‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 18 sur 76 · A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A VOLTAIRE

ARGUMENT

C est le plaisir qui nous appelle au travail. C'est l'espérance des plaisirs qui sont la suite des richesses et des grandeurs , qui nous porte à les chercher. Histoire abrégée de la société , depuis son origine jusqu'à l'état où elle est parvenue , et dans lequel on voit l'amour du plaisir, mobile de toutes les actions : ressort nécessaire des* sociétés , il en fait le bonheur et la gloire , la honte ou le malheur , selon qu'il est dirigé par lesjégislatcurs. La perfection de la législation est de rendre le bonheur des individus utile au bonheur de la société. Le despotisme , où tout a pour objet le bonheur d'un seul ~ etla superstition , qui a pour but l'empire et le bonheur des prêtres, sont également opposés à cette bonne législation.

Quand l'homme, par sa pente entraîné vers le crime , De désirs indiscrets l'esclave ou la victime, Cède au poids de ses maux qui semble l'écraser, Est-ce donc le plaisir qu'il en faut accuser? En vain le faux dévot le bannit de la terre; Il est à tous nos maux un baume salutaire ; - C'est l'éternel objet de tous nos vœux divers : Adorons donc en lui l'âme de l'univers. Sa voix, qui nous appelle, à tousse fait entendre. Si l'espoir d'en jouir nous fait tout entreprendre, Si, créateur des arts, il nous donne des goûts, Dois- je les immoler aux caprices des fous? De ces arts décriés quand l'étude féconde N'aurait jamais donné que des plaisirs au monde, Ces arts auraient comblé notre premier désir.

l66 EPITRE

Qui peut de ses besoins distinguer le plaisir?

C'est un présent du ciel fait par l'Être suprême.

Quoi qu'en dise un dévot, c'est un bien en lui-même.

11 en est du plaisir ainsi que des honneurs :

Par les soins vigilans de ses dispensateurs,

Est-il le prix d'un acte injuste ou légitime ;

Il nous porte aux vertus, ou nous entraîne au crime.

Eclairant les mortels ou trompant leur raison,

Tour à tour il devient et remède et poison.

Le plaisir, dirigé par une main habile,

Dans tout gouvernement est un ressort utile.

Aux champs iduméens voyez cet imposteur Eveiller la discorde et répandre l'erreur. Par quel moyen sut-il, favori de la gloire, A ses drapeaux sanglans enchaîner la victoire? Par quel art, abusant les crédules humains,, Éêhauffait-il les cœurs de ces fiers Sarrasins Qui, toujours affamés de sang et de carnage, Courbaient l'orgueil des rois au joug de l'esclavage? L'univers consterné pliait sous leurs efforts : Le fourbe, du plaisir employant les ressorts, A coté des travaux plaçait la récompense; Il flattait les désirs; et, sûr de leur puissance, Au féroce vainqueur ouvrant le paradis, Par-delà les dangers lui montrait les houris.

Veux-tu, plus curieux, t'instruire, et mieux connaître Les effets du plaisir , ce qu'il peut sur ton être, Et quel principe actif, puissant et général, De toute éternité mut le monde moral?

Pénètre dans ton cœur, que ton œil examine De la société l'enfance et l'origine.

Vois ce moment où Dieu créa cet univers : Il commande : le feu, l'eau, la terre et les mers, S'arrondissent en globe, et l'espace docile A reçu dans ses flancs la matière immobile.

SUR LE PLAISIR. 167 De mille astres épars Dieu maintenant l'accord , Y porte la chaleur, la force et le ressort. Pour premier habitant de ce monde visible Sa main a créé l'homme; il naît, il est sensible; Il connaît le plaisir et ressent la douleur, Et déjà l'amour-propre a germé dans son cœur. Cet amour, en tout temps armé pour sa défense, Même dans son berceau protège son enfance ; Et, contre tout danger devenu son appui, Dans sa décrépitude il veille encor sur lui.

Je dois à cet amour ma joie et ma tristesse, Mes craintes, mes fureurs, mes talens, ma sagesse. En tout temps cet amour, allumant mes désirs, Me fait fuir la douleur et chercher les plaisirs.

Parmi ceux que je goûte, il en est un suprême : Tout autre à son aspect disparaît de lui-même, Comme un spectre léger fuit à l'aspect du jour; Et ce plaisir suprême est celui de l'amour. Ses feux brûlent Adam; il voit Eve, l'admire, L'aime, l'embrasse, et cède au charme qui l'attire. Il est père : ses fils se nourrissent de glands. Dans des antres profonds et creusés par le temps, L'un de l'autre d'abord écartés sur la terre, Sans or et sans besoins, ils ont vécu sans guerre. Victimes ou vainqueurs des ours et des lions, Rois ensemble et sujets dans de vastes cantons, Ils suivent tous l'instinct de la simple nature. Leur nombre enfin s'accroît; la terre, sans culture, Déjà ne fournit plus d'assez riches présens Pour sauver de la faim ses nombreux habitans. L'art vient à leur secours : il a fouillé la mine; Il en tire le fer, il le fond, il l'affine. Ce métal sur l'enclume est en soc façonné; Attelé sous le joug, le bœuf marche incliné. Le besoin, le plaisir, sources de l'industrie,.

i68 epÎtre

Ont fécondé la plaine, émaillé la prairie,

Embelli les jardins, et paré nos guérets

Des couleurs de Vertumne et des fruits de Pales.

La vigne croît, s'élève, et verdit les montagnes;

Les épis ondoyans jaunissent les campagnes;

Et le travail enfin de toutes les saisons

De la stérile terre arrache des moissons.

Mais des premiers mortels lorsque la race entière D'une course rapide achevait sa carrière, Lorsque enfin, par les ans entraînée aux tombeaux, Elle eut cédé la terre à des mortels nouveaux, Un nouvel art apprit à l'active avarice A partager le champ qui d'épis se hérisse. L'homme s'en rendit maître ; il l'appela son bien : C'est alors qu'on connut et le tien et le mien ; Et que la terre, entre eux partageant ses richesses, N'offrit plus aux humains ses communes largesses.

Un fossé large et creux enferme leur enclos. C'est là que, se livrant aux douceurs du repos, Us vivent quelque temps dans une paix profonde. Mais qu'il dut être court ce temps si cher au monde Dans les hameaux déjà je vois le fort s'armer : Il veut, le fer en main, recueillir sans semer. De sa coupable audace osant tout se promettre, Aux plus rudes travaux son orgueil vient soumettre Le faible, qui réclame en vain l'appui des dieux.

Thémis , dit-on , alors remonta dans les cieux. La terre en ce moment est livrée au pillage. Nulle propriété qu'on ne doive au carnage. Le vainqueur, insensible au cri de la raison , Ravit à son voisin sa femme et sa moisson. Des Paris ont partout allumé sur la terre Au flambeau de l'amour le flambeau de la guerre ; Et l'univers entier ne présente à mes yeux Que des veuves en pleurs et des maisons en feux.

SUR LE PLAISIR. I La mort qui pousse au loin des hurlemens terribles, Va, parcourt l'univers sons cent formes horribles. Pour réprimer ces maux , on vit , dans les états, Le public intérêt créer des magistrats.

Chargés de protéger la trop faible innocence, La loi leur confia le glaive et la puissance. On jure entre leurs mains de soutenir JeUrs droits ; Ils jurent à leur totlr de maintenir les lois.

Mais à ces vains sermens le magistrat parjure Oublia qu'il était un droit de la nature : Le pouvoir affermi cessa d'être en ses mains L'instrument fortuné du bonheur des humains. A peine indépendant, je le vois entreprendre D'anéantir des lois qu'il jurait de défendre ; Ou plutôt s'en armer, pour bientôt s'asservir Les lâches citoyens qui n'osent l'en punir. C'est alors qu'à son front attachant la couronne, On le vit ériger son tribunal en trône. L'amour du bien public fut un crime à ses yeux : Qui refusa ses fers fut un séditieux.

L'univers eut pour rois la force et l'artifice : Ils y régnent encor sous le nom de justice ; Le criminel heureux est partout révéré.

Enfin, dans son palais le tyran massacre Expire sous les coups des sujets qu'il opprime : La force était son droit, la faiblesse est son crime. Lorsque d'aucun remords un roi n'est combattu, Et qu'il n'admet pour loi que son ordre absolu, Tout différend alors se juge par ra guerre ; Tout mortel est esclave ou tyran sur la terre : Il n'est plus de vertu, d'équité, de repos; Et l'univers moral rentre dans le chaos.

Si l'orgueil éleva le pouvoir despotique, La crainte l'affermit. Alors la politique, Cet art auparavant si sage en ses desseins ,

Ce grand art d'assurer le bonheur des humains,

Ne fut que l'art profond, mais odieux, qui fonde

La grandeur des tyrans sur les malheurs du monde.

L'homme adora le bras qui le tint abattu ,

Et de sa servitude il fit une vertu.

Du peuple infortuné l'aveuglement extrême

Sembla le dépouiller de l'amour de lui-même.

Il parut oublier que l'espoir d'être heureux

De l'union publique avait formé les nœuds.

Sous le nom des vertus il méconnut les crimes.

Je vous prends à témoin , malheureuses victimes, Vous qui, de vos sultans flattant la cruauté, Placez l'art de régner dans l'inhumanité, Et semblez préférer, dans vos vœux illicites, L'art affreux des Séjans à la bonté des Tites.

Dans cette faible esquisse où mon hardi pinceau A du monde naissant crayonné le tableau, On voit que le plaisir, seul ressort de notre âme, Aux grandes actions nous meut et nous enflamme, Depuis l'esclave vil jusqu'au fier potentat; Dans chaque empire on voit comment le magistrat, Avide du plaisir, rechercha la puissance, Asservit tout au joug de son obéissance, Souilla par son orgueil le temple de Thémis, Et du glaive en ses mains par les peuples remis Pour venger la vertu du puissant qui l'opprime, Il fit un instrument de vengeance et de crime, S'en servit pour courber sous un joug illégal L'homme libre en naissant, et créé son égal. C'est ce même plaisir dont la seule espérance Inspire au magistrat l'amour de la puissance ; Et qui, vers la grandeur fixant toujours ses yeux, Souvent d'un prêtre saint fit un ambitieux. Pour élever la chaire, il abaisse le trône; À la mitre bientôt asservit la couronne :

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