits. Tandis qu'on suspend autour de son cou un collier de haches rougies dans le feu, — qu'on l'enveloppe d'une ceinture d'écorce enduite de gomme et de résine enflammées,— qu'en dérision du baptême on lui verse de l'eau bouillante sur la tête, qu'on tail le sur ses membres des lambeaux de chair qui sont grillés et dévorés devant lui, — qu'on lui perce les mains avec des fers rouges, qu'après lui avoir arraché la peau de la tête, on jette sur son crâne de la cendre chaude et des charbons embrasés, — que sa peau rôtie se fend en larges blessures rouges et sanglante?, — que le fer en feu siffle sur ses muscles agités de spasmes convulsifs et s'enfonce jusqu'aux os, — que de tout son corps carbonisé s'échappe une vapeur comme d'une chaudière en ébullition, — pas un cri, pas un soupir ne s'exhale de sa poitrine. Sa figure illuminée conserve l'expression d'une sérénité parfaite ; et les jets de flammes, qui voltigent autour de sa tête, semblent déjà le couronner du nimbe mystique des bienheureux. Son
regard attaché au ciel, plonge au delà des sphères visibles et paraît absorbé dans la contemplation d'une céleste vision ; il l'abaisse de temps en temps sur ses bourreaux avec tant de calme et de fermeté qu'ils reculent d'effroi comme devant un être surnaturel. D'une voix forte et assurée, il leur annonce la vérité, et encourage les infortunés captifs qui partagent son supplice. Les Iroquois redoublent de fureur et de cruauté, afin de le faire taire. Quelques Hurons apostats joignent l'insulte à la férocité. " Tu nous as dit, Echon, s'écrient-ils, que plus on souffrait dans cette vie, plus la récompense serait grande dans l'autre. Remercie-nous donc, puisque nous embellissons ta couronne."
Exaspérés de ne pouvoir ni lui arracher le moindre signe de faiblesse, ni Tem pêcher de parler, ils lui fendent la mâchoire en deux d'un coup de hache, lui coupent les lèvres, le nez, une partie de la langue, et lui enfoncent un fer rouge dans la bouche. Dans cet affreux état, il parlait encore par signes pour consoler et fortifier les autres captifs, et surtout le P. Lalemant, dont les soupirs lamentables, les plaintes déchirantes lui fendaient l'âme. Nature frêle et délicate, le P. Lalemant n'était qu'un faible enfant auprès du P. de Brébeuf, colosse doué d'une organisation physique exceptionnelle. C'était un spectacle navrant pour le vieux missionnaire de voir son jeune compagnon, qu'il aimait comme son enfant, se tordre dans d'intolérables douleurs. Au plus fort de ses tourments, il oignait les mains, levait les yeux au ciel, et poussait
de profonds soupirs vers Dieu, en invoquant son secours. Ses bourreaux le couvrirent d'écorces de sapin et avant d'y mettre le feu le traînèrent devant le P. de Brébeuf ; le jeune martyr se jeta à ses pieds, et se recommanda à ses prières en répétant les paroles de l'apôtre saint Paul : Nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.
Ivres de carnage et de sang, les Iroquois inventèrent contre lui des raffinements de cruauté dignes de l'enfer. Ils lui arrachèrent les yeux et mirent à la place des charbons ardents. Son supplice fut prolongé pendant un jour et une nuit entière ; et ce ne fut que le lendemain de sa captivité, vers neuf heures du matin, que l'un d'eux, fatigué de le voir languir si longtemps, mit un terme à ses maux en lui fendant la tête d'un coup de hache.
Le P. de Brébeuf avait cueilli sa couronne avant lui. Il rendit le dernier soupir après trois heures de tortures. Les barbares lui arrachèrent le cœur et le dévorèrent entre eux, croyant ainsi s'incorporer une partie de son courage. *
Nous ne craignons pas qu'on nous reproche de nous être arrêté trop longtemps devant cette douloureuse peinture. Le regard de l'historien ne se détache qu'à
* On conserve encore, chez les Dames Hospitalières de Québec, le crâne du P. de Brébeuf, enchâssé dans le socle d'un buste d'argent, qui fut envoyé au Canada par la famille de l'illustre martyr, dans le but d'y renfermer cette précieuse relique.
regret de ces scènes à la fois déchirantes et radieuses, surtout de cette majestueuse figure du P. de Brébeuf, qui rayonne d'une grandeur sans rivale, debout sur les cendres fumantes de la nation huronne. Il avait été le fondateur de cette petite église, et il en fut le dernier apôtre ; après l'avoir tenue dans ses bras à son berceau, il l'ensevelit avec lui dans sa tombe. La mort du P. de Brébeuf, en effet, sembla creuser un abîme sous ses pas. Le vertige s'empara de la nation entière, saisie d'épouvante à la vue des cruautés inouïes des Iroquois. Elle se crut perdue. S'imiginant toujours voir derrière elle le fantôme implacable de son ennemi, elle se dispersa dans les bois, où la famine, la guerre, l'épidémie s'acharnèrent à ses pas, et décimèrent ses tristes débris.
Ainsi fut anéantie cette petite chrétienté, enfantée avec tant de douleurs et de larmes, au moment même où elle croissait en grâce et donnait les plus belles espérances. Le Sauveur, au jour de sa visite, n'avait eu qu'une couronne d'épines à poser sur le front de sa nouvelle épouse. Mais la jeune néophyte s'était montrée digne de son bien-aimé ; agenouillée et soumise, elle l'avait reçue de ses mains en la baisant avec amour. Elle gravit courageusement tous les degrés de la soufiFrance, cette autre échelle de Jacob qu'avaient montée, les premiers, ses glorieux missionnaires. Aussi lorsqu'ils la déposèrent, toute meurtrie et sanglante, au pied du trône de Dieu, sa couronne d'épines avait fleuri sur son front et était devenue la couronne de roses des martyrs.
Selon les vues hamaines, les désastres qui avaient englouti la mission des Hurons, avaient détruit en grande partie l'œuvre si laborieusement élaborée de la civilisation et de la conversion des sauvages. Mais ce qui paraissait la tempête n'était que le souffle de l'Evangile. Les faibles débris des Hurons échappés à la mort, en se dispersant de tous côtés, allèrent déposer les premiers germes de la foi chez plusieurs nations, et jusqu'au milieu de leurs mortels ennemis. Ainsi Dieu se plaît à confondre la sagesse de l'homme ; «es plus beaux édifices surgissent des ruines ; et c'est au moment même où toute vie paraît éteinte pour jamais, que l'oiseau de l'espérance chante sur les décombres l'hymne de la résurrection.
Lorsque les missionnaires, bien des années plus tard, pénétrèrent dans les villages iroquois, ils furent ravis d'admiration d'entendre retentir la forêt des <;hants sacrés de l'Eglise. C'étaient quelques familles huronnes qui, pour charmer leur exil, psalmodiaient, <lans leurs rudes cantiques, les hymnes de Sion. " Je ne pouvais m'empêcher de verser des larmes, dit un des missionnaires, en voyant ces pauvres exilés si fervents et si constants dans la foi." Ils avaient formé, au milieu de la gentilité, une colonie chrétienne, et ■quoique privés de tout secours religieux, ils avaient conservé toutes leurs pieuses habitudes. '' Les chants sacrés, la prière en commun, l'enseignement de la doctrine chrétienne se perpétuèrent dans les familles. Ces bous néophytes ne se contentaient même pas d'entre-
tenir parmi eux ces pieux sentiments ; ils avaient le zèle de la foi et cherchaient à la répandre.
" Un de ces chrétiens, vieillard d'une foi éprouvée, qui avait autrefois reçu le P. Lemoine dans sa cabane, avait sanctifié toute sa famille, et converti bien des païens. Privé depuis vingt ans de l'assistance d'un prêtre, il demandait toujours à Dieu de ne pas mourir sans confession. Il fut exaucé ! En voyant le P. Firmin, il s'écria: " Enfin !e bon Dieu m'a écouté; confesse-moi et je meurs content." *
Nous sommes entrés dans ces détails au sujet de la mission des Hurons, parce que, comme nous l'avons déjà remarqué, elle offre dans un cadre restreint, le tableau complet des origines chrétiennes parmi les sauvages.
Toutefois l'histoire de l'apostolat indien ne révèle qu'un côté du plan divin dans la fondation de la Nouvelle-France. Ce n'est, pour ainsi dire, que le rayonnement de la pensée providentielle qui présidait à la naissance d'une nation chrétienne. Nous avons déjà vu quels purs éléments avaient été réunis pour en former le premier noyau ; quels hommes choisis la main divine avait groupés autour de Champlain.
Depuis le jour où le Verbe de Dieu s'est associé une Vierge dans l'œuvre de la rédemption du monde, rien de grand ne s'opère dans l'Eglise sans l'intervention
* Le R. P. Martin.
de la femme. Elle apparaît à l'origine de toutes les sociétés chrétiennes, exerçant une puissance inconnue aux âges païens. Car, de même que Dieu, le christianisme est amour ; et nulle part sur la terre le fleuve de l'amour ne jaillit avec tant d'abondance que du cœur de la femme; aussi est-ce sur ses genoux que le christianisme est venu déposer les générations naissantes pour les abreuver du lait de cet amour, après l'avoir purifié et sanctifié.
Tel est le secret de la grandeur et de la puissance de la femme chrétienne.
Les artistes représentent le manteau d'azur de la Reine du ciel tout parsemé d'étoiles : n'est-ce pas l'emblème de cet essaim de vierges et de femmes héroïques qui forment son cortège ? Toutefois en faisant asseoir la femme à côté de l'homme sur le trône de la vertu, le christianisme ne l'a pas arrachée au foyer domestique. D'esclave de la famille, il en a fait la reine. Son action sur la société est tout intérieure, comme sa gloire ; l'éclat n'en pénètre au dehors qu'à travers le voile du sanctuaire domestique. C'est la vie humble, cachée, invisible, mais toute-puissante de Marie dans l'Evangile. Parfois seulement, aux jours suprêmes, elle apparaîtra au premier rang pour le salut des peuples. Elue de Dieu dans le palais ou sous le chaume, elle portera alors le bandeau royal ou la houlette ; elle s'appellera Hélène ou Geneviève de Paris ; Clotilde, Blanche do Castille ou Jeanne d'Arc. Autour du berceau du peuple canadien, un cercle de
vierges et d'héroïnes la saluera, avec Bossuet, du nom de Thérèse de la Nouvelle-France.
C'est cette Mère de l'Incarnation, dont le nom béni s'est déjà rencontré plus d'une fois sous notre plume, et qui fut la première en date, comme en génie et en sainteté, à la tête de cette armée d'épouses du Christ qui vinrent dresser leurs tentes dans les bois, au milieu des sauvages du Canada. Jalouses des grands travaux des missionnaires, ces saintes femmes ne voulurent pas se montrer moins fortes, moins généreuses, et laisser les hommes cueillir seuls les palmes du sacrifice. A peine, en effet, la colonie avait-elle pris naissance et ouvert les portes des missions, qu'un long murmure partit des divers points de la France. C'était le signal du départ de ces colombes du Seigneur, qui, emportées par le souffle de l'apostolat, s'élevaient du sein des cloîtres et des cités et venaient s'abattre sur nos rivages. Rien ne put effrayer leur charité ; ni la vaste étendue des mers, ni les récifs inconnus, ni l'horreur des tempêtes, ni les glaces des hivers, ni la crainte des plus affreux supplices. Elles s'avancent sur les montagnes de l'Océan, et viennent bâtir leurs nids féconds dans les cavernes des serpents et des ours. Enfants des bois, quels ne furent pas votre étonnement et votre admiration en voyant ces timides vierges affronter tant de périls par dévouement pour vous, par amour pour vos âmes ! Et toi, petite Eglise naissante du Canada, lève-toi, étends les bras, et regarde autour de toi ! . . . Tes filles viendront de toutes 'parts.
Alors tu verras et ton cœur admirera et sera inovdé de délices... Elles volent comme des nuées et comme des colombes^., et peupleront tes lieux déserts... parce que le Seigneur a mis en toi ses complaisances... et que tu donneras naissance à un grand peuple. *
La charité incomparable de tant d'illustres servantes de Dieu s'est réunie dans une seule âme ; Téclat de tant de vertus a brillé dans une même vie.
L'histoire de la Mère de l'Incarnation nous montrera quelle charité, quel amour du sacrifice et de l'immolation, quelle énergie morale, quelle persévérance il avait fallu à ceite courageuse femme et à ses compagnes, pour venir s'exiler sous un ciel nouveau, et consumer leur vie parmi les peuplades les plus féroces de l'univers, afin de les amener aux pieds de Jésus- Christ, après les avoir enchaînées par les liens de l'amour divin. Nous verrons la Mère de l'Incarnation initiée d'abord, d'une manière providentielle, à sa <iarrière apostolique, conduite comme par la main à travers tous les états de la vie, fille/ femme, mère, veuve, novice, religieuse ; nous la verrons depuis le jour où, abordant la terre du Canada, elle se prosterne et l'embrasse avec transport, jusqu'au jour où, trentetrois ans plus tard, elle rend son âme à Dieu, déployant :sans cesse le même héroïsme, servant les barbares, instruisant les colons, catéchisant les petites sauvagesses, et ouvrant leurs âmes aux lumières du ciel.
* Isaie, LX et suiv.
Les peuples sauvages, témoins de cette charité de la Mère de l'Incarnation et de ses sœurs, se sentent attirés par un charme invisible et apprivoisés. Accoutumés aux mœurs les plus cruelles, ignorant même le nom de la pitié, ils voient ces créatures célestes essuyer leurs larmes, vêtir leur misère, panser les plaies de leurs âmes en même temps que celles de leurs corps ; ils sont ravis, le ciel s'ouvre à leurs yeux, ils croient que des anges sont descendus sur la terre, ils se jettent à genoux, et adorent Dieu.
On n'est pas étonné après cela de voir la solitude fleurir de toutes parts, et une Jérusalem nouvelle sortir du désert. En peu d'années, plus de cinquante mille sauvages furent évangélisés, et plusieurs milliers d'entre eux reçurent le baptême.
Toutefois, la Providence ne bâtissait pas sur eux l'avenir de sa nouvelle Eglise. Elle ne faisait que glaner, en passant, sa gerbe d'élus au milieu de ces races aborigènes destinées à s'éteindre peu à peu. A côté d'elles, grandissait la colonie canadienne, héritière future de leurs dépouilles, et dont elle surveillait la mâle éducation.
Nous allons maintenant étudier son action sur ce petit peuple, qui sera plus tard la nationalité la plus vivace de l'Amérique, en même temps que le héraut de la vérité sur ce continent. Nous allons voir quelle sève immortelle elle infiltrait au cœur de cet élément français, trempé dans la souffrance et le travail.
Pour ne pas entrer dans des détails qui dépasseraient
les limites d'une simple introduction, nous nous contenterons d'indiquer, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, cette nouvelle phase de notre histoire ; et nous essayerons de la résumer, dans un fait caractéristique qui, mieux qu'aucun commentaire, nous fera connaître la situation morale qui nous occupe. Nous choisirons, entre mille, un trait d'héroïsme qui relève à lui seul l'espèce- de transfiguration qui s'opérait sous l'action religieuse.
En parcourant cette époque de nos annales, l'exemple le plus frappant qui s'offre tout d'abord, comme tj^pe de grandeur d'âme et d'élévation morale, c'est l'épisode de Daulac et de ses compagnons, de ces vaillants soldats, suscités par l'enthousiasme religieux, qui sauvèrent la colonie aux dépens de leur vie,et auxquels il n'a manqué qu'un Homère pour inscrire leur exploit à côte de tout ce que l'antiquité a célébré de hauts faits et d'actes de dévouement. * Cette expédition de quelques représentants de la civilisation, marchant contre la barbarie après s'être armés au pied des autels, semble un épisode renouvelé du temps des croisades.
On était au printemps de l'année de 1660. La colonie était presque épuisée après un demi-siècle de luttes
* Certaines pages de l'histoire du Canada semblent le récit renouvelé des commencements héroïques de Rome au milieu des tribus latines; l'expédition de Daulac rappelle à s'y méprendre le dévouement des Coclès et des Curtius (E. Eameau, La France aux colonies.)
sanglantes contre les Iroquois. Les succès réitérés de ces féroces ennemis avaient tellement accru leur audace qu'elle leur avait inspiré le projet d'exterminer jusqu'au dernier Français. Cette nouvelle répandit la terreur et la consternation parmi les colons. On crut que tout était perdu. Le paj^s, en effet, semblait sur le penchant de sa ruine. A Montréal, à Québec, aux Trois-Rivières, on multiplia les moyens de défense. L'ennemi était déjà aux portes; chaque jour des escarmouches annonçaient sa présence. Dans chaque village, on érigea des forts, ou, on restaura les anciens ; on se barricada dans toutes les maisons.
En ce moment critique, une poignée de braves résolut de se dévouer pour la patrie en danger. Montréal était l'avant-poste de la colonie : c'e3t là qu'ils se réunirent.
Par une matinée du mois d'avril de la même année, l'église de Ville-Marie * présentait le spectacle le plus attendrissant. Seize braves colons, entourés de leurs familles en pleurs, ayant à leur tête un jeune militaire du nom de Daulac, s'agonouillaient à la table sainte. Ils venaient de prendre la résolution de sacrifier leur vie pour sauver la colonie. Après avoir fait leurs testaments, et s'être confessés, ils étaient venus se nourrir du pain des forts et jurer au pied des saints autels de
* C'est le nom primitif que la piété des fondateurs avait donné à Montréal.
rester fidèlement unis jusqu'à la mort et de ne jamais demander quartier. Certains de ne plus revoir leurs foyers, ils serrèrent une dernière fois entre leurs bras tout ce qu'ils avaient de plus cher ici-bas, et s'éloignèrent accompagnés des larmes et des bénédictions de ceux pour qui ils allaient mourir.
Ils arrivèrent le piemier mai suivant au pied du Long-Sault situé sur la rivière des Outaouais. Un fort y avait été construit l'automne précédent par les Algonquins. Ce fort avait le double désavantage d'être éloigné de l'eau, et dominé par une colline. Les Français prirent cependant le parti de se retrancher derrière ce faible rempart, formé d'une simple palissade en partie détruite, et d'y attendre les Iroquois qui devaient suivre ce chemin au retour de leurs chasses d'hiver dans les forêts du nord.
Après quelques jours d'attente, ils virent venir à eux une troupe de sauvages, qu'ils reconnurent bientôt pour des amis. C'étaient quarante guerriers de cette nation huronne, dont nous avons raconté les touchantes infortunes et dont quelques débris s'étaient réfugiés près de Québec. Ils étaient commandés par un vieux héros chrétien de la même nation, nommé Anahotaha. Un fameux chef algonquin, suivi de six de ses guerriers, s'était joint à eux auxTrois-Rivières; et ils venaient tous demander la faveur de combattre à leurs côtés contre l'ennemi commun, et de verser leur sang avec eux.
Le lendemain de leur arrivée, qui était un dimanche,
deux Hurons, envoyés en éclaireurs, rapportèrent qu'ils avaient vu cinq Iroquois marchant aussi à la découverte, dans la direction du camp. On tint aussitôt conseil, et il fut décidé qu'on élèverait une seconde palissade autour de la première.
C'était vers le soir. En attendant l'heure du souper, pendant que les chaudières bouillaient au-dessus des feux du bivouac, la petite armée, groupée à l'entrée du fort, récitait en commun la prière du soir. La voix grave et solennelle de Daulac s'élevait au milieu du silence du désert, et par intervalles, un long murmure se prolongeait au loin, emporté par la rafale sous les bois : c'était le concert de toutes les voix qui répondaient en chœur à la prière. Tout à coup des hurlements épouvantables, accompagnés de décharges de coups de fusils, interrompirent cette imposante cérémonie ; et l'on vit apparaître une flottille de canots sauvage?, portant deux cents chasseurs iroquois, qui descendait la rivière. Les alliés n'eurent que le temps de leur répondre et de se retirer précipitamment dans l'intérieur du fort pour se préparer à la défense.
Un des chefs iroquois mit pied à terre, et déposant ses armes sur le rivage, il s'avança juï-:qu'à la portée de la voix, et demanda à quelle nation appartenaient les guerriers qui défendaient le fort. '' Ce sont des Français, des Hurons et des Algonquins, leur répondit-on; si notre frère l'Iroquois veut entendre des paroles de paix, qu'il aille camper avec ses guerriers de l'autre côté de la rivière." Les alliés espéraient par
ce stratagème gagner assez de temps pour compléter leurs travaux de fortification. Mais les Iroquois ne se laissèrent pas prendre à ce piège et se mirent immédiatement à dresser une palissade en face du camp. La lutte était donc inévitable. Les alliés profitèrent des quelques heures de répit qui leur restaient pour entrelacer leurs palissades de branches d'arbres et en remplir les intervalles de terre et de pierre, tout en ayant le soin de ménager des meurtrières de distance en distance. Les ouvrages n'étaient pas encore terminés que les ennemis montèrent à l'assaut en poussant, selon leur habitude, leur terrible cri de guerre. Les assiégés se défendirent avec une bravoure sans égale. A chaque meurtrière étaient postés trois tireurs qui décimaient les rangs des Iroquois en dirigeant sur eux un feu continuel. Tout étonnés de rencontrer une aussi vigoureuse résistance, ils commencèrent à plier, mais, confus de se voir repousses par une poignée d'hommes, ils s'élancèrent de nouveau à l'attaque. D'autresdéchargesaussibiendirigéesque les premières les accueillirent. Un grand nombre furent tués, un plus grand nombre blessés, et le reste, saisi de frayeur, prit la fuite en désordre, sans que les assiégés eussent à déplorer la perte d'un seul homme. Quelques-uns des alliés sautèrent par-dessus les remparts, allèrent couper la tête d'un chef iroquois tué dans le combat,et la placèrent en trophée sur la palissade au bout d'un pieux.
Cette premièrevictoireenflamma l'enthousiasme des vainqueurs ; ils se jetèrent à genoux pour en remercier
le ciel, et reprirent avec une nouvelle ardeur leurs travaux de défense, décidés plus que jamais à combattre jusqu'au dernier soupir. Les ennemis, revenus de leur première frayeur, tinrent conseil et députèrentquelques-uns d'entre eux pour aller demander du secours à la grande armée iroquoise, alors cachée en embuscade dans les îles du Richelieu, et attendant le moment favorable pour envahir la colonie.
Cependant le fort fut investi de tous les côtés, et durant sept jours et sept nuits, les alliés soutinrent le feu continuel que les Iroquois ne cessèrent de diriger contre eux dans la crainte de les voir s'échapper. Ils brisèrent les canots d'écorce des Français, qui avaient été abandonnés à quelque distance du fort, et en firent des flambeaux pour mettre le feu aux jialissades ; mais toutes leurs tentatives furent inutiles, la mouî«queterie des assiégés était toujours si bien nourrie qu'ils ne purent jamais en approcher.
Un deuxième assaut plus furieux que le premier fut donné contre la place, mais il fut repoussé avec une telle vigueur que l'ennemi n'osa plus revenir à la charge. Voyant qu'ils ne pouvaient réussir par la force ouverte, les Iroquois tentèrent alors d'employer la ruse. Connaissant l'insconstance des sauvages, ils feignirent de vouloir faire la paix. En effet, les Huions commencèrent à hésiter; mais les Français connaissaient trop bien la perfidie des Iroquois pour se laisser leurrer par ces belles promesses; ils demeurèrent inébranlables. Ils ne furent pas longtemps sans Va-
percevoir de la ruse, car, pendant qu'on cherchait à attirer leur attention d'un côté, une bande d'Iroquois se glissait secrètement derrière eux et s'avançait déjà pour les surprendre.
Il est impossible de peindre toutes les souffrances qu'eurent à endurer les courageux défenseurs du fort pendant tout le temps que dura le siège. Le froid, la faim, la soif, l'insomnie les tou-rmentèrent plus encore que les Iroquois. Pendant les courts instants de sommeil qu'ils pouvaient prendre entre les veilles de nuit, ils étaient obligés de coucher à la belle étoile, sur la terre glacée, au milieu des balles qui sifflaient sans' cesse autour de leur tête. Mais leur tourment le plus cruel provenait de la disette d'eau ; elle devint si grande qu'ils se virent réduits à avaler toute sèche la farine de maïs qui leur servait de nourriture. Ils avaient découvert un peu d'eau boueuse dans un trou de la palissade, mais t\ peine y en avait-il suffisamment pour que chacun d'eux pût y tremper ses lèvres. Lorsqu'ils ne pouvaient plus résister aux tortures de la soif, un petit détachement, protégé par quelques tireurs, faisait une sortie, et allait puiser l'eau à Ja rivière; mais leurs chaudières étant tombées, dès le premier jour, entre les mains des ennemis, ils ne pouvaient en rapporter qu'une petite quantité à la fois. Pour comble de malheur, les Hurons et les Algonquins n'ayant pas eu la prudence de ménager suffisamment leurs munitions, elles vinrent à leur manquer. Les Français leur en fournirent pendant quelque
temps ; mais les leurs finirent aussi par devenir rares. Au milieu de tant de fatigues et d'angoisses, ces héros chrétiens puisaient dans la prière une force et un courage toujours renaissants. " Car dès que l'ennemi faisait trêve, dit la Mère de l'Incarnation, * ils étaient à genoux, et sitôt qu'il faisait mine d'attaquer, ils étaient debout les armes à la main."
Une semaine entière s'était écoulée ainsi, lorsqu'ils entendirent tout à coup une immense clameur dans le camp ennemi. Toute la forêt retentit en même temps de hurlements sauvages et d'innombrables décharges de coups de fusils, qui, multipliés par les échos, produisirent mille bruits et des roulements de tonnerre capables de glacer d'épouvante les cœurs les plus intrépides. Chaque arbre semblait avoir soudain donné naissance à un ennemi. Les Iroquois saluèrent par de longues salves l'arrivée de plus de cinq cents de leurs guerriers. Tous les assiégés se jetèrent à genoux pour recommander leur âme à Dieu, et se préparer à la lutte suprême. Alors le grand chef huron, Anahotaha,adressa à tous les saints cette prière que nous empruntons avec toute sa naïveté au récit de la Mère de l'Incarnation : " Vous savez, ô bienheureux habitants du ciel, ce qui nous a conduits ici; vous savez que c'est le désir de réprimer la fureur de l'iroquois, afin de l'empêcher d'enlever le reste de nos femmes et de nos enfants, de
Lettres historiques de la Mère de C Incarnation,
crainte qu'en les enlevant, ils ne leur fassent perdre la foi, et ensuite le paradis, les emmenant captifs en leur pays. Vous pouvez obtenir notre délivrance du grand Maître de nos vies, si vous l'en priez tout de bon. Faites maintenant ce que vous jugerez convenable, car pour nous, nous n'avons point d'esprit pour savoir ce qui nous est le plus expédient. Que si nous sommes au bout de notre vie, présentez à notre grand Maître la mort que nous allons souffrir en satisfaction des péchés que nous avons commis contre sa loi, et obtenez à nos pauvres femmes et à nos enfants la grâce de mourir bons chrétiens, afin qu'ils nous viennent trouver dans le ciel."
Telle avait été la vigueur de la défense,que les Iroquois, malgré leur supériorité numérique, n'osèrent monter à l'assaut. Ils investirent de nouveau la place, et firent pleuvoir une grêle de projectibles contre les meurtrières. Les assiégés n'avaient plus un instant de repos, et ils étaient tourmentés par une soif toujours de plus en plus ardente. Les sauvages surtout devinrent si exténués, qu'ils commencèrent à perdre courage, et songèrent à se rendre.
Ils chargèrent de présents un prisonnier iroquois, et le firent accompagner dans le camp des ennemis par deux de leurs chefs. Ceux-ci furent accueillis par de grandes acclamations, et en même temps quelques Ilurons apostats, réfugiés parmi les Iroquois, s'avancèrent vers la palissade pour engager leurs compat iotes à se rendre, leur représentant que c'était le
seul moyen d'échapper à la mort. Malheureusement, plusieurs Hurons se laissèrent gagner par ces perfides promesses, et malgré toutes les représentations des Français et les sanglants reproches d'Anahotaha, vingt-quatre d'entre eux s'élancèrent par-dessus la palissade. Les cris de triomphe redoublèrent, et les Iroquois, instruits désormais de la faiblesse de la garnison, qui ne comptait plus que quatorze Hurons, quatre Algonquins et les dix-sept Français, crurent en faire une proie facile. Ils s'avancèrent hardiment pour les faire prisonniers ; mais les assiégés firent feu sur les plus avancés, et en étendirent un grand nombre morts sur la place ; le reste prit la fuite.
Honteux de se voir tant de fois vaincus par une poignée d'hommes, les Iroquois, ne respirant plus que la rage delà vengeance, et poussant d'affreux hurlements, s'élancèrent tous à la fois à travers les balles. Les Français en firent un horrible carnage, mais ne purent les empêcher de s'avancer jusqu'au pied de lapalissade, à l'abri des meurtrières, et d'attaquer les pieux à coups de hache. Dans l'impossibitité où l'on était de les atteindre, Daulac imagina de remplir de poudre plusieurs canons de fusils, d'y mettre le feu, et de les jeter parmi les assiégeants, pour les faire éclater au milieu d'eux. Cet expédient ayant assez bien réussi, il ajusta une fusée à un baril de poudre et le lança pardessus la palissade. Par malheur, le projectile fut arrêté par une branche, et retomba dans l'intérieur du fort, où il fit explosion, tuant les uns et mettant près-
que tous les autres hors de combat. Au bruit de la détonation, les Iroquois comprirent tout l'avantage qu'ils pouvaient tirer de la confusion produite par cet accident, et s'emparèrent des embrasures, d'où ils firent un feu écrasant sur les derniers défenseurs. Ceux-ci 86 battirent jusqu'à la fin comme des lions. Ils inspiraient une telle frayeur à l'ennemi qu'il n'osait pénétrer dans la place. Ces hommes aux figures hâves, aux regards illuminés par l'ardeur du combat, leur paraissaient comme des fantômes, dont ils tremblaient d'approcher.
Cependant Anahotaha, blessé, bondissait de tous côtés, assommant ceux qui s'avançaient jusqu'à la portée de son tomahawh.
— Rends-toi, si tu veux sauver ta vie," lui cria un de ses neveux, transfuge chez les Iroquois.
— J'ai juré ma parole aux Français, répond le héros chrétien, je meurs avec eux; " et il tombe frappé à mort.
— Mets-moi la tête sur les charbons, murmure- 1- il à un de ses compagnons en se traînant vers le feu, l'Iroquois n'aura pas ma chevelure."
Des monceaux de cadavres jonchaient tous les abords du camp ; les Iroquois s'en servirent pour escalader la palissade, et massacrèrent les derniers braves qui, sourds à toute proposition, voulaient mourir les armes à la main. Un moment auparavant, un Français, par un sentiment de pitié malentendue, assomma à coups de hache ceux de ses compagnons
blessés qui respiraient encore, afin de leur épargner les tortures que leur réservaient leurs féroces vainqueurs. Quatre Français seulement et quatre Hurons tombèrent vivants entre leurs mains.
Les Iroquois furent terrifiés de leur victoire ; en comparant le nombre de leurs morts et celui de leurs victimes, ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Comment un si petit nombre d'hommes, exténués de fatigue, mourant de soif, privés de nourriture, avaient-ils pu soutenir une lutte aussi longue et aussi acharnée sans prendre un instant de repos? Cette résistance était pour eux un m3^stère.
Après avoir assouvi leur vengeance sur deux blessés français qui avaient conservé un souffle de vie, ils prirent le chemin de leurs villages, n'osant plus aller attaquer un pays peuplé de tels héros.
Lorsqu'on apprit les détails de cette sanglante tragédie par des captifs hurons qui avaient réussi à s'échapper, un long cri de deuil s'éleva dans toute la colonie.
Mais la nation canadienne était sauvée : ses défenseurs étaient tombés ensevelis dans leur triomphe.
Voilà les hommes que la religion avait formés ; voilà le peuple canadien tel que l'avaient fait les missionnaires martyrs et l'éducation religieuse.
Cette société naissante, nous l'avons étudiée dana sa triple hiérarchie du prêtre, de la femme et du soldat colon. Nous avons admiré l'organisation vigoureuse de cette race en qui nous avons vu circuler un
eang virginal et une foi sans mélange. Nous nou^ Bommes extasiés devant cette transformation merveilleuse qui s'était opérée sous l'action de l'Eglise.
Nous pourrions pousser plus loin cette étude, suivre la Nouvelle-France dans sa carrière, indiquer à grands traits l'accroissement de sa puissance matérielle, morale et intellectuelle, et montrer surtout le développement de ses superbes institutions, qui font aujourd'hui sa force et sa gloire. Mais cette courte esquisse suffit pour faire voir ce qu'était devenue cette société façonnée par la main de Dieu.
Après avoir médité l'histoire du peuple canadien, il est impossible de méconnaître les vues providentielles qui ont présidé à sa formation ; il est impossible de ne pas entrevoir que, s'il ne trahit pas sa vocation, de grandes destinées lui sont réservées dans cette partie du monde.
La mission de la France américaine est la même sur ce continent que celle de la France européenne sur l'autre hémisphère. Pionnière de la vérité comme elle, longtemps elle a été l'unique apôtre de la vraie foi dans presque toute l'Amérique du Nord.
Depuis son origine, elle n'a cessé de poursuivre fidèlement cette mission; et aujourd'hui, elle envoie ses missionnaires et ses évêques jusqu'aux extrémités de ce continent. C'est de son sein, nous n'en doutons pas, que doivent sortir les conquérants pacifiques qui, en se liguant avec les légions d'apôtres répandues aujourd'hui sur tout cet hémisphère, ramèneront
BOUS le joug du catholicisme les peuples égarés du Nouveau-Monde. Loin de douter de son avenir, comme quelques hommes de peu de foi, loin de trembler devant le flot des races étrangères qui semble menacer de la déborder de toutes parts, nous avons l'intime conviction qu'elle continuera de grandir, qu'elle conservera sa langue, ses institutions et sa foi, et qu'elle n'est qu'à l'aurore de l'ère de prospérité qui va s'ouvrir devant elle.
Messagère de l'Evangile, elle portera au loin la bonne nouvelle, et secondée par les races celtiques du midi, elle promènera le drapeau de Jésus-Christ de l'un à l'autre océan.
Ici, comme en Europe, et plus vite encore qu'en Europe, le protestantisme se meurt ; fractionné en mille sectes, il tombe en poussière, et va se perdre dans le rationalisme. Bientôt, — pour nous servir d'une expression du comte de Maistre, — l'empire du protestantisme, pressé du côté du golfe mexicain et du Saint-Laurent, fendra par le milieu ; et les enfants de la vérité, accourant du nord et du midi, s'embrasseront sur les rives du Mississipi, où ils établiront pour jamais le règne du catholicisme.