CXXXVIII
Chacun peint l'homme comme il lui plaît ; tantôt on le fait petit comme un insecte, tantôt élevé comme un géant, et puissant comme un Dieu. C'est un objet à plusieurs faces , que Ton considère du côté que l'on veut. L'éloquence l'exagère ou le rétrécit à sa manière. La raison et la philosophie seules le voient tel qu'il est, c'est-à-dire avec la conformation de ses organes, avec
ET REFLEXIONS. 3oj sa capacité de recevoir des impressions et de les conserver.
Quand on est jeune, on fait des vers, des bouquets à Philis. Est-on plus mûr, on fait des raisonnemens solides. Il en est des hommes comme des arbres qui ne portent de fruits qu'après avoir quitté leurs fleurs. On a des sentimens et des désirs avant d'avoir des réflexions.
Il ne suffît pas, pour bien tracer les causes de la grandeur d'un empire, de bien recueillir les faits, il faut les voir dans leur vrai poin t de vue. Souvent on l'ignore , souvent on cherche un système où il n'y en a point, et presque toujours on cherche un principe unique où il y en a cent. Dans son Livre sur les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains , Montesquieu n'a pas assez connu les hasards heureux qui ont servi Rome. Il est tombé dans l'inconvénient, trop commun aux raisonneurs, de vouloir rendre raison de tout; et dans le défaut aussi des gens de cabinet, qui, oubliant l'humanité , prêtent trop aisément des vues constantes, des principes uniformes, à tous les corps : et souvent c'est un homme seul qui dirige a son gré ces graves multitudes qu'on appelle sénats.
Si Montesquieu s'occupe moins de ce que le devoir exige de nous, que des moyens par lesquels on peut nous obliger à les remplir, il a tort. Un des grands moyens d'engager les hommes à remplir leurs devoirs, c'est de ne point leur imputer d'arbitraire, et de bien leur montrer la liaison inséparable de leurs devoirs et de leur bonheur.
PENSEES
C'est à la loi à protéger l'égalité. Remontez à la source des privilèges , ils sont tous fondés sur des préjugés ou sur des injustices. Ceux qui par hasard ont été accordés comme récompenses, sont l'effet d'une vue courte et peu sensible au bonheur des autres; car il n'y a aucun privilège qui ne nuise à un tiers. Il est injuste de favoriser une partie de la nation aux dépens du reste , et cela est toujours ainsi. Quant à l'ancienne possession, c'est un titre presque toujours vicieux dans son origine; et, aux yeux d'un philosophe, on ne prescrit jamais contre les vrais intérêts du peuple. Il est toujours sage , en rachetant ou en indemnisant les particuliers, de travailler à l'anéantissement de tout privilège. Les places seules doivent avoir des distinctions, et jamais de privilèges ni d'exemptions.
Dans un temps de lumière, si l'on était vraiment éclairé, on ne tremblerait pas; si l'on avait un plan bien formé dans la tête, et le courage qui fait qu'on le suit, on ne tremblerait pas; si l'on était bien persuadé que toutes les lois se bornent à empêcher de nuire, qu'il faut d'ailleurs laisser la plus grande liberté possible; si l'on était bien persuadé que les impôts doivent être assis sur le revenu de la nation , et bornés aux vrais besoins de la nation , l'on ne tremblerait pas. C'est l'ignorance qui a peur; c'est la demi-lumière qui craint les abus de la correction. Quand on voit bien le tout, quand on pénètre bien, non la constitution d'un état particulier, mais celle des hommes et des choses , on ne dit pas qu'il y a du bien , du mieux et du pire; on dit : voilà la nature des choses et des hommes, et l'on va droit au but sans trembler.
ET RÉFLEXIONS
3og
Quand je vois une espèce d'animal habiter des lieux écartés, se construire un nid bien caché, en dérober les avenues à la curiosité, je dis alors : sans doute il a des ennemis plus redoutables que ses forces ne sont grandes. S'il n'est pas dans un état de guerre , peu s'en faut; il est au moins dans un état de crainte. Tel est l'état des animaux. S'il y avait une espèce d'animal qui, outre des ennemis à craindre, eût encore des dangers à courir de la part de ses semblables, et qui pût lui-même se faire craindre d'eux , alors celte crainte réciproque constituerait l'état de guerre. Il faut de plus encore examiner s'ils n'ont rien à espérer les uns des autres ; si, aux craintes qui les éloignent , il ne se joint pas des besoins et des penchans qui les rapprochent ; et alors leur état serait guerre et paix, et la paix serait leur véritable état. S'ils avaient outre cela une raison qui , en les éclairant sur les moyens de concilier leurs vrais intérêts, leur offrît des moyens de ne plus se craindre, je crois que c'est la nature de l'homme.
Quand les hommes sont rassemblés et divisés en nations, que doit-il en résulter? Pour en bien juger, il faut voir comment cet état de nation a commencé. La marche naturelle a été d'abord l'état de famille simple , ensuite des familles réunies ou par le voisinage ou par la nécessité de se défendre. En conséquence, on choisit un chef ou des chefs. Donc c'est la guerre qui occasionne les institutions politiques, mais la guerre défensive. Il n'y en a point d'autre qui réunisse les hommes dans les premiers momens ; et c'est pour éviter les incursions vagues des brigands qu'on se réunit. L'objet du brigandage, c'est la rapine; l'objet de la
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guerre, c'est la défense. Il n'y a ni droit des gens, ni droit politique , ni droit civil, qu'après que les sociétés ont pris une consistance durable par le temps; jusquelà c'est une simple association de bonne foi qui n'a encore aucune loi : elle peut se dissoudre, et peut-être l'a-t-elle été plus d'une fois , avant d'acquérir de la consistance.
Quand on considère une nation toute formée , il est bon d'observer : i°. les gradations par lesquelles on arrive à cet état-là ; 2°. ce que les divers penchans de l'humanité perdent ou gagnent à ce changement; de considérer d'abord le rapport des membres de la nation entre eux, ensuite avec leur gouvernement, enfin avec les autres nations, plutôt que de suivre l'ordre renversé; car il faut réunir les volontés avant de réunir les forces, avant de les exercer au dehors ; mais, avant tout, il faut que les circonstances réunissent les familles. C'est Je penchant irrésistible de l'amour, c'est le besoin des enfans , c'est le sentiment des parens envers leur progéniture, qui forment la famille. Les penchans que la nature a destinés à l'union des hommes , tels que le plaisir de vivre avec ses semblables , la compassion et la bienfaisance , qui rapprochent les pères de famille , et les familles ensuite, quand les circonstances ne s'y opposent pas : voilà les sentimens qui président aux premières unions. Mais , comme le cœur humain est agité par des passions qui tendent à les diviser, l'état civil, ou la civilisation, résulte des lois qui mettent un frein à ces passions funestes. Mais , quand les premiers mouvemens de l'humanité qui présidèrent aux premières unions sont un peu attiédis, ont perdu une partie de leur énergie , alors commence l'intérêt réfléchi qui ne s'occupe que de soi ; c'est là l'état de guerre sourde qui règne dans tous les gouvernemens, parce qu'il n'y en a aucun qui ait songé à fortifier les
ET RÉFLEXIONS. 3l i
affections sociales que la nature a mises dans notre sein, aucun qui ait pris la raison pour guide. La raison, comme je l'ai déjà dit, doit étudier les vrais et bons penchans de l'homme , pour les seconder et les fortifier, et s'opposer à ceux qui pourraient nuire au bonheur commun ; c'est là son véritable exercice. Est-ce là ce dont les gouvernemens s'occupent? Ils semblent ne songer qu'à se faire obéir.
Il y a d'excellentes choses dans le Chapitre II , Livre II de Y Esprit des Lois , et c'est dans les détails que Montesquieu est toujours un homme supérieur ; mais en même temps il montre quelquefois trop le savant. Ainsi je le trouve un peu trop ébloui des choix des Romains et des Athéniens. Il confond ce que le peuple fait dans les beaux jours de sa gloire, dans l'enthousiasme de la vertu , non ce qu'il fait dans les siècles de corruption , ou dans les délires de la liberté. Si Athènes et Rome ont fait des choix admirables , si quelquefois elles se sont livrées avec confiance à des hommes respectables , quelquefois elles les ont punis des mauvais succès, et souvent encore elles ont préféré l'audace et la vaine éloquence de quelques démagogues, au mérite simple et modeste : elles ont banni Aristide et Scipion. Je suis cependant persuadé que le peuple est capable de tout ce que lui attribue de justice et de sagesse Montesquieu ; mais à condition que ce peuple connaîtra bien ses vrais intérêts : et il n'en sera persuadé qu'en deux cas : i°. lorsque le gouvernement luimême voudra bien l'en instruire ; 2°. lorsqu'il sera permis de les discuter dans tous les temps également, même avant que les occasions extraordinaires soienf arrivées. Supposons , par exemple , qu'on enseigne bien aux peuples que leur véritable intérêt est dans la
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paix; que peu leur importe que leur empire soit étendu ou borné, pourvu qu'il soit heureux; qu'on lui enseigne, au lieu de mille pratiques inutiles, que le bonheur consiste à suivre les penchans de la nature ; qu'on ne doit surtout jamais faire de mal qu'à celui qui en lait lui-même : alors il n'y aura plus de droit de guerre , parce qu'il n'y aura que des guerres défensives, et que la guerre défensive ne doit avoir pour but ni la conquête ni la victoire, mais la paix. Quand dirat-on au peuple, non que le droit des gens consiste à ce que les nations doivent se faire dans la paix le plus de bien, cela est outré; mais (et cela suffirait au bonheur de tous) à ne point chercher ses avantages à leurs dépens , à ne point mettre d'entraves à leur commerce, à respecter leur liberté, à ne point les diviser au dedans, en un mot à vivre tranquille et vraiment en paix, et à ne faire la guerre que malgré soi ? Si le peuple était bien instruit là-dessus, des ambitieux, des intrigans, ne viendraient pas à bout de le séduire ; les mots de gloire et de grandeur ne l'entraîneraient pas à de folles entreprises; et, quand il faudrait se défendre, il combattrait sans relâche pour ses en fans et leurs mères. Un peuple heureux n'est jamais lâche ; il craint trop de ne l'être plus.
Je dois justifier ce que j'ai dit, que Montesquieu exagérait en disant que les nations devaient se faire dans la paix le plus de bien qu'il est possible. Il semble odieux de blâmer une maxime de bienfaisance ; mais il n'y a de bon que ce qui est vrai. Je crois peu aux vertus que personne n'a jamais senties, et qui ne peuvent même pas être l'objet du sentiment. Quand je vois un homme qui souffre , je sens de la compassion pour lui; quand je veux lui faire du bien, je sens mon cœur s'émouvoir et désirer de pouvoir lui en faire : mais une nation n'offre à mes yeux qu'un être moral qui ne
ET REFLEXIONS. 3i3 m'affecte pas, et ne parle pas plus à mon cœur qu'à mes sens. Je me borne à ne point faire de mal, parce que faire du mal répugne à mon âme. Si un homme étranger s'offre à moi , il n'est plus étranger pour moi ; c'est un homme , et il a des droits à mon affection. Mais la bienfaisance ne porte que sur les êtres sensibles, et qui peuvent éprouver à leur tour les mêmes impressions de sensibilité que j'éprouve pour eux. C'est une grande source d'erreurs que le langage collectif qui semble faire une seule personne d'une assemblée d'hommes, et lui prête les sentimens d'un homme, et qu'un homme n'éprouve que parce qu'il est un. Pour que je sois sensible au bonheur ou au malheur d'une nation, il faut qu'on la dépèce, pour ainsi dire, afin de voir les particuliers heureux ou malheureux qui la composent.
CXLYII.
Je ne suis pas bien étonné que les tribunaux d'un grand état frappent sans cesse sur la juridiction patrimoniale et ecclésiastique : il est tout simple qu'ils cherchent à attirer tout à eux ; et quelque peu disposé que je sois à prêter des vues constantes aux hommes, il y en a qui naissent tellement de leur position , qu'ils ont ces vues même sans le savoir. Ainsi les parlemens ayant pris la place du clergé et de la noblesse qui jugeaient jadis les affaires, ils ont dû chercher à écarter par degré la noblesse et le clergé. Et, comme le clergé leur opposait une résistance plus soutenue , ils ont eu plus à combattre; tandis que la noblesse, occupée à la guerre , peu curieuse du droit de juger, laissait entraîner sa juridiction , et , quelquefois par raison , quelquefois par avarice, était bien aise d'en être dépouillée. Et, au fond, ni la justice criminelle, ni les jugemens civils, ne sont bien entre les mains des particuliers *j
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et , si Ton était animé par le désir du bien public , on aimerait mieux voir la justice entre les mains des villes et des corps intéressés à la manutention de la chose publique , que dans les mains des seigneurs, qui n'y prennent aucune part, parce qu'ils n'y entendent rien : et la constitution ne serait pas changée par ce changement ; car les rangs intermédiaires, seuls nécessaires peut-être à la constitution monarchique, n'en subsisteraient pas moins. Montesquieu est trop féodaliste; et le gouvernement féodal est le chef-d'œuvre de l'absurdité.
Quant à la juridiction ecclésiastique, par quel droit enlre-t-elle dans la constitution monarchique? Elle est déraisonnable lorsqu'elle sort des bornes ecclésiastiques; et, si elle n'en sort pas, elle doit se maintenir par la seule persuasion , sans que le prince s'en mêle. Le clergé, par la nature des choses, doit être simple pensionnaire de l'état, comme le précepteur de la maison ; et ceux qui ont des dogmes et des maximes tirés d'un autre monde peuvent prêcher et non gouverner celui-ci.
CXLVÏII.
En un sens, la vertu n'est le principe d'aucun gouvernement, quoiqu'elle y soit plus ou moins utile.
Qu'est-ce qu'un bon gouvernement? celui dont les lois tendent à assurer la félicité commune, et sont assez justes pour que chacun trouve son intérêt à les observer. Pour cela , il ne s'offre que deux moyens : l'un, d'éclairer assez les hommes pour qu'ils voient clairement que leur intérêt se trouve à obéir aux lois ; le second , d'inspirer de la crainte à ceux qui entreprendraient de les violer. De ces deux moyens , le premier ne convient qu'à un bon gouvernement ; le second convient à tous, bons et mauvais. Le premier n'a encore
ET RÉLFEXÎOA'S. 3x5 été employé nulle part, et j'en sais la raison. Quant à cette espèce de fanatisme patriotique qui fut jadis en usage, il ne servit qu'à inspirer des haines nationales, Ja fureur des conquêtes, et les inquiétudes de l'ambition. Toutes ces passions factices ont un terme ; et, ce terme arrivé , l'édifice s'écroule. Elles servent à rendre les peuples célèbres , et à couvrir leur empire de gloire et d'éclat, sans les rendre ni heureux ni durables.
En général , les gouvernemens ne sont pas faits pour les hommes vertueux ; ils n'en ont pas besoin : mais enfin ceux-là il faut les éclairer, cela suffit. Quant au commun des hommes, il serait bon de les éclairer, mais il suffit de se faire craindre.
Il n'y a aucun gouvernement qui n'ait besoin dq réforme dans ses lois , aucun où elles tendent assez au bien public : presque toutes sont favorables à celui qui possède, contre celui qui n'a rien. Il y en a sans nombre qui se mêlent de détails qui ne sont pas de leur ressort, beaucoup qui ont été transportées d'une nation à une autre; il y en a qui sont trop sévères, d'autres qui supposent un ordre de choses qui n'existe plus, beaucoup qui ont été dictées par l'autorité en sa propre faveur; que sais-je ? le fanatisme, la bizarrerie, les haines nationales, des orages passagers, des passions populaires , en ont occasionné plusieurs qui restent encore après que tout cela est éteint.
En jetant les yeux sur toutes les espèces de gouvernemens anciens et modernes, il n'en est aucun où le mal ne contraste à côté du bien. Des hommes inditTérens à tout, et qui se croient philosophes, en concluraient que tout est égal , et qu'on peut décider la question de la préférence des gouvernemens à croix ou pile. Des hommes atrabilaires en concluraient que le mal est entré dans le monde avec les gouvernemens ; des philosophes paresseux en concluraient qu'il faut
3l6 PENSEES
rester comme on est, et que c'est une folie de reformer ce qui est. N'y aurait-il pas quelque autre conséquence à en tirer? Ne pourrait-on pas dire que jusqu'à présent on n'a pas assez médité sur les vrais moyens de rendre les peuples heureux ; que les premiers législateurs , trop peu éclairés pour établir un bon système de gouvernement, ont encore eu le malheur de vouloir assurer l'immutabilité à leur ouvrage encore informe ; que ce n'est que du temps et de l'expérience, du progrès des lumières et de la liberté , et fort lentement encore , que peut se former le meilleur plan de gouvernement; que la plus folle de toutes les opinions est celle qui tend à conserver les antiques législations? On y voit quelquefois des vues sublimes, mais jamais d'ensemble; des idées hardies, mais trop souvent bizarres; de grandes vertus , et beaucoup d'ignorance ; en un mot , tous les caractères des peuples naissans qui se laissent entraîner à une impression forte et non réfléchie qui les égare par les séduisantes apparences de la gloire et de l'utilité momentanée.
Dans une monarchie, presque personne n'est bon citoyen ; car on n'y cherche généralement que ses avantages, à l'exclusion des autres. La seule chose à désirer , c'est qu'on les connaisse bien , et qu'on sache surtout qu'il ne faut pas les chercher à l'exclusion des autres : c'est là la source de tous les maux politiques ; c'est au gouvernement à y veiller. Dans l'état monarchique y comme dans le despotique , tout tend, tout conspire à l'exclusif; la faveur est le dieu qu'on invoque. On n'y est rien qu'en s'approchant du maître : on est donc nécessairement mauvais citoyen. Comment y serait-on homme de bien?
ET RÉFLEXIONS
L'éducation publique et commune est très-favorable à la liberté. Si l'éducation particulière s'introduisait jamais dans une république, je tremblerais pour sa liberté. Les pères sont timides, parce qu'ils ont des enfans ; les enfans n'y apprendraient qu'à être insolens, parce qu'ils seraient toujours entourés de valets, c'està-dire, d'esclaves passagers et mercenaires. Insolens avec eux, ils seraient lâches avec leurs supérieurs ; c'est une conséquence infaillible.
Etudiez l'histoire : vous y verrez toutes les grandes actions , soit en bien, soit en mal , dans le passage d'un état à un autre. Ainsi, même dans la lie des siècles, la Hollande nous a offert un grand spectacle lorsqu'elle secoua le joug de Philippe II ; ainsi Rome, ainsi Athènes, etc. Il faut encore observer que moins un peuple est policé, plus les vertus, comme les vices, sont franches , actives , sauvages même. C'est le jeune homme ardent et plein de force qui n'a point encore réfléchi; en avançant en âge, il est plus modéré et moins imprudent. Ce n'est pas la petitesse de nos âmes, c'est le caractère de prudence et de réflexion, l'esprit de calcul et de prévoyance, qui nous rend plus timides ; et les grands crimes nous étonnent comme les grandes vertus.
Pour établir l'égalité sur un fondement solide , il faut l'établir sur la liberté. Ce n'est pas l'égalité rigoureuse qu'il faut établir, ce sont les grandes inégalités passagères qu'il faut combattre ; car il faut que chaque homme ait droit de se servir de tous ses talens. Que faut-il faire pour obtenir le but de la presque égalité sans
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violence? Il faudrait, entre autres choses, ne pas régler les testamens, mais ordonner qu'il n'y en aura pas, et que tous partageront également , s'ils y ont un droit par leur naissance. — Mais c'est borner la liberté' du citoyen. — Ce n'est pas moi, c'est la nature. Quand on est mort, on n'est plus libre. — Mais c'est ôter tout frein aux enfans. — Tant pis s'ils obéissent par ce motif : les pères ont tant d'autres moyens !
Je voudrais pourtant qu'il fût permis de faire des donations, parce que, tandis que je vis, je suis le maître de donner; mais il faudrait fixer bien l'âge où l'on peut donner, parce qu'il y a un excès de jeunesse et de vieillesse, un état de maladie et de faiblesse , où îe bon sens n'existe plus ou n'existe pas encore, où par conséquent l'homme n'est plus libre. Dans une république bien ordonnée , l'excès dans ce genre n'est pas à craindre. On se marie, on a des enfans. En pareil cas les donations sont rares, ou ce sera la faute des enfans.
La plupart des républiques, tant anciennes que modernes , ne sont pas nées dans le sein de la paix , ne sont pas le fruit de la mûre raison , du sentiment vif et profond de l'égalité, moins encore de la persuasion intime que la démocratie fut le meilleur des gouyernemens. Les peuples se trouvaient opprimés, leur âme était entraînée violemment vers la liberté ; ils secouaient le joug sans avoir même médité les moyens de donner une forme solide à la nouvelle constitution vers laquelle ils se précipitaient aveuglément. Les législateurs , qui sont des hommes , n'avaient point d'autres lumières que celles de leur siècle ; et souvent ils avaient des passions particulières. Ceux 'même qui voulaient le bien avec droiture, se livraient à des vertus austères
ET REFLEXIONS. 3ig
qui n'ont pas leur source dans la nature humaine, mais dans une fausse idée de perfection impossible à la multitude ; et, comme ils n étaient point préparés au grand ouvrage qu'ils entreprenaient, ils faisaient des lois pour chaque jour, chaque événement, et toujours avec des idées étroites de sévérité domestique.
Je ne sais si Richelieu avait un caractère aussi élevé qu'on l'a dit ; il n'entendait rien au moins à l'administration intérieure. Une âme ardente et de grands projets au dehors, joints à de grandes forces, donneront toujours des succès et de la réputation. Les projets même qu'il suivit étaient ceux de Henri IV. Toutes les fois qu'on placera à la tête d'une nation une âme ardente, occupée de suite d'un projet, on sera étonné de ses succès. Voyez ce qu'a fait Frédéric II, avec de moindres moyens.
Sans doute il faut des recherches scrupuleuses sur les faits qui servent de base aux jugemens : mais à quoi bon tant de règles, de restrictions, d'extensions, qui font un art de la raison même, ou, pour parler pins exactement, qui mettent la chicane à la place du bon sens? à quoi sert cette multitude de lois qu'aucun homme ne peut savoir, et qui décident de la fortune et du repos des citoyens? en sorte que, sans le savoir, et même en croyant suivre les lumières de la raison , on se trouve exposé à violer des lois qu'on n'a pu reconnaître.
C'est une chose incroyable, et pourtant vraie, qu'on révolte les hommes en leur proposant de revenir à la simple nature. Dites à des Français que toutes les sortes de distinctions sur îa nature des biens qui sont admises
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dans les tribunaux de leurs pays sont ridicules, et qu'il ne doit y avoir que des biens libres ; que toutes les lois doivent tendre à conserver la propriété de ces biens : ils ont peine à vous entendre ; et leurs têtes sont si pleines de fiefs, de seigneuries, de cens et rentes, de lods e tventes, de quint et requint, qu'ils imaginent qu'on leur propose d'anéantir la monarchie en rendant les biens libres. Ils oublient qu'on a fait des cha.jgemens pareils, et qu'on a rendu service à l'état. Ainsi, quand on a affranchi les serfs, quel inconvénient y aurait-il à affranchir les biens? On détruirait au moins la moitié des procès; on favoriserait le commerce des biens ; on soulagerait les cultivateurs ruinés par les droits seigneuriaux ; on éteindrait les haines des familles nobles; on rendrait l'état plus riche; et chacun , occupé de son bien sans inquiétude, l'améliorerait avec sécurité.
Il serait à souhaiter que les juges prissent la manière des arbitres, en ce sens que la discussion des faits, et même de la loi quand elle n'est pas assez précise, se fît publiquement ; que chacun dît son avis , et les raisons de son avis. Mais je trouve ridicule qu'on se rapproche par simple voie de conciliation. Si la persuasion n'en est pas le principe , on peut céder de ses droits par le simple désir de la paix ; mais on ne peut céder les droits d'un autre, les droits de la vérité, par la vaine et sotte raison qu'il faut se rapprocher de l'avis du plus grand nombre. Cela n'est bien ni dans la république ni ailleurs.
Je trouve un grand inconvénient dans la formule romaine , parce que je trouve que rarement les faits sont assez simples pour comporter un jugement général et tranchant tout à la fois. Il y a des modifications; et il
ET REFLEXIONS. 3a I
Faut les énoncer : c'est comme dans les disputes où l'on dit à son adversaire, répondez nettement oui ou non; et Je plus souvent on ne doit répondre ni l'un ni l'autre pour répondre nettement, même en supposant les lois aussi simples qu'elles peuvent et doivent l'être , même en supposant une démocratie très-bien organisée. Le peuple en corps ne peut ni ne doit être juge des affaires particulières, tant civiles que criminelles : il n'a ni le temps, ni la patience, ni les connaissances , ni l'équité nécessaires. On peut absolument éclairer le peuple sur ses vrais intérêts ; mais comment éclairer une multitude sur des choses auxquelles elle ne prend aucun intérêt ?
La vertu d'une femme , quoi qu'en puissent dire de petits philosophes , consiste dans le respect pour soimême et l'amour de la chasteté. Sans doute l'incontinence publique est l'excès de la corruption dans une femme, mais ce n'est jamais un vice national. Ce n'est jamais, dans l'état le plus corrompu, que le petit et trèspetit nombre qui se voue à l'incontinence publique, à prendre ce mot dans le sens naturel. La perte de la vertu précède toujours l'incontinence publique , et n'en est pas toujours suivie. Une fdle qui a un amant , une femme même qui en a un , sont encore loin d'être des femmes perdues, si elles n'ont d'autre guide que l'amour et la véritable tendresse. La corruption des femmes consiste, à parler correctement, à n'avoir d'autre motif dans leurs faiblesses que l'amour et la recherche du plaisir, sans que le goût personnel y influe. Celle qui a été entraînée par une foule de sentimens vers l'objet de son amour, celle qui a aimé long -temps avant de penser au but de l'amour, celle qui n'a cédé aux désirs de son amant que parce que l'amour dominait son Tome III. ai
32 2 PE3NSEES
âme avant d'agir sur ses sens, peut être coupable, niais n'est point une femme perdue : elle aura manqué aux lois de la société, mais elle n'a point violé celles de la pudeur : elle est assurément bien loin de l'incontinence publique.
Les bons législateurs n'exigent point une certaine gravité de mœurs ; ils se bornent à établi r^ par des lois indirectes, la pureté des mœurs; et cela est plus aisé qu'on ne croit. Avec celte gravité de mœurs, la société domestique est dure, impérieuse, tyrannique ; et ce n'est pas là le but d'une bonne législation , car ce n'est pas le but de la nature. Que si l'on me demande comment on établit la pureté des mœurs par des lois indirectes, je réponds que c'est en favorisant les mariages et le divorce, en rendant les successions égales entre frères et sœurs, les charges non héréditaires, et surtout par l'institution nationale bien éclairée.
Combien chez les Pvomains il résultait d'inconvéniens du tribunal domestique! i°. la moitié du genre humain était en quelque façon esclave; 2°. l'arbitraire était introduit, non - seulement dans la punition des crimes , mais encore dans l'estimation ; 3°. les enfans étaient amenés par degrés à n'honorer que le père , parce qu'il avait seul une vraie autorité; 4°« les femmes n'étaient plus regardées comme les compagnes de leurs maris ; et dès lors on ôtait à la nature un des plus puissans ressorts pour adoucir les mœurs des hommes.
Je n'aime point à voir les lois, et moins encore un tribunal domestique et arbitraire , décider de ce qu'on se doit à soi-même : c'est l'éducation seule qui doit nous en instruire. On ne doit être puni qu'autant que l'on manque aux autres : si l'on ne manque qu'à soi ; on sera puni par les suites nécessaires de ses fautes,
ET RÉFLEXIONS. 3^3 L'adultère soumis à une accusation publique est le délire de la législation. Le mari ou la femme ont droit de se séparer en pareil cas, parce que la séparation est faite par l'adultère même. Mais à quoi servent les punitions en ce genre? le crime est si difficile à prouver, et quand il devient commun , il échappe si aisément à la punition , il cesse si facilement d'être regardé comme un crime , et enfin ce crime est tellement fait pour l'ombre et le silence , qu'autant vaut ne pas le rechercher : il suffit de laisser la liberté du divorce.
Il n'y a au fond qu'une seule loi ; c'est la loi naturelle , qui roule toute sur un petit nombre de principes applicables à tous les objets qui intéressent l'humanité. Le droit naturel, c'est le droit qu'a chaque homme de veiller à sa propre sûreté, à la conservation de ses biens ; et le premier de tous, c'est la liberté la plus étendue, qui par là même exclut cette dernière.
Le droit divin est, pour chaque homme, la liberté d'obéir à ce quil croit les lois de Dieu ; et les autres hommes, soit rois, soit concitoyens, n'ont à cet égard que le droit d'empêcher qu'on ne prenne pour lois de Dieu des erreurs nuisibles aux autres. Tout cela n'est que le droit naturel qu'a chaque homme de penser et d'agir librement ; et l'état n'a à y voir que pour empêcher qu'on ne nuise.
Le droit ecclésiastique, c'est le droit qu'ont les hommes de faire telles associations que bon leur semble , pourvu qu'elles ne nuisent à personne ni dans sa liberté ni dans ses biens.
Le droit des gens, le droit politique, le droit civil, etc., tout n'est que le droit qu'on a d'empêcher le mal qu'on veut nous faire , à la charge que nous n'en ferons point.
Quant arç. droit de conquête ; je ne le connais pas,
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à moins qu'il ne se borne à repousser un agresseur injuste, et à le mettre hors d'état de nous nuire, sans aller au-delà. Le droit domestique m'est aussi inconnu, si on le distingue du droit qu'a chaque homme de chercher son propre avantage sans nuire aux autres. J'ajoute que je ne connais pas d'autorité paternelle distinguée de l'obligation imposée par le penchant de la nature , de servir de guides à ses enfans jusqu'à ce qu'ils puissent être leurs propres guides.
La sublimité de la raison humaine consiste à bien assurer le droit naturel de chaque homme , en sorte qu'il ne soit pas effacé par des droits imaginaires. Ce n'est pas en s'asservissant à des ordres de choses purement factices que l'on trouvera le vrai ; on ne trouvera que le moyen de tout embrouiller.
En examinant l'état actuel de tous les empires , on voit qu'il n'y en a aucun dont le domaine puisse suffire
sa dépense; que, quand les dépenses varient sans cesse, il faut un revenu qui puisse varier comme elles. On voit que les domaines des souverains sont toujours mal administrés , pour les frais aussi-bien que pour le produit; que le seul revenu qui convienne est une contribution proportionnelle des biens de chaque citoyen , etc. ; et de là on conclut qu'il ne faut pas de domaine. Il est nécessaire qu'il y ait un revenu pour les dépenses communes ; mais un revenu et un domaine ne sont pas des mots synonymes.
FIN DES PENSÉES ET REFLEXIONS