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CHAPITRE QUATRIEME

Kévélations sur le Canada — La Mère derincarnation maîtresse

des novices.

Dès que la supérieure des Ursulines eut vu le calme complètement rétabli dans le cœur delà Mère de l'Incarnation, elle songea à utiliser pour sa communauté un talent si précieux, et lui confia la charge de sousmaîtresse des novices ; peu après, elle y joignit celle de donner toutes les instructions qui se font régulièrement au noviciat. Deux années s'étaient écoulées alors depuis le jour de sa profession. Ces nouvelles fonctions réveillèrent en elle l'ardeur d'un sentiment qu'elle avait éprouvé dès sa plus tendre enfance, celui du zèle pour le salut des âmes, d'où devait découler plus tard sa vocation pour le Canada. Ce fut aussi vers cette époque que Dieu lui en révéla les premiers signes, dans une vision prophétique.

" Une nuit, après un colloque très intime avec mon céleste Époux, je m'endormis; et pendant mon sommeil, je vis en songe auprès de moi une dame que

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j'avais rencontrée, je ne sais par quel hasard. Je la pris par la main et je l'emmenai avec moi, marchant à grands pas et avec bien de la fatigue, parce que nous avions des obstacles très difficiles à surmonter pour arriver où nous aspirions. Cependant, quoique ignorante de la route qu'il fallait' suivre, j'avançais toujours, franchissant tous les obstacles, et entraînant avec moi cette bonne dame. Nous marchions dans l'impétuosité de notre esprit vers la mer, du côté où l'on fait les embarquements. Enfin nous trouvâmes un chemin de la largeur d'un grand portail, où se tenait seul un homme vêtu de blanc, tel qu'on dépeint ordinairement les apôtres. D'un signe de la main, il nous indiqua la route qu'il fallait prendre pour entrer dans une grande et belle place, dont il était le gardien. Quoiqu'il ne proférât aucune parole, je compris que c'était là le lieu où il fallait aller, et j'y entrai avec ma compagne. Ce lieu était ravissant; il n'avait point d'autre couverture que le ciel, et il y régnait un silence profond qui inspirait je ne sais quel charme. Le pavé de cette place admirable était de marbre blanc comme l'albâtre, tout marqueté de vermeil, et divisé par carreaux, dont les liaisons étaient d'une couleur écarlate très vive. Cette grande place était environnée de superbes édifices qui paraissaient des monastères ; mais sans en considérer la magnificence ni la beauté, j'avançais à grands pas, et de loin j'aperçus, à main gauche, une petite église de marbre blanc, d'une belle architecture à l'antique et d'une sculpture merveil-

leuse. Sur cette petite église la sainte Vierge était assise, tenant l'enfant Jésus entre ses bras.

" Au bas de ce lieu, qui était très éminent, s'étendait un grand et vaste pays, plein de montagnes et de vallées, mais tout couvert de brouillards épais, excepté un petit édifice qui servait d'église à tout le pays. La Mère de Dieu regardait, avec compassion, ces vastes contrées infidèles, dont la vue causait autant de pitié que de frayeur, et où l'on ne pouvait descendre que par un sentier rude et étroit. De loin la sainte Vierge et son Fils paraissaient de marbre comme le reste; mais en approchant, je reconnus qu'ils étaient vivants et dans leur état naturel. D'abord la Mère de Dieu me parut aussi inflexible que le marbre sur lequel elle était assise; cependant je ne laissai pas de m'avancer vers elle. Dès que je fus proche, je laissai la main de ma compagne et, par un tressaillement d'amour, je courus vers cette divine Mère, étendant les bras en sorte qu'ils pouvaient atteindre les deux bouts de la petite église. J'attendais avec ardeur qu'elle me fît quelque grâce ; mais comme elle regardait ce pauvre pays, je ne pouvais apercevoir son visage. Un instant après, je la vis tout à coup devenir flexible, et jeter les yeux sur son divin Fils, auquel, sans parler, elle faisait entendre quelque chose d'important, et il me semblait qu'elle lui parlait de ce pays et de moi. Alors mon cœur s'enflamma de plus en plus, et mon âme ressentit je ne sais quoi de divin qui me plongea dans une paix et une satisfaction inté-

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rieure inexprimables. Ma compagne s'était arrêtée à deux ou trois pas, pour descendre dans ce grand pays, d'où elle regardait la sainte Vierge qu'elle pouvait voir de côté. Cette divine Mère était d'une beauté ravissante et toute céleste, et paraissait à l'âge de quinze ou seize ans. Cependant, les bras toujours étendus, je soupirais après elle. Alors, avec une grâce ineffable, elle se tourna vers moi en souriant amoureusement, et elle me baisa sans me dire mot. Puis elle se retourna vers son Fils, et continua de lui parler, ayant toujours, ainsi qu'il me paraissait, quelque dessein sur moi. Elle se tourna une deuxième fois, et me baisa derechef. Elle parla encore à son très adorable Fils et me baisa pour la troisième fois. Ces douces caresses remplirent mon âme d'une onction toute céleste.

"Là-dessus je m'éveillai, ressentant encore en mon âme la suave influence de ces saints baisers, et si transportée que peu s'en fallut que je ne courusse par le monastère pour le dire à chacune de mes compagnes."

Cette vision prophétique demeura longtemps un mystère pour la Mère de l'Incarnation. Mais elle eut pour effet d'accroître le zèle qu'elle avait toujours eu pour le salut des âmes, et qui avait déterminé son choix en faveur de la règle des Ursulines.

" Après les caresses de la sainte Vierge, continue-telle, et l'onction que ces sacrés baisers laissèrent dans mon âme, mon esprit fut tout hors de lui, et vola par tout le monde pour chercher des âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ. J'accompagnais partout les

ouvriers de l'Évangile, je me joignais à eux dans leur ministère pour aider ces âmes abandonnées, et j'intercédais en leur faveur, avec une sainte hardiesse, auprès du Père Éternel."

Se voyant privée du bonheur d'aller, dans les régions lointaines, féconder la vigne du Seigneur de ses sueurs et de son sang, elle épanchait sur les jeunes plantes confiées à ses soins, le fleuve d'amour qui débordait de son cœur.

Jusqu'alors les grandes lumières qui lui avaient été communiquées d'en haut, toujours voilées sous les ailes de l'obéissance et de l'humilité, ne s'étaient fait jour qu'accidentellement et à de rares intervalles. Mais l'exercice de ses nouvelles fonctions les fit éclater dans toute leur splendeur.

Chacune de ses leçons offrait un spectacle que le ciel eût envié à la terre. Assise au milieu du cercle de ses jeunes disciples, comme jadis la Mère du Verbe présidant, dans le cénacle, le conseil des apôtres, elle disait son âme de séraphin devant cet auditoire de vierges angéliques, altérées de ses discours, et tenant toujours ouvert, avec une sainte avidité, le calice de leur cœur pour recueillir chacune de ses paroles. De ses lèvres s'échappaient alors des flammes invisibles, dont les langues de feu, venant à se reposer sur leurs fronts, communiquaient à leurs âmes les ardeurs de l'Esprit-Saint. Souvent au milieu de sea instructions, lorsque certains passages de l'Ecriture lui venaient à la bouche, elle se trouvait tout à coup

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hors d'elle-même et perdait la parole, subjuguée par le Dieu qui la possédait toute entière. Enlevée à toutes les choses de la terre, elle souffrait en silence les opérations célestes, jusqu'à ce que le dégagement de l'effluve mystérieuse lui eût rendu la liberté de parler. La pieuse assemblée demeurait immobile de respect et d'admiration, et attendait sans bruit qu'elle redescendît du ciel pour reprendre l'instruction interrompue. Rien n'égalait ensuite la surabondance et les merveilles de la doctrine qu'elle venait de puiser aux sources mêmes de la science.

Une nourriture si excellente, offerte à des convives aussi bien préparées, ne pouvait manquer de produire les fruits les plus délicieux de grâce et de bénédiction. Aussi vit-on un enthousiasme inouï pour la perfection fie propager, avec une rapidité électrique, parmi toutes les novices, et même parmi les anciennes religieuses qui venaient souvent assister à ses instructions, afin de s'édifier et de s'animer à la vertu. Toutes ces pieuses néophytes se pressaient autour de leur sublime institutrice, avec une ardeur qui croissait chaque jour, pour lui faire mille questions sur la vie spirituelle, et la prier de leur découvrir quelques nouveaux trésors cachés dans son cœur. La Mère de l'Incarnation, de son côté, était ravie de pouvoir communiquer sa ferveur à ces âmes affamées de Dieu, et puisait dans sa charité expansive une nourriture toujours plus substantielle et plus savoureuse, à mesure qu'elle voyait croître l'empressement de ses chères disciples.

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Ce fut sur leurs pressantes instances qu'elle entreprit et compléta l'explication entière des Psaumes de David et du Cantique des Cantiques. Leur étonnement et leur enthousiasme ne connurent plus de bornes, en entendant cette paraphrase inspirée où elle apporta 'ine science, une pénétration, une profondeur de vue mcomparables, accompagnées de l'onction d'une foi et d'une piété exquises.

Non contente de les abreuver du lait le plus pur de la parole sacrée, la Mère de l'Incarnation composa pour leur usage un Catéchisme, qui, selon le Père de Charlevoix, est peut-être le meilleur qui existe en langue française. " On peut assurer du moins, ajoute-t-il, qu'il n'en est point où les vérités soient expliquées avec plus d'ordre, de précision et de netteté. Le choix et l'application des passages de l'Ecriture font bien voir que la Mère de l'Incarnation a été une des personnes de son siècle qui ont mieux connu les Livres saints. Tout y respire une merveilleuse simplicité, qui écarte cette dangereuse curiosité, cause ordinaire de l'orgueil, du libertinage de l'esprit et de l'insensibilité du cœur." On ne sait qu'admirer davantage dans cet opuscule, ou de la science et de l'exactitude théologique, ou du charme de la dévotion dont il est tout pénétré. Il fut imprimé en France, en 1684, sous le titre de "PÉcole chrétienne." Dès son apparition, toutes les âmes pieuses le savourèrent avec délices, et placèrent son auteur au rang des grands maîtres de la vie spirituelle.

CHAPITEE CINQUIEME

Les disciples de la Mère de rincarnation.

Sous une telle direction, il n'est pas étonnant que les élèves de la Mère de l'Incarnation fissent des progrès très rapides dans les voies de la sainteté.

Parmi ses nombreuses disciples, il en est cependant quelques-unes qui s'attachèrent plus spécialement à ses pas, et la suivirent de plus près dans les sentiers du ciel. Gravissant à sa suite les derniers sommets de la perfection, elles devinrent les modèles les plus illustres de l'ordre des Ursulines, en même temps que la gloire impérissable de notre Mère, et les plus riches diamants de sa couronne.

L'histoire a conservé, entre autres, le nom de la Mère Marie de la Nativité, ange de bénédiction, prévenue, dès le berceau, de toutes les grâces de la nature et du ciel ; — à sept ans, faisant le vœu de virginité au pied de l'autel de Marie, où elle passe, le même jour, sept heures consécutives en prière; — à douze ans, déjà

maîtresse des cœurs, et seule capable de calmer les noires fureurs de son père, autre Saûl que d'atroces douleurs jettent dans des accès de frénésie ; — trouvant toutes ses délices à sacrifier ses joies enfantines pour converser à l'écart avec son céleste Époux.

Surprise un jour dans ce précieux colloque par ses compagnes, qui la croyaient éprise d'un amour terrestre, elle leur répond, l'œil au ciel, l'extase au cœur, comme son angélique patronne, la douce martyre Agnès : " Mon fiancé est d'une grâce et d'une beauté parfaite ; il est riche, noble, puissant et incomparable en toutes perfections. Déjà il s'est assuré de mon cœur ; à lui seul je me confie, à lui seul je garde ma foi. Son amour, à lui, est chaste ; ses caresses sont pures ; et sa fiancée ne dépose jamais sa couronne virginale. Il a placé un signe sur mon front, pour que je ne reconnaisse pas d'autre fiancé que lui. Il m'a parée de magnifiques joyaux; il a entouré de pierres précieuses et mon bras et mon cou, il a suspendu à mes oreilles des perles d'une beauté inestimable, et il a retenu ma foi en me mettant au doigt l'anneau des fiançailles. J'ai aspiré le lait et le miel de ses lèvres ; et la pourpre de son sang a coloré mes joues. Déjà il fait retentir à mes oreilles ses harmonieux accords, et ce que j 'ai si longtemps désiré, je le vois; ce que j'ai si ardemment espéré, je le tiens; je me sens déjà unie à celui que j'ai aimé de toute la dévotion de mon cœur." *

* Office de sainte Agnès. — Voir aus^i Dom Claude Martin.

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En effet, cet ange ne tarda pas à prendre son vol vers les hauteurs sereines du cloître. Descendante des seigneurs de Béruries, l'une des familles les plus puissantes de la Touraine, elle eût pu aspirer à de nobles alliances ; mais ce cœur prédestiné ne soupirait qu'après les joies éternelles, et foulait aux pieds le monde, ses miroitantes illusions, sa fascination, ses triomphes éphémères et ses décevantes ivresses.

Sous le voile des vierges, Dieu lui avait préparé un guide digne de sa piété. La Mère de l'Incarnation lui tend la main et l'initie aux mystères de l'amour divin. Bientôt elle devient l'imitatrice si parfaite de ses vertus et de son zèle apostolique, que lorsqu'il s'agira de choisir une compagne à sa maîtresse, au moment de son départ pour exécuter les grands desseins de Dieu dans la Nouvelle-France, tout le monde jettera les yeux sur elle.

Mais la Providence avait des vues différentes : elle la destinait à répandre la ferveur et l'amour de la vie parfaite dans les divers monastères de son ordre. Après avoir été maîtresse des novices aux Ursulines de Loches, elle fut élue supérieure à Tours, puis à Amboise et à Montrichard, d'où elle revint occuper de nouvelles charges au monastère de Tours. "Son union avec Dieu était si parfaite, dit un historien de sa vie, que les objets de la nature, loin de l'en distraire, ne faisaient que la rendre plus intime. La beauté d'une fleur, le vol des oiseaux, le tremblement d'une feuille et mille autres petites choses à quoi on

ne pense presque jamais, lui causaient des transports d'amour incroyables. En regardant le vol d'un oiseau, elle disait à ses compagnes : N'admirez-vous pas comme cet oiseau ne met le pied à terre que pour prendre en passant les nécessités de la vie, et s'élève aussitôt dans son élément ? Ne vous semble-t-il pas que ces petits habitants de l'air nous convient à voler au ciel et à ne toucher la terre que des extrémités du

pied?"

Six mois avant sa mort, elle avait prédit sa fin prochaine à son amie intime la Mère Angélique de la Conception, et s'endormit dans les bras de Celui qui avait ravi son cœur.

Nous venons de nommer la Mère Angélique de la Conception, son émule en sainteté. Disciple comme elle de la Mère de l'Incarnation, comme elle aussi elle doit revivre dans nos éloges.

Issue d'une assez ancienne maison de Fi:ance, Isabelle de La Baume Le Blanc de La Vallière passa presque immédiatement des bras de sa mère dans les bras du Seigneur. Ses parents remarquèrent en elle une vertu si précoce, qu'ils la confièrent, tout enfant, aux Ursulines de Tours, où elle fut élevée sur les genoux mêmes de la Mère de l'Incarnation. Dès le premier coup d'œil, cette sainte femme avait deviné dans ce cœur un vase d'élection déjà tout chargé d'une luxuriante floraison, qui promettait les plus beaux fruits, et depuis ce jour elle avait aimé son âme de la plus pure afi*ection.

A peine âgée de douze ou treize ans, la jeune enfant avait sollicité, avec de si vives instances, le voile des novices, que la supérieure consentit enfin à la revêtir da saint habit. Les bonnes Mères souriaient d'aise et s'extasiaient en voyant, sous son gracieux costume, cette petite religieuse en miniature. Elle reçut, le jour de sa vêture, le nom d'Angélique de la Conception, qui convenait parfaitement à son innocence et à ses charmes intérieurs et même extérieurs, car elle était d'une beauté si ravissante que ses compagnes disaient tout bas que les anges accouraient sur son passage et soulevaient son voile pour contempler sur sa figure le plus splendide reflet de leur créateur. " Elle ressemblait, ajoute son naïf historien, à ces belles images de la sainte Vierge qu'on voit dépeintes dans les tableaux." *

Mais la jeune novice avait un souverain mépris pour ces grâces éphémères, cause de tant de malheurs <et de chutes, et dont elle devait bientôt voir un éclatant et douloureux exemple au sein même de sa famille, f Sachant que l'époux céleste se complaît uniquement dans la beauté de l'âme, elle résolut de détruire d'un seul coup cette parure fugitive qui pouvait la perdre. Elle se frotta le visage avec des linges brûlants, et parvint ainsi à ternir le lustre éblouissant de son teint.

* Doni Claude Martin.

t Madomoiselib de La Vallière.

Un seul trait fera voir jusqu'à quel point elle suivit de près dans la vertu son illustre modèle. Par esprit de pauvreté, jamais elle ne voulut avoir, dans sa chambre, ni horloge, ni montre, pour régler les heures de ses exercices de piété ; elle n'avait d'autre moyen, pour diviser son temps, qu'une vieille bouteille remplie d'eau, qui lui servait de clepsydre d'un nouveau genre, digne de son humilité. L'eau découlait par un petit tuyau dans un autre vase, sur lequel elle avait fait de légères incisions, qui lui indiquaient les quarts d'heure et les demi-heures.

Un jour qu'elle était descendue au jardin pour prendre la récréation avec le reste de la communauté, elle se retira à l'écart avec une de ses compagnes, afin de s'entretenir à loisir sur la spiritualité. Pendant qu'elles étaient assises toutes deux à l'ombre des charmilles, la conversation tomba sur les opérations de la grâce dans une âme fidèle. Tout à coup son interlocutrice remarqua qu'elle ne parlait plus ; et se tournant vers elle, elle l'aperçut, le visage animé du plus vif incarnat, et les joues baignées de larmes. Elle était en extase. "Il était évident, ajoute l'auteur de sa vie, qu'elle éprouvait en elle-même les opérations de la grâce dont elle venait de parler avec tant d'ardeur ; et c'est ce qui fit éclater au travers de son visage, comme au travers d'un cristal transparent, la lumière sainte dont elle était intérieurement éclairée."

En ce temps-là venait de naître, dans sa famille, une enfant qui était destinée à devenir à jamais

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célèbre par d'éclatantes faiblesses et par des repentirs plus éclatants encore ; dont l'existence devait présenter toutes les extrémités des fragilités humaines et des triomphes de la grâce; mais qui allait coûter à sa vertueuse tante bien des années de larmes et de sacrifices. C'était cette touchante Xouise de La Vallière, " dont la destinée sera l'éternel attendrissement de l'histoire."

La beauté semblait héréditaire dans cette noble famille, et ce fut son malheur. Jetée, au matin de la vie, à l'heure des éblouissements de la première jeunesse, au milieu de la cour la plus brillante de l'univers, entourée de toutes les séductions d'une société enchanteresse ; livrée à tous les enivrements des plaisirs, et fascinée par de royales tendresses, elle n'eut pas assez de forces pour se préserver contre de si dangereux écueils. Sa frêle nacelle, conduite par une main faible et inexpérimentée, fit un triste naufrage, et la jeune âme qu'elle portait sombra dans le gouffre qui tourbillonnait sous ses pieds. Pendant combien d'années la Mère Angélique de la Conception pleura sur les égarements de sa nièce infortunée I Que de vœux, de gémissements, de supplications, de pénitences, elle ofi'rit au ciel pour le retour de cette enfant prodigue ! Elle y employa même le crédit auprès de Dieu de son ancienne amie et maîtresse, la Mère de l'Incarnation, qui, pour la consoler, lui écrivit des Ursulines de Québec, la réponse suivante :

" Mon intime Mère,

" Tous vos proches me sont chers, et le sujet qui " vous afflige, m'afflige aussi. J'en ai eu connaissance "jusque dans cette extrémité du monde, et je vous " dirai que nous avons entrepris, l'espace de dix " semaines, de grandes dévotions et de grandes péni- " tences en l'honneur de la Passion de Notre-Seigneur, " afin qu'il plût à sa bonté d'y mettre ordre et d'opé- " rer le salut de celle que vous savez. Indépendam- " ment de tout cela, j'ai encore en mon particulier " l'affaire fort à cœur. Consolez-vous, mon intime " Mère, en cette pesante croix."

Il est peu de personnes en Canada qui soupçonnent que Mademoiselle de La Vallière ait dû quelque part de sa conversion aux ferventes prières des Ursulines et des âmes pieuses de Québec, et que dans le temps où Bossuet adressait à l'illustre pécheresse ses immortelles exhortations, les innocentes supplications des jeunes Canadiennes de la Nouvelle- France faisaient descendre d'en haut, sur sa parole, des grâces de conversion.

L'imagination trouve de singulières jouissances dans ces rapprochements inattendus ; surtout lorsqu'ils se relient à des événements si fameux, à des noms si illustres, à des mémoires ai touchantes.

Cependant les prières de la Mère Angélique et de ses amies n'avaient pu encore arracher à ses royales attaches ce cœur si bien fait pour le ciel. Vainement elle s'était offerte à Dieu en victime d'expiation, prête

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à souffrir toute sa vie pour la conversion de sa nièce ; les années s'écoulaient sans mettre un terme à ce grand scandale. Mademoiselle de La Vallière était ébranlée, mais non renversée. Enfin son héroïque tante voulut donner à Dieu en sa faveur la dernière marque de charité dont une créature soit capable. " Mon Dieu, s'écria-t-elle, je vous offre ma vie pour le salut de cette chère enfant; oui, je consens que vous preniez mes jours, pourvu que vous lui accordiez une telle grâce de conversion, qu'elle abandonne entièrement le monde, et se consacre à vous dans un cloître."

Tant de générosité toucha enfin le cœur de Dieu ; il agréa son sacrifice. Aussitôt l'on vit Mademoiselle de La Vallière, dont la volonté avait été jusqu'alors si chancelante entre le devoir et son faible cœur, prendre une résolution si calme et si énergique, qu'en présence d'un tel changement, Bossuet s'écrie tout confondu: " Je parle et elle fait. J'ai les discours et elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j'entre dans le désir de me taire et de me cacher, et je ne prononce pas un seul mot où je ne croie prononcer ma condamnation."

Les amies de la Mère Angélique se hâtèrent de venir lui annoncer cette heureuse nouvelle et la résolution que sa nièce venait de prendre de quitter le monde. " Dieu soit béni, s'écria-t-elle, mais cela n'arrivera qu'après ma mort."

En effet, trois mois après son décès, la chapelle des

Carmélites de Paris offrait un des spectacles les plus attendrissants quela terre ait jamais donnés aux anges.

C'était Mademoiselle de La Vallière, désormais sœur Louise de la Miséricorde, qui, après avoir demandé pardon à la reine, en présence de toute la cour de Louis XIV, venait à vingt-neuf ans, s'ensevelir vivante dans le sépulcre du cloître. La reine elle-même voulut ('tendre le drap mortuaire sur la jeune pénitente, dont l'âme,— selon l'expression de Bossuet, qui seul peut ('•galer la parole humaine aux grandes choses, — dont l'âme ne i)ouvait plus respirer que du côté du ciel. *

On se demande pourquoi, dans ce siècle où tout est grand, même le crime, les plus grands coupables trouvent toujours quelque repentir au fond de leur cœur. Ah ! c'est qu'outre cette foi profonde que rien ne pouvait déraciner, il n'y avait pas un seul de ces pécheurs qui n'eût dans sa famille quelque âme pure cachée au sein d'un cloître, occupée sans cesse à élever des mains sans tache vers le ciel, et à intercéder pour le coupable.

Ici, c'est la Mère de l'Incarnation qui tient le premier anneau de cette chaîne invisible, dont la Mère Angélique enlaça le cœur et l'âme de son heureuse nièce, qui la soutint au-dessus de l'abîme, et la déposa enfin aux rivages éternels.

* Poujoulat, Lettres sur Bossuet,où se trouvent résumés les prin cipaux passages des lettres de l'évêque de Meaux aur la conversion de Mademoiselle Je La Vallière.

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Mais de toutes les disciples de notre bienheureuse Mère, nulle n'a reçu une plus intime communication de son esprit, n'a vécu davantage de sa vie, n'a occupé une plus large part dans son estime et son affection, que la Mère Marie de Saint- Joseph (Mlle de La Troche Savonnières), qui seule de toutes ses sœurs eut l'honneur d'être choisie pour aller poser avec elle les premiers fondements de l'œuvre des Ursulines dans la Nouvelle-France ; qui fut la fidèle compagne de tous ses travaux, et ne s'est séparée d'elle qu'à la mort.

Mais comme son nom doit bientôt reparaître dans le cours de cette histoire, nous ne ferons que l'indiquer ici en passant, nous réservant de donner plus tard quelques détails sur sa vie et ses vertus.

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