CHAPITRE TROISIEME
Veuvage — Extase — Vie de solitude— Elle eivtre chez sa sœur.
Le premier noviciat de notre héroïne touche maintenant à sa fin : après avoir été le modèle des épouses, elle va désormais devenir celui des veuves chrétiennes. Deux ans s'étaient à peine écoulés depuis son mariage que Dieu rompit les liens qui l'enchaînaient au monde. Son mari lui fut enlevé par la mort, lui laissant un jeune enfant de six mois. Douée d'une exquise sensibilité, et attachée à son époux par une union d'autant plus étroite et plus forte qu'elle provenait d'un principe surnaturel, son cœur fut brisé par cette cruelle séparation. Cependant l'épreuve n'était pas encore suffisante, car à cette première croix vinrent s'ajouter la perte de biens temporels, des procès, et un dénûment presque entier. Mais le courage de la pieuse veuve fut plus grand que ses malheurs. S'élevant audessus des sentiments de la n ature, elle essuya ses
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larmes et ne songea plus qu'à se soumettre aux ordres de la Providence. " Quoique j'aimasse beaucoup votre père, écrivait- elle plus tard à son fils, et que la perte que j'en fis me fût très sensible, toutefois, me voyant libre et dégagée, mon âme se liquéfiait en actions de grâces de ce que je n'avais plus que Dieu à qui mon cœur et mes affections se pussent dilater et 6e dilataient en effet sans cesse dans ma solitude, où je n'avais qu'à penser intérieurement à lui, et à vous élever pour son saint service. Votre aïeule paternelle, voyant son fils unique mort, eut une si grande crainte que je ne la quittasse, qu'elle en mourut un mois après; ce que je n'eusse pas fait d'autant que j'étais résolue de lui tenir compagnie, et de l'assister autant qu'il eût plu à la divine bonté de me le permettre en vous élevant. Mais elle en ordonna autrement pour mon bien et pour le vôtre, parce que cela m'aurait engagée dans le trafic, et mise en danger, dans la jeunesse où j'étais, de ne pas suivre la route par laquelle Notre-Seigneur nous voulait conduire vous et moi."
Elle n'était en effet alors âgée que de dix-neuf ans. Ses dons naturels, sa haute intelligence et surtout la grande vertu qui éclatait en elle, ne tardèrent pas à la faire rechercher par des partis avantageux, qui lui promettaient une fortune plus considérable que celle dont elle avait joui. D'ailleurs, tous ceux avec qui elle avait eu quelques rapports, pénétrés d'estime pour elle, entreprirent de relever les débris de sa for-
tnne, et de la favoriser de tout leur pouvoir. Il semblait que la prudence la dût porter à ne pas laisser échapper des occasions si favorables que le ciel lui présentait; mais la pesanteur de son premier joug était encore si présente à sa mémoire, qu'elle avait une extrême aversion pour toutes les propositions qu'on lui faisait. Cet éloignement invincible provenait, cependant, moins des croix qu'elle avait eu îl souffrir et qui avaient été pour elle des occasions précieuses de vertu et de mérite, que de l'attrait intérieur qui ravissait son cœur et la pressait de se dégager entièrement du monde pour s'attacher uniquement à Dieu.
Néanmoins, quelque aversion qu'elle eût pour le mariage, elle se trouva un jour si pressée et si accablée de toutes sortes de motifs, fondés principalement sur sa jeunesse, sur l'âge de son fils, encore dans l'enfance, sur l'état précaire de sa fortune et sur la volonté que ses amis avaient de l'aider, qu'elle hésita un instant. Elle se demanda si elle ne devait pas suivre le conseil de tant de personnes désintéressées plutôt que les lumières de son propre esprit. Mais elle revint aussitôt à elle-même; et cette infidélité lui parut si criminelle que, dans une confession générale des péchés de sa vie qu'elle écrivit plus tard, elle met celui-là en tête (si toutefois on peut appeler cela un péché), comme celui dont elle avait le plus de douleur et qu'elle croyait être la cause des peines intérieurea que Dieu lui faisait souffrir. Elle savait très bien
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que cette faute était peu considérable en elle-même* mais ce qui la rendait insupportable à un cœur aussi aimant et aussi fidèle que le sien, c'était de l'avoir commise après avoir été comblée de faveurs incomparables.
On jugera de ces grâces de prédilection par la vision qu'elle eut alors, et qu'elle raconte ainsi à son fils.
"Après tous les mouvements intérieurs que la bonté de Dieu m'avait donnés pour m'attirer à la vraie pureté du cœur, en laquelle je ne pouvais entrer de moimême, parce que jusqu'alors je n'avais eu aucun directeur pour me conduire dans la vie spirituelle (la pensée même ne m'en étant pas seulement venue, parce que je ne croyais pas qu'il fallût traiter des affaires de son âme avec personne qu'avec Dieu) : sa divine Majesté voulut elle-même me faire un coup de grâce, me tirer de mes ignorances et me mettre dans la voie où elle voulait me faire miséricorde. Ce fut la veille de l'Incarnation de Notre-Seigneur de l'année 1620. Un matin que j'allais vaquer à mes affaires, et que je me recommandais instamment à Dieu avec mon aspiration ordinaire: In te, Domine, speravi. non confundarin œternum, paroles que j'avais profondément gravées en mon esprit avec une grande certitude de foi qu'il m'assisterait infailliblement; au moment où je passais le long du chemin du haut fossé de la ville, je fus subitement arrêtée intérieurement et extérieurement. Toutes les pensées de mes affaires me furent ôtées de la mémoire.
Cela se fit par une subite abstraction d'esprit, et le tout se passa dans l'intérieur, mais d'une vue et expérience si vive et si pénétrante que je ne puis l'exprimer. Alors les yeux de mon esprit furent ouverts, et toutes les fautes, péchés et imperfections que j'avais commis depuis que j'étais au monde, me furent représentés ensemble et en détail, avec une distinction et une clarté qui ne peuvent venir que d'une lumière céleste. Au même instant, je me vis plongée dans une mer de sang et mon esprit fut convaincu que ce sang était celui du Fils de Dieu, de l'effusion duquel j'étais coupable, et qui avait été répandu pour mon salut.
•' Si la bonté de Dieu ne m'eût soutenue dans cette rencontre, je crois que je fusse morte de frayeur, tant la vue du péché, tout petit qu'il puisse être, me paraissait horrible et épouvantable. Nulle langue humaine ne le peut exprimer. En effet, voir un Dieu d'une bonté infinie et d'une pureté incompréhensible, offensé par un vermisseau déterre, c'est ce qui surpasse l'horreur même. Je dis plus : un Dieu fait homme mourir pour expier le péché, et répandre son sang précieux pour apaiser son père, et par ce moyen lui réconcilier les pécheurs, il ne se peut dire ce que l'âme conçoit en ce prodige.
" En ce moment, mon cœur se sentit ravi en moimême et tout changé en l'amour de celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde. J'en ressentis une douleur et un regret de l'avoir offensé,le plus grand qu'on puisse imaginer; non, il ne se peut imaginer. Ce trait
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de l'amour fut si pénétrant et si inexorable, que pour le satisfaire je me fusse jetée dans les flammes ; et ce qui est le plus incompréhensible, sa rigueur me semblait douce ; il portait des charmes et des chaînes qui liaient et attachaient l'âme, afin de la conduire où il voulait, et elle, de sa part, s'estimait heureuse de se laisser ainsi captiver. Or, en cet excès, je me voyais toujours plongée dans ce précieux sang, de l'effusion duquel j'étais coupable, et c'était ce qui causait mon extrême douleur. Enfin le même trait d'amour qui avait ravi mon âme, me pressait de me confesser.
*' Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi arrêtée, debout ; je ne me souviens point non plus que j'eusse aucune vue des yeux, ni que je fisse aucune action du corps; mais seulement qu'étant revenue à moi et me reconnaissant, je vis que j'étais dans le chemin qui traverse du haut fossé à l'église des Feuillants. Je me trouvai vis-à-vis de la petite chapelle de ces révérends pères, qui ne commençaient qu'à s'établir à Tours; et je me sentis heureuse de trouver un remède si proche. J'y entrai et rencontrai un père seul debout au milieu de la chapelle, lequel semblait n'y être que pour m'attendre. Je l'abordai et lui dis, pressée par l'esprit qui me conduisait : Mon père, je voudrais bien me confesser, car j'ai commis tels péchés et telles fautes. Et je commençai de lui dire tous les péchés qui m'avaient été montrés, avec une effusion de larmes qui provenait de la douleur que j'avais dans le cœur. Il survint une dame qui, s'étant mise à genoux
devant le saint Sacrement, put facilement entendre tout ce que je disais, car je parlais assez haut; mais je ne me mettais en peine que d'apaiser Celui que j'avais offensé. Après que j'eus tout dit, je m'aperçus que ce bon père avait été extrêmement surpris de la façon dont je m'étais énoncée, qu'il connut bien n'être pas naturelle, mais extraordinaire. Il me dit avec une grande douceur : Allez-vous-en, et demain venez me trouver dans mon confessionnal. Je ne fis pas seulement réflexion qu'il ne me donnait point l'absolution, et je me retirai.
" Le lendemain, de grand matin, je me rendis à son confessionnal, où lui ayant répété ce que je lui avais dit la veille, il me donna l'absolution.
** Comme Dieu, par un effet particulier de sa providence, m'avait donné ce bon père pour confesseur, je n'en pris point d'autre pendant tout le temps qu'il demeura à Tours. Il se nommait Dom François de Saint-Bernard. Je ne lui dis pas néanmoins ce qui m'était arrivé, ni ce qui occupait mon esprit, mais seulement mes péchés, croyant toujours qu'il ne fallait parler à un confesseur que de ses péchés. Plus d'un an entier, je me comportai de la sorte. Mais ayant entendu dire à une bonne fille qu'il ne fallait point faire de pénitences sans la permission de son confesseur, cela m'ouvrit les yeux. Je lui demandai alors d'en faire quelques-unes, et il me permit de porter la ceinture de crin et de prendre la discipline. Il régla ensuite l'ordre que je devais tenir pour la confession
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et ]a communion. Il me permit de m'en approcher les fêtes, les dimanches et les jeudis, pour cettte première année. Je m'en retournai à mon logis changée en une autre créature, tellement que je ne me reconnaissais plus moi-même. Je voyais à découvert mon ignorance, qui m'avait fait croire que j'étais bien parfaite, que mes actions étaient fort innocentes, et que j'étais bien auprès de Dieu; mais après que Notre-Seigneur m'eut ouvert les yeux, je me voyais telle quej'étai^% et je confessais que mes justices n'étaient qu'iniquités."
La servante de Dieu a toujours regardé cette extase comme l'une des grâces les plus signalées qu'elle ait jamais reçues du ciel ; et c'est aussi de ce jour que date ce qu'elle appelle sa conversion. De cet instant, elle prit l'irrévocable résolution de ne plus donner une seule pensée au monde, ni à ses soins, ni à ses espérances ; mais de se plonger tout entière en Dieu, et de ne plus vivre que de son amour.
Le lieu où elle fui si miraculeusement arrêtée, était un chemin qui passait sur le haut fossé de l'ancienne ville ; mais, par une seconde merveille, elle se trouva, lorsqu'elle revint à elle-même, dans une autre rue qui conduisait à l'église des Feuillants. Dieu permit ce miracle pour la mettre sur la voie où il lui avait préparé la consommation de la grâce qu'elle venait de recevoir. " J'ai vu, raconte son fils, l'endroit où cette merveille arriva; mais comme les lieux ont changé depuis par suite des édifices qui y ont été bâtis, Dieu a permis, pour une mémoire illustre et perpétuelle
d'une chose si remarquable, qu'il y ait aujourd'hui en cet endroit une très belle fontaine, qui sert d'ornement au jardin du palais épiscopal."
Cette divine opération de la grâce fut si vive que, pendant plus d'une année, l'impression du sang de Notre-Seigneur demeura continuellement attachée à son esprit. Elle était en même temps inondée d'une lumière surnaturelle qui lui faisait découvrir en elle les moindres imperfections, et soupirer après une retraite plus profonde encore que celle où elle vivait- Après avoir congédié ses domestiques, elle se retira dans la maison de son père, où elle prit une chambre à l'étage supérieur, afin de jouir d'une solitude complète. Cet appartement s'ouvrait sur une petite galerie où elle seule avait entrée, et à l'extrémité de laquelle elle éleva un oratoire. Prosternée devant cet autel recueilli, elle passait de longues heures en prière, élevant son cœur en présence de Dieu comme un holocauste d'agréable odeur. " J'étais, dit-elle, comme la tourterelle retirée dans son nid, et j'expérimentais l'effet de cette parole : Je la conduirai dans la solitude, et je lui parlerai au cœur y
Elle versait alors des larmes abondantes au souvenir du temps où elle croyait n'avoir pas vécu dans une union aussi intime avec Dieu qu'elle y avait été sollicitée intérieurement dès son enfance. A ces prières et à ces larmes, elle joignait les pénitences et les austérités du corps les plus rigoureuses; car outre le cilice et la discipline, elle employa d'autres instruments de
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macération plus rudes encore. Ce fut alors qu'elle abandonna entièrement l'usage du linge ordinaire pour ne se servir que de S€rge. Dans les intervalles de ses oraisons, elle s'occupait à des ouvrages de broderie qu'elle exécutait avec une admirable perfection. Elle avait choisi ce genre d'occupation préférablement à tout autre, parce qu'elle pouvait s'y livrer sans sortir de sa solitude, et sans détacher son âme et sa pensée de Dieu.
Elle passa une année entière dans cette séparation complète du monde, n'étant encore âgée que de vingt ans. Son fils, qui avait à peine douze mois, était resté entre les mains d'une nourrice, laquelle en prit soin jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de deux ans. Sa mère le fit venir alors auprès d'elle, pour lui inculquer les premières leçons de vertu.
Quoique la charité l'obligeât à sortir de sa retraite après la première année, elle continua cependant, pendant quatre ans, de s'y retirer tous les soirs, et même pendant le jour, dès que ses occupations lui en laissaient le loisir. La vie angélique qu'elle menait fit une telle impression sur son fils, quoiqu'il sortît à peine du berceau lorsqu'elle le reprit sous ses soins, que pendant toute sa vie il ne se rappelait jamais ce souvenir sans tomber dans le ravissement. Seul témoin de cette vie céleste, il se sentait entouré à son insu d'une atmosphère tout imprégnée des rayons de la vertu; et la majesté de Dieu lui devenait en quelque sorte visible, en présence de la gravité, de la modestie et du
recueillement de sa mère, et des soupirs enflammés que lui arrachait sans cesse l'amour divin.
Toutefois, cette vie d'oraison ne lui faisait pas oublier les œuvres de charité et d'humilité. Privée, par la perte de sa fortune, du bonheur de faire d'abondantes aumônes, sa charité ingénieuse lui suggéra d'autres ressources : elle allait à la recherche des pauvres et des infirmes affligés de plaies et d'ulcères, et leur assignait des heures fixes dans la journée pour venir chez elle, afin de leur distribuer des remèdes et des soins. Elle les introduisait alors dans une chambre, où pour faire honneur à Jésus-Christ dans ses membres, elle les faisait asseoir dans un fauteuil ; et se mettant à genoux devant eux, elle lavait et nettoyait leurs plaies, y appliquait des remèdes et des pansements. En accomplissant ces actes de charité, elle se plaisait à approcher son visage aussi près que possible des ulcères des malades, afin d'en ressentir toute l'infection.
Après une année de cette vie de solitude et de charité, elle en sortit à la sollicitation d'une de ses sœurS) qui, chargée de famille et connaissant ses talents et son habileté pour les affaires, la pressa vivement de venir lui aider à partager son fardeau. Elle y consentit à la condition qu'elle resterait libre de se livrer à ses exercices de piété. Dieu lui manifesta qu'il agréait son sacrifice en lui accordant un surcroît d'onction et de ferveur dans l'oraison. V^ Introduction à la vie dévot de saint François de Sales lui étant tombée entre les mains, elle y puisa de grands éclaircissements sur la
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vie intérieure, et surtout sur le vœu de chasteté que le Seigneur lui inspirait de faire depuis longtemps. Elle communiqua son dessein à son confesseur, qui, après trois mois d'épreuves, lui permit de faire ce vœu perpétuel. Elle se revêtit en même temps d'un habit de pénitence, comme signe de l'éternel adieu qu'elle avait fait au monde. Elle mit ainsi fin aux sollicitations dont elle était sans cesse obsédée de la part de ses parents et de ses amis, qui voulaient la faire engager de nouveau dans les liens du mariage. Ces propositions, appuyées sur sa jeunesse, sur le dénûment et l'abandon où elle se trouverait après la mort de son père, sur l'obligation que Dieu et la nature lui imposaient de songer à l'avenir de son fils, furent pendant quelque temps si pressantes, qu'elle en fut ébranlée et qu'elle hésita un moment; mais à peine eut-elle fait réflexion aux faveurs signalées dont Dieu l'avait comblée pour l'attirer entièrement à lui, qu'elle en demeura toute confuse et qu'elle considéra toujours cette faute comme unedes plus grandes infidélités de sa vie. Ce fut pour fermer toute issue à ces propositions qu'elle se lia à Dieu par le vœu perpétuel de chasteté à vingt et un ans. Jusqu'alors elle avait eu pour directeur spirituel le R,P. Dom François de Saint-Bernard; mais celui-ci ayant été appelé ailleurs, la confia à son départ au R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard, qui venait lui succéder dans la charge de supérieur des Feuillants. C'était un homme très habile à conduire les âmes. Il l'interrogea à fond sur l'état de la sienne, et régla ensuite chacune de ses actions.
Elle avait la un livre qui prétendait enseigner la vraie méthode de l'oraison mentale, et qui montrait avec force le danger de tomber dans l'illusion et dans les pièges du démon en suivant une voie différente. Depuis lors elle s'était mise à suivre scrupuleusement cette méthode, au lieu de méditer sur les mystères de Kotre-Seigneur, en suivant son attrait ordinaire, et comme elle s'exprime elle-même, " en les contemplant tout d'un regard et par manière d'envisagement intérieur.'' Dans le désir extrême qu'elle avait de bien faire, elle se fit une telle violence, qu'elle en contracta des maux de tête qui la firent cruellement souffrir. Dieu cependant récompensa sa bonne volonté en lui accordant une très grande tranquillité d'esprit et les délices de cette paix intérieure qui accompagne la présence de Dieu. Dès qu'elle eut découvert sa conduite à son directeur, il lui fit rejeter cette méthode, et lui ordonna de s'abandonner entièrement à l'esprit de Dieu, qui jusqu'alors avait dirigé son âme. *
* On voit par les écrits de sainte Thérèse, qu'elle ^omba absolument dans la même illusion, et qu'elle en fut délivrée de la même manière que la Mère de l'Incarnation. Elle s'exprime ainsi à ce sujet :
" Voici ce qu'on lit dans certains livres qui traitent de roraîson. La contemplation étant entièrement surnaturelle et l'œuvre du Seigneur,l'âme ne pent.il est vrai,y arriver par elle-même; mais quand elle a passé plusieurs années dans la Voie purgative et se trouve déjà avancée dans l'illuminative, elle peut s'aider, en retirantsaj)ens.e de toutes les créatures, et en l'élevant humblement vers le Créateur. Ces auteurs recommandent beau-
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A peine eut-elle repris sa première pratique d'oraison, qu'elle se sentit complètement soulagée; et quoique le violent mal de tête qu'elle avait contracté ne cessât de la tourmenter pendant deux années entières, elle n'en continua pas moins de marcher à grands pas dans les voies de la perfection qui s'ouvraient chaque jour plus larges devant elle, sous la sage conduite de son nouveau directeur. Elle ressentit de plus en plus un ardent désir des souffrances et des humiliations, et elle fut au comble de ses vœux, lorsqu'elle vit qu'elle
coup d'éloigner de soi toute image corporelle, et de s'élever à la pure contemplation de la divinité ; et ils regardent tout ce qui tombe sous les sens,sans enexcepter même l'humanité de Jésus- Christ, comme un embarras ou un obstacle.. .La contemplation éiant une œuvre spirituelle, tout ce qui tombe sous les sens ne peut être, disent ces auteurs,qu'un obslacleetun empêchement, d'après eux, ce que l'on doit tâcher de faire, c'est de se considérer comme dans une enceinte,de toutes parts environné de Dieu, et entièrement abîmé en lui. Cela me semble bon quelquefois . mais s'éloigner entièrement de Jésus-Christ, et compter le corps de cet Homme-Dieu parmi nos misères, le mettre au rang des autres créatures, c'est ce que je ne puis souffrir.. .Ce que je veux dire maintenant, c'est comment Dieu a conduit mon âme dans le péril oH je me vis en voulant me conformera ce que je lisais.. Si j'en était restée à ce qui est dit dans ces livres, jamais, je crois, je ne serais arrivée où je suis maintenant ; à mon avis, c'était une illusion. Peut-être est-ce moi qui me trompe, mais je dirai ce qui m'arriva."
Après avoir dit qu'en se conformante cette manière d'oraison enseignée dans ces livres, elle y savourait de grandes délices, sainte Thérèse ajoute: ''Comme ce profit et ce plaisir se sentent» personne ne m'eût fait retourner à l'humanité sainte du Sau. veur, dans laquelle je croyais vraiment trouver un obstacle.
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pouvîiit en rencontrer tous les jours des occasions dans la nouvelle situation où elle se trouvait chez sa sœur. Aussi n'attendit-elle pas qu'on lui prescrivît aucun emploi ; elle choisit elle-mCme ce qu'il y avait de plus pénible et de plus humiliant : le service des domestiques et de la cuisine. Comme elle prenait grand soin de cacher les talents naturels qu'elle possédait, Dieu permit qu'on vînt à se persuader qu'elle n'était capable d'aucun autre emploi, et que les domestiques même^, profitant de son silence, do sa douceur et de son obéissance, la traitassent avec hauteur, jusqu'à s'attri-
O Seigneur de mon âme, et mon bien, Jésus crucifié, je ne me souviens jamais sans douleur de cette opinion que j'ai eue. .Te la considère comme une grande trahison dont je me rendis coupable à l'égard de ce boa Maître; et quoiqu'elle partit île mon ignorance, je ne saurais trop la pleurer; j'avais été toute ma vie si dévote à Notre-Seigneur...
" Le temps où je fus dans cette opinion dura très peu et ainsi je revenais toujours ù ma coutume de chercher ma joie dans ce bon Maître, surtout lorsque je communiais. J'eusse voulu avoir toujours devant les yeux son portrait et son image, ne pouvant l'avoir aussi profondément empreinte en mon âme que je l'eusse souhaité. Ai-je bien pu, Seigneur, avoir en l'esprit, uiême une heure seulement, cette penséo que vous me dussiez être un obstacle dans la voie d'un plus grand bien ? Et d'où me sont venus à moi tous les biens, si ce n'est de vous ? Je ne veux point penser qu'en ceci, j'aie commis de faute, car j'en éprouve une trop vive douleur,et certainement ce n'était que de l'ignorance. Aussi, vous êtes vous hâté d'y apporter remède; dans votre bonté, vous m'avez envoyé des i^ersonnes pour me tirer de cette erreur; vous avez fait plus, vous avez daigné vous montrer à moi tréa souvent; c'était, ôinon !Maître, pour me faire comprendre plu^ ciaii ement combien grande était cette erreur, pour que je le fi^ae
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buer une espèce d'autorité et d'empire sur elle. Mais ces mauvais traitements et l'étrange conduite de son beau-frère et de sa sœur à son égard, loin de la rebutor et de l'aigrir contre eux, ne servirent qu'à lui faire aimer davantage sa condition ; elle croyait y trouver autant de trésors qu'elle y rencontrait d'humiliations et de mépris. " Je faisais, dit-elle, l'office de servante envers les domestiques de mon frère et de ma sœur, et quelquefois j'en avais cinq ou six de malades sur les bras. Je n'avais garde de souffrir que d'autres en prissent soin, et jusque aux choses les plus viles, je n'eusse pas voulu les laisser faire aux servantes ; mais je les faisais en cachette, en sorte que quand elles se présentaient pour s'en acquitter, elles trouvaient tout fait."
Telle fut la vie de la servante de Dieu pendant l'espace des trois ou quatre premières années qu'elle demeura chez sa sœur; années de joie et de bonheur pour elle, car au milieu de cette vie abjecte et de ces actions basses et humiliantes, pour lesquelles la natui c a ordinairement tant de répugnance, l'amour dont son âme était embrasée pour Jésus-Christ lui faisait trouver une allégresse incroyable. La joie de son cœur était si
comprendre à plusieurs autres à qui je l'ai dit ; enfin, pour me faire écrire maintenant en cet endroit. Quant à moi, je suis convaincue que si plusieurs âmes, arrivées à l'oraison d'union, n'avancent pas davantage, ou ne parviennent pas à une très grande liberté d'esprit, ce qui les arrête, c'est cette fausse idée." (Sainte Thérèse, /S'a vie éçnie par elle-même , chap. 22.)
grande dans les humiliations qu'elle en concevait même du .scrupule. Elle crut devoir s'en ouvrir à son directeur, dans la crainte qu'il n'y eût du péché ou de l'imperfection. Tel était mCme son amour pour la souffrance, qu'elle prenait plaisir à se brûler elle-même, lorsqu'elle travaillait près du feu, en pensant à l'amour divin dont elle souhaitait d'être consumée. Tant d'héroïsme et de constance dans les humiliations, tant d'amour pour les souffrances, tant de fidélité aux grâces du ciel, ne pouvaient manquer d'attirer sur elle une surabondance de dons célestes; car Dieu ne sollicite l'amour de sa créature que pour l'inonder de ses bienfaits. Et dès que l'âme y correspond, un abîme de grâces attire mille autres abîmes. Aussi la Majesté divine la disposa-t-elle par une dernière faveur à entrer dans une nouvelle phase de perfection en lui inspirant l'idée la plus sublime de la pureté qui doit orner une âme pour être digne de lui être entièrement consacrée, et de participer aux chastes noces de l'Epoux.
"Un jour, dit-elle, que j'étias en oraison devant le saint Sacrement, je me trouvai dans un grand recueillement intérieur, et il me fut montré que Dieu était comme une grande mer qui rejetait de lui tout ce qui ressent la mort et l'impureté. Il m'instruisait par là qu'il voulait de moi une très grande pureté d'âme ; ce qui me donna une telle délicatesse intérieure, que le moindre atome d'imperfection me semblait une monstrueuse impureté qui séparait mon âme de ce Dieu de pureté. Je ne voulais autre chose qu'êtie abîmée dans
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dette grande mer, de crainte d'amasser des souillures qui me rendissent indigne d'être toute à Dieu. Je ne faisais que dire, ô pureté î cachez-moi en vous, ô grande mer de pureté ! rien ne me pouvait distraire; et il me sen.blait que cette grande mer eût rompu ses bornes sur moi, que j'y étais toute submergée, et que je perdais de vue toute autre chose."
Ainsi la plus solide humilité jointe à l'abnéga.tion la plus parfaite, et une pureté de cœur séraphique, telles furent les deux ailes qui furent données à cette colombe du Seigneur, pour s'élancer vers le ciel, et s'élever à des hauteurs tellement inaccessibles que l'œil a peine à l'y suivre, et qu'elle seule pourra nous en raconter les divines splendeurs.