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CHAPITRE SEPTIEME

Madame de La Peltrie.

Sur la frontière méridionale de la Normandie, au sein d'une vaste et fertile plaine, entourée de coteaux gracieusement ondulés et couronnés de bocages pittoresques qui forment au loin des horizons " faits à souhait pour le plaisir des yeux," * s'élève la ville d'Alençon, qui faisait jadis partie de la vieille Armorique, et dont le nom rappelle un souvenir qui sera éternellement cher à tous les cœurs canadiens. Car c'est dans ses murs que naquit, en 1603, Madame de La Peltrie, l'héroïque fondatrice des Ursulines de Québec.

Marie Madeleine de Chauvigny était alliée par sa double origine, paternelle et maternelle, à la haute noblesse de Normandie. Son père, M. de Chauvigny, seigneur de Vaubougon, joignait à l'éclat de la naissance celui de la fortune ; mais il se faisait encore plus

• Fénelon.

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remarquer par ses éminentes vertus que par ses avantages naturels ; tandis que son épouse ne lui était inférieure ni pour la naissance, ni pour la piété. Ils n'épargnèrent rien pour jeter, dès le berceau, dans l'âme de leur enfant les premiers germes de cette haute vertu dont l'éclat devait plus tard illuminer le nouveau monde. La jeune fille ne tarda pas à réaliser leurs flatteuses espérances ; car à mesure qu'elle croissait en âge, elle croissait aussi en grâce et en vertus. Une sagesse et une maturité précoces lui faisaient dédaigner les jeux et les hochets de Tenfance pour s'appliquer aux œuvres de piété. Plus d'une fois on la surprit s'échappant furtivement du château paternel pour aller porter aux pauvres du voisinage quelque aumône, qu'elle cachait soigneusement dans les plis de ses vêtements.

Ce fut sous les regards maternels mêmes, que Mlle de Chauvigny reçut son éducation. Elle y fit des progrès très rapides, et acquit bientôt toutes les connaissances que la société de cette époque exigeait des personnes de son rang. On voit, par des fragments de ses lettres qui sont parvenus jusqu'à nous, qu'elle possédait une éducation parfaite.

Aux plus beaux jours de son adolescence, à cette époque enchanteresse de la vie où l'horizon du monde, entrevu dans le lointain et à demi- voilé, fait miroiter aux regards mille trompeuses illusions, elle n'eut jamais que du mépris pour les vaines joies du siècle. Loin de rechercher cette admiration si naturelle aux

personnes de son sexe, son unique désir était de plaire à Celui dont le regard invisible avait le premier ravi son cœur.

Une vertu si solide, dans un âge si tendre, était l'indice d'une vocation privilégiée, qui se manifesta bientôt par un attrait irrésistible pour la vie religieuse. A peine âgée de seize ans, elle eût voulu déjà tourner le dos à cette voie riante et toute semée de fleurs qui s'offrait devant elle, pour suivre les austères sentiers de la solitude. Cette belle société française dont sa haute naissance lui ouvrait toutes les portes, cette société du dix-septième siècle qui éclipse les phases les plus brillantes de l'histoire, n'avait pas à ses yeux de charmes comparables à ceux du cloître.

Mais Dieu avait d'autres vues sur elle; et comme il la destinait à devenir la coopératrice de la Mère de l'Incarnation, il ne permit ni à l'une ni à l'autre de ces deux femmes, par qui il voulait opérer de grandes choses, d'embrasser immédiatement un genre de vie qui aurait privé la première de grands biens, la seconde de la connaissance des affaires et de l'expérience qui leur étaient nécessaires pour exécuter l'œuvre qu'il devait leur confier.

Dès que la jeune Madeleine eut manifesté ses aspirations pour la vie monastique, ses parents, qui jusquelà avaient toujours favorisé ses pieuses inclinations, y mirent un obstacle invincible. M. de Vaubougon, son père, n'ayant point eu de fils de son mariage, voyait avec amertume s'éteindre avec lui le nom illustre de

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Chauvigiiy. Il voulait du moins que sa fille perpétuât dans le siècle le souvenir de la gloire et des vertus de ses ancêtres. La fierté paternelle lui fit méconnaître la voix du ciel, et il décida, avec son épouse, de mettre tout en œuvre pour distraire sa fille de sa résolution.

Un soir, après le départ d'une brillante réunion qu'ils avaient invitée pour célébrer le dix-septième anniversaire de sa naissance, et où ils avaient épuisé tous les trésors de leur tendresse, ils la prirent à l'écart et essayèrent de lui persuader qu'une personne vertueuse, même au milieu des cercles les plus enjoués, pouvait faire plus de bien, par ses exemples, que la religieuse la plus austère, retirée au fond de sa ceDule, unique témoin de ses veilles et de ses macérations.

Ce raisonnement spécieux était le seul qui pût faire quelque impression sur l'esprit de Mlle de Chauvigny.

Dès qu'elle fut restée seule dans sa chambre, après le départ de ses parents, elle en fit le sujet d'un long et sérieux examen. Prosternée au pied de son crucifix, longtemps elle pleura et pria en implorant les lumières du ciel.

" 0 mon Dieu! s'écria-t-elle enfin au milieu de ses angoisses et de ses sanglots, est-il donc possible que je sois condamnée à opérer mon salut au milieu de tous les dangers du monde ! Mon père veut désormais que j'assiste à la chasse et à l'opéra ; et pendant les longues heures que je perdrai à ces amusements, il me faudra vous oublier, ô mon Dieu ! vous qui avez

songé à moi de toute éternité ! Non, je ne puis oublier votre présence pour celle des créatures..."

Puis après quelques instants de profonde réflexion : "Oui, continua- t-elle avec enthousiasme, j'irai à la prochaine abbaye, et je demanderai mon admission pour quelques jours, afin d'y faire la retraite au commencement du carême ; et lorsque j'y serai, je tâcherai d'y rester."

Après avoir pris cette soudaine détermination, Mlle de Chauvigny se releva toute consolée et s'endormit le cœur léger et plein d'espérance.

Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, elle était sur la route de l'abbaye, et gravissait, quelques heures après, les degrés du parloir. Après avoir obtenu son admission sans difficulté, elle écrivit à ses parents pour leur demander l'autorisation d'y séjourner pendant quelques jours.

Dès que la voiture qui l'avait amenée fut de retour au château, et que la nouvelle de son absence eut été annoncée, tout fut en émoi dans la famille. Mais nul ne ressentit plus violemment ce choc que M. de Chauvigny; sa surprise et son mécontentement furent extrêmes. Sur-le-champ, il ordonna de préparer sa voiture ; et, après avoir expédié des lettres d'invitation à ses amis pour le soir même, il s'éloigna rapidement du château, accompagné de Madame de Chauvigny tout en pleurs.

Les tourelles de l'abbaye se dessinèrent bientôt dans le lointain, et peu d'instants après, la voiture franchissait les barrières du monastère.

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L'abbesse, qui était parente éloignée de M. de Chauvigny et qui connaissait son attachement excessif pour sa fille, ne fut nullement surprise de cette soudaine arrivée. Elle l'accueillit, le sourire sur les lèvres, en lui disant que sa fille n'était venue chez elle que pour suivre les exercices de la retraite, afin d'accomplir un vœu secret.

En entendant parler de vœu, M. de Chauvigny ne se posséda plus d'indignation :

" Jamais, s'écria- t-il, ma fille ne fera ni n'accomplira de vœu ici, tant que j'aurai un soufile de vie I... Rendez-moi mon enfant," poursuivit-il d'une voix toute tremblante de colère.

En ce moment, Mlle de Chauvigny entra dans le parloir, et se précipita tout en larmes aux pieds de son père, en le suppliant de lui pardonner sa démarche.

Toute la tendresse paternelle de M. de Chauvigny se réveilla en apercevant sa fille bien-aimée ; il la releva en l'embrassant, et, tandis que Madame de Chauvigny, intimidée par la scène qui venait de se passer, pleurait à l'écart en silence, il adressa à sa fille les plus tendres reproches :

" Que vous avons-nous donc fait, ma chère enfant, pour nous abandonner ainsi ? Est-ce donc pour vous un si grand sacrifice que de demeurer avec nous, du moins jusqu'à ce que vous nous ayez fermé les yeux ? Alors vous serez libre, et vous pourrez faire votre choix."

En prononçant ces paroles, il l'entraîna doucement,

suivi par Madame de Chauvigny. En un instant, ils furent tous montés en voiture, et l'abbaye était déjà hors de vue que la jeune fille n'avait pu proférer une seule parole pour se défendre.

Un nombreux cercle d'amis attendait le père triomphant, à son arrivée au château, pour le féliciter de son heureux succès; la soirée se passa en fêtes et en réjouissances. Une seule personne se retira, cette nuitlà, le cœur triste et désolé: c'était Mlle de Chauvigny, qui comprenait maintenant plus clairement que jamais les intentions de son père sur elle ; car il venait de lui dire, en la quittant, de se préparer, pour le lendemain, à l'accompagner dans une partie de chasse.

" Madeleine, lui dit-il au retour de cette promenade, avez-vous remarqué ce beau jeune homme qui montait son cheval avec tant de grâce en avant de nous?" El sans attendre sa réponse: "C'est de tous mes amis, ajouta-t-il, celui que j'estime le plus; et j'espère qu'avant peu vous partagerez le même sentiment."

Mlle de Chauvigny comprit par ces paroles que le chevalier Charles de Grivel de La Peltrie, issu de la maison de Tounois, était l'époux que ses parents lui destinaient. En vain protesta-t-elle par ses larmes et ses supplications, en vain allégua-t-elle sa jeunesse et son inexpérienca, ils furent inexorables ; et tout ce •qu'elle put obtenir fut un délai de quelques jours. Dans ces angoisses, elle eut recours à la prière, et

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offrit à Dieu en sacrifice le bonheur qu'elle avait rêvé de pouvoir bientôt se consacrer à lui seul. Cette offrande fut agréable au Seigneur ; car, dès lors, il lui donna l'assurance qu'un jour elle lui appartiendrait sans partage.

Fortifiée par cette voix intérieure, elle se soumit aux ordres de son père, et donna sa main à M. de La Peltrie.

L'époux, du reste, que ses parents lui avaient choisi était digne de sa piété et de son amour. Pendant tout le temps que dura leur union, il n'eut pour elle que la tendresse la plus délicate, mêlée d'un profond respect que lui inspirait sa rare vertu. Elle, de son côté, sut si bien orner son âme de toutes les qualités de la vraie épouse chrétienne, que son mari ne cessait de répéter qu'il ne formait plus qu'un seul vœu sur la terre, celui de vivre longtemps, afin de jouir du bonheur dont elle était pour lui l'ange visible.

Mais la Providence en avait décidé autrement ; car après cinq ans de cette union inaltérable, M. de La Peltrie fut enlevé subitement à la fleur de l'âge. * Elle n'avait eu de son mariage qu'une seule fille, qui n'avait vu le jour que pour aller augmenter le nombre des prédestinés.

Restée veuve et sans famille à vingt-deux ans, elle sentit renaître en elle le désir de se consacrer entièrement à Dieu dans la vie religieuse; et pour se prépa-

* lÀfe oj Madame de La Peltrie.

rer à cette vocation sublime, elle fit de sa maison une espèce de couvent et d'hospice, où elle recevait les pauvres et les malades avec une charité digne des premiers siècles de l'Eglise.

Cependant elle était partagée entre le désir de renoncer à tout pour Jésus-Christ et celui d'employer l'immense fortune dont elle jouissait, au soulagement des misères spirituelles et corporelles du prochain, pour lesquelles Dieu lui avait donné une tendre compassion. Sa charité se portait de préférence vers les Sauvages du Canada, où la France venait d'établir une colonie, et que les Pères de la Compagnie de Jésus avaient commencé d'évangéliser.

Le Père Le Jeune, supérieur des Jésuites dans la Nouvelle-France, avait publié une Relation des Missions du Canada. Il y invitait fortement toutes les personnes pieuses à concourir, selon leurs moyens, à la conversion des Sauvages ; et il terminait ses pressantes exhortations par ces paroles touchantes :

" Hélas ! ne se trouvera-t-il pas quelque bonne et vertueuse Dame qui veuille venir en ce pays pour recueillir le sang de Jésus-Christ, en instruisant les petites filles sauvages ? "

Ces paroles étant tombées sous les yeux de Madame de La Peltrie, elles pénétrèrent son âme d'une telle ardeur apostolique, que "depuis ce temps, ajoute la Mère do l'Tncarnation, son esprit fut ]^lus en Canada qu'en elle-même."

Cependant, comme elle voulait avant tout faire ce

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qui pouvait le plus contribuer à la gloire de Dieu, elle consulta des personnes doctes et de grande vertu, leur exposa les sentiments de son cœur avec une entière sincérité, et leur mit entre les mains un papier où elle avait écrit tout ce que Dieu lui avait inspiré à ce sujet.

Tous, d'une voix unanime, lui déclarèrent que sa vocation avait tous les caractères d'une mission divine, et qu'elle ne devait pas différer de suivre la voix de Dieu. *

Mais bien des croix devaient l'assaillir et purifier son âme de toute attache terrestre, avant qu'elle pût réaliser ce vœu.

Déjà les continuelles instances de son père pour lui faire contracter de nouveaux liens, l'avaient obligée de se réfugier dans un monastère, d'où elle n'avait eu le temps d'accourir que pour recevoir le dernier soupir de sa mère.

Ces douloureuses épreuves affectèrent sa santé ; elle tomba si dangereusement malade que les médecins déclarèrent qu'ils n'avaient plus aucun espoir de la sauver. On n'attendait plus que son dernier soupir ; et plusieurs personnes même terminaient à la hâte un habit de Saint-François, pour l'en revêtir, selon son désir, à ses derniers moments. Deux religieux capucins, agenouillés à son chevet, récitaient les prières des ago-

* Vie des premier en Vr.^uHiicH de Frano , \)iw (.'liarU^.s Sainte- Foi. — Vie de la Mère de P Invarnation, })ar Doin ('. iMaitin.

nisants, lorsque tout à coup elle se sentit inspirie de faire un vœu à saint Joseph, de lui promettre d'aller bâtir une église en son honneur au Canada, et d'y consacrer, sous ses auspices, sa fortune et sa vie au service et à l'instruction des filles sauvages. A peine eut-elle prononcé ce vœu qu'elle tomba dans un sommeil protond. A son réveil, au grand étonnement de tout le monde, elle se trouva parfaitement guérie. Les médecins, en la voyant, purent à peine en croire leurs yeux, car ils la pensaient déjà morte ; et l'un d'eux, après lui avoir tâté le pouls, lui ayant dit, sans rien savoir de ce qui s'était passé entre elle et Dieu : " Où est donc votre fièvre, Madame? serait-elle allée au Canada? " surprise de l'entendre parler ainsi : " Oui, elle y est allée," répondit-elle en souriant d'un air significatif, mais que personne ne comprit.

Arrachée ainsi miraculeusement à la mort, elle ne songea plus qu'à exécuter sans délai le vœu qu'elle avait fait à Dieu. Elle s'en ouvrit à quelques amis ; mais dès les premières paroles, tous s'élevèrent contre elle, taxant son projet d'idée romanesque et de véritable folie. Ils ne pouvaient comprendre comment une jeune personne de sa condition, d'une santé si délicate, douée de tant d'avantages extérieurs, pût avoir l'idée d'abandonner un si brillant avenir pour aller traverser les mers, et s'ensevelir au fond des forêts de l'Amérique.

Son père eut, vers le même temps quelques soupçons de son dessein, et résolut de la remarier. Mais quelle ne fut [)a.s sa stupéfaction, lorsqu'il l'entendit, au con-

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traire, solliciter la permission de consacrer sa personne et sa fortune aux missions du Canada ! Il fut anéanti à cette nouvelle, et lui déclara que si elle n'accédait pas à son désir, il en mourrait de chagrin. Plusieurs personnes de qualité et de mérite, et même des religieux, unirent leurs sollicitations aux siennes, et lui représentèrent que Dieu ne pouvait pas exiger d'elle un sacrifice qui causerait la mort de son père. Partagée ainsi entre l'amour filial et la religion, en proie aux plus poignantes angoisses, elle s'adressa à un religieux de la Compagnie de Jésus, dont elle connaissait la prudence consommée, et le supplia de l'éclairer de ses lumières. Ce religieux, après y avoir sérieusement réfléchi devant Dieu, lui répondit qu'il croyait avoir trouvé un moyen de tout concilier.

Non loin d'Alençon, vivait alors un gentilhomme de haute famille, d'une brillante fortune, et jouissant d'une réputation d'éminente sainteté. M. de Bernières Louvigny était trésorier de France à Caen et, par sa position, avait de fréquents rapports avec M. de Chauvigny. Celui-ci, connaissant l'angélique vie qu'il menait, ne tarissait pas en éloges sur son caractère et ses mérites. Le R. Père conseilla donc à Madame de La Peltrie de lui faire connaître sa généreuse entreprise, aussi bien que les obstacles qu'elle y rencontrait, et de l'engager à la demander en mariage, à la condition de vivre ensemble comme frère et sœur. Quelque singulier que parût ce projet, la nécessité força Madame de La Peltrie d'y recourir. Elle écrivit sur-le-chnnip à M.

de Bernières pour lui faire part de sa position et de l'expédient qu'on lui avait suggéré. Elle le suppliait de l'aider dans cette circonstance où il s'agissait de son salut et de la gloire de Dieu.

M. de Bernières recula d'étonnement à la réception de cette lettre, et ne sut d'abord que répondre. Il avait fait le vœu de chasteté, et n'avait nullement cherché à le tenir secret. Ce vœu était la principale cause de ses perplexités, car il craignait de scandaliser ceux de ses amis qui en étaient instruits, et qui ne pouvaient connaître les conditions de son union avec Madame de La Peltrie. Mais l'immense bien qui devait en résulter balançait les raisons qui le faisaient reculer. Enfin, après avoir longtemps imploré les lumières du ciel, il remit toute l'affaire entre les mains de son directeur et de quelques amis intimes. Tous, d'un commun accord, lui déclarèrent que la gloire de Dieu y était intéressée, et qu'il devait accepter. Il écrivit alors à un de ses amis, M. de La Bourbonnière, le priant d'aller demander de sa part à M. de Chauvigny la main de Madame de La Peltrie. A cette proposition, l'heureux père ne se posséda plus de joie, et vola auprès de sa fille, qui naturellement accepta sans difficulté. Mais M. de Bernières, toujours poursuivi par l'idée de la singularité de cette démarche, retomba dans ses anciennes perplexités. M. de Chauvigny finit par croire que les avances qu'il avait faites n'auraient pas de suite. Il alla donc un jour trouver sa fille, et lui déclara qu'il fallait, ou que M. de Bernières se décidât à l'épouser,

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OU qu'elle signât un papier qui la déshéritait de la plus grande partie de ses biens. Madame de La Peltrie parvint à calmer ses inquiétudes. Mais afin d'éviter de nouvelles scènes à l'avenir, elle écrivit à M. de Bernières pour lui demander une entrevue à Alençon. Il s'y rendit, et ils délibérèrent ensemble, en présence de leurs amis, sur la décision qu'il fallait prendre. Après un mûr examen, l'idée d'un mariage fut abandonnée; car elle entraînait de graves inconvénients, les héritiers de Madame de La Peltrie pouvant plus tard inquiéter ceux de M. de Bernières. Il fut donc convenu qu'ils agiraient à l'extérieur comme s'ils étaient mariés. La chose était possible à cette époque ; et il n'était pas rare que, pour ménager certains intérêts ou certaines susceptibilités de famille, on eût recours à un mariage secret, c'est-à-dire célébré seulement en présence du curé et de deux témoins. Il était donc facile à M. de Bernières et à Madame de La Peltrie de faire croire qu'ils étaient mariés ; ils n'avaient pour cela qu'à paraître ensemble dans leurs familles et chez leurs amis.

Sur ces entrefaites, une nouvelle épreuve vint fondre sur notre courageuse héroïne. M. de Chauvigny, déjà avancé en âge et depuis longtemps tourmenté par la goutte, mourut subitement, emportant dans la tombe l'espoir d'avoir trouvé pour sa fille un époux digne de soutenir l'honneur de son nom. Madame de La Peltrie fui profondément affligée de cette mort, quoique M. de Chauvigny eût bien souvent soumis sa piété

filiale à de cruels assauts. Mais la Providence voulut elle-même dénouer cette entrave. Assez d'autres, du reste, devaient encore se soulever sous ses pas. Sa famille, témoin des grandes libéralités qu'elle faisait aux pauvres et aux églises, lui contesta le droit d'entrer en partage de la succession paternelle, et tenta même de la faire interdire, sous prétexte qu'elle était incapable d'administrer sa fortune. Le présidial de Caen avait même déjà prononcé une sentence favorable à ses parents ; mais elle en appela au parlement de Normandie. Elle faillit encore perdre ce second procès pour avoir refusé, par une excessive délicatesse de conscience, de prêter un serment juste et licite. Mais les saints ont des ressources que les autres hommes ne connaissent pas. Elle eut recours à l'intercession de saint Joseph, son refuge ordinaire dans toutes les circonstances difficiles, et elle renouvela le vœu qu'elle avait déjà fait d'aller établir au Canada une fondation destinée à l'instruction des jeunes filles sauvages. Son espoir ne fut pas trompé ; car, contre l'attente générale, la sentence du parlement décida en sa faveur. Sa famille ne put s'empêcher de reconnaître, dans cet événement, le doigt de Dieu, et se réconcilia avec elle.

Cependant le bruit s'était répandu qu'elle était mariée avec M. de Bernières ; et comme ils étaient tous deux très avancés dans la perfection, ce mariage étonna tout le monde, et leur attira les plus amères railleries. Madame de La Peltrie ne répondait à toutes ces attaques que par un doux sourire, disant, avec modestie, qu'elle n'avait fait que suivre la volonté de Dieu.

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Une telle conduite peut encore aujourd'hui paraître étrange à bien des personnes ; mais outre que l'avenir fit bien voir que c'était une inspiration du ciel, nous pouvons répondre, avec un savant et pieux auteur, * que nous ne devons point juger ceux que Dieu se charge lui-même de conduire. C'est ici, ajoute-t- il, qu'il faut se rappeler cette parole de saint Paul, que l'homme spirituel n'est jugé par personne. Dieu se plaît quelquefois à mener les grandes âmes par des voies extraordinaires, qui déconcertent nos courtes vues et choquent notre faible raison ; mais il serait téméraire de les blâmer parce qu'on n'entrevoit pas tout le dessein de Dieu sur elles. Madame de La Peltrie et M. de Bernières avaient d'ailleurs pris toutes les précautions que conseille la prudence chrétienne, pour s'assurer que leur conduite était agréable à Dieu ; et ce n'est qu'après avoir consulté des hommes sages, pieux et expérimentés, qu'ils se décidèrent à agir contre les règles communes; d'autant plus que les mœurs et les usages de l'époque où ils vivaient, rendaient cette conduite beaucoup moins singulière qu'elle ne le serait aujourd'hui.

Au reste, l'orage que cette démarche avait suscité dans le monde ne tarda pas à se dissiper, et Madame de La Peltrie ne songea plus qu'à se rendre à Paris, afin de s'occuper activement de sa fondation.

* Charles Sainte- Foi, auteur d'une courte esquisse de la vie de Madame de La Peltrie, d'où nous avons tiré une partie de jcette notice.

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