LETTRE XIII
Jai reçu aujourd'hui, mon cher ami, votre diamant, qui n'est pas encore parfaitement taillé, mais qui sera très-brillant. Croyez-moi, commencez par achever la première épître; elle touche à la perfection, et il manque beaucoup à la seconde. Votre première épître,
DE VOLTAIRE A HELVETIUS. 2 1 l
je vous le répète, sera un morceau admirable. Sacrifiez tout à la rendre digne de vous; donnez-moi la joie de voir quelque chose de complet sortir de vos mains. En voyez-la -moi dans un paquet un peu moins gros que celui d'aujourd'hui. Il n'est plus besoin de page blanche. D'ailleurs, quand vous en gardez un double , je puis aisément vous faire entendre mes petites réflexions. J'ai autant d'impatience de voir cette épître arrondie, que votre maîtresse en a de vous voir arriver au rendez-vous. Vous ne savez pas combien cette première épître sera belle : et moi je vous dis que les plus belles de Despréaux seront au-dessous. Mais il faut travailler, il faut savoir sacrifier des vers; vous n'avez à craindre que votre abondance : vous avez trop de sang, trop de substance ; il faut vous saigner et jeûner. Donnez de votre superflu aux petits esprits compassés qui sont si méthodiques et si pauvres, et qui vont si droit dans un petit chemin sec et uni qui ne mène à rien. Vous deviez venir nous voir ce mois-ci; je vous donne rendez-vous à Lille. Nous y ferons jouer Mahomet : La Noue le jouera, et vous en jugerez; vous seriez bien aimable de vous arranger pour cette partie. Madame du Châtelet vous adresse aux fermes-générales un paquet par la poste de Bruxelles, et deux autres par la poste de Lille, comptant que vous ne payerez point de port. Ces paquets sont destinés pour Brémond. Elle compte vous écrire, et je vous avertis déjà qu'elle craint d'abuser de votre amitié.
J'ai peur que nous n'ayons pas raison contre Mairan, dans le fond; mais Mairan a un peu tort, dans la forme ; et madame du Châtelet méritait mieux. Bonsoir, mon cher poète philosophe ; bonsoir, aimable Apollon.
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