CHAPITRE NEUVIÈME
Madame de La Peltrie à Pft,i-ïft et à Toara,
Nous avons suivi Madame de La Peltrie jusqu'au moment où elle descendit les degrés du château de ses pères pour s'élancer à l'exécution de son œuvre de dévouement. Elle partit d'Alençon, accompagnée seulement d'un domestique et d'une suivante. A peine fut-elle' arrivée à Paris que sa famille, peu rassurée sur la réalité de son mariage et soupçonnant quelque dessein caché, tenta de la faire enlever, sous prétexte de l'empêcher de dissiper sa fortune. Mais elle en fut avertie secrètement, et se tint sur ses gardes. Son premier soin, en arrivant à Paris, fut de consulter les personnages les plus éminents par leur sainteté et leurs lumières, entre autres le Père de Condren, Général de l'Oratoire : tous la confirmèrent dans sa vocation. Elle eut en outre l'inestimable bonheur de recevoir des lèvres de saint Vincent de Paul, — de cet archange de la chnritt'. la plus pure personnification de cette
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vertu qui ait peut-être jamais glorifiéla nature humaine depuis les jours du Sauveur, — l'assurance irréfragable de la coopération d'en haut.
Elle écrivit donc à M. de Bernières de venir la rejoindre sans délai.
Jusqu'alors, sachant qu'on était à sa recherche, elle n'avait osé paraître dans les rues de Paris que déguisée en servante, à la suite de sa femme de chambre qu'elle faisait passer pour une dame de condition. Mais après l'arrivée de M. de Bernières, comme elle ne sortait jamais qu'avec lui, on ne douta plus qu'elle ne fût mariée, et on cessa de l'inquiéter. Ce qui acheva de convaincre sa famille, c'est qu'elle fit transporter tous ses meubles d'Alençon à Paris, comme si elle eût eu l'intention de s'y fixer définitivement.
Cependant M. de Bernières, persuadé que la réussite de cette entreprise dépendait en grande partie de la diligence qu'on y mettrait, se rendit immédiatement avec Madame de La Peltrie au noviciat des jésuites, où se trouvait alors le Père Poncet de La Rivière, qui se disposait à partir pour Québec par les premiers vaisseaux. Ce missionnaire était le même qui, peu de temps auparavant, avait fait de si pressantes instances auprès de la Mère de l'Incarnation pour l'engager à se consacrer à l'œuvre des missions du Canada.
M. de Bernières lui apprit les desseins de Madame de La Peltrie, et ajouta qu'elle désirait surtout s'éclairer de ses conseils pour le choix des sujets qui devaient composer la nouvelle communauté. Le Père Poncet
indiqua, sans hésiter, la Mère de l'Incarnation comme devant en être la pierre fondamentale ; il fit en même temps un si magnifique éloge de sa sainteté et de son véritable génie, que Madame de La Peltrie n'eut plus de repos qu'elle ne se fût assuré cette précieuse coopératrice. Elle lui écrivit le jour même de concert avec le Père Poncet.
La réception de ces deux lettres plongea dans l'éton* nement la supérieure des Ursulines de Tours. Elle qui avait toujours suivi, dans l'âme de la Mère de l'Incarnation, la trace miraculeuse du doigt de Dieu depuis le jour de sa vocation, qui un instant seulement avait pu la méconnaître, ne pouvait revenir de son admiration à la vue d'un tel dénouement. Elle vola en toute hâte à la cellule de notre Mère, qu'elle trouva agenouillée dans le recueillement de la prière ; et, se précipitant à genoux auprès d'elle, elle lui fit, d'une voix altérée d'émotion, la lecture des deux lettres. "Seigneur, s'écria comme le prophète la servante du Christ au comble de ses vœux, me voilà; je suis prête; envoyez-moi où il vous plaira." * Et toutes deux, dans un saint embrassement, s'épanchèrent en actions de grâces, de louanges et de bénédictions envers l'auteur et le consommateur de ce grand ouvrage. La Mère de l'Incarnation y vit l'accomplissement clair et évident de la vision qu'elle avait eue à l'origine de sa vocation, et elle reconnut dans Madame de La Peltrie la dame
* Ecce e^ro, mitte me. Jsdle, VT, 8.
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mystérieuse qui lui était alors apparue, marchant à ses côtés.
Elle lui répondit par une lettre admirable, qui fait bien voir que les saints, déjà unis par un même amour, se rencontrent dans le cœur de Dieu et s'embrassent d'une sainte amitié, même avant de se connaître.
Ces événements se passaient au mois de novembre de l'année 1638. Madame de La Peltrie avait résolu de s'embarquer avec la flotte qui devait faire voile le printemps suivant; mais, pour des raisons secrètes, les membres de la compagnie des Cent-Associés mirent tout en œuvre pour l'engager à différer son départ d'une année, à moins qu'elle ne consentît à partir seule. Ce retard aurait gravement compromis le succès de son œuvre ; et comme elle persistait toujours dans son premier dessein, ils convinrent ensemble de s'en rapporter à la décision d'une assemblée qui se tint chez M. Fouquet, alors conseiller d'Etat. Plusieurs amis de Madame de La Peltrie, outre M. de Bernières, Tinrent y prendre part; entre autres le P. Etienne Dinet, provincial des jésuites, le P. de La Haye, et le vénérable P. Charles Lalemant, l'un des plus anciens missionnaires du Canada. Les députés de la compagnie représentèrent que Madame de La Peltrie avait fait sa demande trop tard, que tous les vaisseaux étaient frétés, et qu'il n'y avait plus de place pour ses compagnes. Madame de La Peltrie répondit que s'il n'y avait que cette difficulté, elle serait bien vite levée • car elle était prête à fréter un vaisseau à ses propres
dépens, quoique la compagnie fût obligée, en vertu de ses engagements, à traverser à ses frais tous les colons de la Nouvelle- France et tous les effets qu'ils feraient venir, pendant Pespace de trois années consécutives. Ils n'eurent rien à répliquer à cette réponse ; et il ne fut plus question que du choix des religieuses. Madame de La Peltrie réclama tout d'abord la Mère de l'Incarnation ; et comme on lui représentait que l'archevêque de Tours, Mgr D'Eschaux, ne consentirait jamais à en faire le sacrifice, elle déclara qu'elle tenait tellement à l'obtenir qu'elle ne partirait pas sans elle. Le provincial des Jésuites insista, et lui fit observer que plusieurs raisons militaient en faveur des ursulines de Paris : d'abord que leur communauté, étant au centre des relation? commerciales, les communications avec elle seraient plus faciles ; en second lieu, que leurs constitutions convenaient mieux au dessein qu'on avait en vue que celles de Tours, parce que les ursulines de Paris faisaient un vœu spécial que ne prononçaient pas celles de Tours, celui d'instruire la jeunesse; enfin, que la différence qui existait dans les costumes pourrait bien causer des divisions, si la nouvelle communauté venait, par la suite, à se recruter dans les deux monastères. Malgré toutes ces objections. Madame de La Peltrie, appuyée surtout par le P. de La Haye, qui connaissait tout le prix de l'acquisition de la Mère de l'Incarnation, demeura inébranlable.
On accéda à son désir, et il fut convenu sur-le-champ que le commandeur de Sillery, l'un des membres de
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la compagnie des Cent- Associés, et l'âme de toutes les entreprises qui se faisaient alors pour la gloire de Dieu, M. Fouquet, et les PP. Dinet et de La Haye, écriraient de concert à Mgr D'Eschaux pour obtenir son consentement. Madame de La Peltrie se chargea de porter elle-même la lettre, afin de l'appuyer auprès de l'archevêque de toutes les raisons que son zèle pourrait lui inspirer. Le P. Dinet écrivit en outre au P. Grand- Ami, recteur du collège de Tours, pour lui enjoindre d'user de toute son influence en faveur de Madame de La Peltrie.
Satisfaite de l'heureuse issue de ses démarches, elle se hâta de prévenir la supérieure des Ursulines de Tours et la Mère de l'Incarnation de sa prochaine arrivée; et pendant que le P. Lalemant se rendait à Dieppe pour présider à l'équipement du vaisseau qui devait servir à leur transport, elle partit de Paris, toujours accompagnée de M. de Bernières, pour se rendre à Tours.
Cependant la nouvelle des événements extraordinaires qui allaient bientôt mettre en émoi la paisible solitude des Unmlines, n'avait pas encore transpiré parmi elles, lorsque, le 22 janvier, fête des épousailles de la sainte Vierge et de saint Joseph, la supérieure reçut la lettre de Madame de La Peltrie, qui lui annonçait sa prochaine visite.
Toute la communauté était en ce moment en pèlerinage à un petit oratoire appelé l'Hermitage de saint Joseph, situé à l'extrémité du jardin du monastère,
dans une retraite charmante, ombragée par un bouquet d'arbres. Ce fut là que la supérieure apprit à la communauté l'honneur insigne dont le ciel avait daigné les favoriser. Elles purent à peine ajouter foi à ce bonheur inattendu, tant elles se croyaient peu dignes d'un choix si glorieux ; et toutes en chœur entonnèrent une hymne d'actions de grâces en l'honneur du saint patriarche sous les auspices duquel cette merveille s'était opérée.
Elles étaient encore sous l'impression de c«tte heureuse nouvelle, lorsque, le 19 février 1639, Madame de La Peltrie arriva à Tours avec M. de Bernières.
Le premier soin de ceux-ci fut de se concerter avec le P. Grand-Ami, et de le prier d'aller d'abord seul chez l'archevêque, pour le préparer à la demande qu'ils venaient lui faire. Il s'y prêta de bonne grâce, quoiqu'il appréhendât fort d'essuyer un refus ; mais à peine eut-il exposé le sujet de sa visite, que le saint prélat, tout surpris et ravi d'admiration, l'interrompit : *' Eh quoi ! mon révérend Père, s'écria-t-il, est-il donc vrai que Dieu veuille choisir quelques-unes de mes filles pour un si pieux dessein? Ah ! je ne suis pas digne d'une telle grâce. Mais en trouvera-t-on parmi elles qui soient assez courageuses pour affronter les périls de la mer ? "
Le Père lui fit connaître les dispositions de la Mère de l'Incarnation.
*' Allez, continua alors l'archevêque, et dites de nui part à la supérieure des Ursulines de donner
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entrée dans le cloître à Madame de La Peltrie, et de lui faire la même réception qu'elle me ferait à moimême."
Le recteur avait été loin de s'attendre à une si gracieuse réception, et à un succès si facile et si prompt ; il courut transmettre aux Ursulines l'agréable message qu'il venait de recevoir. En descendant les degrés de l'archevêché, il rencontra Madame de La Peltrie et M. de Bernières, qui en le voyant lurent sur son visage l'heureux succès de son entrevue. L'archevêque leur fit l'accueil le plus cordial, et ne fut pas longtemps sans reconnaître que leurs mérites surpassaient encore le portrait que lui en avait fait le P. Grand-Ami. Il fut enchanté surtout de l'exquise modestie de Madame de La Peltrie, et lui promit son assistance et sa protection pour tout ce qui dépendrait de lui.
A peine étaient-ils sortis que le recteur rentra chez le prélat, qui, en le congédiant après sa première visite, l'avait chargé de venir l'informer si la Mère de l'Incarnation persévérait toujours dans ses premières dispositions. Il lui dit que non seulement elle soupirait encore des mêmes ardeurs, mais que l'esprit d'apostolat s'était répandu dans toute la communauté ; qu'il n'y avait pas dans le monastère une seule religieuse qui ne brûlât de zèle pour le salut des âmes, et que c'était vraiment un spectacle ravissant que de les voir et de les entendre. *
* Le P. de Charlevoix.
"Puisqu'il en est ainsi, repartit l'archevêque attendri jusqu'aux larmes, dites à Madame de La Peltrie que je lui donne la Mère de l'Incarnation, et celle des religieuses que la communauté lui désignera pour compagne."
Pendant cet intervalle, M. de Bernières avait conduit Madame de La Peltrie au monastère des Ursulines. La supérieure à la tête de toutes les religieuses l'attendait à l'entrée du cloître. Dès qu'elle parut, toute la communauté, séparée en deux chœurs, entonna le Veni Creator, pendant que la cloche du monastère sonnait à toute volée. On la conduisit en triomphe à l'église, où le prie-Dieu destiné aux visites épiscopales lui avait été préparé. Après le chant du Te Deum, toutes les religieuses, rangées en hémicycle autour d'elle, s'agenouillèrent ensemble au moment où elle se prosterna pour adorer le saint Sacrement. Il y eut un instant de silence solennel et de recueillement plein d'émotion. En se relevant après son adoration, Madame de La Peltrie promena ses regards sur le cercle de figures rayonnantes qui l'entouraient. Elle fut frappée de l'air d'exaltation religieuse dont elles paraissaient toutes animées. "On eût dit, ajoute la Mère de l'Incarnation, que cette bonne dame avait apporté avec elle la joie du paradis, et que l'Esprit- Saint, qui venait d'être invoqué, était descendu sur chacune de nos sœurs, et les consumait du même feu dont furent embrasés les apôtres réunis dans le cénacle, au jour de la Pentecôte."
Il V eut alors un moment d'enthousiasme indicible : toutes les religieuses vinrent, l'une après l'autre, se jeter aux pieds de Madame de La Peltrie, j^our se disputer l'honneur de son heureuse préférence. Elles embrassaient ses genoux, les arrosaient de leurs larmes et lui adressaient des paroles si touchantes que Madame de La Peltrie, suffoquée par son émotion, ne pouvait répondre que par des sanglots.
" Pour moi, continue la Mère de l'Incarnation, dès que je l'eus envisagée, je me ressouvins de cette dame que j'avais vue en songe, et qui m'accompagnait dans le grand pays qui m'avait été montré. L'ingénuité et la douceur de son visage, son teint et toutes ses manières m'en renouvelèrent l'idée, et mon cœur se sentit tout à coup uni au sien dans l'œuvre qu'elle allait entreprendre pour la gloire de Dieu. Ce qui me fit encore admirer la divine Providence, ce fut d'apprendre plus tard d'elle-même, qu'en même temps que Dieu me l'avait montrée intérieurement, il lui avait aussi donné les premières inspirations de fonder un séminaire au Canada."
Pendant les trois jours que l'illustre fondatrice demeura dans le monastère, toutes les religieuses se succédèrent l'une après l'autre à sa chambre pour lui renouveler leurs instances, dans la crainte de n'avoir pas été suffisamment remarquées. Comme elles connaissaient l'influence de M. de Bernières sur Madame de La Peltrie, elles descendaient ensuite au parloir, où il passait une partie de la journée, et le nriaient d'intercéder en leur faveur.
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Cependant l'archevêque de Tours avait ordonné de faire les prières des quarante heures, pour implorer les lumières du Saint-Esprit. Toute la communauté était dans l'attente de la manifestation de la volont* divine.