‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 49 sur 76 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

J e suppose , mon cher philosophe , que vous jouissez à présent des douceurs de la retraite à la campagne. Plût à Dieu que vous goûtassiez les douceurs plus nécessaires d'une entière indépendance , et que vous pussiez vous livrer à ce noble amour de la vérité , sans craindre ses indignes ennemis ! Elle est donc plus per-

DE VOLTAIRE A HELVETIUS. 2$*] sécutée que jamais : voilà un pauvre bavard rayé du tableau des bavards , et la consultation de mademoiselle Clairon incendiée. Une pauvre fille demande à être chrétienne , et on ne veut pas qu'elle le soit. Eh ! messieurs les inquisiteurs, accordez - vous donc; vous condamnez ceux que vous soupçonnez de n'être pas chrétiens ; vous brûlez les requêtes des filles qui veulent communier : on ne sait plus comment faire avec vous.

Les jansénistes, les convulsionnai res, gouvernent donc Paris. C'est bien pis que le règne des jésuites : il y avait des accommodemens avec le ciel du temps qu'ils avaient du crédit ; mais les jansénistes sont impitoyables. Est-ce que la proposition honnête et modeste d'étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste ne pourrait amener les choses à quelque conciliation ?

Je suis bien consolé de voir Saurin de l'Académie. Si Le Franc de Pompignan avait eu dans notre troupe l'autorité qu'il y prétendait, j'aurais prié qu'on me rayât du tableau, comme on a exclus Huern de la matricule des avocats.

Je trouve que notre philosophe Saurin a parlé bien ferme; il y a même un trait qui semble vous regarder, et désigner vos persécuteurs. Cela est d'une âme vigoureuse. Saurin a du courage dans l'amitié , et *** ne le fait pas trembler. Il me revient que cet *** est fort méprisé de tous les gens qui pensent. Le nombre est petit, je l'avoue; mais il sera toujours respectable. C'est ce petit nombre qui fait le public; le resté est le vulgaire. Travaillez donc pour ce petit public, sans vous exposer à la démence du grand nombre. On n'a point su quel est l'auteur de Y Oracle des fidèles .11 n'y a point de réponse à ce livre. Je tiens toujours qu'il doit avoir fait un grand effet sur ceux qui l'ont lu avec atten-

238 LETTRES DE VOLTAIRE A HELVETIUS, tion. Il manque à cet ouvrage de l'agrément et de l'éloquence. Ce sont là vos armes, daignez vous en servir. Le Nil , disait-on , cachait sa tête, et répandait ses eaux bienfaisantes ; faites-en autant. Vous jouirez en paix et en secret de votre triomphe. Hélas! vous seriez de notre académie, avec M. Saurin , sans le malheureux conseil qu'on vous donna de demander un privilège. Je ne m'en consolerai jamais. Enfin, mon cher philosophe , si vous n'êtes pas mon confrère dans une compagnie qui avait besoin de vous, soyez mon confrère dans le petit nombre des élus qui marchent sur le serpent et sur le basilic.

Adieu. L'amitié est la consolation de ceux qui se trouvent accablés par les sots et par les médians.

Par Paris , 1 1 mai.

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